‹ Les Dernières lettres de Jacques OrtisChapitre 30 sur 33 · QUELQUES MOTS SUR L AUTEUR XLIII · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR L AUTEUR XLIII

Disons maintenant bien haut que les Dernières Lettres sont un livre tout à fait immoral, — ou plutôt, pis que cela : démoralisant. Dans la catégorie des mauvais livres, il mériterait même une mention spéciale. Car il ne contient rien qui blesse gravement les oreilles, et le grand amour d'Ortis pour Thérèse est chastement exprimé. C'est un livre à donner aux jeunes filles... qu'on ferait peut-être mieux de ne pas donner aux jeunes gens, du moins à certains. Ce romancier, qui n'est pas un philosophe de profession et ne cherche pas midi à quatorze heures, énonce, avec beaucoup d'éloquence mais beaucoup de vraisemblance aussi, et on dirait presque de bon sens, quelques-unes des meilleures raisons qui sont de désespérer de la vie. Il en eut lui-même du remords, ou jugea bon d'en montrer, et plus tard ne voulut republier son œuvre qu'en l'accompagnant d'une préface, qu'il appelait un contrepoison. Aujourd'hui, il n'eût pas pris cette peine.

Julien Luchaire.

qAu (Lecteur

En publiant ces lettres, je veux élever un monument à la vertu inconnue et consacrer à la mémoire de mon seul ami les larmes quil m est, pour l'heure, interdit de verser sur son tombeau. Et vous, lecteur, si vous nètes pas de ceux qui exigent d autrui un héroïsme dont ils sont euxmêmes incapables, vous accorderez, je Vespère, votre pitié à un jeune homme malheureux, qui peut-être pourra vous servir d'exemple et de consolation.

LORENZO AlDERANI.

Les deznières Letizeô

de Jacques Oitis

Liber ta va cercando, ch'è si car a Corne sa chi per lei vita rifiuta *.

(Dante.)

Monts Euganéens, 11 octobre 1797.

Le sacrifice de notre patrie est consommé : tout est perdu **. La vie, si même elle nous est laissée, ne nous servira plus qu'à pleurer

Il va, cherchant la liberté, — ce bien si cher, Comme sait qui pour elle renonce à la vie. On sait que, par le traité de Campo-Formio, Bonaparte livra Venise aux Autrichiens, trahissant ainsi sa promesse et les espérances de tous les patriotes italiens. Les Vénitiens suspects d'adhésion à la cause révolutionnaire furent durement traités par leurs nouveaux maîtres Les monts Euganéens, où vient se cacher Ortis, font partie du territoire vénète. Le traité de Campo-Formio est du mois d'octobre 1797 ; on voit que le roman commence juste au moment où se produit cet événement dont il est comme la conséquence morale.

sur nos désastres et sur notre infamie. Oui, je le sais : mon nom est sur la liste de proscription ; mais veux-tu donc que, pour échapper à des persécuteurs, je demande asile à des traîtres ? — Rassure ma mère ; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi ; j'ai quitté Venise pour fuir les premières persécutions, les plus féroces. Mais maintenant me faudrait-il aussi abandonner cette ancienne retraite, où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis encore espérer quelques jours de paix ?

Tu me fais frémir, Lorenzo ! Combien donc y a-t-il de victimes ? Mais hélas ! nous-mêmes Italiens, nous trempons les mains dans le sang italien ! Quant à moi, advienne que pourra. Ayant désespéré de ma patrie, désespéré de moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort. Au moins mon corps ne sera pas recueilli par des mains étrangères ; mon nom sera pleuré tout bas par quelques hommes de bien, nos compagnons d'infortune ; et mes restes reposeront dans la terre de mes aïeux.

13 octobre.

Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste plus. J'ai décidé de ne pas m'éloigner de ces collines. J'avais, il est vrai, promis à ma mère de me réfugier dans un autre pays ; mais le cœur m'a manqué. Elle me pardonnera, je l'espère. Et puis, est-ce que cette vie mérite d'être conservée au prix d'une lâcheté, au prix de l'exil ? Combien de nos compatriotes, loin de leur foyer, pousseront des gémissements de regret ! En effet, sur quoi pouvons-nous compter, sinon sur la pauvreté et sur le mépris ? tout au plus sur une passagère et stérile pitié, seule consolation que les nations civilisées sachent offrir à l'étranger fugitif. D'ailleurs où chercherai-je asile ? en Italie, sur cette terre prostituée, toujours prête à servir de prix à la victoire ? Ces gens * qui nous ont dépouillés, raillés, vendus, pourrai-je les avoir devant les yeux sans pleurer de rage ? Fléaux des peuples, ils se servent de la liberté comme les papes se servaient des croisades. Hélas ! bien souvent, désespérant de me venger, comme je me planterais un couteau dans le cœur,

* Les Français. Plus bas, les Autrichiens.

comme j'aimerais voir couler la dernière goutte de mon sang au milieu des derniers cris d'agonie de ma patrie !

Et les autres ! ils ont acheté notre esclavage, recouvrant à force d'or ce que leur sottise et leur lâcheté leur avaient fait perdre sur le champ de bataille! C'est vrai, je suis comme un de ces malheureux qu'on s'est trop pressé de faire mourir, et qui ont été enterrés vivants : revenus à eux dans leur tombe, parmi les ténèbres et les ossements, ils sont sûrs qu'ils vivent, mais sûrs aussi qu'ils ne reverront jamais la douce lumière de la vie, condamnés à mourir dans les blasphèmes et dans les tortures de la faim...

Et pourquoi nous faire entrevoir la liberté, nous faire entendre sa voix, si c'est pour nous la retirer ensuite à jamais ? et de quelle façon infâme !

16 octobre.

Allons ! n'en parlons plus. La tempête semble apaisée. Si le danger revient, rassure-toi, j'essaierai tout pour y échapper. En attendant, je vis tranquille, aussi tranquille que possible. Je ne vois personne au

monde. J'erre sans cesse à travers la campagne. Pourtant, à te dire la vérité, je pense, et je me ronge. — Envoie-moi quelques livres. Que devient Laurette ? Pauvre enfant ! Je l'ai laissée hors d'elle-même. Elle est belle et jeune encore, mais sa raison est faible, et son cœur souffre, souffre désespérément ! Je ne l'ai pas aimée : pourtant elle m'avait choisi comme unique consolateur ; dans sa détresse, elle avait versé dans mon cœur toute son âme, ses erreurs et son martyre, et pour cela, soit par pitié, soit par reconnaissance, je t'assure que j'aurais fait d'elle, de bon cœur, la compagne de toute ma vie. La destinée ne l'a pas voulu ; peut-être est-ce mieux ainsi. Elle aimait Eugène, il est mort dans ses bras. Son père et ses frères ont été contraints de fuir leur patrie, et cette malheureuse famille reste privée de tout secours humain, vivant Dieu sait comme... de ses larmes! Voici encore une de tes victimes, ô Liberté ! Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un enfant ? Hélas ! j'ai toujours eu affaire à de vilaines gens; et les rares fois où j'ai rencontré des cœurs honnêtes, c'est pour en avoir pitié. Adieu, adieu.

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