D LES DERNIERES LETTRES
18 octobre.
Michel m'a apporté le Plutarque, je t'en remercie. Il m'a dit que tu m'enverras d'autres livres, dès que tu en auras l'occasion. Pour le moment cela suffit. Grâce au divin Plutarque, je pourrai me consoler des crimes et des malheurs de l'humanité en tournant mes yeux vers ces hommes illustres, ces princes du genre humain qui survivent à tant de siècles, à tant de nations. Et pourtant, si je les dépouille de la splendeur que leur donne l'histoire, du respect qui s'attache à l'antiquité, je crains de n'avoir pas tant à me louer ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même... 0 race humaine !
23 octobre.
Si l'espérance de la paix doit m'être permise, ô Lorenzo, je l'ai trouvée. Le curé, le médecin, et tous les humbles mortels de ce coin de terre me connaissent depuis mon enfance, et m'aiment. Si retirée que soit la vie que je mène, tous me recherchent et m'entourent, comme
s'ils voulaient apprivoiser un animal superbe et sauvage. Pour l'instant, je laisse faire. A la vérité, je n'ai pas eu tant à me louer des hommes, que je puisse m'y fier ainsi, tout d'un coup : d'autre part, la vie du tyran qui frémit et tremble à chaque minute d'être égorgé, me semble une agonie lente et honteuse. — Dans l'après-midi, je m'assieds avec eux sous le platane de l'église, je leur fais la lecture des vies de Lycurgue et de Timoléon. Dimanche, tous les paysans s'étaient groupés en foule autour de moi, et bien que ne saisissant pas complètement, ils restaient là, m'écoutant bouche bée.
Je crois que le désir de connaître et de redire l'histoire des temps passés est engendré par notre amour-propre. Il veut nous leurrer d'une prolongation de la vie, nous relier aux êtres et aux choses qui ne sont plus, pour les faire en quelque sorte notre propriété. Il se complaît à la pensée de parcourir les siècles, et de posséder un autre univers. Avec quelle passion un vieux travailleur me contait, ce matin même, l'existence des curés du pays qui vivaient pendant son enfance ; comme il me décrivait les désastres de cet orage d'il y a trente-sept ans, et les jours d'abondance, et les jours de
famine, rompant de temps en temps le fil de son récit, le reprenant, et s'excusant des infidélités de sa mémoire ! - Et c'est ainsi que je parviens à oublier que je vis.
M. T., que tu as connu à Padoue, est venu me rendre visite. Il m'a dit que tu lui parlais souvent de moi, et que tu lui as écrit avanthier à mon sujet. Lui aussi s'est réfugié à la campagne pour fuir les premières fureurs de la populace *, bien qu'à la vérité il se soit peu mêlé aux affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme fort; cultivé et d'une honnêteté parfaite, qualités déjà redoutées autrefois, mais qu'aujourd'hui on ne possède plus impunément. Il est d'attitude courtoise, de physionomie bienveillante et parle à cœur ouvert. Quelqu'un l'accompagnait ; le fiancé de sa fille, je crois. C'est peutêtre un bon et brave garçon, mais sa figure ne dit rien. — Bonne nuit.
* En Italie, à cette époque, les libéraux et révolutionnaires se recrutaient surtout dans les rangs de la noblesse et de la bourgeoisie ; le petit peuple, dominé par le clergé, était en général hostile à la Révolution.
24 octobre.
J'ai fini pourtant par le prendre au collet, ce coquin de petit paysan qui abîmait notre verger, coupant et cassant tout ce qu'il ne pouvait dérober. Il était sur un pêcher, et moi sous une tonnelle : il tailladait allègrement les branches encore vertes, car il ne restait plus de fruits. Apeinelui eus-je mis la main dessus, qu'il commença à hurler : « Miséricorde ! » — Il m'avoua que depuis plusieurs semaines il faisait ce sot métier, parce que, quelques mois auparavant, le frère de mon jardinier avait dérobé à son père un sac de fèves. « Et ton père alors t'apprend à voler ? — Sur ma parole, Monsieur, tout le monde le fait ! » — Je l'ai laissé aller, et tout en enjambant une haie, je m'écriais : « Voilà la société en miniature ; ils sont tous ainsi ! »
26 octobre.
Je l'ai vue, Lorenzo, la « divine enfant », et je t'en remercie. Je la trouvai assise, miniaturant son propre portrait. Elle se leva, m'accueillit comme si elle m'avait toujours connu, puis en-
voya un domestique à la recherche de son père. — « Il n'espérait pas votre visite, me dit-elle, et doit être dehors. Mais il ne tardera pas à rentrer. » Une petite fille se jeta sur elle, lui murmurant je ne sais quoi à l'oreille. — « C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse, celui que papa est allé voir avant-hier. »
Là-dessus M. T. rentra et me reçut familièrement, me remerciant de m'être souvenu de lui. Thérèse, tenant sa petite sœur par la main, s'en allait à ce moment. « Voyez, me dit-il en me désignant ses deux filles qui sortaient de la chambre, nous voici tous. » Il me parut dire ces mots comme s'il voulait me faire entendre qu'il lui manquait sa femme. Mais il ne la nomma pas. Nous avons causé longtemps. Thérèse est entrée comme je prenais congé. « Nous sommes voisins, me dit-elle; venez donc quelquefois passer la soirée avec nous. »
Et je rentrai chez moi le cœur en fête. — Quoi ? le spectacle de la beauté suffirait à endormir toutes les douleurs en nous, pauvres mortels ? Voilà pour moi une source de vie, la seule, assurément, — et qui sait ? fatale peut-être ! Mais si mon destin m'a voué à de perpétuelles tempêtes intérieures, n'est-ce pas tout un ?
28 octobre.
Tais-toi, tais-toi. Il y à des jours où je ne suis plus sûr de moi, où je ne sais quel démon m'enflamme, me bouleverse, me dévore. Je présume trop de moi-même, peutêtre ?... Pourtant il me semble impossible que notre patrie soit ainsi foulée aux pieds, tant qu'il nous reste encore un souffle de vie. Mais que faisons-nous donc chaque jour ? Nous vivons, nous nous plaignons ! Allons ! ne me parle plus de tout cela, je t'en conjure. En me faisant ainsi le récit de tous nos malheurs, veux-tu peut-être me reprocher de rester ici inactif? Et ne t'aperçois-tu pas que tu me fais souffrir mille morts ! Ah ! si notre tyran n'était pas une nation tout entière, et si les esclaves étaient moins dégradés, ma main seule pourrait suffire ! Mais ceux qui m'accusent maintenant de lâcheté, me traiteraient alors de criminel ; et l'homme le plus sage me prendrait en pitié ; il ne verrait dans mon acte, au lieu du dessein d'un brave, que le délire d'un insensé. Et que veux-tu qu'on entreprenne, entre deux peuples puissants qui, ennemis jurés, féroces, irréconciliables, ne s'unissent
que pour nous enchaîner ? Quand la force ne leur suffît pas, ils nous dupent en excitant chez nous, les uns l'enthousiasme pour la liberté, les autres le fanatisme religieux. Et nous tous, corrompus par la servitude passée et par l'anarchie présente, nous gémissons comme de lâches esclaves, trahis, affamés, mais jamais révoltés, ni par la trahison, ni par la faim ! Hélas ! si je le pouvais, j'ensevelirais ma maison, les miens et moi-même, pour ne rien laisser, rien qui pût accroître l'orgueil que leur causent leur toute-puissance et mon abaissement. Il y a eu des peuples qui pour ne pas Se soumettre aux Romains, ces voleurs de l'univers, livrèrent aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants et euxmêmes, et sous les ruines glorieuses de leur patrie en cendres, enterrèrent leur inviolable indépendance...
l*r novembre.
Je me porte bien pour le moment, — bien, comme le malade endormi qui ne sent plus ses douleurs. Je passe mes journées tout
entières chez M. T., qui m'aime comme un fils. Je m'abandonne à l'illusion, le bonheur apparent de cette famille me semble véritable ; et je me crois heureux aussi. Je le serais du moins s'il n'y avait là ce fiancé, car vraiment, je ne hais personne au monde, mais il y a certains hommes que j'ai besoin de ne voir que de loin. Son beau-père, hier soir, me faisait de lui un long éloge, qui ressemblait à un certificat. « Bon, ponctuel, patient... » Et rien de plus ? Quand bien même il posséderait ces vertus avec la perfection des anges, s'il doit avoir toujours le cœur aussi mort, et cet air magistral que n'animent jamais ni le sourire de la joie, ni la muette douceur de la pitié, il ne sera jamais pour moi qu'un de ces rosiers sans fleurs, dont je ne sens que les épines. Que devient l'homme, si on l'abandonne exclusivement à la raison froide, au calcul ? un misérable, bassement misérable. — Au demeurant, Edouard est musicien, joue convenablement aux échecs ; il mange, il dort, il se promène et fait toutes choses montre en main. Il parle sans emphase, sauf lorsqu'il porte aux nues sa bibliothèque riche et choisie. Mais quand il me répète plusieurs fois de son ton doctrinal « riche et choisie », je me retiens pour ne pas
lui donner un formel démenti ! Si toutes les divagations humaines qui, sous le nom de science et de doctrine, ont été écrites et imprimées dans tous les siècles et chez toutes les nations, pouvaient être condensées, ne fût-ce qu'en un millier de volumes, l'orgueil humain aurait lieu d'être satisfait ! — Allons ! toujours ma manie de disserter !...
Entre temps je me suis mis à faire l'éducation de la petite sœur de Thérèse. Je lui apprends à lire et à écrire. Quand je suis avec elle, ma figure s'éclaire, mon cœur est joyeux comme il ne l'a jamais été, et je fais mille enfantillages. Je ne sais pourquoi, mais tous les enfants m'aiment. Et puis cette petite fille est si jolie, toute blonde et frisée, les yeux bleus, fraîche, éclatante et potelée ; on croirait une Grâce de quatre ans ! Si tu la voyais courir au-devant de moi, s'accrocher à mes genoux, me fuir afin que je la poursuive, me refuser un baiser, et tout d'un coup me coller ses petites lèvres sur la bouche .. Aujourd'hui, j'étais en haut d'un arbre à cueillir des fruits, et cette petite créature me tendait les bras, et, balbutiant, me suppliait de ne pas tomber, « par pitié ! »
Quel automne splendide ! Adieu Plutarque !
Il reste toujours fermé sous mou bras. Depuis trois jours je perds la matinée à remplir une corbeille dépêches et de raisins que je recouvre de feuilles. Puis je me mets en route le long du ruisseau et, arrivé à la villa, j'éveille toute la famille en chantant la chanson des vendanges !
12 novembre.
Hier, jour de fête, nous avons en grande pompe transplanté les pins des collines voisines sur la petite montagne qui fait face à l'église. Déjà mon père avait essayé de fertiliser ce stérile monticule ; mais les cyprès qu'il y a mis n'ont jamais pu grandir, et ces pins sont encore tout jeunes. Aidé de quelques ouvriers, j'ai moi-même couronné le sommet, du côté où l'eau descend, de cinq peupliers qui ombrageront le versant oriental d'un bosquet touffu. Les premiers ils recevront le salut du soleil, quand il s'élèvera splendide par-dessus les cimes des montagnes. Hier, précisément, le soleil, plus éclatant qu'à l'ordinaire, réchauffait l'air glacé par les brumes de l'automne expirant. Vers midi, les villageoises arrivèrent, vêtues de leurs tabliers des grands jours, et mêlant aux
jeux et aux danses les chansons et les « santés». Telle d'entre elles était l'épouse nouvelle, telle autre la fille, telle autre l'amante de quelqu'un des travailleurs. Tu sais que nos paysans ont coutume, chaque fois que l'on fait des plantations, de changer ainsi la fatigue en plaisir ; ils croient, selon une vieille tradition de leurs ancêtres, que sans le tintement joyeux des verres, les arbres ne pourraient pousser des racines solides dans une terre nouvelle.
Et pendant ce temps j'imaginais, dans l'avenir lointain, une journée d'hiver comme celleci, alors que la tête blanche, m'appuyant sur ma canne, je me traînerai pas à pas, cherchant à me réconforter aux rayons du soleil, du soleil si cher aux vieillards. Je saluerai, comme ils sortiront de l'église, les villageois courbés, mes compagnons des jours anciens où la jeunesse emplissait nos membres de vigueur ; je prendrai plaisir à voir les fruits, si tardifs qu'ils soient, qu'auront produits les arbres plantés par mon père Alors d'une voix affaiblie je conterai notre humble histoire à mes petits-enfants, ou aux tiens, — ou à ceux de Thérèse, qui joueront autour de moi. Puis, quand mes os refroidis dormiront au pied de ce bosquet, devenu épais et ombreux, les vieux
du pays viendront peut-être, par les soirs d'été, mêler leurs soupirs aux murmures troublants du feuillage, et quand sonnera la cloche des morts, ils prieront pour le repos de rame de l'homme de bien, et recommanderont sa mémoire à leurs enfants. Et si parfois le moissonneur fatigué vient ici se reposer des brûlantes ardeurs de juin, il s'écriera, en regardant ma tombe : « C'est lui, c'est lui qui planta ces frais ombrages hospitaliers »...
Illusion I Illusion !... Comment celui qui n'a plus de patrie peut-il se dire : « Je laisserai mes cendres ici ou là ! »
0 fortunati ! e ciascun era certo Délia sua sepoltura; ed ancor nullo Era, per Francia, talamo deserto *■
20 novembre.
J'ai plusieurs fois commencé cette lettre sang en venir à bout. La journée trop belle, la promesse de me trouver à la villa à une heure
* (( Oh î bienheureux ! Car chacun était sûr (( De son tombeau ; et pour la France encore (( Aucun lit n'était déserté ». (Dante, Paradis, XV. Mais le texte n'est pas exactement cité par Foscolo
donnée et la solitude... Tu ris ? Avant-hier et hier, je me réveillais avec l'intention de t'écrire, et sans m'en apercevoir je me trouvais hors de chez moi.
Il pleut, il grêle, il tonne. Je veux me résigner à l'inévitable, et employer cette journée infernale en l'écrivant.
Il y a six ou sept jours, nous avons fait un pèlerinage. J'ai vu la nature plus belle que jamais. Thérèse, son père, Edouard, la petite Isabelle et moi sommes allés visiter la maison de Pétrarque, à Arqua. Arqua, tu le sais, est environ à quatre milles de chez moi ; mais, pour raccourcir la promenade, nous prîmes le chemin montant. C'était à l'aube de la plus belle journée d'automne. On eût dit que la nuit et son cortège de ténèbres et d'étoiles s'enfuyait devant le soleil qui sortait des brouillards à l'orient, dans sa splendeur immense de souverain de l'univers. Et l'univers souriait. Les nuages dorés et teints de mille couleurs montaient vers la voûte du ciel, qui tout entier lumineux semblait prêt à s'ouvrir pour répandre sur les mortels les grâces de la divinité. Je saluais à chaque pas la famille des fleurs et des herbes qui peu à peu redressaient leurs têtes inclinées sous la gelée matinale. Les arbres
murmuraient doucement, et faisaient étinceler à la lumière les gouttes transparentes de la rosée, tandis que le vent d'aurore séchait les plantes trempées par la nuit. On pouvait entendre une harmonie solennelle se répandre confusément, parmi les bruissements de la forêt, les gazouillements des oiseaux, les bêlements des troupeaux, le murmure des rivières et la rumeur du travail humain. Et en même temps soufflait une brise pleine des parfums qu'exhalait la terre toute vibrante de plaisir, et qui des vallées et des montagnes montait vers le soleil, premier ministre de la Nature. — Je plains le malheureux qui peut à son réveil rester muet et glacé, et contempler tant de bienfaits sans que ses yeux se mouillent de reconnaissance ! Alors aussi, j'ai vu Thérèse dans tout l'épanouissement de sa grâce. Son aspect, d'abord empreint d'une douce mélancolie, s'animait peu à peu d'une joie simple et vive qui jaillissait du cœur ; sa voix en était comme étouffée ; ses grands yeux noirs, d'abord ouverts dans le ravissement, se remplissaient de larmes, tout son être semblaitpossédépar labeauté sacrée de la campagne. Quand une âme est envahie d'un si grand flot d'émotion, il faut qu'elle s'ouvre et se déverse dans une âme amie. Et Thérèse se tour-
nait vers Edouard... Seigneur Dieu ! Il semblait marcher à tâtons dans les ténèbres de la nuit, ou dans un de ces déserts auxquels la nature a refusé toutes ses bénédictions ! Elle le quitta brusquement, et s'appuya à mon bras, en me
disant Mais, Lorenzo, j'ai beau vouloir
continuer, il faut cependant que je me taise. Si je pouvais te dépeindre son accent, ses gestes, la musique de sa voix, sa physionomie céleste, ou même te transcrire tout simplement ses paroles, sans en changer, sans en transposer une syllabe, certainement tu m'en saurais gré. A le faire autrement, je me peinerais moi-même. A quoi bon copier imparfaitement un tableau inimitable, dont la renommée seule produit une impression plus vraie que la mauvaise copie que nous pourrions en faire ? Et ne trouves-tu pas que je ressemble aux poètes, traducteurs d'Homère ? car tu vois, toute la peine que je prends ne sert qu'à noyer la flamme de mon sentiment, à l'affaiblir en une phraséologie languissante.
Lorenzo, j'en ai assez. A demain la suite de mon récit. De plus en plus le vent fait rage ; cependant je veux tenter de me mettre en route. Je saluerai Thérèse de ta part.
... Parbleu ! je suis bien forcé de continuer
cette lettre : à l'entrée de la maison un marécage barre le chemin ; je pourrais le franchir d'un saut, mais après ? La pluie ne cesse pas ; midi est passé, et peu d'heures nous séparent de la nuit, qui nous menace de la fin du monde. Pour aujourd'hui, journée perdue. Oh ! Thérèse !
« Je ne suis pas heureuse », m'a dit Thérèse. Et ces mots m'ont déchiré le cœur. Je marchais à ses côtés dans un silence profond. Edouard rejoignit le père de Thérèse, et ils nous précédaient en causant. La petite Isabelle était derrière nous, portée par le jardinier... — Je ne suis pas heureuse...
J'avais compris toute la signification terrible de ces mots, et je gémissais en mon cœur en voyant près de moi la victime qui devait se sacrifier à l'intérêt et aux préjugés. Thérèse, s'apercevant de ma tristesse, changea de ton et essaya de sourire : « Un cher souvenir », expliqua-t-elle... mais elle baissa brusquement les yeux... Je ne me risquai pas à répondre.
Nous étions déjà près d 'Arqua, et, tandis que nous descendions la pente verdoyante, les villages que jusque-là nous apercevions dispersés dans les vallées, à nos pieds, s'estompaient et. disparaissaient. Nous nous sommes enfin
trouvés sur une avenue bordée d'un côté par des peupliers frémissants, qui laissaient tomber sur nos têtes leurs feuilles les plus jaunes, et de l'autre ombragée par de très grands chênes dont l'épaisseur muette faisait contraste avec la douce verdure des peupliers. Ici et là les deux lignes d'arbres parallèles étaient réunies par des rameaux de vigne sauvage en arceaux, qui formaient autant de festons mollement agités par le vent du matin. Thérèse alors s'arrêta et s'écria : « Que de fois je me suis étendue sur cette herbe, à l'ombre fraîche de ces chênes ! J'y venais souvent l'été dernier, avec ma mère. »
Elle se tut, et se retourna, sous le prétexte d'attendre la petite Isabelle, restée un peu en arrière; mais je soupçonnai qu'elle me quittait pour cacher les larmes dont ses yeux étaient pleins, et que peut-être elle ne pouvait plus contenir.
« Mais, lui dis-je, pourquoi donc votre mère n'est-elle jamais ici ?
— Depuis plusieurs semaines elle est àPadoue chez sa sœur. Elle vit séparée de nous peut-être pour toujours! Mon père l'aimait ; seulement, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je ne puis aimer, l'union de notre famille est détruite. Ma pauvre mère, après avoir
combattu en vain ce mariage, s'est éloignée, ne voulant pas avoir part à mon malheur inévitable. Et je reste ainsi abandonnée de tous. J'ai donné ma promesse à mon père, et je ne veux pas lui désobéir... Mais ma peine se double de voir ma famille ainsi divisée à cause de moi.... Quant à moi, courage !»... Et à ce mot les larmes ruisselaient de ses yeux.
« Pardonnez-moi, ajouta-t-elle, j'avais besoin de soulager mon cœur, de dire toute mon angoisse. Je ne puis ni écrire à ma mère, ni avoir jamais une lettre d'elle. Mon père, orgueilleux et inflexible dans ses résolutions, ne veut plus l'entendre nommer ; il me répond sans cesse qu'elle est sa pire et ma pire ennemie. Et pourtant je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais ce mari, auquel je suis déjà liée... »
Imagine-toi, Lorenzo, l'état où je me trouvais à ce moment ! Je ne savais ni la consoler, ni lui répondre, ni la conseiller.
« Pour l'amour de Dieu, reprit-elle, ne vous affligez pas, je vous en conjure ; je me suis confiée à vous ; j'ai tant besoin de trouver quelqu'un qui sache me plaindre... une sympathie, je n'ai que vous seul... »
Pauvre ange ! Oui... oui... Si je pouvais pleurer, moi, éternellement, et sécher, à ce prix, toutes tes larmes ! Ma misérable vie est à toi, toute à toi ! Je te la consacre et je la consacre à ton bonheur.
Que de malheurs, Lorenzo, dans une seule famille, quel entêtement que celui de M. T., qui par ailleurs est un parfait honnête homme! Il aime passionnément sa fille, souvent il fait son éloge et la regarde avec tendresse ; et en même temps il lui tient le couteau sur la gorge. Thérèse, quelques jours plus tard, me raconta comment, doué d'une âme ardente, il vécut toujours consumé de passions malencontreuses ; ayant par sa prodigalité compromis l'équilibre de ses revenus ; persécuté par ces gens qui, aux époques de révolutions, édifient leur propre fortune sur la ruine des autres, tremblant pour ses enfants, il croit parer à la ruine de sa maison en s alliant à un « homme de bon sens », riche, futur héritier d'une fortune considérable... Fumée que cela, peut-être.., même certainement. Je parierais cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme auquel manquerait un demi-quartier de noblesse : Qui est né noble mourra noble. Il s'obstine d'autant plus qu'il considère Top-
position de sa femme comme une atteinte à sa propre autorité, et ce sentiment tyrannique le rend plus inflexible encore... Et malgré tout il a bon cœur ; sa physionomie ouverte, ses manières caressantes avec sa fille, et la façon dont parfois il la plaint à voix basse, prouvent qu'il gémit intérieurement de voir la résignation douloureuse de cette pauvre enfant, mais... Et quand, par cet exemple, je vois comment la fatalité pousse les hommes à chercher le malheur, et le chercher à la lanterne, et veiller, suer et pleurer pour s'en fabriquer un bien, cruel, éternel... je me briserais le crâne de peur qu'une pareille tentation ne se logeât dans ma cervelle.
Je te laisse, Lorenzo ; Michel m'appelle pour le dîner. Je reviendrai t'écrire, si je ne puis faire mieux, dans un moment.
Le mauvais temps s'est dissipé ; il fait le plus bel après-midi du monde. Le soleil a décidément percé les nuages, et console la nature attristée en répandant sur son visage un de ses rayons. Je t'écris devant le balcon, d'où je contemple l'éternel flambeau qui va peu à peu se perdant au fond de l'horizon enflammé. L'air redevient tranquille, et la campagne, bien
qu'inondée, couronnée d'arbres déjà dépouillés et parsemée de plantes brisées, paraît plus gaie qu'avant l'orage. C'est ainsi, ô Lorenzo, que le malheureux, à la première lueur d'espérance, chasse ses tristes pensées et trompe sa douleur par des joies auxquelles il demeurait insensible au sein de l'aveugle prospérité .. Mais pendant ce temps le jour tombe, j'entends la cloche du soir. Il me faut donc achever une bonne fois mon récit.
Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'au moment où nous apparut, toute blanche dans le lointain, la maisonnette qui jadis recueillait
Quel grande alla cui fama è angusto il mondo, Per cui Laura ebbe in terra onor celesti *.
Je me suis approché comme si j'allais me prosterner sur la tombe de mes aïeux, et comme un de ces prêtres qui, muets et respectueux, circulaient dans les bois qu'habitaient les dieux. La maison sacrée du grand Italien tombe en ruines, par l'impiété de celui qui possède un pareil trésor. C'est en vain que le voyageur viendra des contrées lointaines pour chercher
* a Ce grand homme pour la gloire duquel le monde est
trop étroit, « Et par qui Laure eut ici-bas des honneurs célestes, »
avec une dévote admiration la chambre encore vibrante des harmonies célestes de Pétrarque. A sa place il trouvera pour y verser ses pleurs un amas de décombres couvert d'orties et d'herbes sauvages, dont le renard farouche aura fait sa tanière. Italie ! apaise les ombres de tes grands hommes !... Oh ! je me ressouviens, et mon âme en gémit, des dernières paroles de Torquato Tasso. Après avoir supporté quarante-sept années les moqueries des courtisans, les querelles des pédants et l'orgueil des princes, tantôt emprisonné et tantôt vagabond, et sans cesse mélancolique, malade et pauvre, il s'étendit enfin sur son lit de mort. Et là, près d'exhaler son dernier soupir, il écrivait : « Je ne veux pas me plaindre de la mauvaise fortune, pour ne pas parler de l'ingratitude des hommes, qui ont pourtant voulu ce triomphe, de me faire mourir mendiant. » Cher Lorenzo, ces mots me résonnent sans cesse dans le cœur, et je crois connaître quelqu'un qui, un jour peut-être, mourra en les répétant.
En attendant, je récitais à voix basse, lame toute amour et toute harmonie, la chanson : Claires, fraîches, douces eaux... et l'autre : De pensée en pensée, de colline en colline, et le sonnet : Restons, Amour, à con-
templer notre gloire *, et tous ceux de ces poèmes surhumains que ma mémoire surexcitée sut alors suggérer à mon cœur.
Thérèse et son père s'en étaient allés avee Edouard qui avait à revoir les comptes d'un fermier, dans un domaine qu'il possède de ces côtés. J'ai su, depuis, qu'il est sur le point de partir pour Rome, à cause de la mort d'un de ses cousins. Et il n'en aura pas fini de sitôt, car les autres parents s'étant emparés des biens du mort, l'affaire ira devant les tribunaux.
Quand ils revinrent, cette famille de paysans nous servit à déjeuner, après quoi nous avons pris le chemin du retour. Adieu, adieu. J'aurais encore d'autres choses à te raconter, mais, à dire la vérité, je ne t'écris pas de bon cœur... Justement ! j'oubliais de te dire qu'en revenant Edouard ne quitta pas Thérèse et lui parla longuement, l'importunant presque et d'un air autoritaire. D'après quelques paroles que je pus entendre, je soupçonne qu'il la tourmentait afin de savoir à tout prix de quoi nous avions parlé. Tu vois d'après cela que je dois espacer mes visites... du moins jusqu'à son départ.
Chiare, fresche, dolci acque...
— Di pensier in pensier, di monte in monte...
— Stiamo, Amor, a veder la gloria nostra. .. (^Pétrarque.)
Bonne nuit, Lorenzo ; conserve cette lettre. Quand Edouard emportera le bonheur avec lui et que moi je ne verrai plus Thérèse, et que sa gentille petite sœur ne jouera plus sur mes genoux, en ces jours d'ennui pendant lesquels on regrette même la douleur, nous relirons ces souvenirs, étendus sur les pentes de la colline qui regarde la retraite d' Arqua, à l'heure où le jour s'éteint. La pensée que Thérèse fut notre amie séchera nos pleurs. Faisons-nous un trésor de sentiments précieux et doux, qui à travers les années qui nous restent, nouvelles années de tristesse et de persécution peut-être, réveille en nous au moins le souvenir que nous n'avons pas toujours vécu dans la douleur.
22 novembre.
Encore trois jours, et Edouard, pour tout dire en un mot, ne sera plus ici. Le père de Thérèse l'accompagnera jusqu'à la frontière. On m'avait laissé entendre qu'il me demanderait de faire avec lui ce court voyage : mais je me suis excusé, parce que je veux absolument partir; j'irai à Padoue. Je ne dois pas abuser
de l'amitié de M. T., ni de sa confiance... « Tenez bien compagnie à mes filles », me disait-il ce matin. A l'entendre, il me croit un Socrate... Moi ! et près de cette créature angélique, créature faite pour aimer et pour être aimée ? si malheureuse en même temps ! Et je me sens toujours en harmonie parfaite avec ceux qui souffrent, trouvant, en vérité, un je ne sais quoi de méchant chez l'homme heureux.
Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en lui parlant de sa fille je me trouble, je balbutie, je change de visage et suis comme un voleur devant son juge. Sur ce point je me plonge dans des réflexions, et je blasphémerais le Ciel quand je vois chez cet homme tant de qualités excellentes, toutes gâtées par ses préjugés et un fatal aveuglement, qui lui réservent des larmes amères... C'est ainsi que je dévore mesjours, m'irritant sur mes propres malheurs et sur ceux des autres.
Et pourtant je le regrette : souvent je ris de moi-même parce que ce pauvre cœur ne peut littéralement pas supporter un instant, un seul instant de repos. Pourvu qu'il soit toujours agité, l'essentiel pour lui n'est pas que les vents lui soient contraires ou propices. Quand la joie lui fait défaut; il a bientôt recours à la
douleur. Hier Edouard est venu me rapporter un fusil de chasse que je lui avais prêté, et prendre congé de moi. Je n'ai pu le voir partir sans me jeter à son cou, bien qu'à la vérité j'eusse dû imiter son indifférence. Je ne sais jamais de quel nom vous autres sages appelez celui qui obéit trop vite aux mouvements de son cœur ? Certes, ce n'est pas un héros ; mais en est-il pour cela un lâche ? Ceux qui traitent de faibles les hommes trop impulsifs ressemblent à ce médecin qui traitait de fou un malade, uniquement parce que la fièvre le faisait délirer. De même je vois les riches dire que la pauvreté est un crime, pour la seule raison qu'elle n'est pas la richesse. Pour moi il n'y a dans tout cela que des mots : rien de réel, rien.
Les hommes, ne pouvant par leur seul effort acquérir l'estime d'autrui ni la leur propre, cherchent à la rehausser en opposant aux défauts de leur voisin ceux que par hasard eux n'ont point. Mais mérite-t-il donc d'être loué pour sa sobriété celui qui par goût n'aime pas le vin ?
Oh ! toi qui discutes paisiblement sur les passions, si tes froides mains ne trouvaient froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre dans ton cœur de glace ne s'y
glaçait rapidement, crois-tu que tu serais aussi fier de ton austère philosophie ? Et comment donc peux-tu raisonner sur des choses que tu ignores ?
Quant à moi, je laisse les sages vanter leur stérile apathie. J'ai lu autrefois dans je ne sais quel poète, que leur vertu n'est qu'un amas de glace qui attire à elle toutes choses, pétrifie tout ce qui l'approche : « Et Dieu ne garde pas toujours sa majestueuse tranquillité ; il s'entoure des vents déchaînés et vole avec les tempêtes. »
27 novembre.
Edouard est parti et moi je m'en irai quand reviendra le père de Thérèse. Bonjour...
3 décembre.
Ce matin, je m'acheminais de bonne heure vers le village, et j'étais déjà près de la maison T., quand je fus arrêté par les échos lointains d'une harpe. Oh ! je sens mon âme sourire et
toute la volupté qui m'envahit alors parcourt encore tout mon être. C'était Thérèse... Comment puis-je t'imaginer, ô céleste enfant, évoquer en moi ta beauté sans avoir le cœur plein de désespoir ? Hélas ! tu commences à tremper tes lèvres au calice amer de la vie, et moi, de mes propres yeux, jeté verrai malheureuse et ne pourrai te soulager que par mes pleurs. C'est moi... c'est moi qui par pitié devrai te conseiller de te résigner à ton malheur.
Certes, je ne pourrais ni me nier, ni m'affirmer que je l'aime ; mais, en tout cas, si cela est... en vérité c'est d'un amour incapable d'un désir, Dieu le sait !
Je m'arrêtais tout d'un coup, sans un battes ment de paupières, les yeux, les oreilles, tous mes sens occupés à accroître mon extase, en ces lieux où aucun regard étranger ne pouvait me faire rougir de mes transports. Maintenant imagine-toi mon cœur quand j'entendis Thérèse chanter les strophes de Sapho, que j'avais traduites tant bien que mal avec les deux autres odes — ces restes uniques de l'œuvre de la jeune amoureuse , immortelle comme les Muses. D'un bond je me précipitai. J'ai trouvé Thérèse dans son atelier, sur cette même chaise où je l'avais trouvée la première fois, quand
elle peignait son propre portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc. Le trésor de sa chevelure très blonde répandue sur ses épaules et sa poitrine, ses yeux divins nageant dans le plaisir, son visage empreint d'une suave langueur, son bras de rose, son pied, ses doigts arpégeant mollement — tout en elle, tout était harmonie. Et je sentais à la contempler un délice nouveau... Pourtant Thérèse semblait confuse de se voir surprise à peine vêtue et regardée par un homme ; et moi-même je commençais à me traiter d'importun et de malappris. Elle, cependant, poursuivait sa musique, et je bannis alors tout autre désir, hors celui de l'adorer et de l'entendre. Je ne puis te dire, mon cher, en quel état je me trouvais. Je sais seulement que je ne sentais plus le poids de notre vie mortelle.
Elle se leva en souriant et me laissa seul. Je revins à moi peu à peu. J'ai appuyé ma tête sur cette harpe, et mon visage s'est peu à peu baigné de larmes. Oh ! je me suis senti un peu soulagé...
Padoue, 7 décembre.
Je ne voudrais pas le dire... pourtant je crains que tu ne m'aies pris au mot, et que tu n'aies fait tout ce qu'il était en ton pouvoir pour me chasser de mon doux ermitage. Hier Michel m'arriva à l'improviste. Il venait m'aviser, de la part de ma mère, qu'un logement était déjà prêt pour moi à Padoue, où j'avais déclaré (vraiment je m'en souviens à peine) vouloir me rendre, à la rentrée de l'Université. Il est vrai que j'avais fait le serment d'y venir, et je te l'ai écrit. Mais j'attendais M. T., qui n'est pas encore de retour.
Du reste, j'ai bien fait de saisir ma vocation au vol, et j'ai abandonné mes collines sans dire adieu à âme qui vive. Autrement, malgré tes sermons et mes résolutions, je ne serais jamais parti, jamais plus. Et je te confesse que je sens quelque chose d'amer au fond du cœur, et que souvent la tentation me saisit d'y retourner.
Allons, finalement je suis à Padoue, et prêt à devenir un grand savant, afin que tu n'ailles pas déclarer partout que je me perds en folies.
D'autre part, tâche de ne pas t'opposer à mon désir, quand l'envie me prendra de m'en aller. Car tu sais combien je suis expressément inapte à certaines choses, par-dessus tout quand il s'agit de vivre avec la méthode que les études exigent, au prix de ma paix et de ma libre volonté, ou dis si tu veux — et je te le pardonne — de mon caprice.
En attendant, remercie ma mère, et afin d'atténuer son déplaisir, arrange-toi pour pronostiquer, comme si la chose venait de toi, que je ne ferai ici qu'un séjour d'un mois, ou guère plus*
Padoue, 11 décembre.
j'ai fait la connaissance de la femme du patricien M., qui abandonne les tumultes de Venise et la demeure de son indolent époux pour venir jouir de Padoue une grande partie de l'année. C'est dommage : sa jeune beauté a déjà perdu cette simplicité pudique qui seule répand la grâce et l'amour. Très savante en coquetterie féminine, elle s'étudie à plaire, uniquement pour le plaisir de la conquête, du moins à ce que je pense. Néanmoins, qui sait ? Elle
reste volontiers près de moi, me parle souvent à voix basse, sourit quand je lui fais des compliments, d'autant plus qu'elle ne se repaît point comme les autres, de ces douceurs fades qui s'appellent les bons mots, ou les traits d'esprit, et qui sont presque toujours une marque de méchanceté naturelle. Sache maintenant qu'hier soir, approchant sa chaise de la mienne, elle m'entretint de quelques-unes de mes poésies, et nous étant peu à peu mis à causer de bêtises de ce genre, je ne sais comment je nommai certain livre, qu'elle me réclama. J'ai promis de le lui porter moi-même ce matin. Adieu... l'heure s'avance.
2 heures.
Le domestique m'indiqua un salon, où j'étais à peine entré que j'y rencontrais une femme de trente-cinq ans environ, élégamment vêtue, et que jamais je n'aurais prise pour une femme de chambre, si elle ne s'était révélée elle-même en me disant : « Madame est encore au lit, elle va venir dans un instant ». Un coup de sonnette la fit courir dans la pièce contiguë où se trouvait le lit de la déesse, et je restais à me
chauffer près de la cheminée, considérant tantôt Danaé peinte au plafond, tantôt les estampes dont les murs étaient couverts, tantôt quelques romans français jetés ça et là. Pendant ce temps, les portes s'ouvrirent, je sentais l'air brusquement envahi de mille parfums exquis et j'apercevais Madame... Elle entrait rapide et toute fraîche, humide encore, et frissonnante, et s'abandonnait sur un fauteuil que la femme de chambre lui avait avancé près du feu. Elle me saluait du regard plutôt que du geste, et me demandait en souriant si j'avais oublié ma promesse. Je lui tendis alors le livre, tout en observant avec étonnement qu'elle était vêtue seulement d'une longue et fine tunique qui n'étant retenue d'aucun lien effleurait presque le tapis et laissait nus le col et la gorge, — dont les abords étaient voluptueusement protégés par une fourrure blanche dans laquelle elle s'enveloppait. Ses cheveux, bien que contenus par un peigne, témoignaient du sommeil récent; quelques mèches laissaient tomber leurs boucles sur le cou, jusque dans le sein, comme si ces petits rubans noirs devaient servir de guides aux yeux inexpérimentés ; d'autres tombaient du front et cachaient les yeux. Alors elle levait le doigt pour les écarter, parfois pour les rou-
1er et les mieux assujettir sous le peigne, montrant ainsi, peut-être avec intention, un bras blanc et arrondi que la chemise, glissant alors au-dessous du coude, laissait à découvert. Installée sur un petit trône de coussins, elle se tournait avec complaisance vers son petit chien qui s'approchait d'elle, fuyait et courait, cambrait l'échiné, agitant les oreilles et la queue. — Je m'assis sur une chaise que la femme de chambre m'avait approchée. Celle-ci avait déjà disparu. — La petite bête caressante, mordillant et dérangeant, comme si elle l'avait fait exprès, de ses petites pattes, les bords de la tunique, faisait apparaître une jolie pantoufle d'un rose mourant, et peu après un petit pied, semblable, Loreozo, à ceux que l'Albano peindrait pour une Grâce sortant du bain. Ah ! si tu avais comme moi vu Thérèse dans le même négligé, près d'une cheminée, elle aussi sortant à peine du lit, elle aussi en vêtements flottants, elle aussi... Quand j'évoque cette bienheureuse matinée, je me souviens que j'osais à peine respirer l'air qui l'entourait, et que toutes toutes mes pensées s'unissaient inquiètes et respectueuses pour l'adorer... Sûrement, un génie bienfaisant me présenta l'image de Thérèse, car je ne sais comment j'eus l'art de contempler
avec un sourire retenu le chien, puis la belle, puis le chien, et de nouveau le tapis où reposait le beau pied. Mais le beau pied, pendant ce temps, avait disparu. Je me levai en m'excusant d'être venu à une heure indue. Et je la quittai presque dépitée. . certainement même ; d'aimable et enjouée elle se fit un peu raide... Après tout, je ne sais. Quand je fus seul, ma raison, qui est en perpétuel conflit avec mon cœur, me répétait : « Malheureux ! redoute seulement la beauté qui tient du ciel... Prends donc ton parti, et n'écarte pas tes lèvres du contre-poison que t'offre le hasard ! » Je louai ma raison ; mais mon cœur avait déjà agi à sa guise...
Tu t'apercevras que cette lettre-ci est recopiée, parce que j'ai voulu faire un essai de « beau style ».
0 la petite chanson de Sapho ! je la chantonne quand j'écris, quand je lis, quand je me promène. Je ne divaguais pas ainsi, Thérèse, quand il ne m'était pas interdit de pouvoir te voir et t'entendre. Mais patience ! Onze milles, et je serai chez moi ; deux milles encore, et puis ?... Que de fois j'aurais fui ce pays, si la terreur que mes malheurs ne m'entraînent trop loin de toi, ne m'avait retenu ici, en un si
grand danger ! Ici du moins nous sommes sous le même ciel.
P. S. — Je reçois tes deux lettres à l'instant. Toujours la même histoire, Lorenzo ! C'est pourtant la cinquième fois que tu me traites d'amoureux. Amoureux ? Oui ! Et puis après ? j'en ai vu qui s'éprenaient de la Vénus de Médicis, d'autres de la Psyché, d'autres enfin de la lune ou de leur étoile favorite. Et toi-même, n'as-tu pas été tellement enthousiaste de Sapho que tu prétendais en reconnaître les traits dans ceux de la plus belle femme que tu connais, et que tu traitais d'ignorants ou de méchants, ceux qui la dépeignaient noiraude, et plutôt laideronne ?
Trêve de plaisanterie. Je reconnais que je suis une cervelle bizarre, extravagante peutêtre. Mais dois-je pour cela éprouver de la honte ? De quoi ? Depuis bien des jours tu essayes de me mettre en tête l'envie de rougir. Mais, ne t'en déplaise, je ne sais, ni ne dois rougir de quoi que ce soit au sujet de Thérèse. Pas plus n'ai-je à me repentir, ni à me plaindre. Donc vis en paix.
Padoue...
Deux pages de cette lettre se sont égarées. Jacques y contait des ennuis que lui avaient valus sa nature violente et ses façons plutôt raides. L'éditeur, s'étant proposé de publier religieusement l'autographe, croit devoir donner néanmoins tout ce qui reste de la lettre en question, d'autant plus qu'on en pourra aisément déduire ce qui manque.
La première feuille manque.
Reconnaissant des bienfaits, je suis on ne peut plus reconnaissant aussi des injures. Pourtant tu sais combien de fois je les ai pardonnées ! J'ai fait du bien à ceux qui m'ont offensé et parfois j'ai plaint ceux qui m'avaient trahi.
Mais les blessures faites à mon honneur, Lorenzo, celles-là crient vengeance.
J'ignore ce qu'on t'a écrit et ne me soucie point de le savoir. Quand je me suis trouvé face à face avec ce misérable, bien que ne l'ayant pas revu depuis trois ans, j'ai senti le feu courir dans mes veines.
Pourtant je me suis contenu. Fallait-il donc qu'il réveillât toute ma vieille colère par de nouvelles railleries ? Ce jour-là j'ai rugi comme un lion ! et il me semblait que je l'aurais mis en pièces, même si je l'avais rencontré à l'église ! Deux jours plus tard, le lâche évita le chemin de l'honneur que je lui avais indiqué. Et tous levèrent une croisade contre moi, comme si mon devoir eût été d'avaler paisiblement l'injure de celui qui m'avait autrefois dévoré la moitié de mon cœur. Cette aimable société affecte la générosité parce qu'elle n'a pas le courage delpe venger à visage découvert. Mais il faudrait voir les coups de poignard dans l'ombre, les calomnies, les intrigues !
D'autre part, je ne lui ai pas fait violence. Je lui ai dit ceci : « Comme moi vous avez des bras et un cœur — et je suis mortel tout comme vous. » Et lui de pleurer, de crier. Alors la colère — ma furie dominatrice — commença à se calmer. En le voyant si vil, je m'avisai que le courage ne donnait pas au fort le droit d'opprimer le faible. Mais le faible doit-il en profiter pour provoquer celui qui saurait en tirer vengeance ?
Crois-moi ! Il faudrait avoir une âme s tu-
pide et basse ou une philosophie surhumaine pour s'abandonner au bon plaisir d'un ennemi dont la face est impudente, l'âme obscure et la main tremblante !
En attendant, les circonstances m'ont démasqué tous ces petits messieurs qui me juraient une amitié passionnée, qui s'extasiaient à la moindre de mes paroles, — qui à tout propos m'offraient leur bourse et leur cœur. Sépulcres ambulants ! Beaux marbres, épitaphes pompeuses ! Ouvre-les, tu n'y trouveras que vers et puanteur. Crois-tu, mon Lorenzo, que si l'adversité nous réduisait à mendier notre pain, un seul d'entre eux se souviendrait de ses promesses ? Personne ! Ou si l'un d'entre eux le faisait, ce serait par malignité, avec l'idée d'acheter par ses bienfaits notre dégradation . Amis des heures sereines, vienne la tempête, ils te noieront. Pour ces gens-là, le fond de tout, c'est le calcul. Donc, s'il se trouve un homme dont l'âme frémisse de passions généreuses, il doit ou les étouffer, ou se réfugier, comme les aigles et les grands fauves, aux sommets inaccessibles et dans les forêts, loin de l'envie et de la vengeance des hommes. Les âmes sublimes passent au-dessus des têtes de la multitude qui, outragée par leur grandeur,
tente de les enchaîner ou de les tourner en dérision. Submergée de boue, elle ne peut ni admirer, ni même comprendre des actes qu'elle qualifie alors de folies. Je ne parle pas de moi. Mais quand je songe aux obstacles que la société oppose à l'intelligence et au cœur de l'homme, quand je songe à quel point, que le gouvernement soit démagogique ou tyrannique, tout se ramène à l'intrigue, à des luttes d'intérêts, à la calomnie, je m'agenouille pour bénir la nature. En me dotant d'un caractère ennemi de toute servitude, elle m'a donné la force de dominer le sort, elle m'a appris à m'élever au-dessus de mon éducation. Je sais que la principale, l'unique, la véritable science est la science du cœur humain, et qu'elle ne peut se former ni dans la retraite, ni dans les livres. Je sais que chacun se doit prévaloir de sa propre fortune ou de celle d'autrui, pour marcher avec quelque sûreté au-dessus des précipices de la vie. Je le sais. Pour moi, j'ai peur d'être trompé par celui qui saurait être tnon maître : je suis brisé par cette même destinée qui pourrait m'élever; je suis battu parla main même qui eût été assez vigoureuse pour me soutenir...
Un nouveau feuillet manque ici.
... si j'étais inexpérimenté ! Mais j'ai ressenti avec violence toutes les passions, et je ne pourrais affirmer avoir ignoré tous les vices. Il est vrai qu'aucun ne m'a possédé entièrement... et que dans ce pèlerinage terrestre, j'ai passé sans transitions des jardins au désert. Mais je reconnais que mon revirement est dû pardessus tout à un dédain plein d'orgueil — et au désespoir de jamais atteindre la gloire et le bonheur auxquels j'aspirais depuis l'enfance !
Si j'avais vendu ma foi, renié la vérité, trafiqué de mon esprit, crois-tu que je ne vivrais pas plus tranquille et plus honoré ?
Mais les honneurs, la tranquillité en ce siècle corrompu, méritent peut-être d'être achetés au prix de mon âme ? Plus encore que l'amour de la vertu, la crainte de m'avilirm'a préservé de ces fautes qu'on respecte chez les puissants, qu'on tolère de la plupart des hommes, mais que l'on châtie chez les malheureux, — afin de trouver des victimes au simulacre de la justice !
Non. Aucun pouvoir humain, aucune autorité divine n'obtiendront de moi que je joue sur la scène du monde le rôle du « petit scélérat ».
Pour passer les nuits dans le boudoir des
plus illustres beautés, je sais bien qu'il faut faire profession de libertinage, car ces dames tiennent à conserver leur bonne réputation auprès de tous ceux qu'elles soupçonnent encore d'un peu de pudeur. Certaine dame * m'enseigna les arts de la séduction et m'encouragea à la trahison, et peut-être aurais-je en effet trahi et séduit. Mais le plaisir que j'en attendais se changeait dans mon cœur en amertume profonde, — dans mon cœur qui jamais n'a su pactiser avec les mœurs du siècle, ni faire alliance avec le sens commun. Et combien de fois tu m'as entendu affirmer que « tout dépend du cœur » ? Du cœur que ni les hommes, ni le ciel, ni nous-mêmes ne pouvons jamais changer. Dans l'Italie la plus cultivée et dans plusieurs villes de France, j'ai anxieusement cherché ce qu'on appelle « le beau monde », et que j'entendais toujours glorifier avec tant d'emphase. Partout je n'ai trouvé que la vulgarité. Vulgarité chez les nobles, vulgarité chez les lettrés, vulgarité parmi les femmes les plus belles — et tous pleins de sottise, de bassesse,
* Ce fut, paraît-il, Isabelle Teotochi-Albrizzi, qui rendit à Foscolo adolescent ce service. Voir le livre de Chiarini sur « les Amours de Ugo Foscolo », t. I, p. 22 et suivantes, et la notice en tête de cette traduction.
de malignité, tous ! Et il ne m'a pas été donné de rencontrer les rares individus qui, vivant ignorés et méconnus parmi les hommes ou s'isolant dans la retraite et la méditation, conservent ainsi intacte, à l'abri de tout frottement, l'originalité de leur caractère.
Et pendant tout le temps je courais de-ci, de-là, en haut, en bas, semblable aux âmes des indolents que Dante laisse à la porte de l'Enfer, les jugeant indignes de demeurer même parmi les vrais damnés. Sais-tu ce que j'ai recueilli durant une année entière ? Des bavardages, des injures, et un ennui mortel ! Et lorsque enfin je me crois au port, quand je crois pouvoir regarder le passé en tremblant, mais confiant en la sécurité du présent, il faut que le démon me rejette en de tels chagrins !... Tu vois bien qu'il ne me reste qu'à fixer les yeux sur la lueur de salut que m'offre le ciel...
Mais je t'en conjure, renonce à ta phrase ordinaire : « Jacques, Jacques, ton caractère révolté te rendra misanthrope ! » Crois-tu donc que si je haïssais les hommes, leurs vices m'affligeraient comme ils font ? Toutefois, puisque je ne sais pas en rire, que j'ai peur du désespoir, le meilleur parti à prendre est de me reti-
rer. Et qui m'assure contre la haine de cette race si différente de moi ? Car il ne sert de rien de disputer pour découvrir de quel côté est la raison. Je l'ignore, et ne prétends pas qu'elle soit toute du mien. Ce qui importe, et ceci, tu en es d'accord, c'est que mon caractère altier, sûr,loyal — ou plutôt sauvage, opiniâtre, imprudent, et l'étiquette religieuse qui recouvre d'un même uniforme toutes les actions extérieures de tous ces gens, ne peuvent pas aller d'accord. Et en vérité je ne suis pas d'humeur à changer d'attitude.
Donc pour moi la trêve même est sans espérance. Je suis en guerre ouverte, et ma défaite est imminente, car je ne sais pas non plus combattre avec le masque de la dissimulation — vertu de tant de crédit et de plus grand profit !
Vois quel est mon orgueil. Je me tiens pour moins laid que les autres, et je dédaigne jusqu'au déguisement. Que je sois bon ou mauvais, j'ai le courage, ou plutôt l'effronterie de me présenter tout nu, à peu de chose près tel que je suis sorti des mains de la nature.
Parfois je me dis à part moi: «Penses-tu donc que dans ta bouche la vérité soit moins téméraire ? »
De ceci je conclus que je serais fou, si, ayant
trouvé dans ma solitude la tranquillité des bienheureux qui s'emparadisent dans la contemplation du bien suprême, je me mêlais à cette foule acrimonieuse et méchante, à seule fin « de ne pas courir le risque de devenir amoureux », selon ton éternel refrain.
Padoue, 23 décembre.
Ce pays maudit endort mon âme déjà lasse de la vie !
Tu peux me tancer à ton aise. Moi, à Padoue, je ne sais que faire ! Si tu voyais la figure veule que je fais ici, oisif, fatigué du seul effort nécessaire pour te commencer cette malheureuse lettre !
Le père de Thérèse est revenu aux Colli * et m'a écrit. Je lui ai répondu qu'avant peu nous nous reverrions. Cela me paraît un siècle !
L'Université d'ici, comme, hélas ? sans doute toutes les Universités du monde, — estcomposée pour la plupart de professeurs orgueilleux, ennemis les uns des autres, et d'étudiants très dissipés. Sais-tu comment, parmi la foule des savants, les hommes supérieurs sont si rares? C'est que l'instinct inspiré d'en haut, qui cons-
* Entendez par là : les monts Euganéeens.
titue le génie, ne peut vivre que dans l'indépendance et dans la solitude — quand les circonstances interdisant l'action ne laissent d'autres ressources que d'écrire.
Dans la société, on lit beaucoup, on copie, — on ne réfléchit pas. A parler toujours on laisse s'évaporer le ferment généreux qui fait sentir, penser, écrire fortement. Pour balbutier plusieurs langues, nous balbutions aussi la nôtre, nous rendant ridicules à la fois aux étrangers et à nous-mêmes *. Dépendant des intérêts, des préjugés, des vices des hommes parmi lesquels nous vivons, et menés par une chaîne de devoirs et de nécessités, nous comptons sur la foule pour nous donner la gloire et le bonheur. Nous jouissons de la richesse et de la puissance. Nous allons jusqu'à redouter d'être trop grands, parce que la gloire attire les persécuteurs, et la fierté de l'âme rend suspect au gouvernement. Les princes aiment ceux qui sont faits de telle sorte que l'héroïsme ou le crime retentissant leur soient également impossibles.
Et c'est pourquoi, à notre époque d'esclavage,
La mode de parler français, très répandue dans la société italienne au xvne siècle, a été souvent critiquée par les patriotes.
celui qui est payé pour instruire, rarement ou jamais ne se sacrifie à la vérité, ni à sa mission sacrée. De là cet appareil de leçons solennelles qui rendent obscure la raison et suspecte la vérité. A moins qu'ainsi que je le soupçonne, tous les hommes ne soient autant d'aveugles voyageant dans la nuit. Parfois l'un d'entre eux entrouvre à grand'peine la paupière, s'imaginant qu'il perce les ténèbres parmi lesquelles il doit marcher en titubant.
Mais tiens tout ceci pour non avenu ! Ce sont là des opinions que seuls pourraient discuter ceux, bien rares, qui contemplent les sciences humaines avec le sourire ironique qu'avait Homère devant les vantardises des grenouilles et des rats.
A propos, pour une fois voudras-tu m écouter ? puisque Dieu nous a envoyé un acheteur, vends, corps et bien, tous mes livres. Que puisje faire des quatre mille volumes et plus, que je ne sais ni ne veux lire ? Conserve-moi les quelques-uns apostilles en marge par moi.
Oh ! comme jadis je me donnais de peine pour dépenser tout mon avoir chez les libraires ! Mais cette folie-là ne s'en est allée peut-être que pour laisser la place à une autre ? Remets l'argent à ma mère. En cherchant à la dédom-
mager de toutes ses dépenses, — je ne sais pourquoi, mais, je te l'avoue, j'épuiserais un trésor ! — ce moyen m'a semblé le plus rapide. Les mauvais jours se font plus durs encore, et il n'est pas juste que pour moi cette pauvre femme passe dans les privations le peu de vie qui lui reste.
Monts Euganéens, 3 janvier 1798.
Pardonne-moi. Je te croyais plus sage ! Le genre humain, c'est ce troupeau d'aveugles que tu vois se cogner, se pousser, se battre, allant au-devant, ou à la suite de l'inexorable fatalité. A quoi bon alors poursuivre ou redouter ce qui doit t'arriver !
Je me trompe ? La prudence humaine peut rompre cette invisible chaîne de hasards et d'infinis et minuscules accidents que nous nommons la Destinée ? Soit. Mais peut-elle pour cela orienter avec sûreté le regard parmi les ténèbres de l'avenir ?
Ah ! de nouveau tu me dis de fuir Thérèse. C'est comme si tu me disais : « Abandonne ce qui fait le prix de ta vie, crains le mal et jettetoi dans le pire ».
Mais admettons qu'en homme prudent je
croie devoir, devant ce péril, fermer mon âme à toute lueur de joie, — ma vie tout entière ne deviendrait-elle pas semblable aux austères journées de cette saison des brumes, qui nous donnent envie de cesser d'exister pour tout le temps qu'elles devront encore contrister la nature ? Dis la vérité, Lorenzo ; ne vaudrait-il pas mieux qu'une partie de la matinée au moins fût égayée des rayons du soleil, même à la condition que la nuit chassât le jour avant le soir ?
S'il me fallait faire toujours le gendarme avec mon cœur tyrannique, je serais en guerre perpétuelle avec moi-même, et sans profit. Je serai donc le navire qui va au naufrage ; et il en sera ce qu'il en sera.
En attendant :
Sento l'aura mia antica, e i dolci colli Veggo apparir ! *
10 janvier.
Edouard espère avoir débrouillé ses affaires d'ici un mois, à ce qu il écrit. Il reviendra donc, au plus tard, au printemps...
* Je respire l'air de ma jeunesse, et mes douces collines Apparaissent à mes yeux. (Pétrarque.)
Alors, oui... vers les premiers jours d'avril, je croirai raisonnable de m'en aller.
19 janvier.
La vie humaine ? un songe ! un songe trompeur, auquel pourtant nous attachons grand prix : tout comme les femmes mettent leur confiance dans les superstitions et les présages. Prends garde ! ce vers quoi tu tends si avidement la main n'est peut-être qu'une ombre qui t'est chère à toi, et qu'un autre redoute... Tout mon bonheur réside donc dans la vaine apparence des choses qui m'entourent maintenant ? et si je cherche quelque chose de réel, ou bien je recommence à me leurrer, ou j'erre stupéfait et épouvanté < dans le néant. Je ne sais : mais pour moi je crains que la nature n'ait fait de notre espèce comme un chaînon infime et inerte de son système immense ; en même temps elle l'a dotée d'amour-propre, de façon que la suprême terreur et l'espérance suprême, créant en notre imagination une série infinie de maux et de biens, nous tiennent sans cesse attachés à cette existence brève, trouble, malheureuse. Et tandis que nous servons aveuglément à ses fins, elle se rit de notre orgueil qui nous fait croire que l'univers fut créé seule-
ment pour nous, et que seuls nous «sommes dignes et capables de donner des lois à la création.
Tout à l'heure j'allais à l'aventure dans la campagne, enveloppé jusqu'aux yeux, et considérant la désolation de la terre ensevelie sous la neige, sans qu'une herbe, ni une feuille témoignent de ses richesses passées. Je ne pouvais même pas fixer longuement les yeux sur la crête des montagnes ; leurs sommets étaient recouverts d'un sombre nuage de brouillard glacé qui tombait et augmentait encore le deuil de l'atmosphère froide et ténébreuse. Et il me semblait voir cette neige se détacher, se précipiter en des torrents qui inondaient la plaine, entraînant impétueusement plantes, troupeaux, cabanes, et anéantissant en un jour le fruit de tant d'années de peines, les espérances de tant de familles. De temps en temps perçait un rayon de soleil, et bien qu'il fût toujours enveloppé de brume, il laissait comprendre que, grâce à lui seulement, le monde n'était pas dominé par une perpétuelle et profonde nuit. Et me retournant vers la partie du ciel la plus claire qui conservait les traces de sa splendeur : « 0 soleil, dis-je, tout change ici-bas. Un jour viendra où Dieu retirera son regard de toi, et toi aussi, tu
seras transformé. Alors les nuées ne courtiseront plus tes derniers feux, l'aube enguirlandée de roses célestes n'apparaîtra plus à l'orient ceinte d'un de tes rayons, pour annoncer ta venue. En attendant, jouis de ta carrière qui peut-être sera fatigante, semblable à celle de l'homme. Tu vois, l'homme ne jouit pas des jours qui lui sont dévolus ! Si parfois il lui est donné de promener parmi les prairies en fleurs, au mois d'avril, toujours il a à redouter l'air torride de l'été, le froid mortel de l'hiver.
22 janvier.
Et voilà, cher ami...
J'étais chez mon régisseur, près du foyer autour duquel les villageois du voisinage font cercle et, tout en se chauffant, se racontent leurs nouvelles et les aventures du temps passé.
Entre une jeune fille, pieds nus, transie, qui, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône « pour sa pauvre vieille ». Tandis qu'elle se réchauffait auprès du feu, il lui préparait deux fagots de bois et deux pains bis. La paysanne les prit, nous salua et sortit. Je sortais aussi et, sans m'en apercevoir, je la suivis, marchant sur les pas qu'elle laissait
après elle sur la neige. Arrivée à un tas de glace, elle s'arrêta, cherchant du regard un autre chemin. Je la rejoignis : « Allez-vous loin, ma petite? — Non, Monsieur, à un demi-mille. — Pourtant ces fagots vous font marcher avec peine ; laissez-moi en porter un. — Oh ! les fagots ne me gêneraient guère sur l'épaule, si je pouvais les tenir des deux mains ! mais ces deux pains m'embarrassent. — Allons, je porterai les pains. »
Elle ne dit mot, — rougit très fort et me tendit les pains, que je mis sous mon manteau.
Peu de temps après, nous entrions dans une cabane. Dans un coin, une petite vieille était assise, entre les pieds une chaufferette pleine de braise à demi éteinte, les mains tendues au-dessus, les poignets appuyés sur ses genoux.
(( Bonjour, la mère ! — Bonjour. — Comment allez-vous ? » Ni à ceci, ni à dix autres questions, il ne me fut possible d'obtenir la moindre réponse. Elle était occupée à réchauffer ses mains, et de temps à autre levait les yeux pour voir si nous n'étions pas partis. Nous déposions pendant ce temps les quelques provisions apportées. — La vieille se mit alors à les considérer d'un œil immobile. A notre salut, à la promesse de revenir, elle répondit seulement
une fois de plus, et comme par contrainte : « Bonjour ».
Comme nous revenions vers la maison, la petite paysanne me raconta que cette femme, en dépit de ses quatre-vingts ans et plus, en dépit d'une existence des plus dures — car souvent le mauvais temps empêchait les paysans de lui porter les aumônes recueillies pour elle, et elle se voyait alors sur le point de périr de faim, — malgré tout cela tremblait devant la mort et marmottait sans cesse des prières, afin que le ciel la laissât vivre encore.
Depuis, les vieux paysans du pays m'ont dit qu'il y a beaucoup d'années, son mari avait été tué d'un coup de fusil. De ce mari elle avait eu des fils, des filles — puis des gendres — des brus et des petits-enfants. Elle les vit tous périr et tomber sous ses yeux, l'un après l'autre, l'année mémorable de la famine.
Et pourtant, mon frère, ni ses tourments passés, ni ceux du présent ne la font mourir, et elle goûte encore une existence sans cesse noyée dans un océan de douleurs !
Hélas ! tant de maux assiègent notre vie que pour la conserver il ne faut rien moins qu'un instinct aveugle et puissant qui, bien que les voies pour nous en libérer nous soient aplanies
par la nature, nous force souvent à acheter cette vie à force de lâcheté, de pleurs — et parfois même de crimes.
17 mars *.
Depuis deux mois je ne t'ai pas donné signe de vie ; et tu t'es effrayé, et tu crains que désormais je sois dominé par l'amour au point d'en oublier et toi et la patrie. Mon frère Lorenzo, pardonne-moi, il faut que tu me connaisses bien peu, que tu connaisses peu le cœur de l'homme, même le tien, si tu supposes que le désir de la patrie puisse non pas même s'éteindre, mais se calmer jamais, si tu supposes qu'il puisse céder la place à d'autres passions. Il irrite, à vrai dire, les autres passions et en est irrité ; cela est vrai, et en ceci tu as raison, que l'amour dans une âme ulcérée et où toutes les autres passions sont au désespoir, devient tout-puissant. Mais qu'il soit funeste, cela n'est pas. Sans Thérèse, je serais peut-être sous
* Cette lettre ne se trouve pas dans les éditions du temps, sauf dans la toute première. Napoléon était alors tout-puissant : elle eût été trop dangereuse pour l'auteur et pour l'éditeur.
terre à l'heure qu'il est. La nature, de sa propre autorité, crée des esprits généreux, qui ne peuvent être que tels... Il y a vingt ans, de tels esprits demeuraient inertes et froids, au milieu de l'universelle torpeur de l'Italie. Mais l'époque où nous sommes a réveillé leurs viriles passions natives, et ils ont acquis une trempe telle qu'ils peuvent se briser, — mais ployer, jamais.
Et ceci n'est pas une formule métaphysique; c'est la vérité, celle qui resplendit dans la vie de tant de mortels antiques, glorieusement infortunés ; — la vérité, dont je me suis convaincu en vivant parmi beaucoup de nos compatriotes. Je les admire et les plains tout ensemble, car si Dieu n'a pas pitié de l'Italie, il faudra qu'ils renferment au secret de leur cœur leur désir de la patrie, désir funeste qui détruit ou endolorit toute la vie.
Et pourtant, plutôt que d'y renoncer, les périls, leur angoisse, la mort même leur deviendraient chers... Je suis l'un de ceux-là, et toi aussi, mon Lorenzo.
Mais si j'écrivais sur ce que j'ai vu, ce que je sais de nos affaires, je commettrais une action inutile et cruelle en réveillant en vous tous la fureur que je voudrais étouffer en moi-
même. Crois-moi! je pleure la patrie, je la pleure secrètement — et je désire :
Che le lagrime mie si spargan sole *
Une autre espèce d'amants de l'Italie se plaint au contraire hautement. Ils croient qu'on les a vendus et trahis... S'ils s'étaient armés, on aurait pu les vaincre, mais non les trahir. Et s'ils s'étaient défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs n'auraient pas pu les vendre, et les vaincus n'auraient pas osé les acheter. Mais beaucoup des nôtres s'imaginent que la liberté peut être conquise à prix d'or ! Ils s'imaginent que les nations étrangères viennent par pur amour de la justice, s'entr'égorger sur nos champs de bataille afin de libérer l'Italie !
Alors les Français, qui ont rendu haïssable la théorie divine de la liberté publique, joueraient à notre profit le rôle de Timoléon ?
Beaucoup d'autres encore mettent leur confiance dans le Jeune Héros *** né du sang italien, né là où on parle notre langue. Pour moi, jamais je n'attendrai rien d'utile et de grand pour nous d'une âme basse et cruelle.
* (( Que mes seules larmes soient répandues )) (Pétrarque). ** Encore une allusion au traité de Campo-Formio. *** Bonaparte, comme le lecteur la deviné.
Qu'importe qu'il ait la force et l'ardeur du lion, s'il a la ruse du renard et s'il s'y complaît ?
Basse et cruelle ! oui — les épithètes ne sont pas exagérées.
Pourquoi donc n'a-t-il pas vendu Venise avec une férocité ouverte et courageuse ? Selim I, qui fit égorger sur les bords du Nil trente mille guerriers circassiens qui s'étaient rendus sur sa parole, — et Nadir-Schah qui à notre époque fit mettre à mort trois cent mille Indiens, sont plus féroces et pourtant moins méprisables ! J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique apostillée par le Jeune Héros de sa propre main, et envoyée de Passeriano à Venise pour être acceptée, — et le traité de Campo-Formio était signé et ratifié depuis plusieurs jours, et Venise était vendue! La confiance que le Héros inspirait à nous tous a rempli l'Italie de proscriptions, d'émigrations, d'exils !
Je n'accuse pas la raison d'Etat. Elle vend les nations comme des troupeaux de moutons ; cela a toujours été et sera toujours. Mais je pleure ma patrie
Che mi fu tolta, e il modo ancorm 'offende *.
* Qui me fut ravie, — et la façon encore m'est douloureuse
(Dante).
« Il naquit italien et secourra un jour sa patrie. » — Que d'autres le croient ! Moi, j'ai répondu et répondrai toujours : « La nature l'a créé tyran ; le tyran ne pense pas à sa patrie — il n'en a pas.
Quelques autres chez nous, voyant les plaies de l'Italie, prêchent sans cesse qu'il faudrait les guérir par les moyens extrêmes, nécessaires à la liberté. Cela est vrai.
L'Italie a des prêtres et des moines, — elle n'a pas de pasteurs. Là où la religion n'a pas pénétré les lois et les mœurs d'un peuple, l'administration des cultes n'est que boutique. L'Italie a des gens titrés, tant que tu en veux ! elle n'a pas de vrais patriciens. Car les patriciens défendent d'une main la république en guerre et de l'autre la gouvernent en paix, tandis qu'en Italie, le luxe suprême des nobles est de ne rien savoir et de ne jamais rien faire. Enfin nous avons une plèbe, mais pas de bourgeoisie, ou bien peu. Les médecins, les avocats, les professeurs de l'Université, les littérateurs, les riches marchands, la foule innombrable des employés, tous prétendent exercer des arts libéraux et bourgeois. Pourtant ils n'ont ni les facultés ni les droits des bourgeois. Quiconque gagne son pain ou des trésors par son travail
personnel, mais ne possède pas de terre, fait partie de la plèbe ; il est moins misérable, mais pas moins esclave. Une terre sans habitants, cela peut s'admettre ; un peuple sans terre, jamais. Et à cause de cela les rares propriétaires des terres d'Italie seront toujours les maîtres invisibles et les arbitres de la nation. Changeons donc en ministres de Dieu les prêtres et les moines, en patriciens les nobles, en bourgeois possesseurs de terre, toute ou la plus grande partie de la plèbe. Mais prenons garde ! Faisons cela sans carnage, sans réforme religieuse sacrilège, sans factions, sans proscriptions, sans exils. N'appelons pas à l'aide l'étranger, qui verse son sang chez nous, et nous pille. Ne divisons pas la terre. Pas de lois agraires, de spoliations de la propriété familiale*. Car si jamais, à ce que j'ai entendu et à ce que j'entends, si jamais de tels remèdes étaient nécessaires pour nous libérer de notre infâme et perpétuel esclavage, je ne sais quel parti je prendrais. Ni infamie ni esclavage. Mais je ne voudrais pas davantage être l'exécuteur de moyens si cruels et souvent si inefficaces. Il reste à l'homme bien des voies de salut — quand
* Suite d'allusions à la politique delà République Cisalpine.
ce ne serait que le tombeau. — Mais une nation ne peut s'enterrer tout entière...
Et c'est pourquoi, si j'écrivais, j'exhorterais l'Italie à supporter en paix son état présent, et à laisser à la France la honteu.se disgrâce d'avoir sacrifié tant de victimes à la liberté, victimes sur lesquelles la tyrannie des cinq ou celle des cinq-cents ou celle d'un seul — c'est tout un ! — ont établi et établiront leurs trônes. Trônes vacillants de minute en minute, comme tous les trônes bâtis sur des cadavres.
Tout le temps que je suis resté sans t'écrire ne s'est pas écoulé vainement pour moi. Je crois au contraire en avoir plutôt trop profité. Mais profit funeste ! M. T. a beaucoup de livres de philosophie politique, et les meilleurs historiens du monde moderne. Or, soit parce que je ne voulais pas être trop souvent près de Thérèse, soit par ennui et par curiosité — ces deux instigateurs vigilants de l'humanité — je me suis fait envoyer ces livres. J'en ai lu une partie, feuilleté le reste. Et ce furent de tristes compagnons de mon hiver.
Certes les petits oiseaux chassés par le froid et si désespérés qu'ils en arrivaient à chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis, me paraissaient des coin-
pagnons plus aimables. Ils se posaient par familles, par tribus sur mon balcon, et là je leur préparais à déjeuner et à diner. Mais peut-être, à présent qu'ils en sentiront de moins en moins le besoin, ne me feront-ils plus jamais de visites.. . Au cours de mes longues lectures, voici ce que j'ai constaté : que ne pas connaître les hommes estchose périlleuse, mais que les connaître quand on n'a pas le courage de chercher à les tromper est chose funeste. J'ai constaté que les opinions de tant de livres et les contradictions historiques conduisent au pyrrhonisme et font errer parmi la confusion, le chaos et le néant. Par suite, si j'étais forcé, soit de lire toujours, soit de ne lire jamais, je choisirais de ne lire jamais. Et peut-être ferai-je ainsi. J'ai constaté que toutes nos passions sont vanité, comme la vie est vanité, et que pourtant une telle vanité est la source de nos erreurs, de nos pleurs et de nos crimes.
Et pourtant je sens se raviver de plus en plus en mon cœur cette fureur de patriotisme... Et quand je pense à Thérèse... si je me prends à espérer, subitement je rentre en moi-même, saisi d'une douleur nouvelle. Et je me répète : « quand mon amie deviendrait [la mère de mes enfants, mes. enfants n'auraient point de patrie. Et la
chère compagne de ma vie s'en apercevrait et en gémirait »... Il n'est que trop vrai !
Cet amour malheureux de la patrie s'est maintenant ajouté aux passions qui dès l'aurore de leur fugitive jeunesse enseignent la douleur aux jeunes filles — aux jeunes filles italiennes surtout. J'ai détourné M. T. de ces conversations politiques pour lesquelles il se passionnait. Sa fille n'ouvrait jamais la bouche ; mais pourtant je m'apercevais combien les angoisses de son père et les miennes se reversaient sur le cœur de cette enfant. Tu sais que ce n'est pas une jeune femme vulgaire, et sans parler de ses intérêts, car en d'autres temps elle aurait pu choisir un autre mari, elle est d'âme altière et pense noblement. Et elle voit combien me pèse cette oisiveté d'égoïste sombre et froid, dans laquelle je gâche toutes mes journées. C'est vrai, Lorenzo ; même en me taisant j'étale ma misère et mon intime lâcheté. Un fort désir et l'absence de tout pouvoir, chez celui qui éprouve une passion politique, le rendent profondément malheureux ; et s'il ne se tait pas, le rendent ridicule aux yeux du monde : il a l'air d'un paladin de roman, d'un amoureux impuissant de sa propre cité. Quand Caton se tua, un pauvre patricien nommé Cotius l'imita.
L'un fut admiré parce qu'avant de se tuer il avait tout tenté pour être libre. L'autre fut tourné en dérision parce qu'il ne sut faire autre chose, pour l'amour de la liberté, que de se tuer.
Mais ici pour l'instant je suis à l'abri du désespoir absolu. Je suis près de Thérèse — en pensée tout au moins, car j'ai encore assez d'empire sur moi pour ne la voir que tous les trois ou quatre jours. Et quand je songe à cela, j'éprouve une chaleur délicieuse, une lumière, une consolation de vivre, douceur brève peutêtre, mais divine.
Et quand je suis près d'elle — d'un autre tu ne le croirais pas, mais de moi si — alors je ne lui parle pas d'amour.
Voici la moitié d'une année bientôt que nos âmes ont fraternisé, et jamais elle n'a entendu sortir de mes lèvres l'assurance que je l'aime.
Mais comment pourrait-elle n'en pas être certaine ?
Son père joue aux échecs avec moi des soirées entières. Elle travaille, assise à sa petite table, toute silencieuse, sauf quand ses yeux parlent, mais c'est rare ; et, se baissant brusquement, ils ne réclament que ma pitié.
Et quelle autre pitié puis-je donc lui
donner, que puis-je de plus pour elle que de continuer, tant que j'en aurai la force, à contenir et à lui cacher toutes mes passions ?
Je ne vis que pour elle seule ; aussi quand ce nouveau songe si doux sera fini, je laisserai de bon cœur baisser le rideau ! La gloire, la science, la jeunesse, la patrie, tous ces fantômes qui ont jusqu'ici tenu leur rôle dans la comédie de ma vie, ne me sont plus rien.
Je baisserai le rideau. Je laisserai les autres mortels s'épuiser à accroître les joies, à amoindrir les douleurs d'une vie que chaque instant raccourcit et que pourtant ces malheureux voudraient croire immortelle.
Voilà ma réponse à ta longue lettre si affectueuse. La voilà avec le désordre ordinaire, mais avec un calme inusité ; tu sais mieux dire tes raisons, — moi je sens les miennes trop vivement ; c'est pourquoi je semble obstiné.
Mais si j'écoutais les autres plus que moi, je m'en voudrais peut-être à moi-même. Et l'accord avec soi-même contient tout le rare bonheur que peut espérer l'homme ici-bas !
DE JACQUES OHTIS 71
3 avril.
Quand l'âme est tout entière plongée dans une sorte de béatitude, notre faiblesse est écrasée par le poids du bonheur. Nous sommes comme stupides, muets, incapables d'aucun effort. Si je ne menais pas une vie de bienheureux, mes lettres t'arriveraient plus fréquentes. Quand les malheurs font plus pesant le fardeau de la vie, nous courons faire part de notre douleur à quelque infortuné, et cela lui est consolation de savoir qu'il n'est pas le seul condamné aux larmes. Mais si une heure de joie brille pour nous, nous nous concentrons en nous-mêmes, craignant que notre bonheur s'amoindrisse à être communiqué. Seul notre orgueil peut nous conseiller de le crier triomphalement. Et puis celui-là sent peu sa passion, qu'elle soit joyeuse ou triste, qui sait la décrire trop minutieusement.
Et pendant ce temps la nature redevient belle, telle qu'elle devait être quand, naissant du chaos informe, elle envoya devant elle en éclaireur l'aurore souriante d'avril, — laquelle éparpillant ses blonds cheveux à l'Orient et enveloppant peu à peu l'univers de son manteau
rose, répandit, bienfaisante, les fraîches rosées, éveilla le souffle vierge des zéphyrs, pour annoncer aux fleurs, aux nuages, aux eaux, et à tous les êtres qui la saluaient, la venue du soleil : le soleil ! image sublime de Dieu, lumière, âme, vie de toute la création...
6 avril.
C'est vrai, trop vrai ! Mon imagination me dépeint si fidèlement le bonheur que je désire! Elle me le met sous les yeux, je suis prêt à le toucher delà main; il ne s'en faut plus que de quelques pas... et puis ? Mon triste cœur le voit s'évanouir et pleure comme s'il perdait un bien possédé depuis longtemps. Cependant... Il lui écrit que des intrigues d'avocats lui ont été une première cause de retard ; qu'ensuite la révolution a interrompu quelques jours les séances des tribunaux. Ajoute que lorsque l'intérêt est en cause, les autres passions se ta isent. Un nouvel amour peut-être... Mais tu diras: « qu'importe tout ceci ! » Rien, cher Lorenzo. A Dieu ne plaise que je profite de la froideur d'Edouard. Mais je ne sais comment il peut rester loin d'elle un seul jour de plus ! Je con
tinuerai donc de plus en plus à me leurrer... pour avaler ensuite la boisson mortelle que je me serai préparée à moi-même...
11 avril.
Elle était assise sur un sofa, à la fenêtre qui donne sur les collines, et observait les nuages qui se traînaient dans l'étendue du ciel.
« Voyez, me dit-elle, quel bleu profond ! » J'étais près d'elle, muet, les yeux fixés sur sa main qui tenait un petit livre entr'ouvert...
Je ne sais comment il se fit, mais je ne m'aperçus pas que la tempête mugissante arrivait du nord vers nous, courbant à terre les plus jeunes plantes.
« Pauvres arbustes ! » s'écria Thérèse. Je sursautai. Les ténèbres de la nuit devenaient plus denses, les éclairs les faisaient paraître plus noires encore. Il pleuvait à torrents, il tonnait. Un moment après, je vis les fenêtres fermées et de la lumière dans la pièce. Le domestique, faisant ce qu'il faisait chaque jour et craignant le mauvais temps, nous ravissait le spectacle de la nature courroucée. Thérèse, absorbée dans sa pensée, n'y prit pas garde et le laissa faire. Je lui pris le livre
des mains et l'ouvrant au hasard, je lus :
(( La tendre Glicère a laissé sur mes lèvres son dernier soupir... Avec Glicère j'ai perdu tout ce que je pouvais perdre jamais... Sa tombe est le seul coin de terre que je daigne considérer comme mien. Personne, que moi, n'en sait la place. Je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme fleurissait un jour son visage, et répandent un doux parfum semblable à celui qui s'exhalait de son sein.
« Chaque année, au mois des roses, je visite le bois sacré. Je m'assieds sur le tertre qui conserve ses restes, je cueille une rose et je reste à murmurer en rêvant...
« Telle un jour tu fleurissais !
« Et j'effeuille cette rose et en éparpille les pétales... Et je me rappelle le doux songe que furent nos amours.
« Oh ! ma Glicère, où es-tu? Une larme roule sur l'herbe qui pousse sur sa tombe, elle apaise son ombre amoureuse. »
Je me tus. — « Pourquoi ne lisez-vous pas?» dit-elle en soupirant et en me regardant. Je relisais... Et comme je prononçais de nouveau : ((Telle un jour tu fleurissais ! » ma voix s'étrangle. Une larme de Thérèse tombe sur ma main, qui étreint la sienne...
17 avril.
Te souviens-tu de cette jeune fille qui, il y a quatre ans, faisait un séjour au pied de ces collines ? Elle était fiancée à notre ami Olivo, et tu sais qu'il a été ruiné et n'a pu l'épouser. Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un gentilhomme, parent de la famille T. En visitant ses domaines, il est venu voir Thérèse. J'étais assis par terre sur le tapis, très attentif à suivre sur le livre de ma petite Isabelle qui épelait l'a b c sur une chaise. Quand je la vis, je me levai et courus précipitamment à sa rencontre, comme si j'avais voulu me jeter à son cou. Comme elle était changée ! Froide, affectée... Elle eut peine à me reconnaître, puis, jouant la surprise, elle murmura quelque sot compliment, partie à mon adresse, partie à celle de Thérèse. Et je parierais que ma vue, à laquelle elle ne s'attendait pas, l'a déconcertée. Mais elle se remit vite en bavardant bijoux, rubans, chiffons et coiffures. Je crus faire envers elle acte de charité et d'amabilité en détournant la conversation de pareilles puérilités. Et comme toutes les jeunes femmes se font plus belles, sans qu'il soit besoin de parure,
quand elles expriment simplement les sentiments de leur cœur, je lui rappelai les beaux jours qu'évoquait pour elle ce pays. « Ah ! ah ! » me répondit-elle gauchement. Et elle recommença à détailler le « travail » français de ses boucles d'oreilles. Son mari cependant (qui parmi le grand peuple des Pygmées a escroqué une réputation de savant, comme Algarotti et M***), émaillant son pur « parler » toscan de mille phrases françaises, exaltait la valeur de ces babioles et le bon goût de sa femme. J'allais prendre mon chapeau, mais un coup d'œil de Thérèse me fit tenir tranquille. De fil en aiguille la conversation vint à tomber sur les livres que nous lisions à la campagne. Il fallait entendre ce monsieur vous développer le panégyrique de la « prodigieuse » bibliothèque de ses ancêtres, et de la collection de toutes les éditions princeps des anciens auteurs, que luimême, dans ses voyages, avait pris soin de compléter. Je riais intérieurement, tandis qu'il poursuivait sa conférence sur les frontispices. Quand Dieu voulut, le domestique envoyé à la recherche de M. T. revint avertir Thérèse qu'on n'avait pu le trouver ; il était à la chasse dans la montagne. Et la conférence fut interrompue. Je demandai à la jeune femme des nouvelles
d'Olivo que je n'avais pas revu depuis ses malheurs. Juge du serrement de cœur que j'éprouvai quand je m'entendis répondre froidement par la femme qu'il avait aimée : « Il est déjà mort. — Il est mort ! » m'écriai-je en me levant brusquement et la regardant atterré... Et je me mis à dire à Thérèse quelle nature supérieure avait ce jeune homme extraordinaire ; et comment sa destinée ennemie l'avait mis aux prises avec la pauvreté et le déshonneur. Pourtant il est mort sans tache et sans avoir fait le mal. Le mari se mit alors à nous raconter la mort du père d'Olivo, les dissensions qui éclatèrent entre lui et son frère aîné, la discorde s'accentuant sans cesse, et la sentence du tribunal qui, ayant à se prononcer entre deux frères d'un même père, dépouilla l'un pour enrichir l'autre, le pauvre Olivo ayant dévoré en frais de justice le peu qui lui restait. Il moralisait à propos de ce jeune homme « extravagant » qui refusa les secours de son frère et, au lieu de l'adoucir, l'irrita de plus en plus.
« Oui, m'écriai-je, l'interrompant, oui, parce que son frère ne pouvait être juste, Olivo n'était pas obligé d'être lâche. Misérable est celui qui tient son cœur loin des conseils et de la sympathie de l'amitié, qui dédaigne les mu-
tuels soupirs de la pitié, et refuse le prompt secours que lui tend la main de son ami. Mais mille fois plus misérable encore celui qui se fie à l'amitié du riche, qui croit à la vertu de celui qui n'a jamais souffert et accepte un bienfait qu'il devra par la suite payer... d'autant d'honnêteté. Le bonheur ne s'allie au malheur que pour acheter la reconnaissance et tyranniser la vertu. L'homme, animal oppresseur, abuse des caprices du hasard pour s'adjuger le droit de gouverner à sa place. Aux seuls malheureux donc est accordé le pouvoir de se secourir et de se consoler mutuellement sans offense. Mais celui qui parvient à s'asseoir à la table du riche s'aperçoit toujours tôt ou tard
Corne sa di sale Lo pane altrui *.
et par suite combien il est inoins douloureux de mendier sa vie de porte en porte, que de s'humilier ou d'avoir à maudire le bienfaiteur indiscret qui, parlant haut de ses bienfaits, exige en retour la rougeur de votre front, et votre liberté !
« — Mais, me répondit le mari, vous ne m'avez pas laissé achever. Si Olivo sortit de la
* Combien a le goût du sel Le pain d'autrui (Dante).
maison paternelle, abandonnant à son aîné tout l'héritage, pourquoi voulut-il ensuite payer les dettes de son père ? Quoi ! n'est-il pas allé luimême au-devant de la pauvreté en hypothéquant même sa part de la dot maternelle par un sot excès de scrupules ?
« — Pourquoi ? De ce que l'héritier avait trompé les créanciers par des subterfuges de procédure, Olivo devait-il pour cela se conduire de telle sorte que la mémoire de son père lût souillée par ceux qui l'avaient aidé de leur argent dans l'adversité, et que lui-même fût désigné du doigt dans la rue comme le fils d'un failli ? Cette honnêteté généreuse discrédita l'aîné qui n'était pas de nature à l'imiter, et qui, après avoir vainement tenté son frère par des bienfaits, lui voua ensuite une haine mortelle, une haine vraiment féodale et fraternelle. Olivo perdit l'appui de ceux qui le louaient peut-être en leur for intérieur, parce qu'à la fin il eut le dessous avec de malhonnêtes gens. Il est plus aisé d'approuver la vertu que de la suivre et de combattre l'épée nue à ses côtés. C'est ainsi que l'homme de bien au milieu des méchants succombe toujours : nous sommes accoutumés à nous associer au plus fort, à fouler aux pieds l'homme à terre, et à juger d'après l'événement ».
Ils ne me répondaient pas, peut-être réduits au silence, mais non persuadés, et j'ajoutai : « Au lieu de plaindre Olivo, je remercie le Dieu suprême de l'avoir rappelé loin de tant de fourberie — et de notre faiblesse. Car, à vrai dire, nous-mêmes, nous, dévotsde la vertu, sommes cependant des faibles. Certains hommes doivent mourir parce qu'ils ne savent point se résigner aux crimes des méchants, ni à la pusillanimité des bons. »
La jeune femme semblait touchée. « C'est vrai, hélas ! soupira-t-elle; mais cependant celui qui manque de pain quotidien ne doit pas être si chatouilleux sur l'honneur ! »
« Encore un de vos blasphèmes ! m'écriai-je. Parce que vous êtes favorisés de la fortune, vous voulez encore garder pour vous seuls l'honnêteté ! Même, parce que la vertu ne resplendit point sur vos âmes obscures, vous voudriez aussi l'étouffer dans le cœur des malheureux, dont elle est la seule consolation, afin de tromper ainsi vos consciences ! »
Les yeux de Thérèse me donnaient raison. Elle essayait néanmoins de changer la conversation ; mais le masque était levé ; comment pouvais-je me retenir ! Pourtant j'en ai maintenant du remords... Les yeux des deux époux
étaient fixés à terre, et leurs âmes elles aussi furent atterrées, quand je criai avec violence : « Ceux qui n'ont jamais souffert ne sont pas dignesde leurlelicité. Orgueilleux! ils regardent le malheur pour l'insulter. Ils prétendent que tout doit s'offrir en tribut à la richesse et au plaisir. Mais le malheureux qui conserve sa dignité est un spectacle réconfortant pour les bons, — plein de honte pour les méchants ! »
Et je suis sorti, prenant ma chevelure à pleines mains... Bénis soient les premiers hasards de ma vie qui m'ont classé parmi les malheureux! sans cela, Lorenzo, mon ami... je ne serais peutêtre pas ton ami ni celui de cette enfant !
La scène de ce matin est sans cesse devant mes yeux. Ici où je suis assis seul, je regarde autour de moi et je crains de revoir quelqu'un de connaissance !
Qui l'aurait dit ! Le cœur de cette femme n'a point battu au nom de son premier amour ! Elle a osé troubler les cendres de celui qui le premier lui a inspiré l'universel sentiment de la vie. Pas même un soupir ! — Fou que tu es! tu t'affliges parce que tu ne rencontres point parmi les hommes cette vertu qui peut-être, hélas ! n'est qu'un vain mot, une nécessité qui change avec les passions et les circons-
LES DERNIÈRES LETTRES fi
tances, — une disposition de caractère chez quelques individus qui, généreux et compatissants par tempérament, sont entraînés à une guerre perpétuelle contre l'universalité des mortels. Et si c'était tout ! mais malheur quand ils doivent, bon gré mal gré, ouvrir leurs yeux à la lumière funèbre du désenchantement !
Je n'ai pas l'âme noire, et tu le sais,Lorenzo : dans ma première jeunesse, j'aurais répandu des fleurs sur les tètes de tous les vivants. Qui m'a rendu ainsi sévère et ombrageux envers la plupart des hommes, sinon leur hypocrite cruauté ? Je pardonnerais tout le mal qu'ils m'ont l'ait. Mais quand auprès de moi passe la pauvreté vénérable, courbée sous l'effort, et montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence, quand je vois tant d'hommes malades, emprisonnés, affamés, tous suppliants sous le terrible fléau de certaines lois, — ah ! non! je ne puis me réconcilier avec l'humanité. Alors je crie vengeance ainsi que cette foule de misérables avec lesquels je partage le pain et les larmes, et j'ose réclamer en leur nom leur part d'héritage de la nature, mère bienfaisante et impartiale. La nature '? Mais si elle nous a laits pourtant ce que nous sommes, ne serait-elle pas plutôt une marâtre ?
Oui, Thérèse... Je vivrai avec toi. Mais je ne vivrai qu'autant que je pourrai vivre avec toi. Tu es l'un de ces quelques anges épars sur la face de la terre pour rendre hommage à la vertu, et verser dans les âmes persécutées et affligées l'amour de l'humanité. Mais si je te perdais, quel refuge s'ouvrirait pour ce jeune homme, las de tout le reste du monde ?
Si tu l'avais vue tout à l'heure ! Elle me tendait la main, me disant : « Soyez calme. Vraiment ces deux personnes me semblaient touchées. Et puis, si Olivo n'avait pas été malheureux, aurait-il eu, par delà la tombe, un ami ?
Ah ! continua-t-elle après un long silence, — pour aimer la vertu, faut-il donc vivre dans la douleur ! »
Lorenzo ! son âme céleste rayonnait sur les traits de son visage.
29 avril.
Près d'elle je suis si plein de vie que c'est à peine si j'ai conscience de vivre ! Ainsi, quand je m'éveille après un paisible sommeil, si un rayon de soleil vient frapper mes yeux, ma vue
se trouble et se perd dans un infini de lumière.
Depuis longtemps je me plains de l'inertie dans laquelle je vis. Les premiers jours du printemps, je me proposais d'étudier la botanique, et en deux semaines j'ai recueilli, par les collines, plusieurs douzaines de plantes. Je ne sais plus maintenant où je les ai mises. Plusieurs fois j'ai oublié mon Linné sur les chaises du jardin ou au pied d'un arbre ; finalement je l'ai perdu. Hier Michel m'en a rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et ce matin il m'a averti que le reste avait été mis en pièces par le chien du jardinier.
Thérèse me gronde. Pour lui plaire, je me mets à écrire ; mais, bien qu'au début je sois plus en verve que jamais, je ne peux aller au delà de trois ou quatre périodes. Mille sujets assiègent ma pensée, mille idées se présentent à mon esprit. Je choisis, je rejette, je choisis encore ; j'écris enfin, je déchire, je rature, — et je perds souvent la matinée et la soirée entière. L'intelligence se fatigue, les doigts abandonnent la plume. Et je m'aperçois que j'ai dépensé en vain mon temps et ma peine. Mais ne t'ai-je pas déjà dit que pour moi écrire des livres est une chose qui est au-dessus ou au-dessous de mes forces ? Ajoute à cela l'état
de mon cœur, et tu verras que si je t'écris une lettre de temps en temps, ce n'est pas déjà peu de chose.
Oh ! la sotte figure que je fais quand elle est assise travaillant, et que moi je lis. Je m'interromps à tout instant — et elle de s'écrier : (( Continuez ! » Je recommence à lire ; au bout de deux pages ma diction se précipite et je finis par marmotter en mesure. Thérèse s'épuise à tendre l'oreille. «Pour Dieu ! lisez un peu de façon que je vous comprenne ! » Je reprends. Mais mes yeux, je ne sais comment, se détournent subrepticement du livre et se trouvent fixés sur cet angélique visage. Je deviens muet, le livre tombe, se ferme, je perds la page, je ne puis la retrouver. Thérèse voudrait se fâcher, et elle sourit.
Et pourtant ! si je pouvais retenir toutes les pensées qui traversent mon imagination ! J'en note sur les cartons et les marges de mon Plutarque, car, si je ne les écris aussitôt, elles me sortent de l'esprit ! Et quand par la suite je les cherche sur le papier, je retrouve des avortons d'idées, décharnées, décousues, glacées.
Cette habitude de noter les pensées au lieu de les laisser mûrir dans l'esprit est bien misérable.
Mais ainsi se font des ouvrages tirés d'autres œuvres, composés comme une mosaïque.
Sans le vouloir, j'ai fait, moi, une mosaïque. Dans un petit livre anglais j'ai trouvé un récit douloureux, et à chaque phrase il me semblait lire le récit des malheurs de la pauvre Laurette. Le soleil éclaire partout, chaque année, les mêmes douleurs sur la terre !
Alors, pour ne pas paraître oisif, j'ai tenté d'écrire les infortunes de Laurette, traduisant précisément cette partie de l'ouvrage anglais ; et, retranchant, changeant, ajoutant pas mal du mien, j'aurai raconté la vérité, tandis que peut-être mon texte est un pur roman. Je voulais faire connaître à Thérèse, dans cette infortunée, lemalheur/afaZ de l'amour. Mais crois-tu que les paroles, les conseils, les exemples des mauxd'autrui puissent servir à autre chose qu'à irriter nos propres passions ? De plus, au lieu de parler de Laurette, j'ai parlé de moi ! Voilà l'état de mon cœur : sans cesse il recommence à fouiller ses propres blessures.
C'est pourquoi je n'ai pas envie de donner ces trois ou quatre feuilles à Thérèse. Je lui ferais plus de mal que de bien, — et pour l'instant je cesse même d'écrire. Lis-les, toi. Adieu.
Fragment de l'histoire de Laurette.
Je ne sais si le ciel s occupe de la terre. Mais s'il s'en est parfois soucié — au moins du jour où la race humaine a commencé à fourmiller ici-bas, — je crois que le Destin écrivit sur les livres éternels : L'homme sera malheureux. Je n'ose en appeler de cette condamnation, car je ne saurais à quel tribunal m 'adresser, d'autant moins que je me plais à la croire utile à toutes les autres races qui vivent par les mondes innombrables.
Je remercie pourtant cet Esprit qui, pénétrant parmi les êtres de l'univers, les fait revivre sans cesse à travers la destruction même. Il nous a, avec la douleur, accordé au moins le don des larmes. Il a puni ceux qui par une philosophie insolente veulent se révolter contre la destinée humaine, en leur refusant les joies infinies de la pitié.
« Si tu vois un homme frappé de douleur et pleurant, ne pleure point * ! »
Stoïque ! ne sais-tu donc pas que les larmes d'un homme compatissant sont plus douces au malheureux que la rosée à l'herbe flétrie ?
* Epictète.
Oh I Laurette ! J ai pleuré avec toi sur le tombeau de ton pauvre amant, et je me souviens que ma pitié faisait moins amère l'amertume de ta douleur. Tu t'abandonnais sur ma poitrine, tes blonds cheveux me couvraient le visage, tes pleurs baignaient mes joues, puis tu les séchais avec ton mouchoir, et tu séchais tes larmes qui recommençaient à déborder de tes yeux, à rouler jusqua tes lèvres.
Abandonnée de tous ! — mais non par moi. Je ne t'ai jamais abandonnée.
Quand, l'esprit égaré, tu errais près de la mer sur les plages solitaires, je suivais furtivement tes pas, afin de te protéger contre le désespoir de ton cœur. Puis je t'appelais par ton nom, et tu me tendais la main et venais t'asseoir à mes côtés.
La lune montait dans le ciel et en la regardant, tu chantais pieusement. D'aucuns auraient osé sourire. Mais le Consolateur des malheureux, qui regarde d'un œil égal et la folie et la sagesse des hommes, qui compatit à leurs crimes et à leurs vertus, entendait sans doute tes tristes chants et t'inspirait quelque soulagement. Les prières de mon cœur t'accompagnaient, — et Dieu accueille les vœux et les sacrifices des âmes affligées.
On entendait, en un faible clapotis, le gémissement des flots, et le vent les rebroussait, les poussait jusqu'à lécher presque la rive où nous étions assis. Et toi, te levant, appuyée à mon bras, tu te dirigeais vers cette pierre où il te semblait encore voir ton Eugène, entendre sa voix, sentir sa main et ses baisers. « Que me reste-t-il à présent, t'écriais-tu ; la guerre retient mes frères loin de moi, la mort m'a ravi mon père et mon amant. Je suis abandonnée de tous! »
Oh! Beauté, génie bienfaisant de la nature! Partout où tu montres ton sourire aimable, la joie éclate, la volupté se répand, pour éterniser la vie de l'univers. Qui ne te connaît pas et ne te sent pas soit détesté du monde et de lui-même. Mais quand la vertu te rend plus chère, que les malheurs, t'ôtant la fatuité que donne le bonheur et l'envie qu'il excite, te montrent aux mortels les cheveux épars et dépourvus des guirlandes de l'allégresse, qui donc peut passer auprès de toi sans t'accorder autre chose qu'un vain regard de pitié ?
Mais moi, ô Laurette ! je t'offrais mes larmes, et mon ermitage où « tu aurais mangé de mon pain, bu dans mon verre, où tu te serais
endormie sur mon cœur* ! » Tout ce que j'avais ! Et avec moi peut-être ta vie, sans être heureuse, eût été libre du moins et paisible.
Peu à peu, dans la retraite et la paix, le cœur oublie ses angoisses ; car la paix et la liberté se plaisent au milieu de la nature simple et solitaire.
Un soir d'automne, la lune commençait à peine à se montrer à la terre. Elle traversait de ses rayons les nuages transparents qui l'accompagnaient et de temps à autre la couvraient, nuages épars dans l'immensité du ciel dont ils dérobaient au monde les étoiles. Nous étions attentifs aux feux lointains des pêcheurs et au chant du gondolier qui de sa rame rompait le silence et le calme de la lagune obscure. Mais Laurette, se retournant, chercha des yeux son amoureux ; elle se leva, l'appela, erra un instant... Puis, lasse, revint où j'étais et s'assit, comme épouvantée de sa solitude. Elle me regardait, comme si elle eût voulu dire: « Je serai abandonnée même par toi ! » — et elle appela son petit chien.
Moi ! — Qui aurait dit que cette soirée devait être la dernière où je la vis ! Elle était
* Livre des Rois.
vêtue de blanc, un ruban retenait ses cheveux, et trois violettes fanées ressortaient sur la mousseline qui voilait sa poitrine... Je l'ai accompagnée jusqu'à la porte de sa maison, et sa mère qui vint nous ouvrir me remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille.
Quand je fus seul, jem'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains. « Je le lui rendrai demain, » fis-je.
Ses maux commençaient déjà à s'apaiser — et moi peut-être... Il est vrai, je ne pouvais te rendre ton Eugène, mais j'aurais été pour toi un époux, un père, un frère... Mes concitoyens persécuteurs, avec l'aide des bourreaux étrangers, mirent subitement mon nom sur la liste de proscription, et je n'ai pas même pu, ô Laurette, te laisser le dernier adieu.
Quand je pense à l'avenir, que je ferme les yeux pour ne pas le connaître, et que je tremble et que je m'abandonne aux souvenirs du passé, je vais, longuement, sous les arbres de ces vallées, je me rappelle les bords de la mer, les feux lointains, le chant du gondolier. Je m'appuie à un tronc d'arbre, je reste là en songeant : « le ciel me l'avait donnée, mais la mauvaise fortune me l'a ravie... » Je tire son mouchoir... — « Malheureux celui qui aime
par ambition ! Mais ton cœur, ô Laurette, était fait pour la pure nature... » Je m'essuie les yeux, et vers la nuit je rentre sous mon toit.
Que fais tu pendant ce temps? Tu retournes errer le long des plages, envoyant vers Dieu des prières et des larmes ?
Viens ! tu cueilleras les fruits de mon jardin, — « tu boiras dans mon verre, tu mangeras de mon pain, tu reposeras sur ma poitrine », et tu sentiras comme mon cœur bat, — comme aujourd'hui il bat différemment...
Quand ton martyre se ravivera, que ton âme sera vaincue par la passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, et pour te guider, si tu t'égarais, vers ma demeure. Mais je te suivrai silencieusement, pour te laisser user librement de la consolation des larmes. Je serai pour toi un père, unfrère... mais mon cœur, — ah ! si tu pouvais lire dans mon cœur... — Une larme mouille le papier et efface ce que j'écris.
Je l'ai vue dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, puis l'esprit égaré, errante, orpheline. Je l'ai vue baiser les lèvres mourantes de son unique consolateur, et s'agenouiller ensuite avec une piété superstitieuse devant sa mère, pleurant et priant afin qu'elle retirât la malé-
diction que, mère infortunée, elle avait lancée contre sa fille.
Ainsi la pauvre Laurette m'a laissé pour toujours dans le cœur la pitié de ses malheurs. Héritage précieux que je voudrais partager avec tous ceux auxquels il ne reste d'autre consolation que l'amour et la pitié de la vertu.
Vous ne me connaissez pas ; mais qui que vous soyez, nous sommes amis... Ne haïssez point l'homme prospère, mais fuyez-le...
4 mai.
As-tu vu, après les jours d'orage, jaillir des nuages de l'orient l'éclatant rayon de soleil qui console la nature ? Telle est pour moi la vue de Thérèse. — Je chasse mes désirs, je condamne mes espérances, je pleure mes erreurs. Non ! je ne la verrai plus, je ne l'aimerai pas. J'entends une voix qui m'appelle traître, — la voix de son père. Je m'irrite contre moi-même et je sens se rouvrir en mon cœur la source d'une vertu salutaire, le repentir. Me voici donc ferme dans ma résolu-
tion , plus ferme que jamais, . . Et puis ? A la vue de son visage, les illusions reviennent, mon âme est retournée, s'oublie elle-même et s'abîme divinement dans la contemplation de la beauté.
8 mai.
« Elle ne t'aime pas ; et même si elle voulait t'aimer, elle ne le peut pas. » C'est vrai, Lorenzo ; mais si je consentais à m'arracher le voile que j'ai devant les yeux, il ne me resterait qu'à les fermer pour l'éternel sommeil. Sans cette angélique lumière, la vie ne serait pour moi que terreur, le monde chaos, la nature nuit et désert. Plutôt que d'éteindre une à une les lumières qui éclairent le décor, désabusant ainsi laidement les spectateurs, ne serait-il pas préférable de baisser tout d'un coup le rideau, les laissant en pleine illusion ? « Mais si l'illusion te fait mal ! »...
Qu'importe ? si la désillusion me tue !
Un dimanche, j'ai entendu le curé gronder les paj^sans parce qu'ils s'enivraient. Et il ne s'apercevait pas qu'il empoisonnait pour ces malheureux la consolation qu'ils trouvent à endormir dans l'ivresse du soir les fa-
tigues de la journée, à ne plus sentir l'amertume de leur pain trempé de sueur et de larmes, et à ne pas penser à la rigueur de l'hiver prochain, à la faim dont il les menace.
11 mai.
Il faut bien le dire ! La nature a besoin de ce globe et de l'espèce d'êtres vivants, sans cesse en litige, qui l'habitent. Afin de pourvoir à la conservation de tous, au lieu de les lier entre eux par une mutuelle fraternité, elle a fait chaque individu si ami de lui-même que volontiers il aspirerait à l'extermination de l'univers, afin de vivre plus sûr de sa propre existence et rester despote solitaire de toute la création.
Pas une génération n'a vu la douce paix durer autant qu'elle. Toujours la guerre fut l'arbitre des droits, et la force a dominé tous les siècles. Ainsi l'homme, tantôt ouvertement, tantôt secrètement, toujours implacablement hostile à l'humanité, se conservant lui-même par tous les moyens, satisfait au dessein de la nature qui a besoin de l'existence de tous ; et les descendants de Gain et d'Abel, en imitant tous leurs premiers parents,
s'assassinent toujours les uns les autres, vivent et se perpétuent.
Maintenant écoute. Ce matin, j'ai accompagné Thérèse et sa petite sœur chez une de leurs amies, en villégiature ici. Je pensais déjeuner avec elles, mais par malheur j'avais, depuis la semaine dernière, promis au chirurgien que je prendrais ce repas avec lui. Si Thérèse ne m'y avait fait songer, moi, à te dire la vérité, je ne m'en souvenais plus. Je me mis donc en route une petite heure avant midi. Mais, épuisé parla chaleur, au milieu du chemin, je me couchai sous un olivier. Auvent d'hier a succédé aujourd'hui une chaleur insupportable. Je restais là au frais, ne pensant à rien, comme si le déjeuner était déjà passé. Tournant la tête, je m'aperçus qu'un paysan me regardait d'un air bourru.
« — Que faites-vous ici ?
« — Je me repose, comme vous voyez.
« — Avez-vous du bien ? demanda-t-il frappant la terre de la crosse de son fusil.
« — Pourquoi ?
« — Pourquoi ? — - Etendez-vous sur vos prairies, si vous en avez, et ne venez pas fouler l'herbe des autres. »
Et en partant il cria : « Faites seulement que je vous retrouve à mon retour ! »
Je n'avais pas bougé et il s'en était allé. D'abord je ne fis aucune attention à ses bravades. Mais j'y repensai. « Si vous en avez ! »
... Alors, si la fortune n'avait pas accordé à mes pères deux perches de terrain, tu m'aurais refusé aussi, dans le coin le plus stérile de ton champ, la pitié suprême d'une tombe ?
Mais, observant que l'ombre de l'olivier s'allongeait, je me souvins du déjeuner. Tout à l'heure, en rentrant à la maison, j'ai trouvé à ma porte l'homme de ce matin en personne.
« Monsieur, je vous attendais; si par hasard vous étiez fâché contre moi, je vous demande pardon.
— Remettez votre chapeau ; je ne m'en suis pas blessé. »
Pourquoi donc mon cœur, dans les mêmes circonstances, est-il tantôt paisible, tantôt furieux? Un voyageur disait: « le flux et le reflux de mon humeur gouvernent toute ma vie ».
Une minute auparavant, mon mépris eût été peut-être plus grave que n'avait été l'insulte. Pourquoi donc nous soumettre au bon plaisir de celui qui nous offense, et permettre qu'il nous trouble par une injure imméritée ? Mais vois comme l'amour-propre, ce louche personnage,
se dévoile dans cette façon pompeuse de m'attribuer le mérite d'une action qui vient peut-être de... qui sait ! Dans des occasions semblables, je n'en ai pas toujours usé avec autant de modération. Il est vrai qu'une demi-heure après je me le suis doctement reproché. Mais la raison n'arrivait qu'en boitant. Et le repentir est toujours tardif pour qui aspire à la sagesse. Mais je n'y aspire pas ! Je suis un des innombrables fils de la terre, — pas autre chose; et je porte en moi toutes les passions et toutes les faiblesses de mon espèce.
Le paysan répétait encore : « Je vous ai fait un affront ! mais je ne vous connaissais pas. Les travailleurs qui fauchaient le foin dans les champs voisins m'ont averti ensuite.
— Peu importe, brave homme. Comment ira la récolte cette année ?
— Nous aurons du mal : le pain sera cher... Mais, je vous en prie, Monsieur, pardonnez-moi. Plût à Dieu que je vous eusse reconnu plus tôt !
— Mon ami, que vous connaissiez ou non la personne, ne faites jamais tort à qui que ce soit. Vous risqueriez toujours, soit de vous attirer la colère du riche, soit de maltraiter le pauvre. Pour moi cela n'a pas d'importance.
— Monsieur a raison ! Dieu le lui rende. »
Et il partit. Il en fera peut-être de pires. Il a je ne sais quoi d'effronté dans la physionomie. Et quand un animal raisonnable est insensible à la honte, sa raison est funeste à ceux qui ont affaire à lui.
Et pendant ce temps ? le nombre croît chaque jour des martyrs persécutés par le nouvel usurpateur de ma patrie. Combien y en aura-t-il de ces malheureux, fuyards, exilés, privés même d'un lit fait d'un peu d'herbe fraîche, privés de l'ombre d'un olivier? Dieu le sait ! L'étranger malheureux est chassé même du talus où les brebis paissent tranquillement.
12 maie
Je n'ai pas osé, non, je n'ai pas osé. — Je pouvais la prendre dans mes bras et la serrer là contre ce cœur. Je l'ai vue endormie : le sommeil tenait clos ces grands yeux noirs ; mais les roses de son visage se répandaient plus vives que jamais sur ses joues humides. Son beau corps reposait abandonné sur un sofa. Un bras soutenait sa tête, l'autre pendait mollement. Plus d'une fois je l'ai vue marcher ou danser, j'ai senti pénétrer jusqu'à mon âme
les sons de sa harpe et ceux de sa voix, je l'ai adorée, plein de crainte, comme si je l'avais vue descendre du paradis... Mais belle comme aujourd'hui je ne l'ai jamais vue, jamais ! Ses vêtements me laissaient deviner les contours de ses formes angéliques, mon âme les contemplait et que puis-je te dire! toute la fureur et l'extase de l'amour m'avaient enflammé, ravi hors de moi-même. Je touchais comme un dévot ses vêtements, et sa chevelure parfumée, et le bouquet de violettes qu'elle avait sur le sein. Oui, oui... sous cette main devenue sacrée, j'ai senti palpiter son cœur. Je respirais le souffle de sa bouche entrouverte, j'allais aspirer toute la volupté de ces lèvres célestes. Un baiser d'elle ! et j'aurais béni les larmes qu'elle me fait verser depuis si longtemps. Mais juste à ce moment je l'ai entendue soupirer dans son sommeil ! Je me suis reculé, repoussé comme par une main divine. « Peut-être est-ce moi qui t'ai appris à aimer et à pleurer ! et tu cherches un court instant de sommeil, parce que j'ai troublé tes nuits innocentes et tranquilles ?» A cette pensée je me suis prosterné devant elle, sans un mouvement, retenant mon haleine, et je me suis enfui, afin de ne pas la réveiller
à sa vie d'angoisses et de gémissements.
Elle ne se plaint pas, — ceci me déchire d'autant plus. Mais ce visage de plus en plus triste, cette façon de me regarder avec pitié, ce tremblement chaque fois que le nom d'Edouard est prononcé, ce regret de sa mère... Ah ! le ciel ne nous l'aurait pas donnée si elle ne devait aussi avoir sa part du sentiment de la douleur.
Eternel Dieu ! existes-tu pour nous autres mortels ? es-tu pour tes créatures un père dénaturé ? Je sais que lorsque tu as envoyé sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas le malheur pour guide. Mais pourquoi as-tu alors laissé la jeunesse et la beauté si faibles qu'elles ne peuvent supporter les leçons de cette austère institutrice ?
Dans toutes mes douleurs, j'ai levé les bras jusqu'à toi, mais je n'ai osé ni murmurer, ni pleurer... Hélas ! à présent...
Pourquoi me faire connaître le bonheur, si c'est pour que j'y aspire si ardemment et que j'en perde à jamais l'espérance ! A jamais ? Non! Thérèse est mienne, toute ! Tu me l'as destinée, puisque tu m'as donné un cœur capable de l'aimer immensément, éternellement !
13 mai.
Ah ! si j'étais peintre ! quelle riche matière pour mon pinceau ! L'artiste abîmé dans la délicieuse pensée de la beauté endort ou atténue au moins toutes ses autres passions...
Mais même si j'étais peintre, après ? J'ai vu chez les poètes ou les peintres, parfois la belle, même la vraie nature. Mais la nature suprême, immense, inimitable, celle-là je ne l'ai jamais vue rendre ! Homère, Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits supérieurs, ont animé mon imagination, ont enflammé mon cœur. J'ai baigné leurs poèmes de larmes brûlantes, j'ai adoré leurs ombres divines comme si je les voyais assises sur les voûtes sublimes qui recouvrent l'univers, et dominant l'éternité. Mais les originaux que j'ai devant les yeux comblent toutes les puissances de mon âme, — et je n'oserais, Lorenzo, je n'oserais, même si le génie de Michel-Ange m'inspirait, en tracer les premiers traits !
Grand Dieu ! quand tu contemples un soir de printemps, tu prends plaisir peut-être à la vue de ta création? Tu m'as versé pour me consoler une source inépuisable de joie, et moi je
l'ai souvent regardée avec indifférence. Sur le sommet d'une hauteur dorée par les rayons paisibles du soleil qui s'éteint, je me vois entouré d'une chaîne de collines sur lesquelles ondoient les moissons et se balancent les riches festons des vignes que soutiennent les oliviers et les ormeaux ; les falaises et les crêtes lointaines vont s 'élevant à mesure, comme si elles avaient été bâties les unes sur les autres. Sous moi, les flancs de la hauteur où je suis sont fendus de crevasses stériles, parmi lesquelles on voit noircir les ombres du soir qui montent peu à peu ; et leur fond obscur et terrible semble l'ouverture d'un gouffre. Sur la hauteur du côté du midi, l'air est coloré par la forêt qui surplombe et obscurcit la vallée, où paissent les brebis dans la fraîcheur, tandis que les chèvres semblent suspendues sur la pente. Les oiseaux chantent doucement comme s'ils pleuraient le jour qui meurt ; les vaches mugissent, et il semble que le vent se complaît à murmurer dans les feuillages. Mais au nord les collines s'écartent et l'on voit s'ouvrir une plaine interminable. On distingue dans les champs les plus proches les bœufs qui retournent à la ferme ; le laboureur lassé les suit, appuyé sur son bâton ; c'est le moment
où les mères et les femmes préparent le repas de leur petite famille après le travail ; la fumée s'échappe des villas lointaines, qui font encore des taches lumineuses, et des chaumières dispersées à travers la campagne ; les bergers traient leurs troupeaux, et la petite vieille qui filait assise à la porte du bercail, laisse son ouvrage et va caresser et flatter le jeune taureau et les agneaux bêlant autour de leur mère. Cependant le paysage s'étend, et après de longues files d'arbres et de champs, finit à l'horizon où tout s'amoindrit et se confond. Le soleil lance en partant quelques rayons qui sont comme ses derniers adieux à la nature ; les nuages deviennent rouges, puis leur couleur s'affaiblit, puis tout pâles enfin ils s'obscurcissent. Alors la plaine disparaît, les ombres se répandent sur la face delà terre, et moi, comme perdu au milieu de rOcéan, je ne vois plus de ce côté que le ciel. Hier soir justement, après plus de deux heures de contemplation extatique, par une belle soirée de mai, je descendais pas à pas la montagne. Le monde était abandonné à la nuit et je n'entendais rien que le chant de la paysanne, je ne voyais que les feux des bergers. Toutes les étoiles scintillaient, et pendant que je saluais une à une les constellations, je ne sais
quoi de divin pénétrait mon âme, et mon cœur s'élançait comme s'il aspirait à une région infiniment plus élevée que la terre...
Je me suis trouvé sur le coteau qui est près de l'église. La cloche des morts sonnait et la pensée de ma fin attira mes regards vers le cimetière, où sous leurs tertres verdoyants dorment les vieilles gens du village. Reposez en paix, pauvres reliques. La matière est retournée à la matière. Rien ne diminue, rien ne croît, rien ne se perd ici-bas. Tout se transforme et se renouvelle... Oh ! destinée humaine ! le moins malheureux est celui qui a le moins peur de toi ! N'en pouvant plus je m'étendis, face contre terre, sous le bosquet de pins, et dans la muette obscurité défilaient devant mon esprit tous mes malheurs et toutes mes espérances.
De tous les côtés oùj'ai couru haletant après le bonheur, après un rude voyage plein d'erreurs et de tourments, je me suis vu ouverte la porte du tombeau, où j'allais m anéantir avec toutes les douleurs et toutes les joies de cette inutile existence. Et je me sentais lâche, et je pleurais parce que j'avais besoin de consolation, et dans mes sanglots j'invoquais le nom de Thérèse.
Hier soir, en revenant de la montagne, las, je m'arrêtais sous ces pins ; hier soir aussi j'invoquais Thérèse... J'entendis un bruit de pas sous les arbres, et je crus percevoir un murmure de voix. Il me sembla alors voir Thérèse et sa sœur. S'étant effrayées au premier abord, elles s'enfuyaient. Je les appelai par leurs noms et la petite Isabelle, en me reconnaissant, se jeta sur moi en me donnant mille baisers. Je me levai. Thérèse s'appuya à mon bras, et nous nous mîmes à nous promener sur les bords de la rivière jusqu'au lac des cinq fontaines. Là, comme d'un commun accord, nous nous sommes arrêtés à admirer l'astre de Vénus, qui là-haut brillait à nos yeux.
« Oh ! dit-elle avec ce doux enthousiasme qui n'est qu'à elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas lui aussi visité souvent ces lieux solitaires, en soupirant parmi les ombres paisibles de la nuit, après son amie perdue ? Quand je lis ses vers, je me le représente ici, mélancolique, errant, ou appuyé au tronc d'un arbre, se repaître de ses tristes pensées et, tourné vers le ciel, chercher de ses yeux pleins de larmes
l'immortelle beauté de Laure. Je ne sais comment cette âme, qui avait en elle une telle part de l'esprit divin, a pu survivre à tant de douleurs et demeurer parmi les misères des mortels. Oh ! quand on s'aime vraiment !... — Et il me sembla qu'elle me serrait la main, et je sentais mon cœur qui ne voulait plus rester dans ma poitrine.
Oui ! tu étais créée pour moi, née pour moi, et moi... Je. ne sais comment j'ai pu réprimer ces paroles qui s'échappaient de mes lèvres.
Elle montait la colline et je la suivais. Toutes mes facultés appartenaient à Thérèse ! mais la tempête qui les avait agitées était un peu calmée. — « Tout est amour, dis-je; l'univers n'est rien qu'amour! et qui jamais l'a mieux senti, et qui l'a jamais, mieux que Pétrarque, fait délicieusement sentir? Les rares génies qui se sont élevés au-dessus du grand nombre des hommes m'épouvantent d'admiration. Mais Pétrarque me remplit de religieuse confiance et d'amour. Et tandis que mon intelligence lui sacrifie comme à un Dieu, mon cœur l'invoque comme père et consolateur. » Thérèse soupira et sourit à la fois.
La montée l'avait fatiguée. « Reposons-nous », dit-elle. L'herbe était humide et je lui désignai
un mûrier à peu de distance. Le plus beau mûrier qu'on puisse voir. Il est haut, solitaire, épais. Parmi ses branches il y a un nid de chardonnerets.
Ah ! je voudrais élever un autel à l'ombre de ce mûrier !
La petite fille, pendant ce temps, nous avait quittés ; elle sautait çà et là, cueillant des fleurs et les jetant à la suite des lucioles qui voletaient alentour. Thérèse était assise
sous le mûrier, et moi assis près d'elle, la tète appuyée au tronc, je lui récitais les odes de Sapho. La lune montait. Oh !...
Pourquoi, tandis que j'écris, mon cœur bat-il si fort ?
Soirée bienheureuse !
14 mai, 11 heures.
Oui, Lorenzo ! tout à l'heure je pensais te le cacher — maintenant entends-le. Ma bouche tout ce temps est humide, d'un baiser d'elle ! et mes joues ont été inondées des larmes de Thérèse. Elle m'aime... Laisse-moi, Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de Paradis.
14 mai soir.
Oh ! que de fois j'ai repris la plume en main, et n'ai pu continuer... Je me sens un peu calme, et je reviens t'écrire. — Thérèse était assise sous le mûrier... Mais que pourrais-je te dire qui ne soit contenu tout entier dans ces paroles : Je vous aime. A ces mots, tout ce que je voyais me semblait un sourire de l'univers. Je contemplais le ciel avec des yeux de reconnaissance, et il me semblait qu'il s'ouvrait tout grand pour nous accueillir. Dieu ! pourquoi la mort n'est-elle pas venue ! je l'ai invoquée ! Oui, j'ai embrassé Thérèse. Les fleurs, les plantes exhalaient à ce moment un parfum suave, les souffles de l'air étaient une harmonie, les ruisseaux chantaient dans le lointain. Et toutes les choses s'embellissaient de la splendeur de la lune, toute pleine de la lumière infinie de la divinité. Les éléments et les êtres vivants exultaient de la joie de deux cœurs ivres d'amour. J'ai baisé et rebaisé cette main — et Thérèse m'embrassait, toute tremblante, et exhalait ses soupirs sur ma bouche, et son cœur battait sur ma poitrine. Me regardant de ses grands yeux languissants, elle m'embras-
sait, et ses lèvres humides entrouvertes murmuraient contre les miennes. — Hélas ! tout à coup elle s'arracha de mes bras comme atterrée... elle appela sa sœur, elle se leva, courant à sa rencontre... Je me suis prosterné devant elle, tendant les bras comme pour saisir sa robe...
Mais je n'ai pas osé la retenir, ni la rappeler. Sa vertu, et moins encore sa vertu que sa passion m'épouvantaient. Je sentais et je sens du remords d'avoir le premier troublé son cœur innocent. Et c'est un remords ! le remords d'une trahison. Ah! cœur lâche!
Je me suis approché d'elle en tremblant.
« Je ne puis être à vous ! jamais ! »
Et elle prononça ces mots du fond du cœur et avec un regard où il semblait qu'elle se blâmait et me plaignait. Je l'ai accompagnée le long du chemin, elle ne m'a plus regardé et je n'avais plus le cœur de lui dire un mot. Arrivée à la grille du jardin, elle me prit des mains la petite Isabelle, et me quittant : « Adieu », dit-elle, — et se retournant après quelques pas : « adieu ! »
Je restai en extase ; j'aurais baisé les traces de ses pas... Un de ses bras pendait le long du corps, ses cheveux, brillants aux rayons de la
lune, voletaient doucement... mais bientôt c'est à peine si la large avenue et l'ombre épaisse des arbres me laissèrent entrevoir encore les ondulations de sa robe qui blanchissait au loin. Quand je l'eus perdue, je tendis l'oreille, espérant entendre sa voix. Et en m'en allant je me retournai, les bras ouverts, comme pour me consoler, vers l'astre de Vénus : lui aussi avait disparu.
15 mai.
Depuis ce baiser, je suis un être divin, mes idées sont plus élevées, plus riantes, mon aspect est plus gai, mon cœur plus compatissant. Il semble que tout s'embellit pour moi. La plainte des oiseaux, le bavardage de la brise dans les feuillages sont aujourd'hui plus doux que jamais. Les plantes se fécondent, les fleurs se colorent sous mes pieds ; je ne fuis plus les hommes, et je crois que toute la nature est à moi. Mon intelligence est toute beauté et harmonie. Si j'avais à sculpter ou à peindre le Beau, je repousserais tout modèle terrestre, je le trouverais dans mon imagination. Oh ! Amour ! les Beaux-Arts sont bien tes fils.
C'est toi qui le premier as conduit sur la terre la sainte poésie, — la poésie, unique nourriture des âmes généreuses, qui du fond de leur solitude envoient leurs chants surhumains jusqu'aux plus lointaines générations, et de leurs voix et de leurs pensées, inspirées du ciel, les poussent aux plus hautes entreprises. Tu rallumes dans nos cœurs la seule vraie vertu, la seule utile aux hommes, la Pitié, grâce à laquelle on voit parfois sourire les lèvres des malheureux condamnés aux soupirs : et c'est par toi que ressuscite indéfiniment le plaisir, fécondateur de tous les êtres, sans qui le monde ne serait plus que chaos et mort. Si tu disparaissais, Amour, la terre deviendrait inhospitalière, les animaux ennemis entre eux, le soleil un feu malfaisant, et le monde un désespoir, une terreur, une destruction sans bornes. Mais maintenant que mon àme resplendit d'un rayon de toi, j'oublie mes malheurs, je me ris des menaces du sort, je renonce aux promesses de l'avenir. Oh ! Lorenzo, je reste souvent étendu sur le bord du lac des cinq fontaines, je sens caresser ma figure et mes cheveux par les petits souffles ailés qui agitent l'herbe, animent les fleurs, frisent les eaux limpides du lac. Crois-tu que, dans un
charmant délire, je vois devant mes yeux les nymphes nues qui dansent enguirlandées de roses? et que j'invoque en leur compagnie les Muses et l'Amour ; et des ruisseaux qui tombent en cascades sonores et écumantes, je vois surgir, jusqu'à la ceinture, leurs chevelures ruisselantes, éparses sur leurs épaules humides, les yeux riants, les Naïades, aimables gardiennes des fontaines...
Mensonges ! me crie le philosophe. Mais tout n'est-il pas mensonge ? Tout ! Heureux les anciens qui se croyaient dignes des baisers des célestes immortelles, qui sacrifiaient à la beauté et aux grâces, qui répandaient la splendeur de la divinité sur les imperfections humaines, et qui trouvaient le Beau et le Vrai en caressant les créatures de leur imagination. Mensonges ! — Mais en attendant, sans ces mensonges, je ne connaîtrais de la vie que la douleur, ou, ce qui m'épouvante plus encore, que l'indolence glacée et l'ennui. Si un jour ce misérable cœur refuse de sentir, je l'arracherai de ma poitrine de mes propres mains, ie le chasserai comme un serviteur infidèle.
Hélas ! quelles longues nuits pleines d'angoisse ! La terreur de ne plus la revoir me réveille; dévoré d'un pressentiment obscur,ardent, fou, je saute du lit sur le balcon, et je n'accorde le repos à mes membres nus et glacés, que lorsque je distingue a l'horizon un rayon du jour.
Je cours tout palpitant auprès d'elle et, stupide, j'étouffe les paroles et les soupirs, je ne comprends plus, je n'entends plus. Le temps vole et la nuit m'arrache à ce séjour de paradis.
Ah ! éclair ! tu romps les ténèbres, tu resplendis, tu passes, — et après toi restent plus profondes la terreur et l'obscurité !
25 mai.
je te remercie, Dieu éternel, je te remercie. Tu as donc rappelé à toi ton esprit, et Laurette a laissé ses malheurs à la terre. Tu écoutes les gémissements qui partent des entrailles de lame, et tu envoies la mort pour délivrer des chaînes de la vie tes créatures persécutées et
affligées. Mon amie chérie ! que ton sépulcre boive du moins ces larmes, seules obsèques que je puisse t'offrir. Que les mottes de terre qui te cachent soient recouvertes d'herbes fraîches et bénies par ta mère et par moi. Vivante, tu attendais de moi quelque consolation ; et pourtant je n'ai même pu te rendre les derniers devoirs ! Mais nous nous reverrons — oui, nous nous re verrons.
CherLorenzo, quand je me souvenais de cette pauvre innocente, certains pressentiments criaient au fond de mon âme : « elle est morte »> Pourtant, si tu ne me l'avais écrit, je ne l'aurais certes jamais su. Car qui se soucie de la vertu, quand elle est cachée par la pauvreté ? — Souvent je me suis mis à lui écrire. La plume m'est tombée des doigts et j'ai baigné le papier de mes larmes. Je craignais qu'elle ne me racontât de nouveaux martyres, et qu'elle ne réveillât dans mon cœur une corde qui aurait vibré trop longtemps.
Hélas ! nous fuyons le récit des douleurs de nos amis ! leurs misères nous sont lourdes et notre orgueil dédaigne d'offrir la consolation des mots, si chère aux malheureux, quand il n'y peut joindre un secours réel et efficace.
Mais peut-être elle et sa mère m'auront compté parmi la foule de ceux qui, enivrés par la prospérité, abandonnent les malheureux. Le ciel le sait ! — Cependant Dieu a compris qu'elle ne pouvait résister davantage : « Je mesure les vents à V agneau récemment tondu », — tondu à vif !
Tu dois te rappeler comme elle revint un jour chez elle, portant enfermé dans sa corbeille à ouvrage un crâne humain. Elle nous enleva le couvercle et riait. Elle montrait le crâne au milieu d'un amas de roses : « Il y en a tant, tant ! nous disait-elle, tant de ces roses ! et j'en ai ôté toutes les épines, et demain elles seront flétries ; mais j'en achèterai d'autres, car chaque jour, chaque mois, il naît des roses pour la mort. Mais qu'en veux-tu faire, Laurette ? lui dis-je. — Je veux en couronner ce crâne, et chaque jour de roses fraîches, et toujours... »
Et en nous répondant, elle riait d'un air doux et aimable. Et dans ces mots, et dans ce rire, et dans l'expression de ce visage dément, et dans ces yeux fixés sur le crâne, et dans ces doigts pâles et tremblants qui tressaient les roses, tu t'es aperçu peut-être comment parfois le désir de mourir est à la fois nécessaire et doux,
et éloquent jusque sur les lèvres d'une enfant privée de raison.
Je reviendrai, Lorenzo. Il faut que je sorte, mon cœur se gonfle et gémit comme s'il ne pouvait plus rester dans ma poitrine. Sur le sommet d'une colline, il me semble être un peu plus libre; mais ici, dans ma chambre, je suis comme enterré au fond d'un tombeau.
Je suis monté sur la plus haute montagne, le vent devenait furieux, je voyais les chênes ondoyer sous mes pieds; la forêt frémissait comme une mer par la tempête, et la vallée en répétait les échos ; les nuages s'accrochaient aux rochers sur les pentes. Devant la terrible majesté de la nature, mon âme étonnée, étourdie, a oublié ses malheurs, et pour quelques instants s'est retrouvée en paix avec elle-même.
Je voudrais te dire de grandes choses ; elles me passent par l'esprit, j'y songe longuement, elles encombrent mon cœur, elles s'y pressent en foule, s'y confondent, je ne sais par laquelle je dois commencer, puis tout à coup elles s'enfuient, et j'éclate en longs sanglots.
Je vais, courant comme un fou, sans savoir où ni pourquoi ; et je ne m'aperçois pas que mes pieds m'entraînent parmi les précipices. Je domine les vallées et les campagnes au-dessous :
magnifique et inépuisable création ! Mes regards et mes pensées se perdent dans l'horizon lointain. Je monte, je m'arrête et reste là droit, haletant ; je regarde en bas, — ce sont des gouffres. Plein d'horreur, je lève les yeux et je descends précipitamment au pied des collines, là où la vallée est le plus sombre. Un bosquet de jeunes chênes me protège contre le soleil et le vent ; deux ruisseaux murmurent ici et là à voix basse, les branches bavardent, et un rossignol... A propos, j'ai grondé un berger qui était venu pour arracher du nid ses petits; les cris, la désolation, la mort de ces êtres innocents et faibles devaient être vendus pour quelques sous. Ainsi va le monde! Crois-tu qu'il ne retournera pas les tourmenter, bien que je l'aie compensé du prix qu'il comptait en retirer, et bien qu'il m'ait promis de laisser en paix les rossignols?
Là je me repose. Où t'en es-tu allé, temps heureux de jadis ? Ma raison est malade et ne trouve de paix que dans la somnolence. Malheur à elle si elle sentait toute sa faiblesse ! Peu s'en faut... Pauvre Laurette, peut-être m'appelles-tu et peut-être viendrai-je avant peu.
Tout, tout ce qui existe pour les hommes est l'œuvre de leur imagination ! Tout à l'heure,
parmi les falaises, la mort m'était une épouvante, et à l'ombre de ce bois j'aurais volontiers fermé les yeux pour l'éternel sommeil. Nous nous fabriquons à notre gré la réalité. Nos désirs se multiplient par nos idées, et nous désirons jusqu'à la peine ce qui, sous un aspect différent, nous ennuierait. Les passions ne sont, à la fin du compte, que les effets de notre illusion. Quand tu es auprès de moi, tu rappelles à mon cœur le doux songe de mon enfance. Ah ! comme j'ai parcouru avec toi ces campagnes, m'accrochant tantôt à cet arbuste fruitier, tantôt à cet autre, insoucieux du passé, ne pensant qu'au présent, exultant pour des choses qu'agrandissait mon imagination, et qui une heure après n'existaient plus, et mettant toutes mes espérances dans les jeux de la fête prochaine...
Mais ce songe est évanoui ! et qui peut m'assurer qu'en ce moment je ne rêve pas? Tu le sais, mon Dieu, toi qui as créé les cœurs humains, toi seul sais quel songe terrible est le songe que je dors, tu sais que rien ne me reste, rien que les larmes et la mort.
Ainsi je délire. Je change de visage et de pensée, et plus la nature est belle, plus je la voudrais vêtue de deuil. Et vraiment il semble qu'aujourd'hui je sois exaucé. L'hiver dernier,
j'étais heureux ; quand la nature dormait d'un sommeil de mort, mon âme paraissait tranquille. Et maintenant ?
Et pourtant je me console par l'espoir d'être plaint. A l'aurore de ma vie, c'est en vain peutêtrequeje compterais sur la suite de mes années, que mes passions et mes malheurs me raviront. Mais mon tombeau sera baigné de tes larmes, des larmes de cette divine enfant. Et qui se résigne jamais à abandonner à l'oubli éternel cette existence si chère et si tourmentée? Qui a jamais vu pour la dernière fois les rayons du soleil, salué la nature à jamais, abandonné ses joies, ses espérances, ses erreurs, ses douleurs même, sans avoir un dernier désir, un soupir, un regard ? Les personnes qui nous sont chères et qui nous survivent sont une partie de nousmêmes. Nos yeux mourants demandent quelques larmes, et notre cœur aime penser que le cadavre encore chaud sera soutenu par des bras amis ; il cherche un cœur où. faire passer son dernier soupir. La nature frémit jusqu'au tombeau, et sa plainte traverse le silence et l'obscurité de la mort.
Je me mets au balcon maintenant que la lumière immense du soleil est près de s'éteindre et que les ténèbres vont enlever à l'univers ces
derniers rayons languissants qui tremblent à l'horizon ; et dans l'épaisse obscurité qui recouvre ce monde mélancolique et taciturne, je vois l'image de l'universelle dévorante destruction. Puis je tourne les yeux vers les taillis de pins que planta mon père sur cette colline près de la porte de l'église, et j'aperçois à travers les feuillages agités par le vent une tache blanche : la pierre de mon tombeau. Et je crois te voir venir avec ma mère, et bénir ou pardonner au moins les cendres du fils malheureux. Alors je me dis à moi-même : peut-être Thérèse viendra-t-elle solitaire, à l'aube, s'attrister doucement sur mon souvenir déjà ancien, et me dire encore un adieu.
Non, la mort n'est pas douloureuse. Que si Ton vient plus tard fouiller ma sépulture et disperser mes ossements, pour tirer de la nuit où ils seront (ensevelis mes ardentes passions, mes opinions, peut-être mes crimes : ne me défends pas, Lorenzo, et réponds seulement : il était homme, et malheureux.
26 mai.
Il arrive, Lorenzo ; il revient. Il a écrit de Toscane, où il doit s'arrêter une vingtaine de jours ; et la lettre est datée du 18 mai. Donc dans deux semaines, au plus...
27 mai.
Mais je pense : est-il bien vrai que ce portrait des anges du ciel existe, ici, en ce bas monde, parmi nous ? Et je me demande si je ne me suis pas épris d'une créature de mon imagination. Et qui n'aurait voulu l'aimer, même au prix de souffrances ?etoù est l'homme, si heureux qu'il soit, avec lequel je daignerais échanger mon état pitoyable ? Mais d'autre part comment puis-je être mon propre bourreau au point de me torturer, et, — ne le vois-je pas, ne l'ai-je pas vu toujours — sans aucune espérance ?
Il se peut! Qu'il y ait en cette femme un certain orgueil de sa beauté, de mes angoisses... Qu'elle ne m'aime pas, et que sa pitié cache une trahison... Mais ce baiser céleste qui reste toujours sur ma lèvre et domine toutes mes pensées ? Et ses larmes ?
Hélas ! depuis ce moment elle me fuit, elle n'ose plus me regarder en face. Séducteur ! moi ? Quand j'entends tonner en mon cœur la sentence horrible : « Je ne serai pas à vous, jamais! » je passe de fureur en fureur et je rêve de crimes et de sang ! Ce n'est pas toi, vierge innocente, c'est moi seul, moi seul qui ai tenté une trahison, et qui sait... je l'aurais peut-être consommée !
Oh! un autre baiser de toi, et ensuite abandonne-moi âmes songes, à mon délire si doux... Je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, sachant que je te laisse innocente — mais malheureuse aussi ! Si tu ne peux être ma femme, du moins tu seras ma compagne dans la tombe... Ah ! non ! que la peine de ce fatal amour retombe sur moi, que je pleure toute une éternité ; mais que le ciel, Thérèse, ne veuille pas que tu sois longtemps malheureuse par moi. Mais en attendant je t'ai perdue, et tu te dérobes, de toi-même. Ah ! si tu m'aimais comme je t'aime !
Et pourtant, Lorenzo, parmi ces doutes si cruels, et tous ces tourments, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me réconforte en me disant: tu nés pas immortel. Allons! souffrons donc, — jusqu'au bout. Je sortirai,
je sortirai de l'enfer de la vie ; je suffis seul à cela ; et à cette pensée je me ris de la destinée, et des hommes, et presque de la toutepuissance de Dieu.
28 mai.
Souvent je m'imagine tout le monde sens dessus dessous, et le ciel, le soleil, l'océan et tous les astres, dans les flammes et dans le néant ; mais si, même au milieu de la ruine de l'univers, je pouvais étreindre Thérèse encore une fois, une fois encore seulement entre mes bras, j'invoquerais la destruction de l'univers !
29 mai.
Oh ! illusion ! pourquoi, alors que dans mes songes mon âme est un paradis, que Thérèse est auprès de moi, que je la sens respirer sur mes lèvres, pourquoi ce vide ensuite, ce vide de tombe ? Ces instants bienheureux n'auraient jamais dû être, ou n'auraient jamais dû s'enfuir ! Cette nuit, je cherchais en tâtonnant sa main, cette main qui m'a repoussé, qui l'a
arrachée de moi... ; il me semblait entendre au loin sa plainte. Mais mes draps baignés de larmes, mes cheveux trempés de sueur, ma poitrine haletante, l'immobile et muette obscurité, tout me criait: « Malheureux ! tu délires ! » Epouvanté, épuisé, je me suis abattu sur mon lit, le visage enfoui dans l'oreiller que je pressais entre mes bras, cherchant à me torturer, à me tromper encore.
Si tu me voyais, pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les montagnes, cherchant Thérèse et craignant de la rencontrer, murmurant souvent tout seul, l'appelant, la priant et répondant moi-même à ma voix... Brûlé par le soleil, je cherche abri sous un buisson, et je m'endors ou je rêve. Hélas ! bien souvent je la salue comme si je la voyais; il me semble que je la presse, que je l'embrasse... puis la vision s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur les précipices de quelque rocher. Oui, il est temps que je mette fin à tout cela.
29 mai.
Fuir ! — oui, fuir ! mais où ? Crois-moi, je me sens malade ; à peine puis-je soutenir mon
corps pour le traîner jusque chez Thérèse, reprendre de la force dans ses yeux, boire encore un breuvage de vie, peut-être le dernier. Mais sans elle, voudrais-je de cet enfer?
Aujourd'hui je l'ai saluée pour m'en aller déjeuner; je suis parti, mais je ne pouvais m'arracher de son jardin; et, le crois-tu ? son aspect me donne le vertige. En la voyant ensuite descendre avec sa sœur, j'ai essayé de me cacher sous une treille et de m'enluir. Mais la petite Isabelle s'est mise à crier : « Mon cœur, mon cher cœur, vous ne nous avez donc pas vues? » Frappé comme delà foudre, je me suis laissé tomber sur un banc ; la petite fille s'est jetée à mon cou, me faisant mille caresses et me disant à l'oreille:
« Pourquoi ne parles-tu jamais ? »
Je ne sais si Thérèse m'a regardé ; elle disparut dans une allée. Une demi-heure plus tard, elle revint appeler la fillette qui était encore sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient rouges de larmes ; elle ne me parla point, mais elle m'assomma d'un regard qui semblait me dire : « c'est toi qui m'as réduite à cet état ! »
2 juin.
Voici les choses sous leur véritable aspect ! — Hélas ! je ne savais pas nourrir en moi cette fureur qui m'envahit, me brûle, m'anéantit, et qui pourtant ne peut me tuer !
Ouest la nature? Où est son immense beauté? Où est l'enchaînement pittoresque des collines que je contemplais de la plaine, m'élevant par l'imagination jusque dans les régions des cieux ? Elles me semblent des roches nues, et je ne vois que des précipices. Leurs pentes couvertes d'ombres hospitalières me sont devenues insupportables; il fut un temps où je m'y promenais parmi les méditations trompeuses de notre misérable philosophie. A quoi bon nous apprend-elle à connaître nos infirmités, si elle ne nous propose point de remède pour les guérir ! Aujourd'hui j'entendais la forêt gémir sous les coups de la hache ; les paysans abattaient des chênes de deux cents ans ; tout périt ici-bas ! Je regarde ces plantes qu'autrefois je craignais de fouler aux pieds, et je m'arrête, je les arrache, je les effeuille et les jette avec la poussière enlevée par le vent* Que l'univers gémisse avec moi !
Je suis sorti avant le lever du soleil, et courant à travers les sillons, je cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme orageuse ; mon front était couvert de sueur, ma poitrine était soulevée de pénibles halètements. Le vent de la nuit souffle, éparpille ma chevelure, glace la sueur qui coule sur mes joues. — Oh ! depuis cette heure je me sens un frisson dans tous les membres, mes mains sont froides, mes lèvres livides, et mes yeux s'égarent parmi les nuages de la mort.
Si du moins elle ne me poursuivait pas de son image, partout où je vais ; si elle ne venait pas se dresser là face à face ! Car, Lorenzo, car elle éveille en moi une terreur, un désespoir, une fureur, une rage, une guerre formidable ; et par moments je médite de l'enlever, de l'entraîner avec moi dans des déserts, loin de la toute-puissance des hommes... Hélas, malheureux.! Je me frappe la tête, et je blasphème..
Je partirai...