II
leurs amis et d'en recevoir la nourriture, Perpétue « répondit en face (1) « au tribun qui les gardait : (( Comment refuses-tu des adoucissements à de si nobles condamnés, qui appartiennent à César, et doivent combattre le jour de sa fête? N'est-ce pas ta gloire de les produire gras au public? » Le tribun frémit et rougit (2) : les martyrs furent désormais mieux traités. Une étrange coutume accordait aux gladiateurs et aux bestiaires, la veille du combat , la consolation d'une suprême orgie, qu'on appelait le repas libre, et que le peuple était appelait à contempler (3). Par humanité ou par ironie, Uome traitait quelquefois de même les condamnés chrétiens :
Elle offrait un festin à leur élite sainte, Comme si, sur les bords du calice d'absinthe
Versant un peu de miel, Sa pitié des martyrs ignorait l'énergio, Et voulait consoler par une folle orgie
Ceux qu'appelait le ciel (4).
Mais les martyrs, par leur piété, par leur modestie, par leur charité mutuelle, changeaient le repas libre en agape. Ils savaient en même temps réprimer la curiosité indiscrète des spectateurs qui entouraient leur table : <( Est-ce que la journée de demain ne vous suffit pas, leur demandait Saturus, pour contempler
(1) In faciem respondil Perpétua. Ruinarl, p. 93.
(2) Horruit et erubuil. Ihld.
(3)Tertullien, Apolog., 42; De speclac, 12. Cf. Plularque, Nonposse auaviter rlvi, \1, 6.
(4) Victor Hugo, Odes et Ballades : le repas libre.
ceux que vous haïssez? Amis aujourd'hui, demain ennemis. Remarquez bien nos visages afin de nous reconnaître au jour du jugement. » Les païens, à ces mots, se retirèrent honteux : beaucoup furent gagnés à la foi.
Cette verve intrépide n'abandonna pas les martyrs à l'amphithéâtre (1). Ils s'y rendirent, gais, beaux de Aasage, émus non de peur, mais de joie. Les deux femmes suivaient leurs compagnons : Perpétue, calme, s'avançait avec la gravité d'une matrone, voilant de ses paupières modestement baissées l'éclat de son regard; Félicité, plus faible, avait la pâleur d'une nouvelle accouchée. A la porte, on voulut faire revêtir aux hommes le costume des prêtres de Saturne, aux femmes celui des prêtresses de Cérès (2). Tous re-
(1) Situé près du village de la Malga, et déblayé par le P. Delatlre, 1896 - 1897. Voir Mcuiuirts de la Socié/c dcaAnUqiiaires de France- 1880, p. 135 et suiv. ; Comptes rendus de l'Académie de Inscriptions, lS97, p. 318 cl suiv.; Musée Lavirjerie, II, p. 78-79; 87-91; pi. XIX, XXI-XXII.
(2) Cf. Edmond Le Blant, Les Actes des Martyrs, p. 186, note 2. — « Cérès et Saturne représentent certainement ici Tanit et Baal- Hammon, les deux plus grandes divinités de Carthage. » Ph. Berger et R. Gagnât, le Sanctuaire de Saturne à Aîn-Tounga, dans le Bulletin arclicoloyiqne du Comité des travaux historiques et scicntifiq'ues, 18S9, p. 246. Voir aussile mémoire du P. Delattre Sur l'emplacement (lu temple de Cérès à Carl/ia/je, dans Mém. de la Soc. des Ant. de France, 1899, p. 1- 26. Inscriptions relatives aux Céréales, collège des prêtres de Cérès; ibid., p. 16, 24, 25. M. Héron de Yillefosse [ibid., p. 26) remarque que le surnom Cerealis finit par devenir un cofjnomen porté par beaucoup d'Africains, et même de chrétiens; mais le fait n'est pas particulier à l'Afrique; en Italie, sous Hadrien, et à Rome au troisième siècle, martyrs du nom de Céréalis (Uist. des pvrs. pendant les deux premiers siècles, 3" éd., p. 22fi; les Dernières persécutions du IIP siècle, T éd., p. 23).
fusèrent : « Nous sommes venus ici, disaient-ils, de notre plein gré, pour ne pas renoncer à notre liberté. C'est pour cela que nous avons livré nos vies (1), et tel est le pacte conclu avec vous. » Il y avait, en effet, de la part du juge qui condamnait un chrétien pour le punir du refus de sacrifier, un engagement moral de ne point le contraindre à souiller ses derniers moments par un acte même involontaire d'idolâtrie (2). Mourant pour la liberté de leur conscience, les martyrs avaient le droit de la conserver entière jusqu'au dernier souffle. Leur fière revendication fut comprise; « l'injustice en reconnut la justice, » et le tribun leur épargna un déguisement qui blessait leur foi. Ils entrèrent donc : Perpétue chantait, Revocatus, Saturninus et Saturus menaçaient les spectateurs de la vengeance divine. Arrivés devant la loge d'Hilarianus : (( Tu nous juges, lui dirent-ils, mais Dieu te jugera. » Le peuple exaspéré demanda qu'on les fit passer entre les bestiaires armés de fouets (3) : les martyrs
(1) « Animam nostram addiximus. » Hardie métaphore, tirée du serment prêté par des gladiateurs au laniste. Cf. Pétrone, Sa(., 117 : Sacramentum juravirnus, uri, vinciri, verberari, ferroque necarl, et quidquid aliud Euinolpus jusslsset, tanquam legitimi gladiatores domino corpora aniinasque oddicimus.
(2) On contrevenait à ce pacte tacite; quelquefois, les païens jetaient sur les martyrs le sang de taureaux immolés, mettaient violemment dans leur bouche des mets consacrés aux dieux, plaçaient sur leurs têtes des couronnes idolàlriques, ou leur étendaient de force les mains sur les autels. Marlyrium SS. Indes et Dom ita\ 9 (dans Surius, 26 déc.) ; Passio S. Pioiiii, 18; Acta S. Taraclii, 8 (dans Ruinart, p. 135, 480j; Eusèbe, De martyrihus Palest'mx, 1. Cf. Le Blant, /. r., p. 186.
(3) Cf. ïertuUien, Ad martyres, 6; Ad nul., I; Eusèbe, Hisi. EccL, V, I, 38.
acceptèrent avec joie la flagellation, se souvenant de celle de Jésus-Christ.
On lâcha lesbètes : Revocatus et Saturninus, d'abord attaqués par un léopard, furent enfin, sur l'estrade (1), déchirés par un ours. Saturus fut vainement exposé aux assauts de plusieurs animaux : un sanglier blessa mortellement son gardien, au lieu de se jeter sur le condamné; un ours refusa de sortir de sa fosse. Laissé libre pendant un instant, Saturus causait avec un soldat, Pudens, qui avait, dans la prison, montré de l'humanité aux martyrs, et que ses exhortations avaient déjà rendu à demi chrétien. « Me voici, lui dit-il, et, comme je te l'avais prédit, les bêtes ne m'ont point d'abord touché. Mais hâte-toi de croire de tout ton cœur, car voici que d'un seul coup de dent un léopard va me tuer. » A ce moment un léopard se jette sur lui et laisse, après une morsure, le martyr baigné dans son sang, c II est bien lavé! il est bien lavé! » s'écrie le peuple, par allusion au baptême (2). Poursuivant son œuvre de salut, le blessé s'adresse encore à Pudens : « Adieu, lui dit-il, souviens-toi de moi; que
(1) PulpiUim. Cf. Bullcllino di archeoloyia crisliana. 187?, pi. III et Jlistoire des perscculions pcndanl. tes deux j^remiers siècles, ?j' éd., p. 422, note 2.
(2) De uno morsu ejus tanlo peifusus est sanguine, ut populus revertenli illi secundi baptismalis testimonium reclamaverit : Salvum lotum! salviitii lotuni! (Uiiinart, p. <J6). — L'expression SALVV(.Vl) LOTViMj se lisait à Brescia, sur le pavé d'une salle de bains, à coté des mots BENE LAVA (Corp. inscripl. lat., t. V, 4500), et une expression analogue sur une mosaïque de Maurilanic (t. Vlil. Si24; cf. Addit., p. 970).
ce spectacle ne t'ébranle pas, mais te confirme. » Il lui demande alors son anneau, et le lui rend trempé dans son sang (1). Puis il s'évanouit, et est transporté dans le spoliaire pour y recevoir le coup de grâce (2).
Perpétue et Félicité y étaient déjà. On les avait exposées à une vache furieuse, animal qui ne paraissait point ordinairement dans les jeux. Selon l'usage, elles avaient été d'abord dépouillées de leurs vêtements et enveloppées dansnn lilet (3). En cet état, la délicatesse aristocratique de Perpétue, la langueur de Félicité, à peine accouchée et dont les seins ne pouvaient retenir leur lait, fit pitié à cette foule étrange, mobile, qui, tout à l'heure, exigeait que les martyrs fussent livrés aux fouets des bestiaires. On rendit leurs vêtements aux deux chrétiennes. Perpétue fut assaillie la première : la vache furieuse la souleva de terre, et la laissa retomber sur le dos (4). Dans la chute, sa tunique s'était rompue, sescheveux s'étaient dénoués : comme la Polyxène antique, soucieuse de mourir avec dé-
(1) Ce soldat pavail avoir souffert à sou tour pour la foi, et est probablement le Pitdeits martyr, dont fait mention au JII des calendes de mai l'antique calendrier de Carthage.
(2) Cf. Sénèque, Ep. 94. Quand Conimodc fut mort, le peuple sécria : « Hostis patri;e, parricida, gladiator in spoliario lanietur! » Lampride, Comm.
(3) De même, sainte Blandine à Lyon, avait été et; yupYaôôv p).-/i6sT(Ta avant d'être exposée au taureau. Eusèbe, Hisf. EccL, V, 1, 56.
(4) Un fragment de poterie antique, reproduit dans Bull, de la Soc. des Antiquaires de France, 1893, p. 180, représente un taureau lançant on lair des comballants ou condamnés, dépouillés de leurs vêtements, et qui vont retomber sur le dos.
cence (1), elle rassemble les plis de ses vêtements déchirés; puis ne voulant pas, dans sa fierté de martyre, avoir les cheveux épars comme une femme en deuil, elle rattache sur son front Fagrafe qui les retenait; ainsi parée, elle se relève, et apercevant Félicité qui gisait, comme brisée, elle lui tend la main, la soulève de terre (2;. Voyant ces deux femmes debout, le peuple est une seconde fois touché : il ne veut pas être témoin de leur mort, et ordonne qu'on les fasse sortir par la porte des vivants. Là, Perpétue trouva un catéchumène, RusticQs, qui s était attaché à ses pas et l'avait suivie dans l'arène : (( Quand donc nous exposet-on à cette vache? » lui demanda-t-elle ; car dans son extase elle avait perdu le souvenir de ce qui s'était passé. Rappelée parla vue de ses blessures et l'état de ses vêtements au sentiment de la réalité, l'héroïque jeune femme eut la force d'exhorter encore son frère, qu'elle avait fait appeler, et Rusticus, leur disant : « Restez fermes dans la foi, aimez-vous les uns les autres, ne vous scandalisez pas de nos souffrances. » Cependant, la pitié du peuple antique durait peu. A peine les condamnés avaient-ils été écartés que, pris soudain d'une nouvelle soif de sang, il voulut
(1) Euripide, Hccuùc, 58'.».
(2) Ut conspc.xit tunicam a latere discissam, ad velamentuni fe-
inorum adduxil, pudoris potius memor quam doloris. Dehinc requisitos et disperses capillos infibiilavit. Non enim decebat martyrem dispcrsis capillis pati, ne in sua gloria plangere videretur. lia surrexil, et elisain Felicilatem cum vidisset, accessit, et nianum ei tradidit, et sublevavit illain Ruinart, p. 95.
qu'on les ramenât, et que le coup de grâce leur fût donné sous ses yeux. Tous alors se levèrent, se rendirent d'un pas ferme dans l'amphithéâtre et, avant de livrer leur gorge au couteau, se donnèrent solennellement le baiser de paix. Puis, immobiles, silencieux, ils attendirent le fer. Saturus mourut le premier. Devant Perpétue se présenta un gladiateur novice, qui tremblait d'inexpérience ou d'émotion; un premier coup, mal dirigé, la blessa entre les côtes : elle poussa un cri, puis, saisissant la main de son bourreau, elle appuya elle-même la pointe du poignard sur sa gorge (1). Cette vaillante femme, dit le narrateur original, ne pouvait mourir que de sa propre volonté.
Les martyrs furent enterrés dans un des cimetières chrétiens de Carthage, une de ces areœ à ciel ouvert dont parlentTertullien et les documents antiques (2) : sil'on voulait faire une conjecture, que rien d'ailleurs n'appuie ni ne contredit, on pourrait se demander si ce n'est pas à propos de leur inhumation qu'eut lieu l'émeute contre les cimetières que nous avons racontée d'après l'apologiste. Aune époque que nous ignorons, une basilique fut construite au-dessus de leurs tombeaux (3) : peut-être les ruines en ont-elles été retrouvées de nos jours [k).
(1) Cf. Sénèque, Ep. 30.
(2) Voir plus haut, p. 90-93.
(3) Basilica ubi sanctarum Perpétuée et Felicilalis corpora sepulfa sunt, écrit à la fin du cinquième siècle Victor de Vite, Historia persecutionis VamlaHcx, I, 3.
(4) Cf. De l'Utilité d'une mission archéologique à CartlUKje, lettre
Le sang de ces admirables témoins du Christ ne fit pas cesser la persécution dans la province d'Afrique. Une vierge portant le nom punique (1) de Guddene fut immolée l'année suivante, sous le proconsulat d'Apuleius Rufinus. Le martyrologe d'Adon, au 18 juillet, fait, en ces termes, mention de son martyre :
« A Carthage, anniversaire de sainte Guddene, vierge, qui, sous le consulat dePlautianus etOeta, par ordre du proconsul Kufinus, fut quatre fois, en divers temps, étendue sur le chevalet, et, après avoir été déchirée avec des ongles de fer, et longtemps tourmentée par l'horreur du cachot (2), fut enfin mise à mort parle glaive (3), »
de W Lavigerie au secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, 1881, p. 41-53; Pillet, Les Ruines de la lîasilica Majorum à Carthage, dans Compte rendu du l""" congrès scientifique internalional des catholiques, Paris, 1891, Sciences religieuses, p. 158-16G; Delaiitre, La basilique de Damous-el-Karita à Carthage, Constantine, 1892.
(1) Ce nom correspond au phénicien Gadnaam (Renan, dans le Corpits inscr. sentit., Phcnicie, n" 383). On le retrouve contracté en Gyddcn, et devenu nom d'homme, dans ua des ex-voto du sanctuaire de Saturne à Ain-Tounga (Thignica), dans la province proconsulaire {Bull. arch. de la cnntmission des Irav. hist. et scient., 1889, p. 223 et 251). Un homme du nom de Guddeni se trouve dans une inscription latine d'Afrique {Corp. inscr. lat., t. VIII, 1266). Plante, dans le Pcemdus, donne à une nourrice carlliaginoise le nom de Giddeneme. Ce nom entre aussi dans les composés Xanigedde, Namgidde, Nam- ■goddina, Namgedenia, compo-sés de Naam, doux, agréable, et de Gad, divinité de la Fortune (voir Mowat : l'Elément africain dans l'onomastique latine, dansla/fevwe archéologique, t. XIX, 1869, p. 243).
(2) On a vu que tel avait été aussi l'un des tourments les plus |ténibles à sainte Perpétue.
(3) Apud Carthagincm, nalalis sanctse Guddcnes, virginis, quœ Pluliano et Zela (Plauliano et Geta) consulibus, jussu Rufini proconsulis,
L'indication précise du consulat de Plautien et Geta, correspondant à l'an 203, « donne lieu de croire qu'il y a eu des Actes originaux de cette sainte ; et cela nous fait ajouter foi à ce qu'Adon raconte des supplices qui lui furent iufligés (1). » Un indice non moins probable de la fidélité d'Adon à reproduire ici une source ancienne, est le soin avec lequel il note le nom du magistrat persécuteur (2).
Les chrétiens d'Afrique furent poursuivis pendant tout le règne de Sévère; quelques moments de répit leur furent cependant accordés, courts, il est vrai, et bientôt suivis d'une reprise d'hostilités. Même après l'édit de 202, dont l'effet, d'abord si violent, avait pu en beaucoup de lieux s'amortir ensuite, une grande liberté d'action était partout laissée aux gouverneurs dans leurs rapports avec les chrétiens. Ils avaient contre ceux-ci un texte nouveau qui complétait en
quater diveisis temporibus equulei extensione A'e\ata, et ungularuni hoiTcnda laceralione cruciata, carceris etiam squalore diutissime afflicta, novissime gladio cœsa est. Mart. Adonis, XV kal. Aug. — Le Martijrologinm roinanum parvum a, au 18 juillet : Carlhagine, S. Guddenes virginis martyris. — Le sermou 254 de saint Augustin fut prononcé in nalall martyris Guddenis, V Kalendas julli, c'est-àdire le 18 juin. Sous cette même date se lit, au martyrologe hioronyraien (tns. de Berne), le nom de Giddini éd. De Rossi-Duchesne, p. 83).
(l)Tillemont, Mémoires, t. III, art. v sur la persécution de Sévère. — M. Edmond Le IJlant dit plus affirmativement encore : « La date consulaire Plautien et Gela, que donne Adon en mentionnant le martyre de sainte Guddene, montre qu'il avait entre les mains un texte original, aujourd'hui disparu. » Les Actes des martyrs, p. 5.
(2) Edmond Le Blant, l. c, p. 276. Cf. Neumann, Der rom Staat und die ulUjem. Kirclw, t. I, p. 177, note 1.
l'agg" pavant la législation du deuxième siècle, mais ils restaient les maîtres de l'appliquer plus ou moins sévèrement, selon les lieux, les personnes, l'opportunité des circonstances, et surtout le tempérament du juge. C'est ainsi que, succédant au sanglant intérim d'Hilarianus, au proconsulat non moins cruel d'Apuleius Rulinus, celui de C. Julius Asper (205-206) paraît avoir laissé quelque répit aux chrétiens ( 1). Tertullien cite de ce magistrat un trait qui permet de juger des dispositions qu'il dut apporter en général dans les procès de religion. Non seulement il ne fut pas sanguinaire, mais encore il éprouva un sentiment bien rare chez les hommes d'État ou les fonctionnaires romains, le respect de la conscience individuelle. Le plus souvent, même chez les magistrats les plus humains (et il y en avait un grand nombre), l'amourpropre entrait tout de suite enjeu : piqué de la résistance du chrétien, le juge s'acharnait à en triompher, par la persuasion d'abord, puis par la violence : il se réjouissait d'avoir obtenu une apostasie comme s'il avait remporté une victoire. « Us ne songent qu'à vaincre, écrivait plus tardLactance, c'est pour eux un vrai combat : j'ai vu, en Bithynie, un gouverneur
(1) On a retrouvé, sur la voie Lalino, prvs du inonastôre de GroUa- Ferrata, les restes d'une villa possédée par Julius Asper. Bull. <li arch. crisi., 1872, p. 109-110. La femme de ccUii-ci s'appelait Aspasia Paterna : son nom se retrouve dans une inscriplion du même lieu. Un de ses descendants, Aspasius Paternus, sera, cinquante ans plus tard, proconsul d'Afrique, et, moins favorable aux chrétiens que son aïeul Asper, condamnera à l'exil saint Cyprlen. Voir les Dcrnicres persécutions du troisième siècle, 2" éd., p. 57.
transporté d'une joie aussi grande que s'il eût dompté quelque nation barbare : il s'agissait d'un chrétien qui après avoir opposé pendant deux ans une généreuse résistance, paraissait avoir enfin cédé (1). » Asper eut le mérite de résister à cet égoïste et vaniteux sentiment. « Un jour, raconte Tertullien, un homme lui fut amené, qui avait subi une légère torture, et paraissait déjà vaincu. Le proconsul ne l'obligea pas à sacrifier. On l'avait entendu dire auparavant aux avocats et à ses assesseurs : « Je souffre d'être tombé (( sur une semblable cause (2). »
Tertullien écrivit probablement plusieurs années après le proconsulat d'Asper son traité montaniste du Jeûne. C'était la coutume des chrétiens de visiter dans les prisons les confesseurs détenus pour Jésus-Christ, et d'exercer auprès d'eux la charité en leur présentant des aliments préparés avec soin, en adoucissant par tous les moyens en leur pouvoir l'horreur de la captivité. Lucien, dans le Peregrinus, témoigne de ces pratiques, qui étaient d'un usage universel (3). Nous avons vu Perpétue et ses compagnons visités par les diacres de l'Église de Carthage et par les fidèles; nous nous souvenons du mot de l'héroïque matrone à
(l)Lactance, Div. l»st., V, II.
(2) Asper, qui modice vexatum Uomincm et slalim dejectum nec sacriiiciurn compulit facere, ante professas inlcr advocatos et adsessores dolere se incidisse in hanc causatn. Ad Scapulam,i.
(3) Lucien, Pererjrinus, 12. Dans son Irailé Ad martyres, Tertullien dit lui-même, 4 : Quae justa sunt caro non amittit per curam Ecclesise, agapen fratrum.
un tribun : « Laissez-les; n'avez-vous pas intérêt à ce que nous paraissions gras et en bon état aux jeux donnés en l'honneur de César? » Devenu montaniste, adversaire passionné de l'Église orthodoxe, Tertullien s'élève avec force contre ces miséricordieux usages. Il condamne les soulagements raisonnables apportés par la charité catholique aux confesseurs qui souffraient en prison du dénùnient et de la faim. Il veut que le chrétien se prépare au dernier combat par les jeûnes les plus rigoureux, non seulement en observant ceux que la discipline chrétienne imposait, et que suivaient les prisonniers eux-mêmes, mais encore en y joignant les abstinences supplémentaires inventées par Montan et les prétendus disciples du Parade t. D'après lui, le martyr doit « n'avoir plus assez de chair pour fournir matière aux tourments, et, renfermé dans l'aride cuirasse de sa peau, n'offrir aux ongles de fer qu'une corne insensible parce qu'il s'est déchargé auparavant de son sang, comme d'une entrave à la liberté de l'âme... (1). » Croirait-on qu'un historien moderne a voulu mettre à la charge de l'Eglise ces exagérations sectaires, tirées précisément d'un des livres les plus violents que Tertullien ait dirigés contre elle? <(■ L'Église, écrit M. Aube, astreignait les martyrs à un régime de jeûnes prolongés, favorable à la surexcitation nerveuse et à l'exaltation extatique (2) ; » et il cite à l'appui de cette assertion les paroles mêmes
(1) Tertullien, De jejuniis, 12.
(2) Aube, les Chrétiens dans l'Empire romain, p. If
142 LA rERSÉCUTIOX DE SEPTIME SÉVÈRE.
de ïertullien que nous venons de traduire. On ne saurait se tromper plus complètement; personne ne produira îui seul texte d'où il résulte que l'Église astreignait les confesseurs à un régime spécial de jeûnes : le contraire est démontré par un grand nombre d'Actes des martyrs, et en particulier par ceux de sainte Perpétue (1).
Dans son même traité du Jeiine, Tertullien accuse les catholiques d'une pratique qui eût été certainement répréhensible, si elle avait été générale. Après avoir transformé, avec son imagination grossissante, en orgies les repas modestes que la charité offrait aux détenus chrétiens (2), il prétend que, pour rendre insensibles aux souffrances ceux dont on redoutait la faiblesse, on leur faisait boire, avant la torture ou le supplice, des liqueurs narcotiques et stupéfiantes. <( L'un des vôtres, naguère, écrit-il, à l'heure qui précéda sa comparution, fut tellement frappé d'hébétement parle vin préparé que vous lui fites prendre, que sur le chevalet, à peine touché par les ongles de fer, qui, dans son ivresse, lui semblaient seulement le chatouiller, il fut incapable de répondre aux interrogations du magistrat, et, la torture continuant, ne put faire entendre que des sanglots et des hoquets,
(1) La différence entre le régime suivi par Perpétue et ses compai^nons dans la prison, el celui que prescrit Tertullien devenu monlaniste, est une preuve de plus que les martyrs de Carthage n'appartenaient pas à la secte.
(2) In carceribus popinas exhibera martyribus incertis. De jejxiniis, 12.
et mourut dans sa négation (1). » Si le fait est exact, on doit convenir qu'il est tout à fait exceptionnel (2) : les documents n'ont point conservé la trace d'incidents analogues à celui que raconte TertuUien. Les Actes de saint Fructueux, évèque de Tarragone, martyrisé en 259, disent seuls que « la charité fraternelle » des chrétiens offrit au saint et à ses compagnons marchant au supplice un vin aromatisé, conditi pcrinixti poculum, mais ajoutent que les martyrs refusèrent de l'accepter (3). Jésus-Christ mourant sur la croix avait donné l'exemple de ce refus : il détourna ses lèvres du vin mêlé de myrrhe et de pavot que les Juifs avaient coutume de présenter aux condamnés pour les jeter dans l'engourdissement et adoucir leurs souffrances (4). L'exemple du Sauveur faisait certaine-
(1) Ipso tribunalis die luce suinina condito mero tauquain antidolo pnenicdicatum ita eneivastis, ut paucis ungulis litillaliis (hoc enim ebrietas sentiebat). quem dominum confitebatur intenoganti prfesidi lespondere non potiieiit arnplius. atque ita de hoc jam extorlus, cuni singultus et ructus solos haberet, in ipsa negatione decessit. Ibid.
(2) « Il n'y a pas lieu d'affirmer que ces dernières pratiques fussent générales, - dit M. Aube, p. 189. Neumann {Der rôin. staat iind die allgem. Kirc/ic,i. I, p. 188, note 3) fait à ce sujet des observations fort justes. In ipsa negatione decessit ne veut pas dire qu'il abjura, mais qu'il ne confessa pas le Christ par des paroles, puisqu'il mourut sans avoir pu répondre. Le chrétien avait au moins, une fois auparavant, clairement affirmé sa croyance, puisqu'il fut arrêté; mis à la torture, interrogé, puis torturé de nouveau : s'il ne put pas répondre à ce dernier interrogatoire, on peut croire que l'émotion et la souffrance, plutôt que l'ivresse, le rendirent muet : la torture doit avoir été bien forte, puisqu'il en mourut.
(3) Acfa SS. Vnicluosi, Augurii et Eulogii, dans Ruinart, p. 222. Cf. les Dernières persécutions du troisième siècle, 2" éd., p. 106-107.
(4) Voir Fouard, la Vie de N.-S. Jésus-Christ, t. Il, p. 408, elles autorités talmudiques citées par lui, p. 408, notes 1, 2, et 409, note 1.
ment loi pour les chrétiens : les interrogatoires de martyrs que nous avons reproduits d'après des pièces authentiques montrent des accusés en pleine possession d'eux-mêmes, et répondant au magistrat en des termes qui, certes, n'indiquent ni l'hébétement, ni la stupéfaction, ni une ivresse artificiellement produite! La raison de leur impassibilité dans les souffrances est tout autre, et Tertullien, dans un ouvrage écrit à une époque où les passions de secte n'obscurcissaient pas encore son esprit, l'explique d'une manière bien différente : (( Les membres, dit-il, ne sentent pas la torture quand l'âme est dans le ciel, » nil crus sentit in nervo cuin anima in cœlo est (1).
Comme le traité du Jeûne semble avoir été composé entre 207 et 211 (2), les faits auxquels il fait allusion, l'état de persécution qu'il suppose, se rapportent aux années qui suivirent le proconsulat d'Asper, exceptionnellement favorable aux chrétiens. A lui seul, ce traité suffirait à réfuter l'assertion de Dodwell, qui affirme sans preuves, ou plutôt contrairement à toutes les preuves, que la persécution de Sévère ne dura pas au delà de l'année 20i.
(1) Tertullien, Ad martyres, 2. — Voir encore la réponse de sainte Félicité, p. 129.
(2) Tilleraont {Mémoires, t. III, note xxv sur Tertullien), place vers 210 le De Jejuniis. M. P. Monceaux (Hist. lilt. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 207, 209) le recule jusqu'après 213.
La persécution en Asie.
L'édit de 202 fit en Asie de nombreuses victimesu Il eût été surprenant que ces pays déjà plus qu'à demi chrétiens, la Phrygie, la Gappadoce, ne donnassent pas de martyrs. Malheureusement, les documents sur cette époque troublée sont rares, défectueux : on ne possède, pour l'Asie et les provinces environnantes, rien de comparable aux ouvrages de Tertullien ou à la Passion de Perpétue ; quelques allusions jetées en passant dans certains écrits contemporains permettent seules de deviner l'intensité de la crise que traversèrent alors les Églises orientales.
Cette crise fut d'autant plus grave que la persécution coïncidait avec la violente secousse imprimée à toutes les chrétientés d'Asie par le mouvement montaniste. La nouvelle secte avait bien des ramifications : on la retrouve à Lyon (1), elle cherchait à prendre de l'influence à Rome (2) et fut assez puissante en Afrique peur séduire le grand esprit de Tertullien (3). iMais en Asie, en Phrygie surtout, elle se sentait chez elle, et, de ce foyer toujours incandescent, lançait de
(1) Eusèbe, Hist. EccL, V, 3, 4.
(2) Tertullien, Adversus l'ruxeam, 1. Voir sur ce texte les observations de M. de Rossi, BulleUino fUarclieoîofjiacristiana, 186G, p. 68.
(3)Tillemont li\e à l'an quinze de Sévère, c'est-à-dire à l'année 207, l'adhésion de Tertullien au monlanisme. Mémoires, t. III, art. vu sur Tertullien.