II
lia LA PERSÉCUTION DE SEPTIMC SEVERE.
toutes parts ses laves brûlantes. De là étaient partis Montan et les deux prophétesses qui l'assistaient; ils vivaient encore sous le règne de Sévère, et ne cessaient d'agiter les esprits. De toutes les sectes qui avaient essayé, depuis deux siècles, de déchirer la robe sans couture du Christ, aucune, dans la situation présente de l'Église, ne pouvait être plus insidieuse et plus redoutable. L'Église essayait de prendre pied dans la société romaine. L'immense population des fidèles était gouvernée par de sages pasteurs connaissant leur temps, sachant user de ménagements envers la société civile, et réprimer les excès du zèle individuel dès qu'ils devenaient compromettants. Les chrétiens comprenaient tous, désormais, que le monde n'était pas condamné à une fin prochaine, et qu'il s'agissait pour les disciples de Jésus, non de vouer au feu une terre souillée de crimes, mais de la purifier par leurs vertus, de l'éclairer par leurs doctrines, de lui faire accepter le joug doux et raisonnable de l'Évangile. Au milieu de ce travail poursuivi sur tous les points du monde civilisé par l'admiralde hiérarchie qui gouvernait l'Église, au moment même où les Justin, les Méliton, les Athénagore oitVaient une main conciliante à l'Empire romain, avait retenti sous 3Iarc Aurèle, dans cette terre de Phrygie, mère de toutes les superstitions, la voix fanatique de l'illuminé Montan. Ce qu'il prêchait, c'était le renversement de l'œuvre patiemment élaborée depuis deux siècles ; c'était la substitution de l'individualisme à la hiérarchie, de l'illuminisme au bon sens, le gouvernement
retiré aux chefs légitimes pour être remis aux femmes, aux exaltés, aux nerveux; c'étaient en même temps des austérités farouches et maladives substituées aux sages condescendances de la dicipline ecclésiastique, l'espoir du pardon enlevé au pécheur, la famille brisée, le mariage honni, le martyre non plus accepté comme un devoir nécessaire, mais recherché avec une précipitation fébrile et une orgueilleuse audace (1). Toute relation avec la société profane devait être rompue ; l'Empire romain était une œuvre de ténèbres, les païens étaient voués à la malédiction, et les saints des derniers jours conviés à se retirer sur quelques points privilégiés de la terre d'Asie, où se bâtissait dans l'ombre la Jérusalem nouvelle, sous le regard des prophètes, des extatiques et des convulsionnaires (2). Ajoutons qu'au milieu de ces rêves l'esprit pratique ne perdait pas tous ses droits : les chefs de la secte n'étaient pas seulement <( des lyres que l'archet de l'Esprit faisait chanter (3), » ils étaient
(1) Eusèbe, Hhl. EccL, V, 15, 16, 17, 18; saint Épiphane, Bares., XLVIII, XLIX; Tertullien, De baptismo, 17; De exhortatione caslitads, 7; De piidkitia, 19, 21 ; De fugo in peraecittione, passim.
(2) Saint Epiphane, Hœtes., XLVIII, 14 ; XLIX, 1 ; Tertullien, Adversus Marcionem, III, 24 ; Apollonius, dans Eusèbe, Hist. EccL, V, 18, 2.
(3) Mot de Montan, cité par saint Épiphane, Hicres.. XLVIII, 4. L'Esprit ou Paraclet ajoutait : « L'homme dort, et moi je veille. » H est inutile de faire remarquer ce qu'un tel système avait de contraire à la liberté humaine, et en quoi il se rapprochait des systèmes spirites de nos jours. On pourrait, en comparant dans les détails ceux-ci avec le montanisme, pousser très loin le rapprochement. — Le souvenir de Montan et de Maximilia était encore vivant en Phrygie dans la seconde moitié du quatrième siècle (saint Hilaiie de Poitiers, Contra Conslan-
encore d'excellents calculateurs. Les prédicateurs se faisaient payer, et les prophétesses, comme les médiums de nos jours, acceptaient, après chaque séance, les dons des spectateurs qu'elles avaient mis en communication avec le monde invisible (1). Le montanisme avait, lui aussi, sa <( boite à Perrette : » on assure même que ses martyrs n'étaient pas tous de bon aloi (2), et que, à force de haïr le mariage, quelques-uns de ses ascètes en étaient venus à considérer la débauche comme indifférente (3).
Quand même ces dernières accusations, émanées d'écrivains orthodoxes, seraient suspectes de quelque exagération (4), on comprend que les évêques se soient opposés de tout leur pouvoir au développement d'une erreur séduisante comme tout ce qui s'adresse à l'imagination, contagieuse comme tout ce qui donne de l'ébranlement aux nerfs, et d'après laquelle ce
Ituin, 11), et certaines habitudes montanistes s'y conservaient, à la même époque, même cliez les orthodoxes : défense, par le 1'^ canon du concile de Laodicée (entre 343 et 381), de chanter dans l'église des psaumes improvisés et d'y lire des livres non canoniques (Héfélé, Histotre des conciles, t. 11, p. 129).
(1) Apollonius, dans Eusèbe, [fist. EccL, V, 18, 4, 11.
(2) Eusèbe, V, 16, 18.
(3) Voir les textes recueillis par Tillemont, Mémoires, t. Il, art. \ sur les montanistes. « Sûrement, dit M. Renan {Marc Aurèle, p. 116), l'attitude modeste que l'Église catholique imposa toujours aux femmes, et qui devint la cause de leur ennoblissement, ne fut guère observée dans ces petites sectes, assujetties à une règle moins rigoureuse et peu habituées, malgré leur apparente sainteté, à pratiquer la vraie piété, qui est l'abnégation. »
(4) Voir les réserves de saint Jérôme, de saint Épiphane, de l'auteur du Prccdestiautus, dans Tillemont, /. c.
n'était plus la sagesse humaine, conduite avec mesure par la grâce divine, mais les continuelles secousses de l'extase qui allaient gouverner le monde religieux. Aussi les montanistcs furent-ils, à Rome (1) comme en Orient, frappés d'anathème et séparés de la communion orthodoxe. A l'exception du malheureux Tertullien, tout ce qui comptait dans la science chrétienne se tourna contre eux : les docteurs les plus célèbres, Miltiade (2), Apollonius d'Hiérapolis (3), Sérapion d'Antioche (4), Clément d'Alexandrie (5), le prêtre romain Caius (6), réfutèrent leurs rêveries et appelèrent l'attention sur leurs étranges mœurs. Plusieurs évèques les croyaient possédés du démon. Parmi ces derniers était Julien, évêque d'Apamée, ville située au foyer même du mal. Accompagné de son collègue Zotique de Comane, il voulut exorciser Maximilla, l'une des prophétesses de Montan, sombre sibylle qui avait abandonné son mari et parcourait la Phrygie, la bouche pleine d'effrayantes prédictions. Mais l'un des principaux sectaires, Thémisson, qui prétendait au titre de confesseur, réussit à la soustraire à l'examen des deux évêques (7). Julien, comme on peut le croire, n'en fut que plus ardent à prémunir ses ouailles
(1) TertuUien, Adv. Prajctnii, 1.
(2) Eusèbe, Hist. Eccl., V, 17.
(3) Ibid., V, 19.
(i) lbid.,lV, 27; V 16, 19.
(5) Clément d'Alexandrie, Slroni.. IV, 13; VII, i:
(6) Eusèbe, II, 25 ; III, 32 : VI, 20.
(7) Eusèbe, V, IG, 18, 19.
contre les séductions des nouveaux hérétiques. Il ordonna aux fidèles d'éviter tout rapport avec les disciples de Montan, même en prison. C'était là, en effet, qu'ils étaient le plus dangereux : tel qui, en temps ordinaire, n'aurait fait que rire ou s'indigner de leurs bizarres discours, pouvait être plus disposé à les écouter dans les longs loisirs des cachots, alors que la faim , la soif, les ténèbres, les tortures, l'attente anxieuse du lendemain, abattent ou exaltent, selon les tempéraments, les hommes les plus raisonnables et les plus courageux. Aussi la discipline était-elle inflexible sur ce point. Autant l'Église voyait avec joie la condescendance montrée par les confesseurs aux renégats avec lesquels il leur arrivait quelquefois d'être enfermés, autant elle surveillait d'un œil sévère leurs rapports avec les illuminés montanistes que la persécution rapprochait d'eux. Ce n'était point orgueil ou sécheresse de cœur, mais prudence. Les fidèles le comprenaient, et se conformaient scrupuleusement aux instructions données par leurs pasteurs. Un écrivain du troisième siècle marque avec soin que deux chrétiens d'Euménie, Caius et Alexandre, se trouvant enfermés pour le Christ dans la prison d'Apamée de Phrygie, en même temps que des montanistes, refusèrent d'avoir avec eux aucune communication (1). Plusieurs martyro-
(1) ..."Ort ToùTo àXyjôè; xal èttî tûv vjfiETÉptov j(o6v(i)v èv 'A7tâ(A£Îa tt] Ttpô; Mattxvôpw ■zvyymei YeyevrifJiévov èv toTç Ttspi ràtov xat 'A)i|avSpov à7ièEù(jL£V£(aç[jiapf.,p-ô<jact TrpoôoXov. Anonyme du troisième siècle, dans Eusèbe, Ilist. EccJ., V, 16, 22. — Voir une interprétation différente de
loges mettent au 2 mars la fête de ces deux martyrs, que nous croyons, avec ïillemont, avoir péri sous Sévère (1,.
L'évéque qui assistait Julien dans la tentative infructueuse pour exorciser Maximilla était venu exprès de Cappadoce (2), Le christianisme, « qui s'étaitallumé dans toute l'Asie Mineure comme un soudain incendie (3), » comptait beaucoup de fidèles dans cette province. Aussi la passion anti-chrétienne y était-elle très vive. Patrie d'Apollonius de Tyane, dont le nom oublié venait de recevoir une célébrité nouvelle du livre de Philostrate ; bornée au nord par la Paphlagonie, la Bithynie, le Pont, qui avaient été le séjour de l'imposteur Alexandre d'A])onotique, et restaient pleins de son culte (4) ; administrée sous Marc Aurèle par un des plus complets admirateurs du charlatan, le légat Severianus (5), la Cappadoce, vingt ans plus
cette phrase dans Neiimann, Der roin. Slaal nnd die alJrjem.Kirche, t. I, p. 68.
(1) Tillemont, Mémoires, t. I, art. m et note vi sur les montanistes. — Neumanu (t. I, p. 283) attribue ces martyrs au règne de Commode, mais sans discuter les motifs très forts allégués par Tillemont.
(2) Tillemont. /. c, art. ii. Comane, dont était évêque Zotique, ne peut être la Comane du Pont, qui parait n'avoir pas eu de siège épiscopal avant 24h. C'était donc la Comane de Cappadoce, dont parle Appien, MitlirItL, 64, et à laquelle, au jugement d'Eckhcl, Doc//-, niinuii. vet., t. H, p. 351, et deMarquardt, Rbmisclte SUialsvcrwallung, t. 1. p. 373, appartiennent les monnaies portant les mots COL. lui. AVG. Félix COMANORVM.
(3) Expression de M. Renan, Sainl Paul, p. 360.
(4) Cf. llisloire des perséculions pendant les deux premiers siècles, 3" édit., p. 352.
(5) Lucien, Alexandre, 20.
tard, sous Sévère, était encore remplie de fanatiques : le cri tant de fois poussé par Alexandre : « A la porte les chrétiens (1) ! )> n'avait pas cessé d'y retentir, comme l'expression des brutales colères de la foule. La persécution y fut acharnée. Claudius Herminianus gouvernait alors la province en qualité de légat impérial. Il se montra d'autant plus cruel que sa femme venait de se convertir à la foi chrétienne, et qu'en obéissant aux ordres de l'empereur il croyait venger une injure domestique. Mais la main de Dieu s'appesantit bientôt sur le persécuteur. Il devint la proie d'une maladie horrible : son corps n'était plus qu'une plaie où fourmillaient lés vers. Dans ses souffrances, il s'écriait : « N'en dites rien à personne, de peur que les chrétiens ne se réjouissent ou que les chrétiennes n'espèrent ! » Il avoua, en mourant, que la justice divine le punissait d'avoir contraint par les tourments plusieurs d'entre eux à renier leur foi. Quand il expira, ses yeux s'étaient dessillés, et il était presque converti, dit Tertullien (2). Cependant la mort d'Herminianus ne mit pas fin aux souffrances des Églises de Cappadoce, car l'évêque Alexandre, près de qui s'était, en 202, retiré Clément d'Alexandrie, était encore prison-
(1) Lucien, Ah'jnndrc, 38.
(2) Claudius Lucius Herminianus in Cappadocia,cum indigne ferens uxorem suam ad hanc sectam transisse, cliristianos crudeliter Iractassel, solusque in prœtorio suo vastalus peste, cum vivus vermibus eljullisset : nemo sciât, aiebat, ne gaudeanl christiani aut sperent cbristianae. Postea cognito errore suo, quod tormentis quosdamajuoposita suo excidere fecisset, pêne christianus decessit. Tertullien, Ad Scapulain, 3.
nier en 211 : écrivant cette année même aux fidèles d'Antioclie pour les féliciter d'avoir élu évêque Asclépiade, comme lui confesseur de la foi, il prend dans le titre de sa lettre les qualités de serviteur et de prisonnier de Jésus-Christ, et déclare que la nouvelle de cette élection lui a rendu douces et légères les chaînes dont il est encore chargé (1).
(1) Eusèbe, Hist. EccL, VI, 12,