II
première année de son ère (1). Il était peut-être à Antioche, son étape nécessaire vers Rome, quand il prit ces diverses mesures; son séjour dans la grande ville syrienne, où il arriva vraisemblablement vers la fin de mars ou le commencement d'avril 244, fut marqué par un incident extraordinaire, qu'Eusèbe nous fait connaître en ces termes :
« On raconte que Philippe, qui était chrétien (2), voulut assister avec le peuple aux prières qui se faisaient dans l'église la veille de Pâques, mais que celui qui était alors évêque ne lui permit pas d'y entrer avant qu'il se fût confessé et eût fait pénitence avec les pécheurs. Autrement, il ne pouvait être admis, à cause de la multitude de ses crimes. On ajoute que l'empereur se soumit volontiers, montrant par cette action qu'il était pénétré de la crainte de Dieu (3). »
Le jour de Pâques tombait probablement cette année-là le 14 avril (4). Saint Jean Ghrysostome donne le nom de l'évèque : c'était saint Babylas, qui mourut martyr dans la persécution de Dèce. Le grand orateur nous le montre appuyant la main sur la poitrine du prince et <( le chassant de l'église sans plus de trouble qu'un pasteur qui chasse une brebis malade de sa
(1) M. "Waddington a trouvé à Chéchébé une inscription en l'honneur des Philippes, datée de la première années de Philippopolis. Ibkl.
(2) XpiffTiavôv ovra. — Cf. Chron., olymp. 256 : primus omnium ex Romanis imperaloribus Clirislianus fuit. — Métaphraste, écho de la tradition, dit : <I>îXi7r7tov tôv sùffEgyj. Mart. S. Tryphonis; Migne, Pair. Grxc, t. CXIV, p. 1317.
(3) Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 34.
(4) Tillemont, Histoire des Empereiirs, t. III, p. 302.
bergerie (1). » La Chronique cF Alexandrie ajoute que l'impératrice Otacilia Severa accompagnait Tempereiir, et fut comme lui retranchée de la société des fidèles (-2) : probablement l'évêque la considéra comme complice du crime de son mari, soit parce qu'elle l'avait connu, soitparce qu'elle en avait'profité. Plusieurs historiens ont révoqué en doute cette curieuse anecdote. « Les écrivains qui la rapportent, diton, vivaient ou écrivaieût après la pénitence de Théodose, et il convenait d'accroître l'autorité de cet exemple fameux en confirmant les bruits qui avaient naturellement pris cours parmi les chrétiens sur la pénitence publique de toute une famille impériale, que sa tolérance avait fait soupçonner de christianisme (3). » Je ne comprends pas bien cet argument. Il était inutile d'accroître « l'autorité » de la pénitence imposée par saint Ambroise à Théodose : le grand empereur du quatrième siècle l'avait acceptée sans résistance ; par conséquent, on n'avait pas besoin d'aller chercher dans l'histoire du siècle précédent un exemple qui pût l'y déterminer. Et quant à l'effet à produire sur les peuples, la soumission de Théodose était un événement assez considérable, assez éclatant, pour que nul ne songeât à en augmenter la portée en racontant de Philippe, inférieur à tant d'égards, une aventure analogue. La tradition conservée par Eusèbe, par saint
(1) Saint Jean Chrysoslome, De S. Babyla conlra Julianum et Gennies, 6.
(2) Chroii Alex., éd. 1G15, p. 630.
(.1) Duruy, Histoire (les Romains, t. VI, p. 3i3, note 4.
Jean Chrysostome, et par l'auteur de la Chronique d'Alexandrie, a d'autant plus de force, que chacun de ces trois écrivains semble l'avoir empruntée à une source différente, et que certainement ils ne se sont pas copiés l'un l'autre. Eusèbe, qui rappelle correctement les antécédents de Philippe dans les lignes qui précèdent celles que nous avons traduites, ne nomme ni Antioche, ni Babylas. Saint Jean Chrysostome ne nomme pas Philippe, raconte avec inexactitude le passé du prince; mais, né à Antioche, ayant fait partie du clergé de cette Église, familier avec son histoire, il attribue le fait à saint Babylas. L'auteur de la Chronique d'Alexandrie relate les antécédents de Philippe moins inexactement que saint Jean Chrysostome, bien que d'une manière encore défectueuse ; mais il désigne expressément saint Babylas, et fait connaître la présence de l'impératrice : il cite sur ce sujet Leontius,évêque d' Antioche en 348. La tradition était formelle : les écrivains qui la rapportent, avec des variantes sensibles , ne l'ont certainement pas inventée, et il faudrait des preuves bien fortes pour affirmer, contre toute vraisemblance, qu'elle repose sur l'erreur ou l'imposture (1).
(1) M. Aube conclut dans le même sens que nous, les Chrétiens dans l'Empire romain, p. 471, et M. Renan paraît être du même avis, car il cite la conduite tenue par saint Babylas comme une preuve de la grande situation qu'avaient déjà les évéques au troisième siècle : Marc Aurèle, p. 586, note 2. M. Boissier, les Jevx séculaires d'An- (jusle, dans la Revue des Deux Mondes, 1«'" mars 1892, p. 94, dit que Philippe « était probablement chrétien. » Voir encore, en faveur du christianisme de Philippe, Herzog, Geschiclite und System der rômischeii Staatverfassung , t. Il, p. 517, note 1. Dans le sens opposé, Neumann, Ver rôvi. Staat und die aligem. Kirche, 1. I, p. 246-250.
La paix de l'Église sous Philippe.
Le peu que nous savons du règne de Philippe indique un prince actif, énergique, qui ne méritait pas le reproche d'inertie, de nonchalance tant de fois adressé aux chrétiens des premiers siècles (1), et répété encore à propos de lui par le païen Zosime, écho inintelligent d'anciennes calomnies (2). Ses deux premières années (245-246) furent consacrées à défendre les colons romains du bas Danube contre une peuplade d'origine gétique, à Jaquelle les historiens donnent le nom de Carpi. Le succès récompensa ses efforts, car il reçut le titre de Carpique, de Germanique (3); on frappa des médailles en l'honneur de ses victoires sur les Carpes ('n. Un témoig'nag'e privé permet de juger l'exactitude de ces louanges officielles : on possède un ex-voto dédié à Sérapis par un habitant des régions envahies, « délivré des Carpes (5). » A Rome, Philippe se préoccupa de relever la moralité publi-
(1) Voir Eisloire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3' éd., p. 96.
(2) Trjv <Pù.\.-K-Ko\) Ttepl Ttivxa IxixcXc-av. Zosime, Hist., I. (3)CARPICVSMA.\IMVS,GERMAN1CVS MAXIMVS. Eckhel, t. VII,
(4) VICTORIA CARPICA. Cohen, Description des monnaies de t Empire romain, t. IV, p. 202, 205.
(5) G. VAL. SARAPIDI A CARPIS LIBERATVS PRO SALVTE SVA ET SVORVxM V. L. P. — Orelli, 987.
que. Il rendit à ce sujet, en ^IpS, un peu après la célébration des jeux séculaires, une loi excellente et courageuse. Alexandre Sévère, quelques années auparavant, épouvanté de l'affreuse dissolution des mœurs romaines, avait eu la pensée de corriger ce qu'elle offrait de plus outrageant pour la nature humaine; mais il n'avait osé poursuivre son dessein (1). Seule une main chrétienne pouvait accomplir l'œuvre laissée inachevée par le fils de Mammée. Aurelius Victor loue Philippe d'avoir vengé ainsi la moralité publique (2), et^ bien que le vice proscrit par ses soins ait promptement reparu après lui, l'histoire n'en doit pas moins rendre hommage au chrétien imparfait qui osa tenter une réforme devant laquelle les meilleurs païens avaient reculé.
D'après les calculs de Varron, la millième année de la fondation de Rome devait commencer le 21 avril
247 (3). Philippe donna à cette occasion, soit en 247,
(1) Lampiide, Alex. Sev., 24, 39.
(2) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 28.
(3) Rien de plus arbitraire que ces calculs de dates. Les uns comptaient par siècles de 110 ans, les autres par siècles de 100 ans. Auguste célébra les jeux séculaires en l'an 17 après Jésus-Christ. Claude, qui suivit le second système, les célébra en 46 après notre ère. Domitien, se rattachant au système d'Auguste, devait les célébrer en 93; mais, impatient, il se contenta d'un siècle de 105 ans, et fit la solennité en 88. Antonin le Pieux, revenant au comput de Claude, fêta en 147 l'an 900 de Rome. Seplime Sévère, voulant avoir ses jeux séculaires, compta deux siècles de 110 ans depuis Auguste, et célébra les jeux en 204. Philippe se prévalut de l'exemple de Claude et d' Antonin pour fêter en 248 le début du onzième siècle de Rome. Voir Bouché-Leclerq. Histoire de la divination dans l'antiqxtité, t. IV, p. 302-305.
soit plus probablement en 2i8, des fêtes magnifiques, mais toutes païennes. Les pontifes immolèrent des victimes, les aruspices furent consultés (1), de longues processions montèrent sans doute au Capitole avec la pompe traditionnelle. Ce fut la part de la religion. Puis vint la part du peuple : jeux et amusements de toutes sortes (2), spectacles de jour et de nuit au Champ de Mars (3), chasses au Cirque, où furent tuées d'innombrables bêtes féroces que Gordien avait mises en réserve pour célébrer son triomphe s'il revenait vainqueur des Perses (4). On dit que Philippe s'amusa beaucoup, et que sa gaieté bruyante contrastait avec le sérieux de son jeune fds (5) devenu son collègue, cet étrange enfant qui portait dans le palais impérial la gravité d'un cheik arabe. Le prince chrétien laissa-t-il paraître quelque chose de ses croyances intimes dans cet hommage solennel rendu à l'éternité de l'Empire? On ne le voit pas. Les historiens, cependant, ne mentionnent pas de combats de gladiateurs parmi les amusements offerts par lui aux désœuvrés de Rome : est-ce oubli de leur part, ou l'omission fut-elle réelle? Dans cette dernière hypothèse
(1) Aurelius Victor, De CesariOus, 28.
(2) Eutrope, Brev. Hisl. Rom., IX, 3.
(3) Regnaatibus Philippis millesimus Komanse Urbis expletus est annus : ob quam solemnitatetn iimumerabiles bestiœ in Circo magno inlerfectce, ludique in Canipo Martio théâtrales tribus dlebus ac noclibus populo pervigilante celebrali. Eusèbe, Chron., olymp. 257.
(4) J. Capilolin, Gord., 33.
(5) Patrem ludis saeculatibus petulaatius cachinnantem, quanquam adhuc tener, viillu notaverit adverso. Aurelius Victor, Epitome, 28.
il paraîtrait difficile qu'elle n'ait pas été volontaire, et l'on serait tenté de chercher dans la religion de Philippe le motif d'une abstention si contraire aux usages de ce temps. Mais les écrivains auxquels nous empruntons quelques détails sur le règne de Philippe sont trop laconiques pour que leur silence sur un fait permettre de conclure qu'il n'a pas eu lieu. On peut avoir donné des combats de gladiateurs, bien qu'ils n'en parlent pas, de même que l'empereur peut avoir pris part aux sacrifices, ou au moins y avoir assisté, bien que leur silence sur ce point ait été remarqué par Orose (1). Cependant toute pensée de mansuétude évangélique ne fut peut-être pas absente des fêtes de 248 : un rescrit des deux Philippes parle d' « une amnistie générale qui permit le retour aux exilés et aux déportés (2) ; » cette generalis indulgentia eut probablement pour cause le millénaire de Rome (3).
(1)... Vel adscensum fuisse in Capitolium immolatasque ex more hostias nullus aiictor ostendit. Orose, IIM., II, 19. — Aurelius A'^ictor dit que des victimes furent immolées ; mais il ne mentionne pas la présence de Philippe. Il est vrai que des monnaies le montrent sacrifiant; Cohen, Descr. hlst. des monnaies frappées sous l'Empire romain, t. IV, p. 146 et 147, n"" 34 et 39.
(2) Generalis indulgentia nostra reditum exsulibus seu deportatis tribuit. Philippus A. et Philippus C. Cassio. Code Just., IX, li, 7.
(3) La suscription de ce rescrit, tel qu'il est publié au Code Justinien, pourrait le faire croire antérieur à 247, car Philippe le père y porte seul le titre d'Auguste, qui semble avoir été donné en cette année-là à son fils (voir Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, page 307); mais les rescrits impériaux ont été reproduits par les compilateurs du sixième siècle avec trop de négligence, pour que l'omission du sigle A, remplacé par C (Caesar) à la suite du nom du second Philippe, puisse être considérée comme une indication chronologique ayant une valeur précise.
Les chrétiens — je parle des chrétiens fervents, non de ceux que nous verrons tout à l'heure cédant à l'esprit du monde et capables de toutes les capitulations de conscience — prirent-ils part à ces fêtes ? Montrèrent-ils quelque empressement à solenniser le dixième centenaire de cette Rome dont les apologistes du siècle précédent aimaient à confondre les destinées avec celles de leur religion (1)? Virent-ils, comme devait le faire plus tard Orose, la main de la Providence dans le choix d'un empereur baptisé pour présider à ce glorieux anniversaire, et prendre, en quelque sorte, au nom de Dieu possession de l'histoire romaine (2) ? Les écrits du temps ne nous le disent pas (3), et la question de savoir si les chrétiens prirent une part
(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deu.r premiers siècles, 3" éd., p. 401.
(2) Hic primus imperatorum omnium christianus fuit, ac post tertium iinperii annum millesimus a conditione Romœ annus impletus est. Ita magniticis ludis auguslissiinus omnium prœteritorum hic natalis annus a christiano imperatore celebratus est. Nil dnbium est quin Philippus hujus lantae devolionis gratiam et honorem ad Christum et Ecclesiam reportant... dose, flisl., VH, 20.
(.3) On a cru découvrir ailleurs un indice de leur participation aux réjouissances de 248. Les illuminations jouaient un grand rôle dans les fêtes romaines. Tertullien refusait jadis aux fidèles le droit d'illuminer leurs maisons {ApoL, 35) : tous n'obéissaient pas aux conseils du rigoureux Africain {De idololatria. 15; Ad iixoreni, II, G), et probablement les chefs de l'Église ne condamnaient pas bien sévèrement les Romains baptisés qui s'associaient de cette manière aux fêtes d'ordre purement civil et patriotique. Marini (cité par De Rossi, Bull, di arcli. crisf., 1870, p. 86-87) a vu dans une Iauq)e en terre cuite portant en relief l'image du bon Pasteur entre le soleil et la lune, un lampion fabriqué spécialement pour leur usage à l'occasion des jeux séculaires de 248. Les lettres SAECVL se lisaient sur cette lampe, comme elles se retrouvent sur un certain nombre de lampes païennes
extérieure à la joie publique reste sans réponse. S'ils s'abstinrent, ce que l'absence de tout témoignage à ce sujet rend vraisemblable, on doit remarquer, à la louange de Philippe, qu'il n'y eut contre eux aucun mouvement populaire. En d'autres temps, la réserve observée par les membres de l'Église dans une occasion aussi solennelle, la gravité de leur maintien, contrastant avec l'exubérance de la foule et en paraissant la tacite condamnation, auraient soulevé contre eux la populace païenne de Rome. Dans une circonstance où certes le patriotisme semblait moins intéressé, la foule fut sur le point de faire payer cher aux chrétiens le refus de prendre part à une fête officielle. Après l'entrée de Septime Sévère à Rome en 197, la réserve qu'ils avaient gardée avait été cause d'une émeute, comprimée par la fermeté de l'empereur (1). Probablement, le peuple redouta de même
représentant des scènes de l'amphithéâtre ou des personnages mytliologiques. Les chrétiens ont donc voulu aussi, semble-t-il, illuminer à l'occasion du millénaire de Rome, et, par cette image du bon Pasteur entre la lune et le soleil qui lui rendent hommage comme au maître de la durée, associer la glorification du Christ à celle de l'Empire ! Malheureusement, 1 intéressante hypothèse de Marini ne paraît pas fondée {Bidl. diarcJi. crist., 1870, p. 88). Les lettres SAECVL sont gravées, non à la surface du disque supérieur, là où l'on plaçait les inscriptions relatives aux fêtes, aux vœux, aux événements historiques, mais en dessous, à la place où se mettaient ordinairement les marques de potier. Selon toute apparence, elles indiquent seulement que ces lampes sortaient de l'atelier de Sxcvlaris, atelier célèbre, dont les produits sont connus {Corp. inscr. lat., t. II, p. 666, n° 49), et qui, comme l'atelier d'Annius Serv(ianus), fabriquait indifféremment, selon les exigences de sa clientèle, des lampes de type sacré et profane {Revue archéologique, 1875, pi. I et p. 4).
(1) TertuUien, Ad Scapulam, 4. Voir plus haut, p. 24.
celle de Philippe, qui aurait protégé ses coreligionnaires contre les entreprises de païens trop zélés, et fait respecter en eux la liberté de ne pas prendre part aux processions et de ne pas aller au spectacle.
On a pu se rendre compte de ce que fut le christianisme de Philippe, religion intime, qui ne passait point ou passait à peine dans les actes extérieurs. Si Tertullien avait vécu jusqu'à ce règne, il lui eût sans doute appliqué sa fameuse phrase : « Il est impossible d'être à la fois César et chrétien (1). » Au milieu du troisième siècle, les temps n'étaient pas mûrs pour un changement radical : aucun prince n'eût été assez puissant pour retirer au paganisme la situation de religion d'État, et certes une telle révolution ne pouvait être l'œuvre d'un aventurier porté au trône par le crime, sans naissance, sans famille, sans racines dans le monde romain. Tout l'extérieur de la société antique, cérémonies, monnaies, monuments, demeura païen. Philippe garda le titre de souverain pontife (2), ses monnaies, celles de sa femme (3), les médailles frappées en l'honneur de son père, qu'une bizarre flatterie avait déifié (4), portèrent des marques de pa-
(1) Apotorj., 21.
(2) Wilmanns, 1013 el sq.
(3) Cohen, Description des monnaies de l'Empire romain, t. IV, p. 175 et suiv.
(4) Monnaies de bronze de fabrique asiatique, portant au revers la légende «MAinnonOAITON KOAQMAS avec le type de Rome assise el les lettres S. C. (senatus coustdlo), et au droit un personnage enlevé au ciel par un aigle, avec la légende (-)EQ MAPIN12. Comptes rendus de l'Académie des Inscriplions, 1865, p. 83.
ganisme : le même titre ne fut-il pas conservé par tous les empereurs jusqu'à Gratien (1), et la numismatique de Constantin n'offre-t-elle pas des images ou des légendes païennes (2)? Cependant, on pourrait attribuer au peu d'empressement de Philippe à revêtir les sacerdoces idolâtriques la chute d'une confrérie composée des plus grands personnages de Rome, et à laquelle les empereurs, jusqu'à lui, s'étaient fait gloire d'appartenir. Après le règne de Gordien, on n'entend plus parler des Arvales : leurs noms et leurs actes ne paraissent plus sur les marbres (3).
(1) Voir la Persécution de Dioclélien et le triomphe de l'Église, 2« édit., t. II, p. 291 etsuiv. ; le Christianisme et l'Empire romain, 5' édit., p. 156, 253.
(2) Sur les monnaies de Constantin, voir Eckhel, t. VII, VIII; Cohen, t. V, VI, VII; Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 81, en corrigeant les idées systématiques et incomplètes que cet historien a émises sur le sujet, par Garrucci, Vetri ornatl dl figure in oro, p. 86-105; Cavedoni, Appendice aile richerche intorno aile medaglle dl Conslantlno, p. 9; De Rossi, Bullettlno dl archeologla crlstlana, 1863, p. 50; Babington, art. Money, dans Smith, Dlcllonarij of Christian antlqulties, p. 1279.
(3) « Les fragments des tables de marbre sur lesquels sont inscrits les actes du collège des Arvales, — dit M. de Rossi, — étaient tous, quand Marini les publia, circonscrits dans la période de temps qui va du commencement de l'Empire à Gordien et se termine à l'année 238. Marini espérait que la suite de ces tables était encore cachée et serait un jour produite à la lumière. Je (is observer, cependant, que le dernier empereur dont on connaisse une base de statue dédiée avec le titre FRATRI ARVALI est Gordien; que le dernier écrivain qui fasse mention des Arvales est Minucius Félix, (selon quelques-uns) contemporain de Gordien; que, après Gordien, aucun magistrat romain n'ajoute le sacerdoce arvalique à l'énuméralion de ses dignités. D'une coïncidence si remarquable, je lirais la conclusion suivante : La cessation de tout souvenir des Arvales au moment où finit le règne de Gordien ne peut être l'effet du hasard, mais démontre clairement que le règne de ce prince, ou plutôt de ses successeurs les deux Philippes,
Si Philippe porta un coup au paganisme, ce fut de cette manière indirecte, en s'abstenant de faire partie de quelque collège idolâtrique qui ne se soutenait que parla protection officielle, et qui tombait de soimême quand l'empereur le négligeait (1). Les chrétiens ne lui en demandaient pas davantage, ou même ils ne lui demandaient pas tant. Us ne réclamaient de l'État qu'une chose : la liberté d'être. Alexandre Sévère la leur avait accordée : christianos esse passiis est, dit son historien ci) ; Philippe la leur donna plus
fut fatal au colU'ije arvalique, qui, à celte époque, ou fut aboli et incorporé dans quelque autre (par exemple dans celui des Saliens, avec lequel il avait beaucoup d'affinité), ou tomba dans une telle décadence qu'on ne se donna plus la peine de rappeler ses titres et ses actes dans les monuments publics (cf. Ahu. dell Istitiito dl corresp, arch. 1868, p. 21). Les découvertes de ces dernières années confirment ces conclusions. Que Ion consulte les travaux de M. Henzen sur les fouilles si fécondes faites par lui dans la vigne Ceccarelli {Sccivi nel bosco sacro dei fralefU Arvali, Rome, 1868) : on verra que des tables arvaliques et d'autres souvenirs épigraphiques du collèj^e y ont été trouvés en grand nombre; mais les limites chronologiques dans lesquelles sont renfermés ces fragments n'ont pas varié, et le dernier texte retrouvé est seulement de 225. Après la publication du livre d'Henzen, d'autres fragments arvaliques ont été déterrés à diverses reprises : ils appartiennent tous à la même époque et font partie des tables précédemment découvertes. Il me paraît donc démontré que sous Gordien, ou peu après lui, on cessa de conserver par des inscriptions le souvenir des sacrifices annuels du collège des Arvales. » BullelUno di arclieologia crisliana, 1869, p. 14.
(1) Mommsen (tJber die roiniscJien Ackerbruder, 1870, p. 175) attribue la cessation des inscriptions arvaliques à la détresse du Trésor public, qui cessa de fournir aux frais des repas officiels de la confrérie, et amena ainsi la fin de ses réunions religieuses. Mais cette explication laisse la question entière, car c'est peut-être par suite de ses répugnances personnelles que Philippe coupa ainsi les vivres aux frères Arvales.
(2) Lampride, Alex. Scv., 22. Voir plus haut, p. 196.
libéralement encore. Quelque soin qu'il prit à observer extérieurement toutes les pratiques imposées par l'usage à un empereur romain, ses sentiments intimes, plus encore ceux de son entourage immédiat, transpiraient inévitablement : la confiance des chrétiens s'en accroissait. Ils voyaient peut-être dans la gravité précoce, l'attitude attristée du jeune collègue de l'empereur, une révolte secrète contre les joies impures du paganisme, une protestation silencieuse contre la part que son père et probablement lui-même étaient à certains jours obligés d'y prendre. On avait, deux siècles auparavant, reconnu à ces signes la conversion d'une grande dame romaine au christianisme (1) : en les retrouvant dans le jeune Philippe, on y découvrait apparemment les traces et comme l'empreinte d'une éducation chrétienne. L'impératrice Otacilia Severane faisait pas mystère de ses croyances religieuses. Elle correspondait avec Origène, ainsi que son mari. Eusèbe parle d'une lettre d'Origène à Philippe et d'une autre à Severa (2). Rufin, traduisant Eusèbe, ajoute un détail à cette indication sommaire : dans ces lettres, dit-il, Origène ne déguisait la vérité par aucune flatterie. Saint Jérôme les a connues (3), et saint Vincent de Lérins, qui les lut aussi, dit que l'illustre docteur y parlait avec l'autorité du magistère
(1) Tacite, Ann., XIII, 32.
(2) 4)épeTai 8s aùtoù v.où Trpo; aÙTOv ^ctoiléa. <ï>tXiintov sTtidtoXïi, xal illri TTpo; Triv tojtou youLszri^ Ssêvipav. Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 36.
(3) Saint Jérôme, De viris illuslribus, 54.
chrétien, christiani magisterii auctoritate (1). Les chrétiens ne pouvaient ignorer que le nouveau maître de l'Empire écoutait avec respect ce langage et, dans le secret de son cœur, acceptait ce magistère : aussi vivaient-ils dans une sécurité profonde et joyeuse, plus libres que jamais dans la manifestation de leur foi, et, en certains pays, très vifs et très audacieux contre les erreurs païennes (2).
Le pape saint Fabien était assis depuis 236 dans la chaire de saint Pierre. Il profita de la faveur dont jouissait l'Église pendant « le très doux empire » de Philippe (3) pour accomplir envers l'un de ses prédécesseurs, dont nous avons plus haut raconté le martyre (i), un acte de piété filiale qui se lie étroitement à l'histoire des catacombes.
« Le corps de saint Pontien, mort en Sardaigne,
(1) Ejusdetn (Origenis) epistolae perhibent quas ad Philippum imperatorem, qui primus Rornanorumprincipumchristianus fuit, christiani magisterii auctoritate conscripsit. Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, éd. Baluze, p. 343.
(2) Le livre d'Origène Contre Celse est attribué par la plupart des critiques au règne de Philippe. Il renferme les affirmations les plus nettes de la paix dont jouissaient les chrétiens: les magistrats cessent de leur faire la guerre, y.ri TZÇiorynrAtinXiQsLi aùxoùç vnô twv T^iyo^fASvcav ôfAOÎd); Tot; jtaXat xpôvoi; (III, 15) ; dans un monde qui les hait, ils jouissent d'une paix merveilleuse, v [xtaoùvtt r,!J.àç xw /.ôiixw itapaooSw; elpTJvyiv àYopiEv (VIII, 15; cf. 44); la Providence dilate chaque jour le christianisme, et lui a aujourd'hui donné la liberté, (^ irpôvoia) ta •/plffTiavôJv ri'jÇriffe xaî ôirr.jxépai eI; ■n),ii9o;, YjSri 5e xat 7rapfr)(TÎav ÈTrtSc- Swxe (VII, 2G).
(3) Tfiz (iaffileîai; ây.eîvYi; x^; £Ù(i.£vsffX£pa; T|1xïv. Saint Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe. Hist. Eccl., VI, 41, 9.
(4) Voir p. 215-218.
n'y fut pas laissé, mais rapporté à Rome pour y recevoirl'honneur de la sépulture dans le cimetière papal. Le soin de ce pieux office fut estimé si important, que le pape lui-même, entouré de son clergé, fît le voyage de Sardaigne et accompagna sur le navire qui les ramenait les saintes dépouilles (1). De quel droit put-il déterrer les corps des déportés et les rendre à leur patrie? Le jurisconsulte Marcien, son contemporain, nous donne la réponse : a Si quelqu'un, dit-il, a été déporté ou relégué dans une ile, la peine dure même après la mort, et il n'est pas permis de le transporter du lieu de son exil et de l'enterrer ailleurs sans le consentement du prince, comme l'ont écrit très souvent Sévère et Caracalla, en accordant cette permission à un grand nombre de pétitionnaires (2). » Ces paroles de Marcien trouvent un commentaire historique dans un passage de Tacite sur Lollia Paulina, morte en exil : « Néron, dit-il, permit de rapporter les cendres de Lollia Paulina et de lui construire un tombeau (3). » Le voyage de Fabien et de son clergé sur le navire qui rapportait les reliques de Pontien ne semble pas avoir
(1) ... Quein bealus Fabianus adduxit ciim clero per naviin et sepelivitin cœmelerio Callisli, via Appia. Liber J'ontiflcaUs, Pontianus; Duchesne, t. I, p. 145.
(2) Si quis in insulam depoitatus vel reiegalus fuerit, pœna etiam post moileni nianet; nec llcel eum inde transferre alicubi et sepeliie inconsulto Princi])e, ut Scepissime Severus et Antoninus rescripserunt et multis petentibus hoc ip.sum indulserunt. Marcien, au Digeste, XLVIII, XXIV, 2.
(3) LoUiae Paulinse cineres leportari sepulcrumqueexstrui (Nero) permisit. Tacite, Ann., XIV, 12.
été fait en secret et contrairement aux lois. Le pape dut demander au prince la faveur dont parle Marcien, et l'obtenir. Le règne des deux Philippes, ces grands amis des chrétiens, me semble le temps dans lequel Fabien dut avoir la hardiesse de solliciter Tindult nécessaire à la translation publique du corps de son glorieux prédécesseur des rivages de la Sardaigne au cimetière de Calliste. Le fait de cette translation, accomplie dans des conditions aussi solennelles, est une preuve remarquable de l'imporlance queFÈglise romaine attachait à posséder la série complète des sépulcres de ses pontifes et à les réunir dans la crypte papale : il démontre en même temps, par un nouvel exemple, la légalité publiquement reconnue à l'usage que les chrétiens faisaient de leurs droits sépulcraux (1). »
Un autre épisode, qui se rattache également à l'histoire des catacombes, montre la liberté dont jouissait l'Église sous les Philippes, et l'heureux succès que la paix assurait à la propagande évangélique. Si l'on en croit un document hagiographique, dont l'autorité a peut-être été contestée à tort, l'un des consuls qui tinrent les faisceaux dans la dernière année du règne de ces empereurs était chrétien. Les inscriptions nous ont déjà fait conna lire les noms d'un grand nombre
(1) De Rossi, liomasotterranea, t. JI, p. 77-78. — M. de Rossi nie semble avoir raison de placer ce fait sous le règne de Philippe, plutôt (jue sous celui de Maximin. immédiatement après la mort de Ponlien (237), ou sous celui de Gordien, comme le propose Neuraann, Dcr rom. Staat xind die allgcm. h'ircfie, t. l, p. 233.