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de patriciens convertis à la foi nouvelle. Il y avait dès le second siècle, et surtout au troisième, toute une aristocratie chrétienne. Cependant nous avons dit les raisons qui décidèrent le plus souvent les grands personnages attirés vers le Christ soit à renoncer avant l'âge à toute ambition politique, soit à reculer leur conversion jusqu'au jour où, au contraire, la carrière des honneurs ayant été entièrement parcourue par eux, le moment de la retraite était venu. Exercer une des grandes magistratures après avoir reçu le baptême, être, par exemple, à la fois consul et chrétien, était presque aussi difficile qu'être à la fois César et chrétien. Cette difficulté fut, on s'en souvient, la cause de la disproportion qui exista, dans les premiers siècles, entre le nombre des hommes et des femmes faisant profession de christianisme, et de la difficulté qu'éprouvaient celles-ci à trouver un époux ayant tout ensemble leur rang et leur foi (1). Un consul chrétien ne peut s'être rencontré qu'à une époque exceptionnellement favorable à l'Église, comme fut le règne des Philippes.
Les Actes des saints Calocerus et Partenius, martyrisés sous Dèce, disent que ces saints avaient fait partie de la maison du consul JEmilianus, qui mourut chrétien, l'année même de son consulat (2). Quelle que puisse être la valeur de ces* Actes, que Tillemont rejette tout en y reconnaissant « quelque chose d'as-
(Ij Voir |>liis haut, p. 198-201.
(2) Ada Sanclonan, mai, t. IV, p. 302.
sez beau (1), » il est difficile de n'être pas frappé de ce passage. .Emilianus n'est pas un consul de fantaisie, comme tant d'autres que nous trouvons cités par les hagiographes de basse époque, et dont on chercherait vainement le nom dans les fastes. Fulvius Petronius .-Emilianus (il portait plusieurs autres noms encore, selon un usage très répandu dans l'aristocratie romaine au troisième siècle) fut réellement consul pour la seconde fois en 249 ; il l'avait été une première fois sous Gordien, en 24i. C'est probablement à lui que se rapportent plusieurs inscriptions commentées par M. Léon Renier (2). Dans ce cas, avant d'obtenir son premier consulat, en 244:, il aurait été sévir du premier escadron de chevaliers romains, triumvir monétaire, questeur sous Septime Sévère et Caracalla, curateur de Lyon, préteur tutélaire sous Caracalla et Géta, juridicus de la Transpadane sous Alexandre Sévère, pontife, frère Arvale ! 3). Il devait être fort âgé quand il fut promu en 249 à son second consulat. On ne saurait admettre que l'hagiographe ait attribué sans motif sérieux, sans quelque document à l'appui, la qualité de chrétien à un personnage si pleinement historique. La conversion d'.^ïlmilianus dut être tardive, et avoir lieu pendant le règne des Philippes, puisque nous le voyons faisant partie du collège arva-
(1) Tillemont, Histoire des Empereurs, i. III, p. 310. Cf. Mémoires sur l'histoire ecclésiastique, t. V, note xxxii sur la persécution de Dioclélien.
(2) Léon Renier, Mélanges d'vpigraphie, lS5i, j). 1-40.
(3) Ibid., p. 40.
liqiiedans les dernières années de Gordien. Il fut peutêtre un des derniers Arvales, se laissa gagner au christianisme aune époque où les conversions étaient moins méritoires parce qu'elles paraissaient moins périlleuses, et, devenu chrétien, fut nommé de nouveau consul par des princes qui n'exigeaient plus des hauts dignitaires de l'État des actes contraires aux croyances évangéliques.
Le document hagiographique qui nous a transmis ce fait ajoute qu'^milianus, en mourant, laissa pour héritière sa fille Callista, « dont le prénom était Anatolie (1), » et lui donna pour tuteurs ses deux serviteurs Galocerus et Partenius, qui, suivant les volontés du consul et de leur pupille, distrihuèrent aux pauvres et aux fidèles le patrimoine de celle-ci. Ce consul appartenait certainement à la famille d'un FulviusPetronius ^^îmilianus dont le nom a été lu sur un tuyau de plomb qui conduisait l'eau dans des propriétés voisines des cimetières chrétiens de la voie Appienne et de la voie Ardéatine (2). Dans la troisième area du cimetière de Calliste (3) — où furent enterrés Galocerus et Partenius — on trouve les épitaphes d'un JEmilius Partenius, d'une A'imi [lia)^ d'un Fidvius, à' une Petronia claris-
(1) Contrairement à Henzen (Biitletlino dell' Inslitiito di correspondenza arckeologica, 18G6, p. 174) et De Rossi {Roma sotterranea, t. II, p. 213), le P. Delehaye voit dans l'emploi du mot prscnomen pour indiquer le surnom un indice certain de l'époque basse où fut rédigée la Passion (Analecta Bollandiana, t. XVI, 1897, p. 240-241).
(2) Borghesi, Œuvres, t. IV, p. 310.
(3) Marquée VI sur le plan du cimetière de Calliste qui accompagne la Roine soulei'raine française.
simafemina, d'un... lus A^milianus. N'est-il pas très probable que le don du terrain où fut creusée cette région de la catacombe est une des libéralités faites à l'Église de Rome par la fille du consul chrétien Fulvius Petronius .^limilianus, assistée de ses tuteurs dans la distribution charitable de son patrimoine (1)?
(1) De Rossi, lioma sotlerranea, t. II, p. 301. — Sur les difficiillés qui peuvent être opposées à l'hypothèse que nous présentons ici, voir Dufourcq, Études sur les Gesta martyrum romains, p. 18G.
L'émeute d'Alexandrie.
La paix dont jouissait l'Église sous le règne de Philippe eut son effet ordinaire : les chrétiens zélés en profitèrent pour donner un plus puissant essor à leur zèle apostolique, et agrandir le royaume de Dieu ; les chrétiens moins fortement trempés se laissèrent glisser dans la mollesse, et s'endormirent dans une fausse sécurité.
Les frontières de la chrétienté étaient dès lors très vastes, et chaque jour les portait en avant. Loin de professer les idées qu'on lui a quelquefois prêtées sur le petit nombre des chrétiens à cette époque, Origène, que ses fréquents voyages et ses immenses relations mettaient en mesure d'être bien renseigné, représente l'Église comme embrassant l'étendue presque entière de l'empire romain, et sur plus d'un point le débordant. « La Providence, dit-il, avait réuni toutes les nations sous un seul empire dès le temps d'Auguste, pour faciliter la prédication de l'Évangile par la paix et la liberté du commerce (1). » Le christianisme, au moment où il écrit, était répandu de la Bretagne à la Mauritanie (2). Parmi les nations auxquelles on ne l'a pas encore prêché, Origène ne peut citer en Europe
(1) Origène, /h/05. Homil. Hl.
(2) InMatth. Tract. XXVIII.
LEMEUTE D'ALEXANDRIE. 2G3
que quelques tribus bretonnes et germaines vers rOcéan; des Daces, des Sarmates et des Scythes dans les contrées du Danube et de la mer Noire ; en Afrique, les régions de l'Ethiopie situées au delà du Nil ; en Asie, les Sères, Indiens ou Chinois, dont Rome recevait les ambassadeurs et les négociants, mais que les missionnaires, n'avaient pas encore visités (1). Presque tout le monde connu des Romains était déjà évangélisé. Pendant les années paisibles qui terminèrent la première moitié du troisième siècle, les conquêtes de l'Église se faisaient quelquefois avec une rapidité extraordinaire. Les provinces qui avoisinent la mer Noire furent toujours celles où le christianisme se propag'ea le plus promptement. Il s'y allumait parfois avec la vivacité d'un incendie. En Rithynie, où Pline n'avait pu le détruire, en Phrygie, où, au temps même de Septimo Sévère, les tombeaux à ciel ouvert portaient ouvertement des épitaphcs chrétiennes (2), et où la ville d'Apamée frappait plus librement que jamais, sous Philippe, des monnaies portant au droit l'effig-ie du souverain et au revers un sujet biblique (3), les fidèles étaient nombreux, ardents; mais une résion du
(1) Conlro Celsuni, II.
(2) Voir Duc.hesne, dans la Revue des questions historiques, juillet 1883, p. 31-32. — Inscription chrétienne de 254, à Apamée, danslejSî<7lelin de correspondance hellénique, mai-juin 1893; F. Curnont, les Inscriptions chrétiennes de l'Asie Mineure, (extrait des Mélanqes d' archéologie et d'histoire de l'École de Rome. t. XV). 1895, p. 308, n° 209.
(3) Eckhel, t. III, p. 137; François Lenormant, dans les Mélanges d'orchéoloi/ie des VP. Cahier et Martin, t. 111, p. 109.
Pont, demeurée jusque-là réfractaire à TÉvangile, allait l'embrasser tout à coup avec un élan sans pareil. Quand un des meilleurs disciples d'Origène, Grégoire le Thaumaturge, fut nommé évêque de Néocésarée, ville du Pont Polémiaque, subdivision de la province de Galatie (1), on y comptait en tout dixsept chrétiens. La science, la vertu et les miracles du nouvel évêque gagnèrent en peu de temps la population païenne. Bientôt, profitant de la liberté dont la religion du Christ jouissait sous Philippe, il construisit sur la principale place de la ville une église qui était encore debout au quatrième siècle. En quelques années, il avait déraciné l'idolâtrie de Néocésarée et des campagnes environnantes. Les sacrifices avaient cessé. Le peuple renversait les autels, les statues, les temples. Des églises neuves s'élevaient de toutes parts. Les païens n'essayaient pas d'arrêter ce mouvement, ou plutôt il n'y avait plus dans la contrée qu'un nombre insignifiant de païens (2) : quant à l'autorité civile, elle laissait faire, et probablement le prince
(1) PeiTot, De Galalia provincia roinana, p. 53 ; note 2 ; Marquardl, Rômische Staatsverwaltiing, t. I, p. 364.
(2) Saint Grésoire de Nysse, Vita S. GregoniThaumat., dansMigne, Patr. Giwc, t. XLVI, col. 953. — On s'étonne de voir un évêque dans une ville qui ne compte que dix-sept chrétiens. Mais un passage des Canons ecclêsiasliqucs des saints apàlres, 16, recueil qui semble avoir été rédigé vers le milieu du troisième siècle, donne les règles pour l'élection d'un évêque dans une ville qui ne comptait que douze chrétiens. Voir le commentaire du P. de Smedt, rorgamsaiion des Eglises chrétiennes, tirage à part, 1891, p. 34-35. Cf. Conr/rès scientifique international des catholiques, 1889, t. H, p. 322; 1891, Sciences religieuses, p. 84.
apprenait avec une secrète complaisance les nouvelles que lui envoyait son légat de Galatie.
Telles étaient en ce temps les conquêtes du christianisme. Il gagnait, si Ton peut ainsi parler, en étendue et en profondeur, c'est-à-dire qu'il conquérait parfois, comme d'un seul coup de filet, des populations entières, et qu'en même temps il pénétrait chaque jour dans des couches sociales plus difficiles à entamer. Des hommes de la plus haute aristocratie venaient à lui encore parés des insignes consulaires; les bonnes familles provinciales lui fournissaient des recrues, comme Grégoire le Thaumaturge, que ses parents destinaient au barreau, et qui avait un beau-frère assesseur du procurateur de Judée, ou comme Cyprien, issu de décurions de Carlhage, avocat renommé au barreau de cette ville, baptisé vers 2^5, et devenu évèque de la métropole africaine un an avant la mort des Philippes. Ces noms sont cités à titre d'exemple entre beaucoup d'autres, non comme une singularité, mais pour montrer au contraire un courant désormais bien établi, qui coule plus libre et plus rapide en un temps où la faveur du prince semble avoir aplani tous les obstacles, mais qui ne se laissera pas arrêter quand la persécution essaiera de nouveau de lui opposer une digue.
Malheureusement, si la paix, qui permettait à l'action évangélique de s'exercer sans entraves, avait ces heureux résultats, et contribuait à amener au christianisme des hommes nouveaux pleins de foi et d'ardeur, elle produisait pour beaucoup d'anciens chré-
20f, LE PREMIER EMPEREUR CHRÉTIEN.
tiens le relâchement qui suit ordinairement un long repos succédant à des années de lutte et d'héroïsme. Tous les ressorts de l'homme intérieur, violemment tendus pendant le combat, se détendent souvent après la victoire. Tel, qui s'est montré soldat intrépide sur le champ de bataille, sera peut-être indiscipliné, mou, dans les loisirs des camps. Il ne saura plus se g-arder, et toute surprise le trouvera sans défense. Ce fut le sort des générations chrétiennes amollies par quarante années d'une paix qu'avait à peine interrompue la courte persécution de Maximin. Un grand nombre de fidèles n'avaient connu le péril que par les récits des vieillards ou les traditions des Églises : la guerre leur paraissait à jamais finie et, avec elle, la période des fortes vertus, des renoncements sublimes semblait passée pour toujours. Beaucoup jugeaient l'heure venue de prendre plus doucement la vie, et de plier aux exigences du temps, à la facilité des mœurs, l'inflexible sévérité de la règle évangélique. Croire en chrétiens, vivre en païens, leur paraissait chose possible et permise. Sous l'influence de ces sentiments, la discipline s'altéra dans les Églises, la foi s'endormit dans les cœurs (1). L'assistance à l'office divin fut négligée (2). L'orgueil, le luxe, l'attachement aux intérêts temporels remplacèrent l'humilité, le désintéressement antiques (3). A l'extérieur
(1) Saint C>|»neii, De lapsis, 5, G.
(2) Origène, Homil. XII, iii E.rod.
(3) Saint Cyprien, l. c. .Origène, /. c. el In Maltli., Homil. XX, 25.
sérieux des vieux chrétiens, qu'un enfant rappelait encore à ce moment-là sur le trùne, succédaient, chez beaucoup d'hommes et de femmes, les recherches de la parure et les artifices de la coquetterie (1). Les mœurs se relâchaient. La passion, l'intérêt l'emportant sur la règle, il y avait des mariages entre chrétiens et infidèles (2). Le clergé lui-même se laissait, en certains lieux, gagner à l'amollissement général. Les évêques de quelques grandes villes vivaient avec faste, faisant le commerce, courant les marchés, méprisant les pauvres (3). On citait des diacres infidèles dans l'administration des deniers ecclésiastiques (4), des prêtres qui acceptaient des gestions de biens au détriment de leur ministère sacré (5). L'esprit du monde entrait tous les jours plus avant dans l'Église, à la faveur de la paix; les écrivains clairvoyants, comme Origène, ne cessaient d'en gémir, et les évêques dignes de leur mission, comme Cyprien, réprimaient ces abus d'une main ferme, tout en les dénonçant à la conscience chrétienne par des avertissements répétés.
Quelque chose de plus puissant que toutes les paroles va réveiller bientôt les chrétiens endormis. La persécution était sur le point d'éclater, au moment
(1) Saint Cyprien, /. c.
(2) Ibid., Ci.
(3j Origène, /» Ma/lh., Hoin. XX, 2r>; saint Cyprien, l. c.
(i) Origène, /. c.
(5) Saint Cvftrien, E/). 66.
OÙ Ton y pensait le moins, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. L'orage ne se formera pas sous le règne des Philippes, mais celui-ci touche à sa lin. Avant même qu'il se termine, laissant les chrétiens privés de protecteurs, des signes avant-coureurs de la tempête se montrent cà et là. En se mêlant de plus en plus à la foule païenne, les chrétiens ne se sont pas concilié celle-ci. Ils lui inspirent sans doute moins de respect : elle ne ressent pas pour eux plus de sympathie. C'est la règle ordinaire : les vertus tout d'une pièce s'imposent quelquefois au monde, les demi-vertus, les caractères diminués désarment devant lui, mais ne le désarment jamais. Quand les chrétiens se rapprochaient des païens par les mœurs, ceux-ci étaient tentés de renouveler contre eux les anciennes calomnies, que leur héroïsme et leur irréprochable pureté avaient seuls, naguère, réduites à néant. La populace de plusieurs grandes villes leur était hostile. Comprimée à Rome par la présence de l'empereur, dont les sentiments étaient connus, elle n'attendait ailleurs qu'une impulsion pour déchaîner contre les chrétiens toutes les forces de l'émeute. On le vit bien, en 2V9, à Alexandrie.
Saint Denys, un autre disciple d'Origène, — car ce grand homme a laissé son empreinte sur tous les esprits éminents de l'Orient chrétien au troisième siècle, — était depuis deux ans évêque de cette ville, la première du monde après Rome. Il a laissé dans une lettre à l'évoque d'Antioche, que nous a conservée Eusèbe, la relation des excès auxquels le peuple d'A-
lexandi'ie se porta contre les chrétiens dans les derniers mois du règne de Philippe. Tout résumé affaiblirait cette narration si sincère et si vivante ; il faut la traduire.
« Un méchant devin, mauvais poète, excitait depuis longtemps contre nous les passions superstitieuses de la foule. Soulevés par lui, et croyant que tous les crimes leur étaient permis, ces gens s'imaginaient faire un acte agréable à leurs démons en massacrant nos frères.
« Ils saisissent d'abord un vieillard nommé Metra, et lui ordonnent de proférer des paroles impies. Gomme il refuse, on le fouette, on enfonce des roseaux pointus dans son visage et dans ses yeux, et, après l'avoir conduit dans le faubourg-, on le lapide. On mène ensuite dans un temple d'idoles une femme chrétienne nommé Quinta, et on veut la contraindre à adorer. Comme elle refusait avec indig-nation, on la traîne par les pieds sur les pavés aigus, à travers toutes les rues de la ville, en la fustigeant; puis on l'amène aussi dans le faubourg, et on l'y tue à coups (le pierres. Tous ensuite se jettent sur les maisons des chrétiens ; chacun entre chez ceux qu'il connaît, chez ses voisins, pille, dévaste : ils emportent dans les plis de leurs vêtements tous les objets précieux, jettent ou brûlent dans les rues les choses sans valeur. On eût dit une ville prise et saccagée par l'ennemi. Nos frères s'étaient enfuis : ils supportaient avec joie, comme ceux dont a parlé saint Paul, la perte de leurs biens. Nul d'entre eux, à ma connaissance, si ce n'est
peut-être un seul, tombé aux mains des païens, ne renia Dieu.
« Ceux-ci prirent ensuite l'admirable vierge Apollonie, déjà avancée en âge. lis lui frappèrent la mâchoire, et firent sauter ses dents. Puis, ayant allumé un bûcher en dehors de la ville, ils la menacèrent de Ty jeter vivante, si elle ne prononçait avec eux des paroles impies. Elle leur demanda de la laisser libre un instant; l'ayant obtenu, elle sauta rapidement dans le feu et fut consumée. Sérapion, qu'ils avaient arrêté dans sa maison, fut tourmenté avec une cruauté horrible ; on lui brisa tous les membres, et on le précipita du dernier étage. Nous ne pouvions nous montrer ni de jour ni de nuit dans les rues ou sur les places ; sans cesse et partout on criait : « Quiconque aura refusé de blasphémer sera traîné et livré aux flammes vengeresses. » Cette situation dura longtemps. Une sédition suivit : il y eut une guerre civile, où ces malheureux tournèrent contre eux-mêmes la cruauté dont ils avaient d'abord fait preuve contre les nôtres. Nous pûmes alors respirer, après que leur fureur se fut détournée de nous (1). »
Quelle fut cette sédition? quelle cause amena cette guerre civile? les insurgés en vinrent-ils aux mains parce qu'ils ne purent s'entendre pour partager les dépouilles des chrétiens ? se divisèrent-ils parce que les uns faisaient entendre des conseils de modération, auxquels se refusaient les autres ? ou faut-il admettre
(1) Eusèbe, Ilisl. EccL, Yl, il.
LEMEUTE DALEXANDUIE. 271
que l'autorité se décida enfin à intervenir, peut-être sur des ordres pressants envoyés de Rome, et que la « guerre civile » dont parle saint Denys fut entre la force armée, appelée à rétablir la paix publique, et les païens ameutés qui refusaient de rentrer dans l'ordre? Toutes les conjectures sont permises, mais cette dernière parait la plus vraisemblable. Nous croirions volontiers que Philippe, instruit des événements, obligea le préfet d'Egypte à faire marcher contre les émeutiers la légion II Trajana, en garnison dans la province. Par cette conduite, il eût fait son devoir d'empereur, et nul n'aurait eu le droit de lui reprocher une faveur quelconque accordée aux chrétiens. Il s'agissait, non de protéger ceux-ci, mais d'empêcher une populace fanatique de traiter la seconde ville de l'Empire en ville conquise.
Si Philippe donna de tels ordres, ce fut un de ses derniers actes d'autorité. Le pouvoir commençait à lui échapper des mains. On se révoltait partout. Était-ce à cause de l'énormifé des impôts, ou par suite de l'impopularité de parents de l'empereur devenus gouverneurs de provinces, comme l'insinue Zosime, animé contre Philippe, après un siècle et demi, de toutes les rancunes qui de son vivant durent s'amasser dans l'âme des païens ? Était-ce simplement à cause du désir de changement, si fréquent à celte époque, où toutes les armées, toutes les provinces voulaient avoir leur empereur, où il paraissait simple et facile de précipiter du trône par la révolte ou l'assassinat celui que la révolte ou l'assassinat y avaient élevé? Quoi
qu'il en soit, la guerre civile ne se déchaîna pas seulement à Alexandrie ; si l'on en croit Zosime, elle aurait emlDrasé tout FOrient (1). De là elle gagna l'Europe : il y eut certainement une sédition militaire dans la Mésie et la Pannonie, administrées par Severianus, père de l'impératrice. Une révolte de soldats était redoutable dans ces provinces frontières, où l'on tenait concentrée une partie considérable de l'armée romaine, dix légions (2) sur vingt-huit que possédait l'Empire. Cène fut pas, semble-t-il, un prommciamento comme le monde romain en avait tant vu, comme celui auquel Philippe lui-même de vaille trône, proclamant empereur un personnage considérable, un général renommé. Ce fut une vraie sédition de la soldatesque, un soulèvement de la démocratie militaire, qui jeta la pourpre sur les épaules d'un simple centurion. Philippe, dit-on, fut très ému de cette révolte, au point de demander au sénat, ou de le décharger du fardeau de l'Empire, ou de l'aider à le défendre (3). Un sénateur, qui avait fait honorablement la guerre, et qui connaissait bien les révoltés, car il était originaire de la Pannonie, prit la parole pour annoncer la fin pro-
(1) Zosime met sous Philippe un soulèvement de l'Orient avec proclamation de Papianus ou Jotapianus pour empereur, qu'Aurelius Victor met sous Dèce.
(2) Dans la Pannonie supérieure, la / Adjulrix, la X Gemina, la XIV Gemina; dans la Pannonie inférieure, la // Adjulrix ; dans la Mésie supérieure, la 71' Flavia, la 17 Claudifi: dans la Mésie inférieure, la / Italica, la VI Macédonien, la A7 Claudia, la XJI Gemina. Marquardt, Rômische Staatsvcrn-aUnncj , t. II, p. 437.
(3) Zosime, I, 23.
chaine de la rébellion. 11 s'appelait Decius. L'événement montra qu'il avait vu juste. Lusurpateur fut promptement défait et tué, probablement par quelques troupes qui avaient refusé de céder au mouvement et étaient demeurées sous les ordres de Severianus. Mais il restait à rétablir la discipline, à punir les chefs du complot : le beau-père de l'empereur était peut-être au-dessous de cette tâche ; Philippe crut faire un choix habile en investissant Decius du commandement des légions de Mésie et de Pannonie.
On assure que Decius demanda à n'être pas chargé de cette mission. Peut-être, montrant une connaissance des hommes supérieure à celle de Philippe, prévoyait-il que les soldats, pour ne pas l'avoir comme juge, le feraient empereur, et doit-on attribuer soit à un sentiment d'honnêteté politique, soit à la crainte d'encourir, déjà avancé en âge, les lourdes responsabilités du pouvoir, un refus qui fait honneur à sa loyauté ou à sa prévoyance. Mais sa résistance dut céder devant un ordre de Philippe. Decius se rendit â son poste. Dès son arrivée, les troupes le saluèrent Auguste : on raconte qu'il refusa encore, et ne céda que devant l'épée nue des légionnaires. L'armée rebelle, ayant désormais un chef, se mit en marche vers l'Italie.
Philippe était vieux, malade : il n'hésita pas cependant à aller au-devant de son compétiteur. Les deux armées se rencontrèrent à Vérone ; Philippe fut vaincu et tué. Son fils était demeuré à Rome, sous la garde des prétoriens qui regorgèrent. On ignore ce