CHAPITRE VU
SOMMAIRE. — I. (.\R»CTÈi;t Dï. LA PF-RSKt iTioN DE Dece. — Portrait de Déce.
— Il veut réagir lOutre la sé|>aration de Tordre civil et de r.>rdre religieux inaugurée par le christianisme. — Sa volonté de tout ramener au paganisme officiel. — Ses rancunes jiersonnelles contre Philippe. — En déclarant la guerre au christianisme, il ne fait pas un acte patriotiiiue.
— Les chrétiens n'étaient pour rien daus les périls éprouvés par l'Empire du côté des Barbares. — Ils ne sont i)oint davantage responsables de la diminution de l'esprit militaire. — Ils n'ont point donné le signal de la désertion des carrières civiles. — De vrais politiques eussent reconnu en eux le plus solide soutien de l'Empire. — Caractère systématique de la persécution de Déce. — Instructions données à ses agents. — Teneur de redit. — II. LAPEn>ÉciTiox a Rome. e> Italie, en Galle et e.n Espagne.
— Martyre du pape Fabien. — Quelle avait été son administration. — Lettre de saint Cyprien sur son martyre. — Sa sépulture. — Retard de la reconnaissance ofOcielle de son titre de martyr. — Le clergé romain pendant la persécution. — Chute de beaucoup de chrétiens de Rome.
— Confesseurs romains en prison. — Comparution de Celerinus devant Dèce. — Son acquittement. — ilnrtyre du prêtre Moïse. — Calocerus et Partenius. — Date exacte de leur martyre. — Fresque contemporaine représentant peut-être leur procès. — .Martyre d'Abdon et de Sennen.
— Actes des saints Secondien et Véranien. — Autres martyrs italiens.— Sainte Agathe. — Saint Saturnin de Toulouse. — Le christianisme en F.spagne. — Ledit de Déce en Tarraconaiseet en Lusitanie. — Basilide, pvéque libellatique de Léon et d'Astorga. — Martial, évèque libellatiqae de -Mérida. — Élection du pape Corneille en juin i»!.
Caoractère de la persécution de Dèce.
Les écrivains païens ont tracé du successeur de Philippe un portrait des plus favorables. Aurelius Victor, Vopiscus, Zosime le représentent comme un homme orné de toutes les vertus, un souverain excellent (1), comparable dans sa vie et dans sa mort aux plus illus-
(1) Aurcliu> Victor, r.pitome. 29; Zosime. 1, 21.
très d'entre les anciens (1). On lui accorde des mœurs douces (2), une pudeur singulière pour son temps (3), et même une no))le origine, difficile à concilier avec sa naissance dans un bourg- de la Pannonie ( 4). Ce portrait est probablement flatté, bien qu'il soit impossible, faute de documents, de le contester en détail. Le peu que nous savons du court règne de Dèce permet de deviner en lui un conservateur obstiné, un homme d'autrefois égaré dans un siècle où le passé achevait de mourir. Ce put être, comme ses biographes l'affirment, un héros de Plutarque; mais un héros de Plutarque au milieu du troisième siècle était nécessairement im anachronisme, et, s'il prenait au sérieux son rôle, il s'exposait à commettre des contre- sens.
Le rétablissement de la censure en fut un, inotfensif et presque ridicule (5) ; les mesures prises contre les chrétiens eurent pour cause une erreur beaucoup plus grave. Dèce leur déclara la guerre, non avec l'emportement d'un dévot, mais avec le fanatisme froid d'un théoricien. Peut-être la divinité de Jupiter, de Vénus, de Minerve touchait-elle peu son cœur ; mais l'antique religion de Rome se confondait à ses yeux avec la divinité de l'État romain, et se séparer de l'une lui paraissait la même chose que se révolter contre l'autre.
(1) Decios... quorum et vita et mors veteribus comparanda est. Vopiscus, Aurelianus, 42.
(2) Aurelius "Victor, l. c.
(3) Trebellius Pollion, Cluudiua, 13 ; cf. Eclihel, Doctr. numm. vet., t. VII, p. 345.
(4) Cf. Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 317.
(5) Trebellius Pollion, Valer., C.
La distinction chaque jour mieux marquée, grâce à ]a diffusion des doctrines ciirétiennes, entre l'ordre civil et Tordre religieux, entre le patriotisme et la croyance (1), échappait à son esprit étroit. Il ne comprenait pas que Ton put servir Home en adorant un autre Dieu que les dieux de Rome. Voyant crouler le vieux paganisme, c'est-à-dire le culte du dieu État, il s'imaginait assister à la ruine de l'État lui-même. Le seul moyen de la conjurer, c'était, selon lui, de faire cesser toute dissidence, et de ramener de force tous les hommes au pied des anciens autels. Probablement quelque ressentiment personnel se mêlait à cette passion abstraite : les écrivains chrétiens s'accordent avoir dans la persécution déchaînée par Dèce une réaction contre la politique de Philippe, une revanche du parti païen contre le règne d'un prince favorable aux disciples de lÉvangile. Vainement prétendrait-on que Dèce était au-dessus des mesquines rancunes, et n'avait d'ailleurs nulle raison d'en vouloir à celui qu'il avait supplanté : le vieil axiome romain odisse quem Ueseris était sans doute vrai en âiO comme il l'est dans tous les temps. Le sentiment attribué à Dèce par Eusèbe (2), saint Jérôme (3), Rulin (4), Orose(5), concorde d'ailleurs avec les préjugés
(Ij Voir, sur ce sujet, des pages remarquables de M. Fustel de Coulanges, la Cité antique, p. 473 et suiv.
(2) Eusèbe, Hisl. EccL, VI, 39.
(3) Saint Jérôme, Chron., ad ann. 253.
(4) Rufin, I/i.st. F.ccL, VI. 29.
(5; Orose, VII, 2).
dont s'inspirait la politique du nouvel empereur : l'animosité contre le chrétien Philippe, contempteur secret de la religion officielle, était encore une des formes du culte qu'il professait pour l'État, culte abstrait, géométrique, fanatique à froid et révolutionnaire à rebours, auquel semblent revenir, par haine des libertés chrétiennes, les pseudo-libéraux de notre temps.
Une théorie excessive des droits de l'État, la volonté de ranger sous son niveau toute pensée libre, et de ramener à l'unité ancienne la distinction qui commençait à se faire jour entre l'ordre civil et l'ordre religieux, partout confondus avant le christianisme, telle fat l'idée dominante de la persécution de Dèce. On ne saurait sans illusion lui prêter une portée politique plus précise, et en justifier les cruautés par une prétendue nécessité de défense sociale (1). Au milieu du troisième siècle la décadence était partout : l'Empire, menacé au dehors, tombait en ruines au dedans; mais il y aurait une grande injustice, en même temps qu'une erreur historique, à en rendre les chrétiens responsables, et à déclarer, en conséquence, qu'en cherchant à les détruire Dèce faisait une œuvre « sérieuse et, au point de vue romain, patriotique (2). » Un tel lieu commun est facile à
(1) Aube, l'Église, et l'Élat dans lu seconde iitoidé du troisième siècle, p. 4, 7, 13, li.
(2) Ibid., p. 7. — Je dois ajouter, pour être équitable, que l'auteur auquel j'emprunte ces paroles blâme plus loin, au risque de se contredire un peu, « cette politique prétendue conservatrice qui, si elle
rééditer ; il résisterait malaisément, croyons-nous, à une analyse exacte des faits.
Au moment où Dèce monta sur le trône, laissé vide par la mort de Philippe à Vérone et le meurtre de sou fils à Rome, la question qui se posait devant les esprits politiques était celle-ci : l'Empire aura-t-il la force de résister longtemps à la poussée chaque jour plus forte des Barbares sur ses frontières? Dès le premier siècle, Jes empereurs avaient renoncé à conquérir la (iermanie; aujourd'hui elle se faisait conquérante. Groupés en face des lignes de défense du monde ronaain, ses peuples se pressaient contre elles, les touchaient, pénétraient par les moindres fissures. Une invasion plus formidable se faisait à l'est. Pendant que les Germains pesaient sur les frontières qu'avait fortifiées la prudence des premiers Césars, les Goths s'avanraient vers celles qu'avait portées en avant le g-énie militaire de Trajan. En trente ans (238-269) ils envahirent dix fois les colonies romaines du Danube : ils ne s'arrêteront pas avant d'avoir enlevé la Dacie à l'Empire. Se défendre contre cette double invasion, contre cette inondation d'hommes qui se reproduisait presque avec la périodicité d'un fléau naturel, va être pendant tout le troisième siècle et redeviendra au quatrième la grande préoccupation des empereurs. Les chrétiens, on en convien-
était logique el iioussée à fond, n'allait à rien moins qu'à l'extermination d'un grand nombre de citoyens honnête.s et irréprochables, et à un trouble i)rofond porté dans toutes les relations civiles. » Aube, ibid., p. 71.
dra, n'étaient pour rien clans ce péril public, dont il faut chercher la cause dans les migrations séculaii-es des peuples, se poussant comme des flots de l'Orient à l'Occident : ce n'étaient pas les disciples de l'Évangile qui avaient massé les peuplades germaines sur les lignes du Rhin et du Mein, et amené les Goths de la presqu'île Scandinave à l'Euxin et au Danube.
Sont-ils au moins responsables de la diminution d'esprit militaire, qui coïncidait d'une façon déplorable avec l'accroissement des dangers du dehors? Sans doute beaucoup de fidèles montraient pour la vie des camps un éloignement marqué (1); mais il y avait aussi un grand nombre de soldats chrétiens dans les armées. Tertullien, dont nous avons déjà tant de fois noté les contradictions, le reconnaît sans le blâmer, quand, parlant de la prodigieuse multitude de ses coreligionnaires, il dit aux païens, non sans quelque défi : « x\ous remplissons les camps (2), » et ajoute d'un ton plus conciliant : « Nous combattons à vos côtés (3). » Faire la statistique des soldats chrétiens est impossible ; cependant en y regardant de près on peut montrer des fidèles, au troisième siècle, dans la plupart des légions. En Afrique, au temps de Tertullien, ils sont nombreux dans la légion /// Aitgusta, stationnée en Numidie (V). Il y en a en Egypte,
(1) Origène, Contra CeZsw/», VIII, 73.
(2) Vestra otnnia implevimus... castra i|isa. Apol., 37.
(3) Vobiscum et militamus. /6ù/., 42.
(4) Tertullien, De Corona militis, 1. Voir plus haut, p. 33.
OÙ la légion // Trajana tient garnison (1), en Arménie, clans la légion A7/ Fulminata (2), à Rome dans les cohortes prétoriennes (3). Une petite catacombe, découverte à Albano, contenait les tombeaux des soldats chrétiens de la légion // Parthica, formée par Septime Sévère, et des personnes de leur famille, domiciliées, selon l'usage, aux environs du camp (i). On trouve des chrétiens, avant la fin du troisième siècle, dans la légion VII Gemina, stationnée en Espagne (5). Dans les années qui précédèrent la dernière persécution, des mesures générales furent prises, par édit, contre les fidèles appartenant à l'armée, et une tournée d'inspection eut lieu pour les expulser (6). Rien ne prouve mieux leur grand nombre, et ne révèle plus clairement, en même temps, l'opinion de la majorité des fidèles sur la légitimité du service militaire. L'Évangile ne donnait aux soldats d'autres conseils que celui-ci, qui implique le caractère licite de la carrière des armes : « Ne foulez pas le peuple, ne commettez pas d'injustice, contentez-vous de votre solde (7). » Tout au plus certaines Églises, frappées
(1) Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 41, 22.
(2) Voir plus bas, Appendice D ; cf. Dion, LV, 23.
(3) Bullettino di archeolocjia crisllann, 1865, p, 24, 49, .50; Arincllini, Antichi cimiteri crisliani di Borna, 1884, p. 172-174.
(4) Bull. di. arch. crist., 1869, p. 77. Cf. Hérodien, Hisl., YIll, 4.
(5) Les soldats Emeterius et Chelidonius, martyrisés à Calahorra. lirent vraisemblablement parlie^dc celte légion. Voir Prudence, Pcri Stephanôn, l.
(6) Eusèbe, Hisl. Eccl., VIII, i; Laclance, De morilbus persecuiorum, 10. Cf. La Persécution de Diocletien, T éd., t. J, p. 101-147.
(7) Saint Luc, m, 14. — Saint Paul emploie volontiers le» comparai-
du caractère de dureté et d'idolâtrie dont était souvent entachée la vie militaire à l'époque romaine, détournaient-elles les fidèles de rengagement volontaire; mais toutes permettent le service quand il est imposé par l'État (1). Le moment approche où un concile frappera d'excommunication, comme traîtres H la patrie, les soldats déserteurs (2).
Les chrétiens ne se sont donc point écartés systématiquement de la milice ; mais s'ils l'avaient fait, ils auraient simplement suivi l'exemple donné depuis longtemps par leurs contemporains païens. L'aristocratie romaine, autrefois toute militaire, ne voulait plus combattre. Un sénateur avait obtenu de Commode d'être dispensé du service militaire (3). Caracalla en dispensa d'office tous les sénateurs (4). Gailien fit mieux : il le leur interdit (5). Désormais on
tons tirées du service militaire {II Tini., ii, 3-5). De même saint Clément de Rome (fl Ep., 37).
{i)Con.st. Eccl. .'E(jypt..\\,'ii.
(2) Concilium Ârelatensc, canon 3. — Les inscriptions mentionnant des soldats chrétiens sont peu nombreuses comparativement aux épitaphes de soldats païens ; mais on .sait combien est rare sur les marbres, dans l'épigraphie chrétienne primitive, l'indication de la profession, de la patrie ou même de la famille des défunts. Quoi de plus rare que la mention de la qualité d'esclave sur une épitaphe chrétienne? Cependant on sait que le nombre des esclaves était immense dans la primitive Église.
(3) Borghesi, Œuvres, t. V, p. 311 : Renier, Mi-Uinges (l'épigraphie, p. 18.
(4) Dion Cassiiis, LXXVII. 9, cf» Borghesi, t. IV, p. 311; t. V, p. 389; Willmanns, Exempla inscr. Jai., sur le n° 1210; Canlarelli, dans Bull, délia com.arcJi. coin., 1891, p. 99.
(5) Aurelius Victor, De Crsarib^ts, 35 :... ne imperium ad optimos nobilium transferetur, senatum militia vetuit. etiam adiré exercilurn.
s'étonnera de trouver dans l'armée un fils de bonne maison (1). L'exemption des sénateurs de Rome finit par être étendue aux décurions des cités, c'est-à-dire à toute la bourgeoisie aisée (2). Le peuple l'obtient à son tour : dès le commencement du troisième siècle le service militaire a cessé d'être obligatoire (3). Les armées ne se recrutent plus que de volontaires (4). « Ces volontaires étaient des malheureux sans foyer ni pénates, semblables aux vagabonds dont, au siècle dernier, lesracoleursremplissaientnos régiments !5). » C'étaient des soldats aurabais (lemotestdeM. Duruy), fournis par les villes, à titre de prestation, en même temps que les chevaux : productio tironum et equo- ?7//« (6). Évidemment, il n'y a plus d'armée nationale; mais l'amollissement des mœurs d'une part, et, de l'autre, les défiances du gouvernement contre l'aristocratie ont seuls détruit l'esprit militaire. II serait déraisonnable d'en accuser les chrétiens.
L'abandon chaque jour plus marqué des carrières civiles, autre plaie de cette époque où chacun se ren-
(1) Ibid., 23 : quanquain génère salis clarus.
(2) Constitulion de Dioclélien, au Code Juslinirn, XII, x.\iv, 2. Cf. X, XXXI, 64, et Code Tkéodosien, VIII, iv, 28.
(3) Ariius Menander, au Digeste, XLIX, xvi, î, § 10.
(4) Ibid.
(5) Duruy, Histoire des Homains, t. VI, p. 366.
(6) Arcadius Chaiisius, au Digeste, L, ix, 18, g 13. — Dés le premier siècle, la légion s'appelle militia provincialis, mitilia peregrina et externa; plus lardon l'appellera même legio barbarica. Voir Mommsen, Die Conscriplionordnung der romischen Kaiserzeit, dans Y Hernies, 188i, I, 80; cf. Cainille Jordan, liulletiii èpigraphique de la Gaule, 188 i, p. 147.
fermait en soi-même et se désintéressait des affaires publiques, leur est-il davantage imputable? Malgré l'autorité d'érudits considérables (1), je réponds non, sans hésiter. Le même égoïsme qui faisait déserter le métier des armes à la masse des classes dirigeantes, faisait abandonner aussi les services civils, sihonorés, mais si onéreux. Les caractères un peu fiers y trouvaient d'ailleurs moins de charmes, car la centralisation impériale avait peu à peu confisqué les anciennes franchises des villes. « x\ussi, dit M. Duruy, les honneurs municipaux perdant de leur dignité, on n'en connaît plus que les charges, et, par des raisons différentes, païens et chrétiens s'en éloignent (2) ; » déjà le gouvernement est obligé de ramener de force dans les sénats municipaux les curiales qui essaient de se dérober (3). Dès le règne de Trajan, il fallait contraindre les riches à être décurions ou duumvirs (4). Au milieu du second siècle, on voit des habitants des villes maritimes ou fluviales prendre faussement la qualité d'armateurs, afin de se soustraire, à ce titre, à l'exercice des fonctions municipales (5).
(1) Léon Renier, Rapport sur les inscriptions de Troesmis, dans les Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1865, p. 293.
(2) Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 373.
(3) Decuriones, quos sedibus civitatis, ad quain pertinent, relictis, in alla loca transmigrasse probabilur, praeses provinciae in patrium soluin revocare, et muneribus congruentibus fungi curet. Ulpien, au Digeste, L, ii, 1.
(4)... Eos, quiinviti fiuntdecuriones. Trajanà Pline, Ep., X, 114. (j) Divus Pius rescripsit, ut, quotiens de aliquo naviculario quœratur, illud excutiatur, an efFugiendoruin munerum causa imaginera
Les chrétiens ne peuvent être rendus responsables de cette décadence de la vie provinciale. « En principe, l'Église admettait que ses membres remplissent tous les devoirs de citoyens, et elle se gardait bien de les empêcher de revêtir les charges publiques ' 1 1. » Sans doute, à certains moments ils s'en éloignaient plus que les autres, parce qu' <( il était bien difficile de ne pas se heurter, sinon à un des rites de l'idolâtrie générale, du moins à une de ses formules, dans l'accomplissement le plus simple d'une fonction publique (2). «Mais, toutes les fois que des gouvernements plus tolérants les dispensaient de démonstrations contraires à leurs croyances ou peu conformes à la morale chrétienne, ils ne refusaient pas de servir le pays, heureux de répéter avec un de leurs plus grands écrivains du second siècle : « Il est permis de s'occuper de la chose publique (3)1 » TertuUien lui-même l'admet en principe. (( On s'est demandé, dit-il, si un serviteur de Dieu peut accepter une dignité profane ou une fonction administrative, au cas où, par quelque faveur, ou par son habileté, il parviendrait à s'abstenir de tout acte idolâtrique ; suivant l'exemple de Joseph et de Daniel qui, parés des ornements du pouvoir et revêtus de la pourpre, administrèrent
naviculaiii induat. Digeste, L, vi. 5, '^, 9. Cf. Lacour-Gayet, Antoitin le Pieux, 1888, p. 189.
(1) De Pressensé, Histoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne, t. VI, 1877, p. 49G.
(2) De Pressensé, itnd.
(3) IIo).iT£u(ja(r9a'. èSôv. Clément d'Alexandrie, Pivdarj., III, 11, 78.
l'Egypte et la Babylonie (1). » A la question ainsi posée, l'apologiste africain répond affirmativement; mais bientôt, suivant la pente habituelle de son esprit, il reprend, en fait, la concession qu'il vient de faire en théorie, et pose au magistrat chrétien des conditions impossibles : non seulement ne point offrir de sacrifice ou ne point présider les spectacles publics (2), mais encore s'abstenir de prononcer aucune condamnation capitale, de faire même aucun acte d'instruction criminelle : il lui permet seulement de juger les causes pécuniaires (3). Ici, Tcrtullien cesse d'être Tinterprète de la pensée de l'ÉgHse : ce n'est plus le catholique, mais le sectaire qui parle : le traité de /'/dolâtine , d'où sont tirées les paroles que nous venons d'analyser, a été composé sous l'influence d'idées montanistes (4). Plus jeune et encore eng-agé dans les voies communes, il montrait une intolérance
(1) Proxime disputalio siiborla est, an servus Dei alicujns di^nitalis aut poleslatis adminislialioiiem capiat, si ab omni specic idolola- Irise iiilactum se, autgralia aliqua, aut astulia eliarn prsestare possit : secundum quod et Joseph et Daniel mundi ab idololatria exstiteie, et dignitatem et potestatem administraverunt in ornamento et purpura tolius .Egypli sive Babyloniœ. be idololatria, 17.
(2) ... Neque sacrificet, neque sacrificiis auctoritatem suarn accomrnodet, non hostiaslocet, non curas templorum deleget, non vectigalia eorum procuret, non spectacula edat de suo aut depublico, aut edendis praesit... De Idololatria, 17.
(3) Nihil solomne pronuntiet nec edicat, ne jnret quidom; jani vero quœ sunl potestatis, neque judicet de capite alicujus vel pudore (feras eniin de pecunia), neque dainnet neque prsedamnet, neminem vinciat, neminem recludat aut torqueat... Ibid.
(4) TiUemont, Mémoires, t. III, art. xiii sur Tertullien. M. P. Monceaux (Ilist. liU. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 209) le place vers 211 ou 212.
CARACTÈRE DE LA PERSÉCUTIOX DE OECE. 289
moins farouche. Il peint, dans un de ses premiers écrits, les fidèles se mêlant à la vie municipale , prenant part aux délibérations des curies, officiers au palais, hauts dignitaires au sénat, orateurs ou juges au forum (1).« Nous ne vous laissons que vostemples(2) ! » dit-il fièrement aux païens. Entre le Tertullien de 1'^pologétique et le Tertullien du traité de l'Idolâtrie l'hérésie montaniste a creusé un abime ; mais le premier représente seul l'esprit conciliant et doux du christianisme orthodoxe. Cet esprit animait la très grande majorité des fidèles : de nombreux chrétiens remphssaient des fonctions officielles au moment où éclata la persécution de Dèce (3).
Les chrétiens ne furent donc pour rien dans la décadence intérieure de l'Empire, et aucun de ses dangers extérieurs ne leur est imputable. « Ils n'ont pas voulu se mettre hors la loi et rompre avec la société civile, comme s'ils constituaient une confrérie de saints des derniers jours, secouant la poussière de leurs pieds surun mondeirrévocablement maudit (4). » Les assimiler, comme on n'a pas craint de le faire, à des « Barbares du dedans » est une injure gratuite. Ce
(1)... Implevimus... municipia, conciliabula,.. palatiura, senatum, forum. Apolog., 37t
(2) Sola vobis reliquimus templa. Ibid.
(3) Lettre de saint Denys d'Alexandrie à Fabius, évêqued'Anlioclie, dans Eusèbe, Hist.EccL, VI, 41, 11. — Onvitmêrae, parun abuscontre lequel proteste saint Cyprien, des évéques accepter des emplois publics : « Episcopiplurimi, divina procuratione contempla, procuratores regum saecularium facti sunt. » De Lapsis, 6.
(4) De Pressensé, ouvr. cité, p. 495.