‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 25 sur 63 · IL · texte numérisé non relu

IL

sont ces Barbares d'un nouveau genre qui ont rallumé le flambeau à demi éteint du génie romain, l'histoire impartiale est obligée de le reconnaître : « l'esprit latin s'afî'aisse visiblement, excepté dans l'Église, » dit M. Duruy en traçant le tableau de l'Empire au milieu du troisième siècle (1), Des politiques clairvoyants auraient reconnu clans les chrétiens des alliés naturels, qui travaillaient non contre la civilisation romaine, mais pour elle. Us auraient compris que « si, au temps voulu, le christianisme n'avait pas eu son avènement, comme le pouvoir impérial n'était capable de rien soutenir et vivifier, il y aurait eu stagnation profonde (2). » Ils auraient au moins laissé la liberté à des hommes qui combattaient à leur manière la décadence universelle, en proscrivant parmi eux l'égoïsme, l'immoralité, en relevant les faibles, en purifiant le foyer domestique, en restaurant les vertus privées, sans lesquelles les vertus publiques ne peuvent exister. Mais Dèce était incapable de ces larges vues. Il ne voulait regarder que le passé. Il s'imag-inait conjurer toutes les causes de péril et de ruine en ramenant l'Empire à deux siècles en arrière, vers « une relig-ion sans racine dans les esprits » et <( une constitution politique sans racine dans les choses (3). «Rétablir la censure, « à laquelle répugnait l'esprit du temps (4), » et

(1) Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 389.

(2) Liltré, Étvdes sur les Barbares et le moyen âge, 1867, p. 27.

(3) Liltré, ibid., p. 15.

(4) Veniam igitur ejus honoris peto, cui... impar est confidentia, cui tempera sic répugnant, ut censuram honiinum natura non quaerat. Trebellius Pollion, Valerianus, 6.

qui ne pouvaitétre qu'un palliatif enfantin, lui paraissait le sûr moyen de relever les mœurs. Il s'imaginait de même qu'on verrait refleurir les antiques vertus romaines quand il aurait comprimé de nouveau toutes les intelligences dans le moule étroit du paganisme d'État. Dèce était trop myope en politique pour apercevoir les vrais maux et les vrais remèdes, et il avait l'esprit trop systématique et trop borné tout ensemble pour chercher ceux-ci ailleurs que dans des formules surannées.

La pei'sécution de Dèce a quelque chose de factice, d'artificiel : elle ne tire son origine ni du fanatisme religieux, ni même des haines populaires, très vives encore dans certaines grandes villes comme Alexandrie, mais qui ailleurs, à la faveur d'une longue paix, avaient dû s'assoupir : c'est une persécution toute administrative, commencée sans colère, poursuivie froidement, par un de ces théoriciens implacables comme les révolutions modernes en ont quelquefois montré, doux dans la vie privée, sans entrailles quand ils ont résolu de mettre la force au service de leur idée fixe, de leur passion abstraite. D'untelhomme, qui versait le sang en calculateur plutôt qu'en bourreau, onn'apoint à attendre de violences inutiles, de cruautés superflues : la quantité, la qualité des souffrances n'en sera que plus grande. Tout va être savamment ménagé en vue du but à atteindre. Ce but, c'est de faire disparaître du monde les chrétiens. Les tuer tous serait impossible: leur nombre s'est, depuis un demi-siècle, trop considérablement accru. Mais on les contraindra par

tous les moyens à revenir au culte officiel. Qu'on donne la mort quand tout espoir d'abjuration est perdu, rien de mieux : on châtie un rebelle, on terrifie par un exemple ceux qui seraient tentés d'imiter sa résistance. Mais, en tout autre cas, mieux vaut attendre. Tous les moyens sont bons : si on les essaie successivement, il y a chance d'en trouver un qui réussisse. Désoler la patience d'un chrétien en l'oubliant pendant de longs mois dans sa prison (1) ; le mettre à la torture, puis soigner ses membres blessés, afin d'entretenir longtemps encore une vie qu'on lui laisse le moyen de sauver par un sacrifice aux dieux (2) ; le soumettre parfois à des tentations plus délicates, et chercher à séduire par la volupté l'homme que les tourments ont trouvé insensible (3); enlever même ses enfants, pour les faire élever dans le paganisme (4) : tel fut le plan tracé par Dèce aux agents du pouvoir. Ceux-ci, qui n'étaient guère fanatiques, qui n'étaient point tous sanguinaires, dont la plupart avaient l'esprit libre de tout préjugé défavorable à l'égard des chrétiens, se prêtaient facilement à ces instructions. « Lesjuges s'affligent, écrit Origène, si les tourments sont supportés avec courage, mais leur allégresse est sans bornes

(1) Saint Cyprien, Ep. 8, 53,

(2) Eusèbe, Hist. Eccl, VI, 39.

(3) Saint Jérôme, Vita S. Pauli erem.

(4) « Parvulosoccupavit inertes. » Commodien, qui rapporte {Instr., II, 10; Corp. Script eccl. lat., t. XV, Vienne, 1887, p. 72) ce détail, dont il n'est question dans aucun autre écritsur les persécutions, ajoute qu'il espère les voir revenir plus tard dans le sein de l'Église, leur mère véritable et y trouver une nouvelle naissance. (Ibid., p. 73).

lorsqu'ils peuvent triompher d'un chrétien (1). » Les chrétiens eux-mêmes en vinrent quelquefois à excuser des malheureux auxquels la mort avait été cent fois offerte et refusée, qui l'avaient affrontée avec courage, désirée, demandée vainement, et lassés, à bout de résistance, ahuris, hébétés, tombaient presque malgré eux dans des pièges savamment tendus par des magistrats qui avaient pour mot d'ordre : Chercher à faire, non des martyrs, mais des apostats (2).

Tel est, d'après les documents contemporains, le caractère de la persécution de Dèce, évidemment voulu et systématique. On comprend que les écrivains ecclésiastiques en aient été frappés, que l'un d'eux, emporté par son indignation au delà des bornes du bon goût et de la charité, ait traité le persécuteur « d'exécrable animal (3), » qu'un autre ait reconnu en lui le lion ravissant dont parle Daniel (4), que saint Hilaire ait uni le nom de Dèce à ceux de Néron et de Maximien, comme l'un des plus cruels ennemis qu'ait eus l'Église (5) , et enfin qu'un contemporain, saint Denys d'Alexandrie, ait cru voir arriver les derniers temps prédits par le Sauveur, où les élus eux-mêmes, s'il était possible, seraient séduits (6j. L'é-

(1) Origène, Contra Celsum, VII[.

(2) Cf. saint Cyprien, Ep. 35.

(3) Lactance, Be mort, persec, 4.

(i) Saint Optai, Ad Parmen., III.

(5) Saint Hilaire, Contra Constant., i, 7.

(6) Saint Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 41, l(t.

vêque de la métropole égyptienne parlait ainsi après l'apparition de l'édit de Dèce, dont les terribles menaces avaient produit cette impression sur son esprit. On n'en a malheureusement pas le texte. Mais il est facile de retrouver son sens général. « Les rois de la terre, dit Origène, concouraient ensemble pour exterminer le nom de Jésus et son peuple ; ils ordonnaient par leurs lois qu'il n'y aurait plus de chrétiens, toutes les villes, tous les ordres de l'Empire s'armaient pour les combattre et les détruire (1). » C'était une proscription générale. Deux fois déjà, depuis le commencement du troisième siècle, des édits avaient été rendus contre la religion chrétienne. Le premier, promulgué en 202 parSeptime Sévère, avait frappé surtout la propagande, c'est-à-dire visé de préférence les convertisseurs et les convertis (2). Le second, œuvre de Maximin, s'était attaqué aux évoques et aux docteurs (3). Beaucoup d'autres fidèles avaient été, sous Septime Sévère comme sous Maximin, impliqués dans les poursuites, soit par extension, des termes primitifs des édits, soit par application des lois antérieures. Mais avant Dèce il n'avait point paru d'édit ordonnant de poursuivre d'office toute la population chrétienne, clergé, peuple, anciens et nouveaux fidèles, et de les contraindre à l'abjuration, sans distinction de rang, d'âge et de sexe. Tel que nous le

(1) Origène, Homil. IX in Josue.

(2) Voir plus haut, p. 59-68,

(3) Voir p. 213.

laissent entrevoir les documents contemporains, et en particulier les lettres de saint Cyprien, l'édit de Dèce commandait à tous les chrétiens de se présenter à bref délai devant l'autorité pour faire leur abjuration; sinon, les magistrats devaient procéder d'office à leur recherche. La désobéissance entraînait un procès criminel, la torture pour contraindre à l'apostasie et, si la torture restait inutile, la mort ou l'exil. Les biens des bannis et des fugitifs étaient dévolus au fisc.

La persécution à Rome, en Italie, en Gaule et en Espagne.

L'éditde Dèce ne semble pas avoir ordonné, comme celui de Maximin, de rechercher de préférence les évêques; mais il était d'une habile politique d'agir ainsi, et de mettre la main d'abord sur les chefs, afin que le troupeau fût entraîné par leur exemple à l'abjuration, ou privé de leur direction et de leur conseil par la mort. « L'insensé, disent des Actes d'autorité douteuse, mais où se rencontrent des traits d'une bonne couleur historique, espérait que, s'il enlevait les tètes des Églises, tout le corps de l'Église périrait (1). » Le premier soin de celui que l'hagiographe appelle insensé, mais dont l'entreprise était conduite avec une rare finesse, fut de s'attaquer au chef par excellence, l'évèque de Rome. Dèce était devenu maître de l'Empire en octobre 249 ; dès le 20 janvier 250, le pape saint Fabien mourait martyrisé (2), et l'empereur avait la satisfaction de savoir vide la chaire de saint Pierre. Il aurait mieux aimé, dit un contem-

(1) Sperans insanus quod si istos qui erant capita ecclesiaruin toileret, corpus omne Ecclesice interiret. Passio SS. Caloceri et Par- Ihenii, dans les Acta SS., mai, t. IV, p. 301.

(2) Fabius... fuit temporibus Maximi et Gordiani et Filippi, a cons. Maximiani et Africani (236) usque Decio II et Grato (250). Passus XII Kl. Feb. Catalogue libérien, dans Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. 4.

porain, voir un compétiteur lui disputer le trône qu'un évêque siéger à Rome (1).

On voit qu'un évêque de Rome était déjà, même pour le pouvoir civil, un grand personnage. Saint Fabien n'était pas inconnu du monde officiel. Des récits légendaires lui prêtent une grande intimité avec les Philippes (2). Il eut certainement des rapports avec eux : leur successeur put retrouver dans les archives de la secrétairerie impériale la requête qu'il avait présentée pour être autorisé à rapporter de Sardaigne la dépouille mortelle du pape Pontien, et la minute de l'induit qui lui octroyait cette permission. Fabien paraît avoir été un de ces grands administrateurs qui, au troisième siècle, donnèrent à l'Église romaine une organisation si puissante. Calliste avait fondé la propriété ecclésiastique (3) ; Fabien régla, au point de vue religieux, l'administration de la ville de Rome, et superposa, en quelque sorte, à la cité civile une cité ecclésiastique moulée exactement sur la première, « Il di\isa les régions entre les diacres, disent les anciens documents, et fit faire de nombreuses constructions dans les cimetières (i). » Ces deux mesures se tiennent, comme l'a démontré M. deRossi (5).

(1) Saint Cyprien, Ep. 52.

(2) Voir l'appendice C, à la fia du volume.

(3) Voir plus haut, p. 13 et suiv.; 196.

(4) Hic regiones divisit diaconibus... et rnultas fabricas percimiteria (ieri jussi. Catalogue libérien, dans Duchesne, le Liber J'ontificalis, t. I, p. 4.

(5) De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 199.

Avant le pontificat de Fabien, les diacres avaient formé un seul corps, sous la présidence du premier diacre; Fabien assigna à chacun le soin d'une ou deux régions civiles, composant désormais une région ecclésiastique, et désigna un ou plusieurs cimetières pour le service de celle-ci (1). Le savant archéologue romain a déterminé, à l'aide des inscriptions, la composition exacte des circonscriptions religieuses (2). La première, comprenant deux régions civiles (XII, Piscine publique, et XIII, Aventin) était placée sons l'autorité du premier diacre et desservie par les cimetières de la voie Appienne. La deuxième, formée des régions civiles II et VIII (mont Gélius et Forum romain), correspondait à une zone cémétériale commençant à gauche de la voie Appienne et comprenant le cimetière de Prétextât. Les régions civiles III et V, c'est-à-dire tout l'Esquilin entre la porte Labicane e la porte Tiburtine, formaient la troisième région ecclésiastique, à laquelle était attaché le cimetière ad duas laiiros. A la quatrième région ecclésiastique, composée des régions civiles VI {alta semita) et IV (Forum de la Paix) , correspondaient les cimetières de la voie Nomentane. De la cinquième région ecclésiastique, composée de la région civile VII {via latd)^ dépendaient les cimetières de la voie Salaria. La sixième région ecclésiastique, correspondant à la

(1) Bulletlino di archeologla cristiana, 1866, p. 10.

(2) De Rossi, Roma sotterranea, t. 111, p. 515-518 ; Fiante di Borna, p. 78.

région IX (Cirque Flaminien) possédait les cimetières de la nouvelle voie Aurélia. Enfin la septième région ecclésiastique, formée de la région XIV (Transtévère), était desservie par ceux de la voie Aurélia et de la voie Portuensis. Cette organisation dura jusqu'à la mise des cimetières sous séquestre par Yalérien, et fut rétablie par le pape Denys, après leur restitution à la fin du règne de Gallien (1) : elle reliait l'administration paroissiale de Rome à la propriété ecclésiastique, régularisait et consolidait celle-ci, constituait, en quelque sorte, les cadres d'une Rome chrétienne.

Des mesures aussi importantes, prises sous le règne des Philippes, n'avaient pu demeurer inconnues au gouvernement de Dèce, et aurait suffi à désigner Fabien à ses premiers coups. Malheureusement, tout détail manque sur son martyre. La lettre circulaire du clergé de Rome sur la fin héroïque de son chef n'a pas été conservée. On possède seulement la réponse qu'y fit saint Cyprien : celle-ci contient le plus bel éloge de la vie et de la mort du pontife.

« Cyprien, aux prêtres et aux diacres siégeant à Rome, salut.

« Le bruit, encore incertain, de la mort de l'homme excellent, mon collègue, courait parmi nous, quand j'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par le sousdiacre Crementius, et dans laquelle vous me donnez tous les détails de sa fin glorieuse. Je me suis réjoui

(1) Roma sotterranea, t. II, p. 200.

qu'une administration aussi intègre ait été noblement couronnée. Je vous félicite des témoignages dont vous honorez sa mémoire : la gloire en rejaillit sur vous, en même temps qu'elle nous encourage à la foi et à la vertu. Car, autant est nuisible aux disciples la défaillance de leur chef, autant l'exemple donné à ses frères, par l'évêque est utile et salutaire à l'affermissement de leur foi (1). »

Saint Fabien fut transporté, le lendemain de son supplice, dans le cimetière de Calliste (2), et déposé dans la chambre consacrée à la sépulture des papes, où reposaient déjà la plupart de ses prédécesseurs du troisième siècle. « Sur la pierre étroite et mince qui fermait le tombeau du pape Fabien (3), et dont quatre morceaux ont été retrouvés, on lit, à la suite de l'abréviation EIII (axsxcç), le signeM P, ou martyr. Il n'est pas gravé aussi profondément que les mots *ï>A- BIANOU Em et l'a été certainement par une autre main, quelque temps après la depositio. Pour quelle raison n'écrivait-on pas immédiatement sur sa tombe ce titre de martyr si glorieusement mérité? Peut-être voulut-on attendre la fin de la persécution de Dèce, dont Fabien avait été la première victime. Cependant le titre de martyr paraît avoir été inscrit tout de suite

(1) Saint Cyprien, Ep. 3.

(2) XIIIKal. Feb. Fabiani in Callisli. Depositiones martyrum, dans Ruinart, p. 692.

(3) Je demande la permission de reproduire ici une page de la Rome souterraine française, où est résumée presque textuellement l'opinion de M. de Rossi.

sur la pierre du pape Corneille, mort pendant une persécution ; on le trouve gravé non moins librement sur celle de saint Hyacinthe. En présence de ces exemples, le retard mis à l'inscription de ce titre sur le tombeau où fat déposé Fabien s'expliquerait difficilement par une raison de prudence ; on est porté à lui attribuer une autre cause, purement disciplinaire. Dans les premiers siècles, comme de nos jours, les honneurs du culte public ne pouvaient être décernés à un martyr que par un acte de l'autorité ecclésiastique. Saint Optât rapporte à ce sujet un trait remarquable : à Garthage, une matrone chrétienne, nommée Lucilla, encourut les censures de l'Église pour avoir baisé, en communiant, les reliques d'un prétendu martyr dont le titre n'avait pas été juridiquement reconnu, nescio cujus hominis mortui, et si martyris^ sed necdiim vindicati{\). Dans les temps de persécution, comme à toute époque de combat, les imaginations s'échauffaient aisément, les cœurs brûlaient, la légende se formait vite, et l'Église avait besoin d'une grande fermeté pour protéger contre une piété trop ardente la pureté de sa liturgie. Aussi n'inscrivait-elle dans ses canons, n'admettait-elle à la commémoration liturgique que les martyrs reconnus tels par une solennelle vindicatio, et probablement le titre de martyr ne pouvait être gravé sur leur tombeau avant cet acte juridique. La vindicatio de saint Fabien fut sans doute retardée par la longue vacance

(I) Saint Optât, Deschim. Donatist., I, IG.

du siège pontifical, demeuré sans titulaire pendantles dix-huit mois qui s'écoulèrent entre la mort de ce pape et l'élection de saint Corneille (1). »

L'Église romaine ne souffrit pas trop de cet intérim, imposé par la jalouse surveillance de Dèce, qui dans tout successeur de saint Pierre voyait un rival. Tout en se gardant d'usurper aucune des prérogatives du siège vacant, s'abstenant même, comme on vient de le voir, d'inscrire Fabien au catalogue des martyrs, le clergé de la ville dirigea avec sang-froid et dévouement la conscience des fidèles menacés par la persécution. Il se composait de quarante-six prêtres et de sept diacres, ces derniers plus particulièrement chargés de l'administration matérielle, si considérable au troisième siècle que le premier diacre était ordinairement comme le successeur désigné du pape (2); les ministres inférieurs, servant d'intermédiaire entre le corps presbytéral et les fidèles, étaient nombreux; on comptait sept sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers (3). Sans cesse en rapport avec les diverses Églises, comme on le voit par la correspondance entretenue avec saint Cyprien, ce clergé, uni, ferme, sûr de son courage, mais un peu enclin à suspecter le courage des autres,

(1) Rome souterraine, p. 206, 207. Cf. De Rossi, Borna sotlerranea, t. ÏI, p. 59-61.

(2) Voir De Rossi, Bullcttino di archeologia cristiana, 1866, p. 8 et suivantes.

(3) Lettre du pape saint Corneille (251) à Fabius, évêque d'Antioche, dans Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 33.

parvint à préserver « l'immense multitude (1) » des chrétiens de Rome de trop nombreuses défaillances. Se considérant comme « les chefs, les vice-pasteurs » du troupeau orphehni 2), les prêtres romains s efforcèrent de retenir sur la pente de l'idolâtrie les membres hésitants de la « fraternité (3). » Nulle fatigue ne leur coûtait : il n'était point de péril qu'ils n'affrontassent, ayant devant les yeux, disaient-ils eux-mêmes,

(1) MîyiffTO'j xal àvapi9ar,T0'j ),aciv. Ibld. — Gibbon, Reumont (Gescli. (1er StacU Rom, t. I, p. 554), Friedlander {Slttearjeschichte, t. 111. p. 531), estiment qu'il devait y avoir à Rome, vers le milieu du troisième siècle, cinquante mille chrétiens; Harnacli (D«e il/ù.siort m«(/. Ausbreilung des Christenthums in denersfen drei Jahrhunderten, 1902, p. 498) dit « plus de trente mille. » Tous s'appuient, pour faire cette estimation hypothétique, sur la comparaison de la lettre du pape Corneille, citée plus haut, avec une statistique donnée pour .\ntloche par saint Jean Chrysostome. Au temps de ce dernier, Antioche comptait cent mille chrétiens {Fn MaUli. Hom. LXXXV), et la communauté chrétienne de cette ville nourrissait trois mille veuves et vierges {InMalUt. Hom. L.Wl, 3). Comme, d'après la lettre de saint Corneille (Eusèbe, Hist. eccl., VI, 43), l'Église de Rome entretenait, au milieu du troisième siècle, environ quinze cents veuves et infirmes, on est conduit par l'analogie à attribuer à la population chrétienne de Rome, en ce temps, environ cinquante mille âmes. Mais ce calcul ne peut être que très approximatif, car, dans le chifiFre de quinze cents, saint Corneille compte « les veuves avec les infirmes, » y.ripa; erùv 6),têo(j.£vot;, tandis que saint Jean Chrysostome parle de trois mille veuves et vierges, sans compter, dit-il, les malades, les étrangers et les pauvres assistés par l'Église d'Antioche.

(2) Videmur priepositi esse et vice pastoris custodire gregem. £'j9tstola cleri romani ad clerum Carlhayinensem, dans saint Cyprien, Epist. 2.

(3) Ne... eradicetur fraternités. — Fr/i/ernitas, eeclesia fratrum, fut probablement le litre adopté par les chrétiens lorsqu'ils prirent extérieurement la forme de sociétés de secours mutuels; voir DeRossi, Roma sotterranea, t. I, p. lOG; t. 111, p. 512; cf. Ruinart, Acki martyrum sinccra, p. 221, 222.

la crainte de Dieu et les peines éternelles, méprisant les craintes humaines et les souffrances passagères (1). Par leurs exhortations, par leurs prières, par des démarches accomplies, en quelque sorte, sous le feu de l'ennemi, ils eurent plus d'une fois la joie de faire rentrer au bercail des chrétiens qui étaient sur le point de succomber aux séductions ou aux violences. Nous avons même réussi, disent-ils, à ramener chez eux des fidèles qui montaient au temple (2), De ce nombre est peut-être cette Etecusa dont parle une autre lettre. Elle avait donné de l'argent pour être dispensée de sacrifier; puis, ne croyant pas que cette première faiblesse suffit à la préserver de tout péril, elle s'était décidée à obéir à l'édit. Elle se dirigeait, à travers le Forum, vers le Capitole, pour y offrir l'encens et y faire les libations commandées ; tout à coup, prise de remords, ou ayant eu le bonheur de rencontrer sur sa route un de ces prêtres intrépides qui rôdaient aux abords des temples pour en détourner les fidèles hésitants, elle s'arrête, un peu avant de monter le clivus Capitolinus, dansla partie du Forum que l'on appelait, de trois statues de Parques ou de Sibylles, ad Tri a Fata (3). La grâce avait vaincu; -la pauvre femme re -

(1).., Cum omni sollicitudine et periculo sseculari, ante oculos plus habentes tiinorem Dei el poenas perpétuas quam timorem hominum et brevem injuriara. Ep. 2 inter Cyprianicas.

(2) Sed et adscendentes ad hoc quod compellebantur revocavimus. Ibid.

(3) Islis sororibus nostris Numérise et Candidae taie peccatum reraittant. Nam banc ipsam Etecusam seniper appellavi, quia pro se dona numeravit ne sacrificaret , sed tantum adscendisse videtur usque

vint sur ses pas, heureuse et à demi pardonnée (1). Mais les bons pasteurs n'avaient pas toujours la joie d'imiter le bergerdivin sisouvent peint dans les catacombes de cette époque, et de rapporter ainsi sur leurs épaules la brebis égarée. Des chutes venaient souvent les affliger. Ils indiquent discrètement, sans prononcer de noms, des personnages très en vue (2), riches ou nobles, qui cédèrent à la crainte de perdre leurs biens ou leur vie; d'autres qui, arrêtés, abjurèrent entre les mains des bourreaux (3). Mais ces faibles chrétiens ne furent pas abandonnés : les prêtres continuèrent à entretenir des rapports avec eux, leur reprochant doucement leur faute, les exhortant à la pénitence (i). En même temps, aidés des diacres, ils purent continuer, sans en négliger aucun détail, l'administration charitable des deniers de l'Église. Malgré la pénurie

ad Tria Fala, et inde descendisse. Lettre de Celerinus à Lucien, dans saint Cyprien, Ep. 20. — Sur les dinicultés que présente la phrase citée, voir Dict. of Christian biograph]j, art. Etecusa, t. II, p. 209. — Le lieu dit Ad Tria Fafa était situé sur remplacement de l'ancien Comice, au côté occidental du Forum; cf. Pline, yrit. Ilist., XXXIV, 11; Procope, De Bcllo Gofhico,l, 2b; \oitMàTucchi, Descrizione del Foro romano. 1883, p. 131; Jordan, Topographie der Sladl Rom in Alterthum, t. II, 1871, p. 482; Duchesae, le LiOer Pontificalis, t. I. p. 481, note 18. Les Romains tenaient encore des assemblées en ce lieu à la fin du huitième siècle; ibid., p. 471.

(1) Prœceperunl... prœpositi tantisper sic esse, donec episcopus constituatur. Lettre de Celerinus à Lucien.

(2) Sive insignes personœ. Lettre du clergé de Rome, dans saint Cyprien, Ep. 2.

(3) Sive apprehensi. Ibid.

(4) Quos quidem separatos a nobis non dereih^uimus, sed ipsos cohortatisumus et liortamur agere po'nitentiam. Ibid.

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