‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 26 sur 63 · II · texte numérisé non relu

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de celle-ci, privée d'une partie de ses ressources par la persécution, qui rendait plus difficiles les réunions périodiques, plus rare par conséquent le versement des cotisations individuelles (1), les quinze cents veuves, infirmes, pauvres de toute sorte, inscrits sur les registres de la communauté chrétienne (2), ne cessèrent, non plus que les catéchumènes malades, les prisonniers et les bannis (3), de recevoir de la caisse ecclésiastique les secours accoutumés (4). Enfin, la sépulture des chrétiens, martyrs ou simples défunts, continua d'être assurée dans les cimetières communs (5), respectés par Dèce (6), trop conservateur des anciennes lois de Rome pour songer à mettre la maie sur des domaines funéraires.

Le clergé ne se contentait point d'administrer l'Église veuve de son chef, et d'encourager les fidèles à la résistance : il donnait en même temps l'exemple de celle-ci. Plusieurs de ses membres, et avec eux un grand nombre de chrétiens, furent incarcérés. Les

(1) Cf. TertiiUien, ApoL,3d.

(1) Lettre de saint Corneille, dans Eusèbe, Ifist. Eccl., VI, 43.

(3) Sive viduse, sive clinoineni... sire hi qui in carceribussuni, sive exclusi de sedibus suis... sed et catechumeni apprehensi in(îrmitale... Lettre du clergé de Rome, dans saint Cjprien, Ep. 2.

(4) Cf. Tertullien, Apol., 39.

(5) Quod maximun est, corpora niartyrurai aut caelerorum si non sepeliantur, grande periculum imminet eis quibus incurabit hoc opus. Ep. 2 inter Cyprianicas.

(6) « La persecuzione di Decio sembra avère lasciato alla Chiesa l'use libero dei cemeteri. » De Rossi, Roina sotlerraiwa, l. II, p. 01. — « Non trovo indizioveruno, clie Decio abbia confiscati ai cristiani i cemeteri. » Ibid., p. 375.

LA PERSECUTION A ROMK. 307

lettres échangées fréquemment entre Rome et Carthage ont conservé les noms de quelques-uns de ces confesseurs. Il y avait deux prêtres, Moïse et Maxime ; deux diacres, Nicostrate et Rufin; un jeune Africain nommé Celerinus, expiant courageusement en prison l'apostasie d'une deses sœurs (1) ; beaucoup d'autres, clercs et laïques. Maris, Urbanus, Sidonius, Macarius (2), Saturninus, Galphurnius, Saturus, Rassianus, Uranius, Alexius, Quintianus, Collecta, Emerita, Maria, Sabina, Spesina, Januaria, Dativa, Donata, Colonica; l'auteurde la lettre d'oùla plupart de cesnoms sont tirés ajoute : et tous ceux dont je n'ai pas écrit les noms, parce que j'étais fatigué (3). La tactique des persécuteurs fut de laisser longtemps en prison ces généreux chrétiens. On avait immolé tout de suite le pape Fabien, parce qu'on espérait décapiter ainsi le clergé et la communauté chrétienne; maintenant on voulait traîner en longueur, et lasser la patience des martyrs. Les mois s'écoulaient, prêtres, diacres, fidèles restaient comme oubliés en prison. Une seule confession fait un martyr, leur écrivait saint Cyprien; vous, vous confessez le Christ toutes les fois que, invités à sortir de votre cachot, vous préférez à la liberté le cachot avec ses ténèbres, son horreur, avec la faim et la soif qui y régnent (4).

(1) Lettre de Celerinusà Lucien, dans saint Cyprien, Ep. 20.

(2) Saint Cyprien, Ep.bO.

(3) Lettre de Lucien à Celerinus, dans saint Cyprien, Ep. 21. Ci) Saint Cyprien, Ep. 17.

Les confesseurs ne restèrent pas cependant toujours oubliés : il y eut des interrogatoires, des tortures ; il y eut des morts dans le cachot ; il y eut des supplices et des martyrs. Étudions l'un après l'autre ces tragiques épisodes delà persécution de Dèce à Rome.

L'un des captifs nommés plus haut, l'Africain Celerinus, fut un jour tiré de prison et conduit devant un tribunal. « Toi, par la volonté de Dieu, lui écrit son compatriote Lucien, tu as comparu devant le grand serpent, précurseur de l'Antéchrist; en sa présence, tu n'as pas seulement confessé le Christ, mais tu as effrayé le persécuteur en proférant ces paroles, ces clameurs divines, par lesquelles je sais que tu l'as vaincu (1). » Ce texte, contemporain et authentique, est précieux. Il nous apprend que Dèce en personne, — le grand serpent précurseur de l'Antéchrist, ou, comme le dit plus simplementsaint Cyprien racontant le même fait, le chef et l'auteur même de la persécution (2), — présidait quelquefois à l'interrogatoire des martyrs, et nous autorise par conséquent à ne pas rejeter comme invraisemblable cette circonstance, quand nous la rencontrons dans des Passions de moindre autorité. 11 montre en même temps de quelle liberté de langage usaient quelquefois les martyrs parlant à leurs juges. « Tu as effrayé le persécuteur, »

(1)... Tu, Deo volenle, ipsum anguein majorem metatorem antechristi non solura confessus, delerruisti vocibns illis et verbis deificis quibus scio... vicisti. Lettre de Lucien, dans saint Cyprien, Ep. 21.

(2) Hic... cum ipso infestationis principe et auctore congressus. Saint Cyprien, Ep. 3'i.

dit Lucien à son ami. En lisant ces mots, on se souvient de saint Paul, deux siècles plus tôt, faisant trembler le préfet de Judée : tremefactus Félix (1). Comme saint Paul dans une autre circonstance, Celerinus put se tirer « de la gueule du lion (2i. » Dèce, qui n était pas naturellement féroce, et qu'une idée fausse, alimentée par de mesquines rancunes politiques, avait seule conduit à persécuter, se laissa peut-être toucher par sa jeunesse, par son courage, par l'audacieuse franchise de ses paroles (3l : il semble n'avoir pas été incapable de ces soudains revirements, dont on connaitd'autres exemples(i). Celerinus, après avoir passé dix-neuf jours enchaîné et dans les ceps (5), après avoir pàti de la faim et de la soif (6), le corps couvert de blessures, pâle, amaigri, portant sur tous ses membres les marques désormais ineffaçables des privations et de la torture (7), sortit de prison longtemps avant la fm de la persécution, dès le printemps de 250, et se rendit à Carthage, où Cyprien l'admit au grade de lecteur (8). Il appartenait à une famille de martyrs,

(1) Aclus apost., XXIV, 25.

(2) CL II Tim. ,iy, 17.

(3} Inexpugnabili firmltate certaminis sut adversariuni vieil. Saint Cyprien, Ep. 34.

(4) Acta disjnitationis sancll Achatii, dans Ruinarl, p. 139.

(5) Per decem et novem dies custodia carceris seplus in nervo ac ferro fuit. Saint Cyprien, Ep. 34.

(6) Caro fainis ac silis diiiturnilale conl.ibuil. Ibid.

il) Lucent in corpore glorioso clara vulncruin signa, eniinent et apparent in nervis hominis ac niembris longa labe consumptis expressa vestigia. Ibid.

(8) Saint Cyprien. Ep. 34.

et avait glorieusement marché sur les traces de trois des siens morts pendant la persécution de Septime Sévère (1), Celerina, son aïeule, ses oncles, deux anciens soldats, Laurent et Ignace, dont l'anniversaire était solennellement célébré dans l'Église de Carthage (2). Rien n'était plus inégal que le traitement infligé aux chrétiens détenus dans les prisons de Rome. Nous venons de voir l'un d'eux obtenant sa délivrance après de nombreux et intrépides combats; d'autres, plusieurs fois torturés, étaient replongés dans les cachots à la suite de chaque torture, et atteignaient ainsi la fin de la persécution, comme Maxime, Urbain, Macarius (3). Un des premiers incarcérés, le prêtre Moïse, mourut en prison, après y avoir passé onze mois et onze jours [k). Avant lui, plusieurs avaient déjà succombé, soit aux supplices, soit à la torture, soit aux privations de toute sorte qu'on endurait dans les prisons romaines; saint Gyprien parlait ainsi de ces premières victimes de la persécution de Dèce à Rome, dans une lettre adressée à Moïse lui-même et à ses compagnons de captivité : « Bienheureux sont-ils, ceux-là qui, s'éloignant de vous par un chemin de gloire, ont déjà quitté le siècle, et, ayant achevé leur

(1) Cf. plus haut, p. 100.

(2) Saint Cyprien, Fp. 34.

(3) Saint Cyprien, Ep. 16; lettre de saint Corneille dans Eusèbe, Ilist. EccL, VI, 43.

(4) Moyses in carcere defiinctus est, qui fuit ibi m. XI. dies XI. Catalogue libérien, dans Diichesne, le Liber Ponlificalis, t. I, p. 4. Cf. la lettre citée de saint Corneille. Il y a quelques difficultés pour la date exacte de la mort de saint Moïse.

course de courage et de foi, sont parvenus à l'embrassement de Dieu (1) ! »

Dans une autre lettre aux mêmes confesseurs, saint Cyprien dit que l'exemple donné par eux au commencement de la persécution fut le signal de la résistance, et suscita des martyrs jusque dans Carthage (2). A Rome, les documents hagiographiques nomment deux groupes de saints qui versèrent, pendant l'été de 250, leur sang pour le Christ,

J'ai déjà parlé de Galocerus et Partenius, anciens serviteurs du consul chrétien .Emilianus, et tuteurs de sa fille Anatolia(3). Les détails donnés par leurs Actes ne sont pas inconciliables avec ce que disent les plus anciennes rédactions du Martyrologe hiéronymien, qui font du premier un chambellan et de l'autre un secrétaire de Dèce (4). Il se peut que, affranchis long-

(1) Beati sati?, qui ex vobis per hfec gloriarum vestigia commeantes, jam de seciilo recesserunt, confectoque itinere virtulis ac fidei, ad complexum et osciilum Domini, Domino ipso gaudente, venerunt Saint Cyprien, Ep. 16. — Dans le Liber Généalogies, composé en Afrique entre 405 et 427, se lit, dans larticle relatif à la persécution de Dèce : a Sub ipso Decio passi sunt Romae Sempronius, Paulus et Eupater. » Ces martyrs doivent avoir été célèbres, mais on ignorait jusqu'à leurs noms, qui ne sont pas inscrits dans les martyrologes, et leurs sépulcres ne sont pas cités dans les notices topograpliiques des cimetières romains. M. de Rossi pense que celle indication est empruntée par le compilateur du Liber Geaealocjus à quelqu'une de ces apostilles marginales que l'on trouve, mises par des chrétiens, dans certains manuscrits des fastes consulaires. Bull, diarch. crisl., 1894, p. 52; cf. 1884- 1885, p. 116.

(2) Ep. 25.

(3) Voir plus haut, p. 262.

(4)-.\lV Kl. .Jun. Romœ natalis Caloccri Palerni (sic)... qui cum essent unus ex his prœpositus cubiculi, aller primicerius, nolentes

temps auparavant par .^milianus (1), mais restés avec lui dans une étroite relation de familiarité et de clientèle, ils soient entrés, sous Philippe, dans la domesticité impériale, où les trouva Dèce en prenant possession du Palatin. Cette circonstance attira probablement sur eux les regards du persécuteur, irrité de trouver des chrétiens jusque dans sa maison, et mal disposé d'avance contre tous ceux qui avaient servi Philippe; les Actes et le Martyrologe hiéronymien s'accordent à placer leur passion sous son règne; ils en fixent la date au 19 mai (xiv kal. jun.)\ les Actes ajoutent même l'indication précise de l'année : ce fut celle où Dèce et Gratus étaient consuls (2), c'est-à-dire 250.

Cet accord, et la date consulaire si nettement marquée, « ce que n'ont point coutume de faire les auteurs de légendes entièrement imaginaires et fabuleuses(3), » suffiraient à nous persuader de la réalité

sacrilicare idolis aDecio occisi sunt et requiescunt in ciniiterio juxta via Appia. Mari, hiéroa . , ins. de Berne ; De Kossi-Duchesne, p. 63. — On ne peut supposer que Partenius ait été lun des chefs de bureau, principes officiorum, Au secrétariat impérial; ces charges, autrefois gérées par des aflranchis, étaient, au milieu du troisième siècle, réservées à des membres de l'ordre équestre. Mais il put être un des employés du secrétariat. Du reste, le mot primicerius, qui semble du quatrième siècle plutôt que du troisième, doit être, non le titre exact qu'il portait, mais un équivalent, emprunté par le passionnaire à la langue administrative de son temps.

(1) Ce qu'indique peut-être pour Partenius l'inscription «EMILIVS /j«RTENii« trouvée dans l'area III du cimetière de Callisle. De Rossi, Roma soUerranea, t. II, p. 301 et pi. XLIX, 8.

(2) Passi sunt die XIIII Kal. Jun. Decio AugustoetGratoconsulibus. Acia SS., mai, t. IV, p. 302-304.

(3j De Rossi, Roma soUerranea, t. II, p. 213.

LA PEUSECUTION A ROME. 313

historique des faits rapportés dans les deux documents, si un troisième, de grande autorité, ne venait jeter une note discordante. Le célèbre calendrier philocalien des « Dépositions des martyrs, » compilé dans la première moitié du quatrième siècle (1 1, marque au 19 mai, comme les Actes et le Martyrologe, la commémoration de Calocerus et Partenius, mais ajoute une date consulaire toute différente, celle de Tannée 304, « Dioclétien étant consul pour la neuvième fois et Maximien pour la huitième (2). » Cette contrariété d'indication a beaucoup embarrassé les critiques des derniers siècles (3). Les découvertes modernes en ont donné la clef. M. de Rossi a lu dans le cimetière de Calliste, où avaient été enterrés, d'après tous les documents, les deux martyrs (4-), une inscription gravée surlaparoi d'une porte donnant accès à une chambre d'aspect grossier, voisine de la chapelle richement décorée où reposa saint Eusèbe. Cette inscription se compose de deux parties : une date écrite en lettres cursives : « Le trois des ides de février (5) ; » et plus

(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3« éd., p. 370.

(2) XIV Kal. Jun. Parlhini et Caloceri in Callisti Diocletiano IX et Maxirniano VIII Coss. Dep. mari., dans Ruinait, p. G92.

(3) Voir Tillemont, Mémoi)-es,\. V, note xxxii sur la persécution de Dioclétien.

(4) Ajouter aux Actes, aux martyrologes, au catalogue philocalien, l'abrégé du livre De locis sanclis marhjrum (septième siècle), dans Homu solterranea, t. I, p. 180, col. iv.

(5) TERTIO IDVS FEFRVAS. Roina solterranea, t. II, p. 211 et pi. XX.MII, 5. — Cette date est rappelée au niartyrologe hiéronymien (ms. de Berne) : « Home Caloceri l'arllieni martvr. o De Rossi-Du-

314 LA PEllSECUTION DE DECE EN OCCIDENT.

loin, en caractères majuscules, probablement tracés plus tard : « de Calocère, martyr, de Partenius, martyr(l). » Cette date, si dififérente de celle du martyre des deux saints, ne se peut rapporter qu'à une translation de leurs reliques. Elle dut avoir lieu après 303, quand les cimetières eurent été, sous Dioclétien, déclarés propriété du fisc : les chrétiens espérèrent sauver des profanations les restes des deux martyrs de la persécution de Dèce, en les transportant de leur sépulture primitive dans un lieu plus obscur, sorte de coin perdu où personne n'irait les chercher. A cette translation fait allusion le calendrier des « dépositions, » quand à la date primitive il ajoute celle de l'année 304, confondant ainsi, dans un même souvenir, les deux sépultures successives des martyrs.

La difficulté ainsi écartée par une conjecture qui est bien près d'être une certitude, on ne peut guère hésiter désormais à ranger Partenius et Calocerus parmi les martyrs de l'an 250. La démonstration serait entièrement faite si l'on pouvait retrouver le tombeau où ils reposèrent d'abord et en déterminer la date. Une autre découverte a suggéré à M. de Rossi une hypothèse dont il ne dissimule nullement le caractère conjectural, mais qui offre de toute manière un grand intérêt. Dans la même région du cimetière de

chesne, p. 19. — Autres commémorations, dont l'explication nous échappe, au Mort, hiéron., 14 des calendes de mai (p. 46), 16 des calendes de juin (p. 62), 13 des calendes d'août (p. 94).

(1) PARTENI MARTIRI CALOCERI MARTIRI. Roma sotteranea, II, p. 211 et pi. t. XXXill, 5.

Calliste, c'est-à-dire dans celle qui fut donnée à l'Église par la fille du consul .Emilianus (1), à Fétage supérieur est creusé un curieux avcosolium. Les peintures qui le décoraient ont à peu près disparu, à l'exception de celles qui ornent le sous-arc ou soflite (2). Celle de gauche, bien conservée, représente un sujet très rare dans l'art chrétien primitif. « Un homme, vêtu de la tunique et du pallium, la tête ceinte d'une couronne de laurier, est debout sur un tribunal : c'est un juge ou, plus probablement, l'empereur, car lui seul avait le droit de siéger la tète couronnée de laurier (3). Il est vu de profil : il a le bras droit à demiétendu, la main légèrement soulevée, comme un homme qui argumente et impose le silence. Debout au pied du tribunal se tient un personnage enveloppé dans sa toge; il a également la main droite levée , sa chevelure est épaisse, il est barbu. On ne peut déterminer, en l'absence de toute inscription, quel rôle joue ce dernier : est-ce un accusateur, est-ce un assesseur du juge? Au contraire, l'attitude de la troisième figure, placée près de celle-ci, et se présentant presque de face au spectateur, a une très claire signification. C'est un homme jeune encore et imberbe; une abondante chevelure frisée couvre son front. Il est vêtu d'une tunique ornée de larges bandes de pour-

(1) Voir plus haut, page 262.

(2) Voir De Rossi, Roma sotlerraaea, t. H, pi. .\X, 2, et XXF.

(3) Voir (le même l'empereur siégeant, la têle laurée, dans une médaille représentant le martyre de saint Laurent; BullctUno di archeolocjia eristU'iift. 18G9. planche n" 8.

pre. Sa main droite est levée, la gauche est appuyée contre sa poitrine. D'un regard ferme et ardent, brûlant d'enthousiasme, il fixe l'œil irrité du juge. Il semble qu'on entende sortir de sa bouche quelqu'une de ces paroles de feu que nous ont conservées les Actes des martyrs, et qui faisaient dire aux païens que « le « chant du cygne des chrétiens est terrible (1). » C'est évidemment un martyr ou un confesseur aux prises avec son juge. Près de lui, un quatrième personnage est vu de profil ; il est couronné de laurier et semble se retirer, le menton appuyé sur sa main droite, avec un geste de mécontentement et de dépit : c'est peut-être le prêtre païen qui devait offrir le sacrifice, et s'éloigne devant le refus du martyr (2). » Telle est la scène peinte à gauche, au pied de la voûte. De celle de droite un seul vestige a été conservé : on distingue la partie supérieure d'un personnage couronné de laurier, et qui semble assis. Y aurait-il excès de conjecture à prêter à l'auteur de ces deux tableaux, qui se font pendant, l'intention de représenter l'interrogatoire de Calocerus sur l'un, de Partenius sur l'autre (3), de

(1) Hist. des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3' éd., p. 75.

(2) Borne souterraine, p. 372.

(3) M. de Rossi ne s'est expliqué que sur la première fresque. Je poursuis l'hypothèse, en proposant de voir dans la seconde, celle de droite, le fragment d'une scène analogue. Je dois cependant reconnaître que le personnage lauré y est un peu plus grand que dans la fresque de gauche, et qu'il serait difficile de supposer, dans la partie détruite, plusieurs personnages; la place manquerait. Maison peut avoir représenté sur cette seconde fresque l'accusé seul devant le juge. M. Lefort, Chronologie des peintures des catacombes, n° 49, dit de même.

même que, plus tard, un sculpteur chrétien a représenté la décapitation de Nérée sur un chapiteau de la basilique souterraine de Pétronille, et celle de son compagnon Achillée sur un chapiteau parallèle {!)? Le lieu où ont été trouvées ces curieuses fresques, à peu de distance de la chapelle où reposèrent, au quatrième siècle, les deux serviteurs d'.^Emilianus, et dans ïarea même donnée à l'Église par leur pupille Anatolia, permet cette hypothèse : elle reçoit quelque force de lâge visible de la peinture, qui n'a rien de byzantin, et semble appartenir par le style au milieu du troisième siècle , c'est-à-dire à l'époque même de la persécution de Dèce (2).

Les iMartyrologes placent sous Dèce la mort pour le Christ de deux nobles Persans, Abdon et Sennen. Malheureusement, leurs Actes manquent d'autorité : les quelques traits antiques qu'on y a relevés (3) se rencontrent dans un grand nombre d'autres pièces mar-

de celle-ci : « Scène vraisemblablement analogue à celle de gauche. » Voir Études sur les moauments primitifs de la peinture chrétienne en Italie, 1885, p. 52. Cependant l'ciplication donnée de' la première fresque par M. de Rossi n'est plus regardée comme certaine. M^'^ Wilpert y reconnaît un sujet très différent, emprunté à la Bible, le juge ment de Suzanne (Xuovo Bull, diarc/i. crist., 1899, p. 138). Cette opinion avait déjà été proposée par M. Cartier (Revue de l'art chrétien, 1875, p. 395) et M. l'abbé Davin (les Antiquités chrétiennes rapportées à la Capella greca du cimetière de Priscille, 1892 p. 592).

(1) Bullettino di arch. crist., 1875, pi. IV.

(2) Roma sotlerranea, t. II, p. 221. M. Lefort, Chronologie des peintures des catacombes, indique la même date.

(3) Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyis, § 3G, 59, 89, 97.

tyrologiques, d'où le compilateur a pu les imiter. On pourrait, sans invraisemblance, conjecturer que les deux Persans, s'ils sont les nobles personnages que disent les Actes, avaient été faits prisonniers ou amenés comme otages, non par Dèce, comme le disent les Actes, car il ne fit jamais la guerre en Perse, mais par Gordien ou par Philippe, lors de l'expédition qui coûta la vie au premier et donna l'Empire au second : ils auraient depuis lors vécu à Rome. Maison pourrait peutêtre admettre aussi qu'Abdon et Sennen furent simplement des commerçants ou des artisans orientaux, comme il y en avait beaucoup alors établis à Rome (1). Un seul fait est certain, leur sépulture dans la catacombe de Pontien, appelée aussi ad Ui^siim pileatîim, sur la voie de Porto. Le calendrier philocalien y place leur commémoration au 30 juillet (2). Une fresque de basse époque (3), peut-être contemporaine des rédactions de leurs Actes venu es jusqu'à nous, se voit dans le baptistère de la catacombe (4) . Us por-

(1) M. Dufourcq fait remarquer que le cimetière de Pontien, où ils furent enterrés, «est au centre des quartiers orientaux, commerciaux, tout près du port, où s'élèvent des entrepôts. » Études sur les Gesta niartyrum romains, p. 239.

(2) III Kal. Aug. Abdon et Sennen in Pontiani, quod est ad Ursum pileatum. Deposilio martyrum, dans Ruinart, p. 693. — Même mention au Martyrologe hiéronymien : Kl. Ags. in cimit. Pontiani ad ursum pileatuin natal. Abdon et Sennis martyr. De Rossi-Duchesne, p. 98.

(3j Probablement du huitième siècle. Lefort, Chronologie des peintures des catacombes romaines, n" 131, dans les Études sur les monum,ents primitifs de la peinture chrétienne en Italie, p. 96.

(4) Garrucci, Sioriadell' arte c}-istiana,\>l. CXVII, 1; Perret, Cata-

tent l'un et l'autre une sorte de bonnet phrygien, comme tous les Orientaux représentés par l'art romain, aussi bien les captifs des bas-reliefs ou des arcs de triomphe que les mages des peintures chrétiennes : le reste de leur costume est assez étrange, et se compose d'un manteau à capuchon, ouvrant sur une tunique de peau, déchiquetée par le bas, de manière à laisser les cuisses à découvert (1). Les noms des deux saints sont écrits près d'eux, et à leurs côtés se voient saint Vincent et un martyr inconnu, saint Milix. Si la date assignée par les martyrologes est exacte, il se pourrait que, ayant vécu à la cour de Philippe, dans la demi-liberté ou même dans la familiarité accordée à des otages d'illustre origine, Abdon et Sennen aient été victimes non seulement de leur foi, mais aussi de la rancune que les écrivains chrétiens attribuent à

combes de Rome, t. 111, pi. LU etLVl; Roller, Catacombes de Rome, \À. XCVII, XCVlll.

(1) Voir Marligny, Dlct. des ant. chrét., et mon article Abdon et Senneadans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. I, 1903. p. 42-45. Un petit monument, plus ancien, semble faire allusion à l'un des deux martyrs. C'est une lampe en terre cuite, du cinquième ou plus probablement du sixième siècle. Un personnage y est représenté, portant la candys, manteau persan, ordinairement de peau, orné à'orbiculi, de calliculae et de pierreries. C'est probablement saint Abdon, car il porte la barbe courte et ronde, comme celui-ci dans la fresque du cimetière de Pontien (oii saint Sennen l'a, au contraire, pointue) : le vêtement fait penser à un détail des Actes, disant qu'on présenta les martyrs à Dèce dans le splendidc costume national qu'ils portaient comme subregnli (satrapes) en Perse. Celte lampe fut peut-être inspirée par une peinture plus ancienne que la fresque du huitième siècle, laquelle en serait aussi une imitation. Voir Bruzza, dans Studi e Documenti di Storia e Diritto, 1888, p. 416-425.

320 LA PERSÉCUTION DE OECE EN OCCIDLM.

Dèce contre tout ce qui touchait à la personne de son prédécesseur. La réaction païenne dut atteindre de préférence ses familiers et ses serviteurs; ainsi s'expliquerait le rapide martyre de Calocerus et de Partenius, d'Abdon et de Sennen, alors que tant d'autres chrétiens, que nulle attache politique ne rehait à Philippe, étaient gardés pendant de longs mois en prison.

Les Martyrologes et les recueils de Passions mentionnent en Italie d'autres chrétiens qui versèrent leur sang pour le Christ pendant la persécution de Dèce. Malheureusement leurs Actes inspirent peu de confiance et n'ont pas, comme ceux dont nous venons de parler, l'appui des monuments. Cependant, si l'on retranche quelques indications évidemment fautives, ceux des saints Secondien, Marcellien et Veranius (1) ne paraîtront pas indignes d'attention. Ni Secondien ni Veranius ne furent ensemble préfets de Rome, comme le dit le passionnaire, et, morts sous Dèce, ne peuvent avoir été contemporains du pape saint Sixte II, ainsi qu'il le raconte maladroitement. Mais un détail intéressant porte à croire que le récit de leur martyre ne fut pas rédigé à une époque tout à fait basse. Pourrait-on sans vraisemblance en fixer la composition au commencement du quatrième siècle (2)?

(1) Baionius, Ann. EccL, ad ann. 253, g 29; Suiius, Vilx SS., au 9 août, p. 92.

(2) Je dois dire que Tillemont ne les croit pas antérieurs au milieu du cinquième siècle; Mémoires, t. III, note vu sur la persécution de Dèce.

Les Actes racontent que Secondien et Marcellien se convertirent à la religion chrétienne en méditant la quatrième églogue de Virgile, et en cherchant le sens mystérieux de ses premiers vers (1). Les contemporains de Dèce ne voyaient probablement pas dans les vers du grand poète de Mantoue la prophétie de l'ordre nouveau inauguré par le Christ; au contraire, cpiand la révolution politique et religieuse qui mit le christianisme sur le trône avec Constantin eut été consommée, les fidèles se plurent à reconnaître dans l'harmonieux début de la célèbre églogue un écho des prédictions antiques dont ils saluaient avec ivresse le définitif accomplissement. Cette interprétation devint en quelque sorte officielle lorsque Constantin se la fut appropriée dans un discours public conservé (et peut-être composé) par Eusèbe (2). La Passion de Secondien, Marcellien et Veranius pourrait avoir été rédigée vers le même temps : elle semble refléter les idées du quatrième siècle. Mais s'il en était ainsi, n'é-

(t) Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo,

Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna, Jam nova progenies cœlo demittilur alto. Tu modo nascenti puero, quod ferrea primum Desinet, ac toto surget gens aurea mundo, Casla, fave, Lucina.

BucoL, IV, 5-10.

(2) Oralio Constantini ad sanclorum cœtutn, 19, 20, insérée par Eusèbe à la suite de sa Vie de Constantin. Lactance, Biv. Inst., VII, 24, entend la quatrième Églogue dans un sens millénaire. Saint Jérôme s'élève, au contraire, contre ceux qui veulent faire de Virgile un chrétien avant le Ciirist ; Ep. 53, ad Paulinum. Au moyen âge, l'interpré. talion de Constantin prévaut ; voir les textes cités par Ozanam, le Purgatoire de Dante, commentaire du cliant XXII, p. 367-370.

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