LA PROMULGATION DE L'ÉDIT DE CARTHAGE
dant lequel chacun était mis en demeure de déclarer sa foi (1). A l'expiration de ce délai, tous ceux qui n'auraient pas fait acte de paganisme seraient considérés comme chrétiens et, en cette qualité, exposés aux poursuites {2). Personne, semble-t-ii, ne pouvait échapper; la population entière était mise à l'épreuve; c'était une sorte de dénombrement et de recensement universel, où l'administration comptait les âmes et, sur un registre tenu en partie double, inscrivait les consciences.
On ignore si le proconsul était présent à Carthage pendant cette première phase, cette sorte de préface de la persécution (3). Sa présence, à la rigueur, n'était pas nécessaire : l'épreuve fut dirigée parles magistrats municipaux, duumviri, auxquels onadjoig-nit soit immédiatement, soit plus tard, quelques citoyens notables (4). Il est probable que la population entière fut invitée à sacrifier pour le salut de l'Empire, à prendre part à quelque supplicatio solennelle. Le lieu du rendez- vous était le Capitole (5). Carthage et plusieurs villes d'Afrique (6) possédaient, comme toutes
(1) Explorandœ fidei preefiniebatur dies. Saint Cyprien, De lapsis, 2.
(2) Quum dies negantibus prœsUtutus excessit, quisque professus in- Ira diera non est, christianum se esse confessus est. Ibid., 3.
(3) Voir Massabeiau, les Sacrifices ordonnés à Carthage au commencement de la persécution de Decius, dans la Revue de l'histoire des religions, janvier-février 188i, p. 68.
(4) Quinque primores illi qui edicto nuper magistratibus fuerant copulati, ut fideni nostrain subruerent. Saint Cyi)rien, Ep. 40.
(51 Saint Cyprien, De lapsis, 8, 24.
(6) Par exernitle Cirla, Tamurgas. Renier, Inscriptions de l'Algérie, 1520, 1890, 1892, 1893.
les cités portant le titre de colonies romaines (1), un temple de ce nom, consacré au culte de Jupiter, de Junon et de Minerve, ordinairement situé sur une éminence dominant le forum. A Cartilage, le temple s'élevait sur la colline de Byisa (2), qui présentait de grandes analogies avec le mont Capitolin de Rome, et, dominant la mer, se dressait comme une acropole naturelle, que l'homme n'avait pas eu besoin de fortifier pour la rendre imprenable (3). A ses pieds, le forum, incendié sous Antonin le Pieux (4), puis rebâti, étalait l'éclat de ses édifices et de ses colonnades, encore dans toute leur fraîcheur de constructions nouvelles (5). Chaque matin, jusqu'à l'expiration du délai, sur la colline sacrée s'alluma le feu des sacrifices (6). Les riches amenaient soit des chèvres ou des brebis {hostia)^ soit des bœufs {victima) (7). Les pau-
(l)Erantcolonice quasi effigies parvœpopuli romani, eoquejurehabebanttheatra,thermaset Capitolia.Aulu-Gelle, A^c<. oW.,XVI,43. — Voir dans le Dict. des ant. grecques et romaines, art. Capitolium,^. 905, la liste des villes où l'on a constaté l'existence d'un Capitule ; consulter surtout cette liste rectiliée dans Castan, les Capitales provinciaux du motide romain, ch. iv, statistique des Capitoles provinciaux (Mémoires de la Société d'Emulation du Doubs, 1886, p. 242 et suiv.).
(2) Delattre, Inscriptions de Carthage, X, dans Bulletin épigraphique, t. V, 1885, p. 90, noie 1.
(3) Guérin, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, t. I, p. 45.
(4) Capitolin, Ant. Pius, 9; Pausanias, Descr. Grsec, VIII, 43.
(5) Il résulte de passages du traité De lapsis que le Capilole et le forum de Carthage étaient contigus.
(6) Altare, quod fœtore tetro fumare ac redolere conspexerat... De lapsis, 8.
(7) Quid hostiam tecum, miser, quid victimam immolaturus apponis? Ibid. Cf. Marquardt, Rômische Slaatsverwaltung, t. III, p. 166.
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vres se contentaient sans doute de jeter de l'encens sur l'autel (l).Tous, portant sur la tête un voile et une couronne (2), prononçaient une formule de prière, dans laquelle le Christ était maudit (3), L'après-midi, ceux qui avaient ainsi adoré les dieux participaient d'une autre manière au sacrifice : soit dans les grandes salles destinées aux repas et situées, avec les cuisines , dans les dépendances du temple, soit sous les vastes portiques qui l'entouraient, sur l'esplanade qui s'étendait devant lui, ou dans les espaces ouverts du forum, des tables étaient dressées, chargées de la viande des victimes immolées; la coupe des libations passait de main en main (4). Après cette communion païenne, le sacrilège était consommé : on avait mangé les viandes consacrées aux démons, peut-être parodié les rites eucharistiques; il n'y avait plus de chrétien. Le nombre des apostats fut immense. Jamais l'Église n'avait eu à pleurer sur tant de défections. Dans les persécutions précédentes, plus d'un chrétien avait renié sa foi, mais il avait apostasie en présence du tribunal, devant le magistrat menaçant, à la vue des instruments de supplice, ou même le corps déjà brisé par la torture (ô^ . Sa faiblesse était coupable, mais
(1) Cf. saint Cyprien, Ep. 52.
(2) Ab impio sceleratofjiie velamine, quo illic velabantur sacrificantiumcapita captiva... De lapsis,2. Diaboii coronam... Ibid.
(3) Slare illic potuit Del servus, et loqui, et renuntiare Christo !
(i) Sceleratiis cibus... panetn inero mixtuin... lethali poculo... feralibus cibis... rnortiferos iJolorum cibos... Ibid., 8, ii, 10, 15, 24. (5) Saint Cyprien, De lapsis, 13.
au moins elle avait été précédée d'un essai de résistance. Il n'en est plus ainsi. Avant tout procès, sur une simple invitation de l'autorité, les chrétiens se présentent en masse devant les autels des dieux (1). La peur, l'ignoble peur, est maîtresse des âmes. Les magistrats païens sont étonnés d'une si prompte obéissance. On les voit remettre au lendemain des chrétiens trop pressés d'abjurer (2). Ils semblent écœurés au spectacle des longues processions qui traversent le forum (3), montent les degrés du Capitole (4), avec des fleurs, des victimes, de l'encens : riches citoyens suivis d'esclaves, d'afl'ranchis et de colons (5) ; parents amenant leurs petits enfants (6); maris traînant de force leur femme qui ne veut pas les suivre (7) ; tous s'exhortant, se poussant les uns les autres (8), comme si la lâcheté était moins grande quand elle était partagée, l'apostasie moins honteuse quand elle avait beaucoup de complices. On vit de navrants épisodes. Ici, c'est une famille divisée, le fils, le frère jetés en prison, la mère et la sœur allant sacrifier (9). Ailleurs,
(1) Ante aciem inulU victi, sine congressione prostrati, iiec lioc sibi reliquerunt ut sacrilicare idolis viderentur inviti. De lapsis, 8. Cf. Ep. 52.
(2) Quot illic a magistratibus vespera urgente dilati sunt? De lapsis, 8.
(3) Ultro ad forum venire... Ibid.
(4) AdCapitolium sponte ventuin est. Ibid.
(5) Saint Cyprien, Ep. 10, 52.
(6) Infantes quoque parentum manibus vel impositi vel attracti. De lapsis, 9.
(7) Ep. 19 (inter Cyprianicas).
(8) Hoitamentis mutuis in exitium populus impulsus est. De lajisis, 9.
(9) Saint Cyprien, Ep. 22.