‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 31 sur 63 · LA PROMULGATION DE LEDIT DE CARTHAGK · texte numérisé non relu

LA PROMULGATION DE LEDIT DE CARTHAGK

c'est une femme menée au temple maigre elle : son mari, ses parents tiennent ses mains, lui font jeter de l'encens sur l'autel; la malheureuse se débat en criant : « Ce n'est pas moi, c'est vous qui l'avez fait (1). » Un jeune couple chrétien avait fui, laissant à la maison une petite lille : la nourrice la porte au temple, et, comme elle ne mangeait pas encore de viande, lui fait avaler un peu de pain trempé dans le vin consacré aux idoles (2). Mais le plus triste fut de voir des membres du clergé mêlés aux apostats. A Carthage, il y eut beaucoup de prêtres parmi les lapsi (3). A Saturnum, autre ville de la province proconsulaire, l'évèque Repostus conduisit lui-même au temple une partie de son peuple 'i-). Léveque d'Assur, Fortunatus (5), et deux autres prélats africains, Jovinus et Maxime, dont les sièges sont inconnus, eurent aussi la faiblesse de sacrifier (6).

Plus d'une fois les apostats furent terrifiés et les fidèles avertis par des signes éclatants de la colère di-

(^1) Mulier, Bona noiniiu', quœ tracta est a niarilo ad sacrificandum, quBe conscieiitia non conimissi, sed quia teuentes nianus ejus ipsi sacrificaverunt, cœpit dicerc contra : non feci, vos fecistis. Lettre de Caldonius à saint Cyprien, 19 (inter Cyprian.)

(2) Parentes forte fugientes, diim trepidi minus consulunt, sub nutricis aliniento parvulani filiani reliquerunt; relictani nutrix retulitad magislratus. llli ei, apud idolumquo populus coniluebat, quod carnem nedum edore poluissct, panem mero niixluin, quod tanien et ipsuni de iniMiolationepereuntium supereraf, traditlerunt. De lapsis, 25.

(3) Saint Cyprien, /:;/). 5, 35. — Voir Till(Miiont , Mrmoircs, t, IV, note XVI sur saint Cyprien.

(i) ld.,Ep. 64.

(5) Id„ Ep. 55.

(6) Id., Lp. 64.

vine. L'un, aj)rès avoir prononcé l'oraison sacrilège, était subitement frappé de mutisme (1). Une femme qui avait renié le Christ était prise, au bain, de douleurs violentes, et, dans sa folie, mordait la langue qui avait touché les viandes profanes et injurié son Dieu : elle mourut bientôt dans d'horribles souffrances (2). Beaucoup, bourrelés de remords, tombaient dans le désespoir, devenaient démoniaques ou fous (3). Quelques-uns, croyant avoir échappé à l'attention de leurs coreligionnaires, essayaient de se glisser encore parmi eux après l'abjuration, prétendaient même participer aux sacrements. Une main invisible s'abattait sur eux. Une jeune fille qui a sacrifié expire après avoir reçu l'eucharistie (4). Une renégate voit sortir du feu du coffre où elle conservait le saint Sacrement (5). Un apostat reçoit, selon l'usage, le pain eucharistique dans sa main, et, au moment de le consommer, ne trouve plus qu'une poignée de cendres (6).

(1) Unus ex his qui sponte Capitolium negaturiis ascendit, poslquain Christum negavit obmuluit. De lapsis, 24.

(2) nia in balneis constiluta... illic ab immundo spiritu immunda correpta, laniavit denlibus linguam qiiœ fueral vel pasta impie vel locuta... Doloribus ventris et viscerum cruciata defecit. Ibid.

('6) Quam multi... immundis spiritibus adimplentur, quam multi usque ad dementiam mentis excordes furore quatiuntur! Ibid., 26.

(4) At vero ea quœ, œtate provecta, et in annis adultioribus constituta, sacrificanlibus nobis latenter obrepsit, non cibum sibi sumens, sedgladium... palpitans et tremens concidlt. De lapsis, 26.

(5) Etcum quœdam arcam suam, in qua Domini sanctum fuit, nianibus indignis lentasset aperire, igné inde surgente deterrita est ne auderet altingere. Ibid.

(6) Et quidem alius, quia et ipse maculatus, sacrificio a sacerdotibus celebrato, partem cum cœleris ausus est latenter accipere, sanc-

LA PROMULGATION DE LEDIT DE CAUTIIAGE. 3i5

Même le pauvre petit enfant, dont une nourrice avait souillé les lèvres du vin idolàtrique, ne peut plus boire au calice sacramentel, et rejette avec des vomissements le sang" du Sauveur (1). Ces exemples, rapportés par le mieux informé des contemporains, l'évêque de Carthage lui-même (â), durent frapper de terreur les chrétiens, et peut-être arrêter au bout de quelque temps le cours des apostasies ; mais le nombre de celles-ci était déjà très grand : beaucoup de familles chrétiennes restaient en proie au remords, à la honte; la cause de bien des divisions, de bien des déchirements était posée pour l'avenir.

Ces apostats du premier degré, sacrificati, tluirificati (3), n'étaient pas les seuls dont l'Église eût à rougir. De faibles chrétiens essayèrent, au moyen d'une transaction, de se faire passer comme ayant obéi aux ordres de l'empereur, tout en s'abstenant en réalité des sacrifices commandés. Soit par faveur, soit à prix d'argent, ils obtenaient d'être inscrits sur la

tum Domini edere et contrectare non poluit, cinerem ferre se apertis manibus invenit. Ibid.

(1) ... Ubi vero solemnibus adiinpletis calicem diaconus ofFene preesenlibiis cœpit... faciem suara parvula instinctu divinee inajestatis avertere... singultus et vomitus... In corpore atque ore violato Eucharislia permanerc non poluit. Ibid., 25.

(2) Praesente ac teste me ipso, dit-il en racontant l'épisode du petit enfant. Ibid.

(3) Le mol t Iniri fie (i fi est employé une seule fois par saint Cyprien, Ep. 52. Nous croyons quil désigne ceu\ qui, n'étant pas assez riclies pour offrir aux idoles l'Iioslia ou la virlima, faisaient acte de paganisme en brûlant de lencens sur l'autel, mode de sacrifice à la portée de toutes les bourses.

liste de ceux qui avaient sacrifié et recevaient en échange un certificat, une sorte de billet de confession païenne, qui les mettait à l'abri des poursuites. Ordinairement ces lihellatiques comme on les appela (1), s'étaient présentés en personne devant le magistrat, qui se contentait de leur déclaration, sans les obliger à faire un acte formel d'idolâtrie ; quelquefois même l'inscription était faite et le billet leur était remis sur leur demande, sans qu'ils eussent besoin de comparaître. Cette conduite était certainement répréhensible : comme le disait le clergé de Rome dans une lettre à saint Cyprien, <( c'est être criminel que de se faire passer pour apostat, alors même qu'on n'a pas apostasie (2). » Cependant les libellatiques étaient moins coupables que les apostats proprement dits : avec la précision habituelle de son esprit, saint Cyprien savait distinguer entre les uns et les autres. Entre les apostats eux-mêmes, sa charité reconnaissait des nuances : il jugeait différemment « celui qui, à la première injonction, vola au-devant d'un sacrifice impie, et celui qui n'accomplit un acte si funeste que par contrainte et après une longue résistance ; celui qui obligea sa famille, ses amis, ses colons à sacrifier, et celui qui sacrifia seul pour en

(1) Voir plus haut, p. 331. Ne pas confondre le HOellus, ou certificat de sacrifice, avec une autre sorte de libellus dont il sera question plus loin, billet de réconciliation donné par les confesseurs de la foi au\ apostats repentants.

(2) Lettre du clergé de Rome, Ej). 21 (inter Cyprianicas).

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