‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 32 sur 63 · LA PROMULGATION DE LEDIT DE GARTHAGE · texte numérisé non relu

LA PROMULGATION DE LEDIT DE GARTHAGE

dispenser les siens (1), » A plus forte raison mettait-il les libcllatiques dans une catégorie à part. « Puis donc que l'on doit distinguer entre ceux-là môme qui ont sacrifié, il y aurait une dureté et une injustice révoltantes à confondre les libcllatiques avec ces derniers. J'avais lu, vous dira celui qui a reçu l'un de ces billets, les instructions de l'évêque, elles m'avaient appris qu'il est défendu de sacrifier aux idoles, et qu'un serviteur de Dieu ne doit pas adorer des simulacres. Voilà pourquoi, afin de m'épargner un crime, et profitant d'une occasion que je n'aurais jamais cherchée, si elle ne s'était offerte, j'allai trouver le magistrat, et je lui déclarai moi-même ou par un intermédiaire que j'étais chrétien, quil ne m'était pas permis de sacrifier, que je ne pouvais pas me présenter devant les autels du démon, et que j'offrais de l'argent pour en être dispensé (*2). »

(1) Saint Cyprien, Ep. 52.

(2) Ibid.

3iS LA PERSÉCUTION DE DÈCE EN AFRIQUE.

Les martyrs, les bannis et les fugitifs.

Tel est le langage de saint Cyprien, raisonnable, modéré, humain; mais probablement ne parla-t-il avec cette netteté que la crise finie, quand il s'agit d'établir et de peser toutes les responsabilités et de reconstituer les cadres à demi rompus de l'Église : tant que dura la période aiguë de la persécution, il se borna sans doute à conseiller uniiormément ce qui était le devoir strict, la résistance. Celle-ci avait deux formes : on pouvait refuser de sacrifier, et attendre intrépidement chez soi le martyre ; on pouvait se dérober et au sacrifice et au martyre par la fuite. Le premier parti fut pris par un grand nombre d'héroïques chrétiens.

Dès le mois de janvier, des chrétiens qui ne s'étaient pas présentés au temple dans le délai fixé, ou qui avaient publiquement déclaré qu'ils ne se présenteraient pas, furent mis en prison. Le proconsul, nous l'avons dit, était peut-être absent ; mais l'autorité des officiers municipaux suffisait sans doute, aux termes de l'édit (1), pour ordonner l'incarcération provisoire. D'ailleurs, à leur défaut, le peuple impatient se serait

(1) En vertu du droit exceptionnel créé par ledit de Dèce, mais non en vertu du droit commun, qui depuis le premier siècle avait, dans les colonies, retiré la juridiction criminelle aux duumvirs, pour la donner toute entière auxrei)résentants du pouvoir impérial. Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siccles, 3"^ éd., p. 41 i.

chargé de le faire. A la suite dune émeute, le vieux prêtre Rogatianus, et un laïque nommé Felicissimus, furent saisis et jetés en prison (1) ; beaucoup d'autres, clercs, laïques, femmes même et enfants, y furent envoyés à leur suite (2). On sait ce qu'étaient les prisons romaines et la terreur qu'elles inspiraient aux natures délicates. Ténèbres, saleté, promiscuité de toute sorte (3), grossièreté des geôliers et des soldats, froid glacial ou chaleur insupportable, manque de nourriture, tous les tourments y étaient réunis. Celles de Carthage étaient depuis longtemps redoutées des chrétiens (i). Une seule consolation restait aux captifs : ces lieux de souffrance s'ouvraient facilement, quand on y mettait le prix. Toute cette histoire donne une idée peu avantageuse des mœurs administratives des Romains. On a vu tout à l'heure des chrétiens peureux achetant des duumvirs des certificats constatant de fausses apostasies ; nous voyons maintenant — et ce n'est pas la première fois (5) — les fidèles corrompant

(1) ... Rogalianum piesbytcium j^loriosum senem. .. qui cuin Felicissimo fratre nostroquieto semiier et sobrio excipiens lerocientis popuii impetiim, prinium hosiàliuin vobis in carcere praepaiavil. Saint Cypiien, £>. 81.

(2) Bealas etiain feininas quœ vobiscum sunt in eatleni confessionis gloria conslitutœ... pueros etiam vobis gloriosa confessione sociavit divina dignatio. Ibid.

(3) 11 ne parait pas que les accusés aient été séparés des condamnés, ni même qu'il y eût séparation entre les détenus de sexe différent. G. Hurnbert, art. ra?Yer, dans le J)ict. des ant., p. 919.

(4) Cl', l'assio S. l'erpclux. 4, dans Ruinart, p. 86. Voir jilus liant, p. 110.

(5) Cf. p. 111.

les geôliers et obtenant d'eux la permission de pénénétrer près des captifs. Tantôt un prêtre vient, accompagné d'un diacre , célébrer le saint sacrifice dans la prison et distribuer aux martyrs le pain céleste (1); tantôt des personnes charitables leur portent la nourriture matérielle nécessaire pour soutenir leurs forces épuisées, ou les vêtements dont ils ont besoin (2). Saint Cyprien est obligé de recommander aux visiteurs de ne pas venir en trop grande foule, afin de ne pas attirer les soupçons (3). L'argent de la caisse ecclésiastique était employé à l'assistance des captifs ; c'était un de ses objets essentiels (4), et l'évêque de Garthage avait pris des mesures pour assurer les ressources suffisantes (5). Malgré tant desoins, l'iucarcé-

(1) Presbyteri quoque quiillic apud confessores ofïerunt singuli ciim singiilis diaconis per vices alternent, quia et mutalio personarum et vicissitiulo convenientiuin minuit invidiam. Saint Cyprien, Ep. 4.

(2) Quanquam sciam plurimos ex his (confessoribus) fratrum voto el dilectione susceptos, tamen si qui sunt qui vel vestitu vel sumptu indigeant, sicut etiam pridem vobis scripseram cum adliuc essent in carcere constituli, subministrentur eis quœcunque sunt necessaiia. Ep. 5.

(3) Etsi fratres pro dilectione sua cupidi sunt ad conveniendum et visitandum confessores bonos... tamen caute lioc, et non glomeratim nec per multitudinem simul junctam puto esse faciendum, ne ex hoc ipso invidia conciletur, et inlroeundi aditus denegetur. Ep. 4.

(4) Si qui... in custodiis, dunlaxatex causa Deisectse, alumni confessionis suse fiunt. Tertullien, ApoL, 39.

(5) Quantum autem ad sumptus suggerendos sive illis, qui, gloriosa voce Dominum confessi, in carcere sunt constituti, sive ils quipauperes indigentes laborant et tamen in Domino persévérant, peto, nihil desil, cumsummulaomnis quae redacta est illic sit apud clericos distributa propter ejusinodi casus, ut haberent plures unde ad nécessitâtes et pressuras singulorum operari possinl. Ep. 4.

ration prolongée fut mortelle à quelques-uns : Fortunio, Victorinus, Victor, Herennius, Credula, Herena, Donatus, Firmus, Venustus, Fructus, Julia, Martial, Ariston « périrent de faim en prison (1). » « Nous les suivrons bientôt, ajoute l'auteur de la lettre qui nous apprend la fin glorieuse de ces détenus, car depuis huit jours nous venons d'être remis au cachot. Auparavant, CD nous donnait tous les cinq jours un peu de pain et de l'eau à volonté [2). » Depuis huit jours les survivants étaient donc entièrement privés de nourriture. C'est d'une main sans doute défaillante que le confesseur Lucien écrivit ces nouvelles à son correspondant de Rome. Et cependant, à cette époque, la peine de lemprisonnement avait été abolie, et le droit romain ne reconnaissait que la prison préventive (3)!

Au moment où se passaient les scènes que nous venons de rappeler, l'instruction criminelle, que les magistrats municipaux n'avaient pu commencer, se poursuivait parles soins du proconsul : on peut fixer

(1) Lettre de Lucien à Celerinus ; Ep. 21 (inter C)'prianicas). — Dans ces horribles prisons romaines, la mort n'était pas rare : voir Sénèque, Consolatio ad Marciani. 20.

(2) Quorum el nos socios luturos intra dies audielis. Jam enim ex quo iteralo reclusi suinus dies octo in die quo tibi litteras scripsi. Nam ante dies octo per dies quinque modicum ]>anis accepimus et aquam ad mensurani. JOid.

(3) Soient prœsides in carcere contiiicndos dainnare, aut ut in vinculis contineantur ; sed id eos lacère non oportet ; nani luijusmodi pœn% interdictae sunt : carcer enim ad continendos homines, non ad puniendos haberi débet. Uipicn, JJe officio proconsulis, ix; au Digeste, XLVIII, xi.v, 8, § 9.

au mois d'avril 250 le moment où les documents laissent apercevoir son intervention (1). Depuis cette date jusqu'à la fm de l'année, les procès se succédèrent presque sans relâche, procès insidieux, où, à la suite d'une torture demeurée sans effet, le confesseur était ramené en prison, pour en être extrait de nouveau après quelque temps : on ne se hâtait pas d'arriver au dénouement, on le reculait au contraire le plus loin possible; mais par les tourments, parles menaces, par la fatigue d'une instruction criminelle toujours continuée, jamais finie, par l'ennui, les dégoûts et les souffrances de la prison, par les rigueurs de la mise au secret, par une obsession continuelle, le proconsul se flattait d'user la résistance, et de faire tomber le chrétien avant le martyre, comme un voyageur à bout de force tombe sur la route au moment de toucher au terme. Phis d'une fois ce calcul réussit. Saint Cyprien, dont les jugements sont empreints de tant de mansuétude et de mesure, et donnent vraiment une grande idée de la casuistique de ce temps-là, plaint ceux qui succombèrent dans ces conditions, les distingue avec soin des lâches qui abjurèrent spontanément, et se montre facile à leur pardonner. Tel fut le cas de Ninus, de Clementianus et de Florus. Arrêtés au début de la persécution, ils avaient été amenés devant les duumvirs, et là, méprisant les menaces des magistrats, dédaignant la colère du peuple, ils avaient confessé le

(1) Voir Tillemont, Mémoires, t. III, ait. m sur saint Mappali<]ue.

LES MARTi'RS, LES BANNIS ET LES FUGITIFS. 353

Christ (1). Après une longue détention, ils furent enfin conduits au proconsul. Mis plusieurs fois à la torture, devant le représentant irrité de Rome, en présence du peuple furieux, ils finirent par céder (2\ « Malgré leur ardent désir de la mort, on n'avait pas voulu les tuer, et, lentement, par des tourments sans cesse répétés, on n'avait point vaincu leur foi, demeurée invincible, on avait contraint leur chair infirme de succomber à la fatigue (3). » Heureux ceux dont la force d'âme résistait à une telle épreuve, et qui, comme le jeune Aurelius, après avoir une fois soutenu l'assaut des magistrats municipaux, bravaient dans une seconde comparution le proconsul en personne, supportaient les tortures, et, renvoyés en prison, voyaient la persécution Unir, sans avoir faibli (i)! Plus heureux en-

(1) Ninum, Clementianum, Flonirn, fiatres noslros, qui in persecutione apprehensi prius fuerant, et nonien Doinini confessi violentiam magistratus et populi furentis impetutn vicerant. Saint Cyprien, Ep. 53.

(2) Postinodum cum apud proconsulem pœnis gravioiibus excruciarentur, vi tormentorum subactos esse, et de gradu gloriœ, ad quani plena fidei virtute tendebant, diutinis cruciatibus excidisse. Ibid.

(3)... Quos constat stetisse in acie, nomen Domini confesses esse, violentiam inagistratuum et populi furentis incursura immobilis fidsi obslinatione vicisse, passes esse carcerern, diu inter minas proconsulis et fremitum populi circumstantis tormentis laniantibus ac longa iteralione cruciantibus répugnasse... Maxime cura cupientibus mori non permitlerentur occidi, sed tamdiu fessos tormenta laniarentquamdiu non fidem, quœ invicta est, vincerent, sed carnein, qute infirma est, fatigarent. Ibid.

(4)... Aurelius frater noster, illustris adolescens... gemino hic agone certavil, bis confessus. Parum fuerat sub oculis ante paucorum, quando extorris fiebat, congressum fuisse, meruit et in foro congredi clariore virtute, ut post magistratus etiam proconsulem vinceret, et post exsilium tormenta superaret. £/}.33. — Saint Cyprien ne dit pas II. 23

core ceux dont le corps débile ne pouvait résister à la question, et qui mouraient après l'avoir subie, comme Paul (1), Fortunio (2), Bassus (3), Mappalique et ses compagnons ! Quand ces derniers comparurent devant le proconsul, les tourments les plus raffinés furent mis en œuvre pour les contraindre à l'abjuration. On lacéra leur corps avec des ongles de fer, déchirant les entrailles, renouvelant les mêmesblessures, u torturant non plus les membres, mais les plaies vives (4). » Le sang coulait à flots : la parole des martyrs n'en était pas moins libre, ni leur contenance moins fière (5). S'adressant au proconsul : « C'est demain, s'écria Mappalique, c'est demain que vous verrez le combat (G) ! » Le lendemain, en effet, eut lieu le combat suprême : les bourreaux redoublèrent leurs

qu'après la comparution devant le proconsul Aurelius fut mis en prison, mais cela est évident, à moins qu'on ne suppose un acquittement tout à fait improbable.

(Ij Pauli a quaestione... Lettre de Lucien à Celerinus, JF^j. 21 (inter Cyprianicas).

(2) Fortunionis in carcere. Ibld. — Tillemont traduit : « Fortunion (après avoir été reporté) dans la prison. »

(3) Bassi in pejerario. Ibid. — Probablement le nom d'un supplice ou d'une torture que nous ne connaissons pas.

(4) Sleterunt torti torquentibus fortiores, et puisantes ac laniantes ungulas pulsata ac laniala rnembra vicerunt. Inexpugnabilem lidem superare non potuit sœviens diu plaga repetita, quamvis, rupta com- ])age viscerum, torquerentur in servis Dei jam non rnembra, sed vulnera. Saint Cyprien, Ep. 8.

(5) Fluebat sanguis... stetisse serves ejus (Christi) voce libéra, nicnle incorrupta, vjrtute divina... Ibid.

(G)... Cum Mappalicus beatissiraus inter cruciatus .suos proconsuli diceret : Videbis cras agonem... suo et coUegarum suorum nomine proconsuli repromisit. Ibid.

efforts, et les martyrs, expirant au milieu des tortures, reçurent la couronne céleste (1). La foule elle-même, si hostile à Garthage aux disciples du Christ, avait plusieurs fois témoigné son admiration (2),

Qu'on le remarque bien, c'est à la suite de la torture que périrent ces martyrs : la sentence capitale n'avait pas été prononcée; jusqu'à la fin le proconsul avait espéré triompher du courage des saints, et leur arracher une parole d'apostasie. Telle était la politique de l'empereur et de ses agents. Aucune haine ne les animait contre les chrétiens : ils ne versaient pas le sang par fanatisme oupar colère, mais pour intimider les courages, triompher des volontés les plus fermes, et ravir des âmes au Christ. Plus d'une fois la foule s'irrita de lenteurs calculées de la répression, et, incapable de comprendre ce qu'elles avaient d'insidieux et de redoutable, devança les sentences des magistrats. Carthage fut un jour témoin d'une horrible scène. Le peuple se rua sur un groupe de fidèles, les sommant d'abjurer. Soutenus par les exhortations d'un d'entre eux, Numidicus, ils refusèrent courageusement. Le fanatisme populaire les condamna et les exécuta sur-lechamp. Les uns furent lapidés, les autres brûlés : atteint par les pierres, ses vêtements en feu, Numidicus continuait à prêcher la résistance, et, l'œil brillant

(1) Agon cœlestis exhibitus, et Dei scrvus in agonis pioinissi certainine coronatus est. Fp. 8. Ce passage parle du seul Mappalique, mais le contexte indique que ses compagnons moururent aussi.

(2) Vidit admirans [)raesenlium mulliludo co;leste certamen. Ibid.

d'une joie sublime, regardait sa femme brûlée vive à ses côtés. Laissé pour mort avec les autres, il fut, le lendemain, retrouvé par sa fille sous les pierres et les cadavres : il respirait encore ; on le ranima (1). Quelque temps après, saint Cyprien annonçait au clergé et au peuple, par une lettre triomphante, l'élévation de ce héros au sacerdoce.

On vient de voir en action les sentiments haineux de la foule à légard des chrétiens. Pour que le tableau soit complet, il convient d'ajouter que, même à Cartilage, la patience des martyrs produisait quelquefois sur les spectateurs une impression profonde : les esprits sérieux en restaient frappés et se demandaient quelle était cette religion qui apprenait aux hommes à surmonter les plus cruelles douleurs, les plus déchirantes séparations, et les soutenait par la certitude de récompenses éternelles. Quelquefois, autour du chevalet sur lequel un chrétien était étendu, pendant que crépitait sous les lames ardentes sa chair brûlée (2), d'étranges dialogues s'échangeaient entre

(1) Numidicus... qui hortatu suo copiosuin inarhruin nurneruni, lapidibus et flaminis necatum, ante se misit, quique uxorem adhœlentera lateri suo concrematam simul cum ceeteris, conservataia magis dixerim, IteLus aspexit. Ipse semiustulatus et lapidibus obrutus et pro mortuo derelictus, du m post modum filia soUicito pietalis obsequio cadaver patris inquirit, semianlmis inventas est et extractus et refocillatus, a comitibus quos ipse preemiserat remansit invictus. Saint Cyprien, Ep. 35.

(2)... Equuleo corpus extensum stridet ad laminas. De laude viartyrum, 15. Ce traité (Migne, Patr. lat., t. IV, col. 795) n'est pas de saint Cyprien; son style extrêmement resserré et obscur ne ressemble pas à celui de l'évêque de Carthage. Mais il doit avoir été composé

LES MARTYRS, LES lUNNIS ET LES FUGITIFS. 357

les spectateurs. Un contemporain, témoin des scènes sanglantes de la persécution de Dèce, adressait de Carthage aux confesseurs de Rome Moïse et .Maxime un traité de la Gloire des marti/rs. « Je l'ai bien comprise, dit-il, un jour que des mains cruelles déchiraient le corps d'un chrétien et que le bourreau traçait de sanglants sillons sur ses membres lacérés. J'entendais les conversations des assistants. Les uns disaient : « Il y a quelque chose, je ne sais quoi, de (( grand à ne point céder à la douleur, à surmonter les « angoisses. » D'autres ajoutaient : « Je pense qu'il a <( des enfants. Une épouse est assise à son foyer. Et « cependant ni l'amour paternel, ni l'amour conjugal « n'ébranle sa volonté. Il y a là quelque chose à « étudier, un courage qu'il faut scruter jusqu'au fond. « On doit faire cas d'une croyance pour laquelle un « homme souffre et accepte de mourir (1). » Les gens

dans celle ville, puisque les manuscrils le mettent tous parmi les œuvres du saint docleurj et il est certainement d'un contemporain, témoin de la persécution de Dèce. Voir Tilleraont, Mémoires, t. IV, note XIV sur saint Cyprien. M. P. Monceaux le date du lendemain de cette persécution, 252 ou 253. Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, t. II, p. 103.

(1) Sensi equidem, nec me veritas fallit, cum ssevie incumbentiura manus membra divellerent, artusque laniatos tortor Sccviens exararet nec tamen vinceret, circumstanlium verbis ; « Magnum istud est, profecto nescio quod, non doloribus subigi, non pœnis angentibus frangi. o Sed erant alise dicentium voces : El puto liberos babct. Nam est iili socia in penatibus conjui : et tamen nec vinculo pignorum cedit, nec obsequio pietatis abductus a proposilo suc déficit. Xoscenda res est et virtus penitus scrutanda visceribus. Nec enim levis est ista quaecumque confessio propter quam homo patitur, et mori posso. De lande martijrum, 5. — Des sentiments analogues se retrouvent à l'époque moderne-, un mi.ssionnaire de la Cochinchine

3r)8 LA PERSECUTION DE DECE EN AFRIQUE.

qui parlaient ainsi n'étaient plus de simples curieux : un travail se faisait dans leur âme et le sang du martyr, selon le mot de l'apolog-iste, semait en eux le chrétien.

Le proconsul ne prononçait pas seulement des sentences de mort ; un grand nombre de chrétiens furent condamnés au bannissement, ou, pour employer l'expression juridique, à Id^i^elegatio. 11 y avait plusieurs sortes de relégations, mais l'une d'elles seulement pouvait être prononcée par un gouverneur. C'était l'interdiction de résider dans la province (1). Ce châtiment n'était pas compté parmi les peines capitales entraînant la perte des droits de cité (2) ; il n'avait même pas, en règle générale, pour corollaire la confiscation des biens (3), et, dans les cas exceptionnels où cette aggravation accessoire était prononcée par la loi, la confiscation n'atteignait jamais la totalité de la fortune (4). Mais, pour les chrétiens, les conséquences de

orientale raconte que, après l'affreuse persécution qui anéantit tant de chrétientés de ce pays, un païen se présenta chez lui, demandant à se convertir. « Pourquoi, dit le missionnaire, veux-tu te convertir? — Parce (jne j'ai vu mourir des chrétiens et je veux mourir comme eux. J'en ai vu précipiter dans les fleuves et dans les puits, j'en ai vu brûler vifs et percer de lances. Eh bien ! tous mouraient avec un contentement qui me surprenait, récitant des prières ou s'encourageant les uns les autres. Il n'y a que les chrétiens qui meurent ainsi, et voilà pourquoi je veux me convertir. » T' août 1888, lettre de M. Geffroy, missionnaire apostolique de la Cochinchine orientale, dans Annales de la propagation de la foi, janvier 1889, p. 33.

(1) Ulpien, au Digeste, XLVIII, xx\n, 6, § i ; 7, g i.

(2) Callistrate, au Digeste, XLVIII, xix. 28, §i; Ulpien, ibid.. xxu, 7, § 3.

(3) Rescrit de Trajan, cité par Pomponius, ibid., xxu, i.

(4) Paul, ibid., xix. 38, ?6, 8; Marcien, ibid., xxii, 4.

la relégation avaient été considérablement étendues par ledit de Dèce. Gomme les peines capitales, elle entraînait la perte totale du patrimoine, dévolu au fisc. Les magistrats municipaux avaient même reçu le droit de ]a prononcer ; une lettre déjà citée de saint Cyprien nous apprend que le confesseur Aurelius fut exilé par eux (1). Il est question ailleurs des « exilés chassés de la patrie et privés de tous leurs biens (2). » l'n de ces groupes de bannis, au nombre de soixantecinq (deux seulement sont connus, Statius et Severianus), vint d'Afrique à Rome; des femmes chrétiennes de cette ville qui avaient eu le malheur de sacrifier coururent, pleines de repentir, les recevoir aux bouches du Tibre, et, depuis ce temps, ne cessèrent de les assister (3). Deuxautres exilés deCarthage sont connus : Sophronius et Repostus (4). Enfin, on a les noms d'un prêtre de cette ville, Félix, de sa femme, Victoria, et d'un laïque, Lucius, qui, ayant d'abord failli, furent, nous ne savons pourquoi, soumis à une nouvelle épreuve, se rétractèrent courageusement et furent condamnés à la relégation ; le fisc s'empara de tous leurs biens (5). Cette femme dont nous avons déjà

(1) Saint Cyinien, Ep. 34.

(2) Extorres et patria pulsi ac bonis omnibus spoliati. Kp. 13.

(3) Statiura at Severianum et onines confessores qui inde hue a vobis venerunt, ad quos ipsœ inportum descenderunt, et in Urbera levaverunt, quod se\aginta quinqueministraverunt et usque in hodiernum in omnibus foverunt. Lettre de Celerinus à Lucien, Ep. 20 (inter Cypr.).

(4) Lettre de Caldonius, Herculanus, etc., à saint Cyprien, Ep. 30 (inter Cypr.).

(5) Si qui, posteaquam sacrificaverunl, iterato tenti, extorres sunt

parlé, Bona, que son mari et ses proches avaient contrainte à sacrifier, fut également punie de l'exil pour avoir protesté contre la violence qui lui était faite et déclaré qu'au fond du cœur elle n'avait pas consenti au sacrilège (1).

A côté de ces bannis par sentence, il y eut un grand nombre de bannis volontaires. Ceux-ci, à leur manière, confessaient le Christ, car la fuite d'un chrétien entraînait de droit la confiscation, aux termes de l'édit. « Celui, dit saint Cyprien, qui, abandonnant ses biens, s'est retiré parce qu'il ne voulait pas renoncer Jésus- Christ, l'aurait sans doute confessé, s'il eût été pris comme les autres (2). » La situation des fugitifs était plus dure encore que celle des bannis. Ces derniers, protégés par la sentence même qui les condamnait, pouvaient s'éloigner librement et sans doute n'étaient pas traduits de nouveau devant les tribunaux, puisqu'une peine les avait déjà frappés : il y avait chose jugée à leur égard. Les autres vivaient dans des transes continuelles ; ils pouvaient à chaque instant être arrêtés; ils avaient fui à la hâte, oubliant quelquefois dans leur maison ce qu'ils avaient de plus précieux (3). Maintenant, « ils erraient dans la solitude et les mon-

facti... Félix, qui presbylerium subministrabat sub Deciiao..., Yicloria conjux ejus, et Lucius (idelis, extorres facli reliquerunl possessiones, quas nunc fiscus tenet. Saint Cyprien, Ep. 18. (1)... Sic et ipsa extorris facta est. Ep. 18.

(2) Qui, patriraonio derelicto, idcirco secessit quia non erat negaturus, confilerelur ulique si fuissel et ipse detentus. De lapsis, 3.

(3) Cf. De lapsis, 2b.

LES MARTYRS, LES BANiMS ET LES FUGITIFS. 301

tagnes, à la merci des brigands, des bêtes féroces, exposés à la faim, à la soif, au froid (l), » ou, pour mettre la mer entre eux et leurs persécuteurs, ils s'embarquaient au hasard, sur le premier navire venu (2). Aussi ne s'étonne-t-on pas que saint Cyprien, après avoir placé au premier rang la confession de ceux qui proclamaient devant les juges leur foi au Christ, mette immédiatement à la suite le courage de ceux qui ont tout quitté, famille, repos, fortune, pour fuir les occasions de la renoncer (3).

(1) Non moveatur ad fugse illius horrorora, nec recedens et latens deserli loci solitudine terrcatur... Si fugientem in solitudine ac montibus latro oppressent, fera iiivaserit, famés aut sitis autfrigus afflixerit... Saint Cyprien, Ep. 56.

(2)... Vel per maria prœcipili navigatione properantem tempestas ac procella submersil... Ibid.

(3) Secundus ad gloriam gradus est eau ta secessione subtractura Domino reservari. De Inpsis, 3.

La question des « tombés. »

Saint Gyprien avait lui-même, dès le commencement de la persécution, cherché le salut dans la fuite, comme plusieurs des plus saints évêques de ce temps, parmi lesquels Denys d'Alexandrie et Grégoire le Thaumaturge (1). Il n'avait point pris sans hésitation ce parti : l'ordre direct de Dieu, dit-il dans une de ses lettres, put seul l'y décider (2). On croit volontiers que le premier mouvement de ce prélat énergique et fier, que nous verrons, quelques années plus tard, affronter deux fois le proconsul avec une calme intrépidité, avait été d'attendre le bourreau sur place, et, pour ainsi dire, sur le siège épiscopal. Mais on comprend aussi qu'un homme de gouvernement tel que Gyprien, connaissant le fort et le faible de son Église, les divisions de son clergé, la mollesse d'un grand nombre de fidèles, ait résolu, après réflexion, de chercher une retraite d'où il pût continuer à diriger les intérêts que Dieu lui avait confiés. Le devoir du général n'est pas toujours de faire le soldat et d'exposer sa vie dans la mêlée, au risque de laisser l'armée sans chef capable de diriger le combat.

(1) Eusèbe, Hist. EccL, VI, 40; saint Grégoire de Nysse, Vita S. Greg. Thaum. (Migne, Pair, lat., t. XL VI, coLSô-i). Cf. saint Cyprien, Ep. 69 : Tôt episcopi, collegae mei, qui vel cum de medio recédèrent proscripti sunt...

(2) Saint Cyprien, Ep. 10: Vila S. Cyprkini per Poniium diaconum cjiis scripia, 7, dans Ruinart, p. 208.

Dès la publication de l'édit, le peuple de Garthage, qui connaissait l'influence, l'autorité de Cyprien, et prévoyait qu'il allait être l'a me de la résistance, avait, à plusieurs reprises, demandé sa mort. Dans l'amphithéâtre, au forum, partout où la foule élevait la voix, retentissait le cri : « Cyprien au lion (1) ! » Le martyre était tout près, frappait, pour ainsi dire, à sa porte : l'évêque eut le courage de s'y dérober, et se prépara à sortir secrètement de la ville.

Avant son départ, bien des affaires durent être réglées, car, au milieu du troisième siècle, l'administration spirituelle et temporelle d'une grande Église comme celle de Garthage était fort compliquée. La communauté chrétienne, organisée dans tous les centres importants sur le modèle des corporations romaines, possédait une caisse commune, dont les ressources, fournies par des cotisations régulières, servaient aux frais du culte, à l'entretien des cimetières, à la subsistance du clergé, des veuves, des vierges consacrées à Dieu, à l'assistance des pauvres et des prisonniers. L'évêque voulut en assurer le fonctionnement pendant son absence. Plusieurs de ses lettres sont relatives aux sommes qui doivent être distribuées aux confesseurs, aux pauvres, à tous ceux dont l'Église avait pris l'entretien à sa charge (2). Cyprien se préoccupa aussi de sauver de la confiscation ce qui restait de

(1) Cuin suffragiis sœpe repctilis ad leonein postularetur... Vila, Ruinart, y. 208. Cf. saint Cyprien, 1:/). 55.

(2) Kp. 5, G, 36, 37, 38.

sa fortune privée. L'histoire de cette fortune est curieuse. Lors de sa conversion au christianisme, Cyprien s'en était dépouillé; il avait vendu tous ses biens pour en donner le prix aux pauvres (1). Une partie de son patrimoine, nous apprend son biographe, lui fut ensuite rendue, probablement par la reconnaissance des fidèles, qui rachetèrent, pour les lui restituer, les terres mises en vente. Il n'osa pas les vendre de nouveau, de peur d'attirer l'attention malveillante des païens (2). On peut donc supposer qu'il était encore riche au moment où éclata la persécution. Il emporta en exil des sommes importantes, qu'il fît peu à peu passer à ceux qu'il avait chargés de l'administration de la caisse ecclésiastique (3); il en déposa d'autres à litre de fidéicommis entre les mains d'un prêtre investi de sa confiance (4). Probablement réussit-il à mettre également ses immeubles sous le nom d'un tiers, car on l'en retrouve en possession quelques années plus tard (5). Ces précautions étaient nécessaires ; l'édit ordonnait la confiscation du patrimoine de tout chrétien fugitif, et, dès que le départ de Cyprien eut été connu, l'autorité fit poser sur les murs de la ville des affiches portant ces mots :

(1) Vita, 2; Ruinart, p. 205.

(2)... Horlos, quos inter initia fidei su.-e vendilos, et Dei indulgentia restitulos, pro certo ilerum in usu? pauperum vendidisset, nisi invidiani de persecutione vilaret. Vita, 15; Ruinart, p. 213.

(3) Ep. 6,36.

(4) Ep. 36.

(5) Vita, 15.

« Quiconque possède ou détient des biens de Cyprieu, évêque des chrétiens, est obligé de le déclarer (1). » Mais Cyprien, administrateur habile, avait déjoué l'avidité du fisc et assuré, par la conservation de sa fortune privée, l'alimentation de la caisse ecclésiastique pendant les mauvais jours. Il pouvait maintenant s'éloigner : les afiFaires temporelles et spirituelles de l'Église restaient en bon ordre : il laissait, pour le remplacer pendant son absence, deux évêques voisins et plusieurs prêtres dont la fidélité et l'énergie lui étaient connues (2).

Malheureusement il laissait aussi, dans son clergé même, un parti hostile, à la tête duquel étaient cinq prêtres, qui s'étaient opposés naguère à ce qu'il fût élu évêque (3). De ce groupe ambitieux et mécontent partirent des rumeurs malveillantes au sujet de la retraite de Cyprien. Elles se répandirent assez pour que le clergé de Rome s'y soit un instant laissé prendre, et y ait fait de discrètes allusions dans une lettre au clergé de Garthage, véritable modèle d'ironie ecclésiastique (i). Après la persécution, saint Cyprien fut encore obligé de se défendre contre ces mauvais bruits (5), et le soin avec lequel son biographe et ami,

(1)... Peiseculio... me proscriptionis onere depressit, cuia publiée legelur : Si quis tenet vel possidet de bonis Ciecilii Cypriani cpiscopi christianorum... Ep. 69.

(2) Ep. 6, 37, 38, 39, ^lO.

(3) Ep. 40.

(4). 2(inter Cypr.).

(5) Ep. 69.

Pontius, explique et excuse son absence (1), montre que même sa mort héroïque dans la persécution de Valérien n'avait pas suffi à le laver de tout reproche de faiblesse pendant celle de Decius. La justillcation de l'évêque était cependant facile : il lui suffisait de faire connaître à ceux qui doutaient l'activité déployée dans sa retraite, et d'en montrer les heureux fruits : c'est ce qu'il fit en communiquant au clergé de Pionie, facilement persuadé, treize lettres pastorales écrites en exil (2). Du lieu où il se tenait caché, probablement à peu de distance de Carthage, Cyprien n'avait cessé de gouverner son Église, communiquant constamment avec elle, instruit des moindres détails, exhortant le clergé et le peuple, encourageant les martyrs, veillant à l'assistance des pauvres, reprenant le zèle exagéré des uns, corrigeant la mollesse des autres, se faisant tenir au courant, par ses correspondants, du jour de la mort de chacun des confesseurs décédés en prison, « afin que leur commémoration puisse être célébrée parmi les mémoires des martyrs (3). »

(1) \'ila, 7.

(2) Ëp. 14. — Tillemont a essayé d'identilier, dans la volumineuse correspondance de saint Cyprien, une partie des treize lettres; voir Mémoires, l. IV, art. x sur saint Cyprien.

(3) Dies eoruni, quibus excédant, adnotate, ut coramemoraLiones corum inter memorias martyrum celebrare possimus : quanquam TerUiUus, Melissimus et dévolus frater noster... scripserit et scribat ac significet niihi dies quibus in carcere beali iratres nostri ad iminortalitatem gloriosie mortis exitu transeunt. et celebrentur hic a nobis oblationes et sacriikia ad commeniorationes eornm. Ep 37.

Malheureusement, le groupe des prêtres opposants ne cessait d'apporter des obstacles à l'administration de Tévêque absent. Ces habiles adversaires avaient, grâce aux circonstances, trouvé un terrain tout préparé pour leurs manœuvres. Il surent profiter de deux sentiments que la crise traversée par la communauté chrétienne de Carthage rendait faciles à exploiter : l'impatience de beaucoup de renégats — de tombés, lapsi, comme on les appelait — à être admis de nouveau dans la communion de l'Église, l'orgueil de ceux qui étaient restés debout, avaient affronté les magistrats, subi courageusement les tortures, mais, peu éclairés parfois, n'étaient pas tous de force à repousser des flatteries intéressées. A toutes les époques, l'Église avait reconnu aux confesseurs un pouvoir d'intercession : les canons d'Hippolyte, œuvre du commencement du troisième siècle, leur assignent un rang très élevé (1) : dès le temps de Tertullien, ceux qui avaient eu le malheur de faillir les prenaient pour

(1) Il y est dit que le chrétien qui a confessé la foi devant les tribunaux et qui a souffert en conséquence pour le nom de Jésus-Christ a droit, par ce fait même, au rang de prêtre. Divers cas sont distingués; mais ils ne font que confirmer cette règle principale. « Quando quis dignus est qui stet coram tribunali et afficialur pœna propter Christum, postea autem indulgentia liber dimittitur, talis postea meretur graduni presbyteralem coram Deo, non secundum ordinationem qufe fit ab episcopo. Immo confessio est ordinatio ejus. Quodsi vero episcopus fit, ordinetur. Si quis confessionc emissa tormentis laesus non est, dignus est presbyteratu; altamen ordinetur per episcopum. Si talis, cum .servus alicujus esset, propter Cfiristuin crucialus pertulit, talis similiter est presbyter gregi. Quamquam onini formam presbyteratus non acceperit, tamen spiritum presbyteratus adeptus est : episcopus igitur omittat orationis parlera quae ad Spiritum sanctum pertinet. »

médiateurs (1). Le même fait se produisit en Egypte et en Asie, pendant la persécution de Dèce (2). Mais à Carthage, on semble l'avoir érigé en système. Les tombés allaient en foule visiter les confesseurs dans les prisons, pleuraient à leurs pieds, les entouraient de soins, les accablaient de compliments, et revenaient après avoir obtenu des billets, dans lesquels la paix leur était donnée (3). Ces billets, multipliés au delà de toute mesure, finirent par être distribués sans discernement (4). « Qu'un tel soit admis à la communion avec les siens, » cette formule vague se lisait quelquefois sur les lettres de réconciliation (5). Quelques personnes, abusant de la facilité des confesseurs, allèrent jusqu'à en faire trafic : ce fut, selon l'expression de saint Gyprien, la foire aux billets (6). Le principal auteur de ces désordres était un confesseur nommé Lucien, qui avait fait ses preuves de courage, mais avait l'esprit étroit, le caractère obstiné (7). Les prêtres opposants trouvaient en lui un

Die Canones Ilippolyli, par Hans Achelis, Leipzig, 1891 ; cf. Duchesne. dans Bulletin critique, 1891, p. 44.

(1) Terlullien, Ad mart., i ; De })iidlcitia,21.

(2) Eusèbe, Hlst. Eccl., IV, 42; Passlo S. Plonll, dans les Acta SS., février, t. I, p. 44 (le teste de Ruinart, p. 130. ne fait pas mention des tombés).

(3) Saint Cyprien, Ej). 10, 14, IG.

(4) Ep. 14.

(5) Audio enim quibusdain sic libellos fieri ut dicatur : « Communicet ille... cum suis. » Ep. 10.

(6)... Eos qui, personas accipientes, in beneficiis vestris aut gralilicantur, aut illicitae negociationis nundiuas aucupantur. Ibid. (7) Ep. 22.

instrument d'un maniement facile, et s'en servaient pour encourager les espérances des tombés, faire violence à la modestie des confesseurs, mettre l'indiscipline dans l'Église. Au moins, en accordant indiscrètement la paix, les confesseurs avaient-ils entendu que leur décision serait subordonnée à la pénitence de l'impétrant et au jugement définitif de l'évêque (l) : les meneurs du clergé passaient outre, admettaient à la communion les tombés munis de billets, s'érigeaient, par conséquent, en chefs de l'Église, au mépris de toute hiérarchie (2).

Saint Cyprien avait trop le sentiment de l'autorité attachée à sa charge pour tolérer, même de loin, un pareil abus. Il écrivit de sa retraite trois lettres pastorales : l'une aux confesseurs, douce, presque caressante, les exhortant à marquer nommément ceux à qui ils désiraient qu'on fît grâce, et à ne donner de billets qu'aux chrétiens vraiment touchés de repentir, « dont la pénitence approcherait d'une entière satisfaction (3) ; » la seconde au clergé, très ferme, menaçant d'interdit les prêtres qui admettraient des tombés à la communion (i) ; la troisième au peuple, l'invitant à modérer l'impatience des tombés, et à ne pas suivre dans leur rébellion ceux qui manquaient

(1) Saint Cyprien, Ep. 9, 10, 11, 21.

(2) Ep. 9, 40.

(3) Peto ut eos quos ipsi videtis, quos noslis, quorum pœnilenliani salisfactioni proximam conspiciti^;, designetis nominatim libelle. Saint Cyprien, Ep. 10.

(4) Ep. 9.

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