‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 34 sur 63 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SOMMAIRE. — La PEnsÉctnON ex Egypte. — L'edit est appliqué différemment selon les pays.— Caractère de la population d'Alexandrie. — Superstition et fanatisme. — Chrétiens invités à sacriQer par appel nominal. — Magistrats chrétiens donnant l'exemple de l'apostasie. — Martyre de Julien et de Cronion. — Le i)euple égyptien aime à voir souffrir. — Marc, Nemesion, Alexandre brûlés vifs. — Plusieurs femmes décapitées.

— Martyre d'Héron, d'Ater, d'Isidore; acquittement du jeune Dioscore. Martyre de quatre soldats : terreur des juges. — Patience et soumission des chrétiens. — Chrétiens martyrisés dans les campagnes : Iscliyrion. —Haine des paysans égyptiens contre les soldats romains.— Fuite de saint Denys, évèque d'Alexandrie. — Il est arrêté par des soldats avec ses compagnons. — Des paysans mettent en fuite les soldats, et le délivrent malgré lui. — Nombreux chrétiens fugitifs. — Beaucoup périssent. — Retraite de Paul à la campagne. — Supplice affreux d'un chrétien. — Héroïsme d'un autre chrétien. — Paul se retire dans le désert, et y mène jusqu'à cent treize ans la vie d'ermite. — Administration de l'Église d'Alexandrie en l'absence de saint Denys. — Modération des confesseurs. — L'évoque, à son retour, réintègre dans l'Église les tombés repentants. — il. Les martyrs de Grèce et d'Asie. — L'Église d'Athènes au troisième siècle. — Martyrs de l'Attique. — du Péloponôse,

— de Crète,— de Chio. — Sentiments favorables aux chrétiens en Asie Mineure.— Douceur des habitants de Smyrne. — .Mollesse des chrétiens; nombreuses apostasies. — Chute de l'évéque Eudaemon. — Joie insultante des Juifs. — Arrestation de Pionius, d'Asclépiade et de Sabine par le néocore Polémon. — Sympathie des habitants. — Discours de Pionius. — Efforts de tous pour changer sa résolution. — Dialogue entre Pionius et Polémon. — Interrogatoire des trois chrétiens par Polémon.

— Les martyrs en prison. — On les mène au temple. — Ils refusent de sa«rilier. — Interrogatoire de Pionius par Julius Proculus Quintilianus, proconsul d'Asie. — Ses efforts pour le décidera un semblant de sacriGce. — Hésitation avant de condamner. — Pionius est brûlé vif. — Incertitude sur le sort de ses compagnons.

La persécution en Ég3rpte.

La variété des mœurs était grande dans l'immense unité de l'Empire romain. Malgré la centralisation

croissante, une part d'autonomie restait aux villes. Presque rois dans leur province, les proconsuls, légats ou préfets conservaient dans l'application des lois beaucoup de liberté. Les édits impériaux ou les décisions des jurisconsultes avaient tracé les lignes générales entre lesquelles il leur était permis de se mouvoir; mais leur volonté demeurait ordinairement maitresse des détails d'exécution, subordonnés aux idées des peuples qu'ils gouvernaient ou à leurs sentiments personnels. Delà, dans l'application de l'édit de Dèce, bien des diversités, selon les lieux.

Le mot d'ordre est le même en Orient et en Occident : contraindre les chrétiens à sacrifier. Mais l'exécution varie. A Rome, à Carthage, dans les parties occidentales de l'Empire, on a procédé avec une régularité presque mécanique, avec l'impérieuse uniformité de l'esprit latin, qui laisse peu de place aux particularités locales et à l'initiative des individus. Cependant, à y regarder de près, quelques nuances sont visibles : ainsi, à Rome, le peuple ne prend point de part à la persécution, tandis qu'il se montre, à Carthage, animé contre les chrétiens de passions ardentes. Mais, dans la manifestation de leurs sentiments à l'égard des disciples du Christ, les provinces orientales laissent voir des divergences beaucoup plus nombreuses. Rome y gouverne par les lois, sans y régner par les mœurs. Ici, la turbulence égyptienne, ailleurs la vivacité grecque, plus loin l'indolence asiatique se dérobent à la direction régulière, à la main lourde du génie romain. Sans doute les actes

LA PERSÉCUTION KN KGYPTE. 379

du pouvoir hostiles aux chrétiens sont accueillis avec faveur par des populations encore attachées au culte des dieux : mais elles entendent le plus souvent les appliquer à leur manière, tantôt brutale, tantôt raffinée en sa cruauté, ou bien, au contraire, molle, curieuse, n'excluant ni une certaine courtoisie de forme, ni quelque vague émotion, qui se tournerait facilement en sympathie.

Une des villes où les fidèles eurent le plus à souffrir fut la grande métropole égyptienne. Au moment où la persécution officielle fut ordonnée par Dèce, Alexandrie était à peine remise de l'émeute qui l'avait ensanglantée sous Philippe. On aurait pu croire que, îasse des agitations de l'année précédente, elle allait accueillir avec indifférence les ordres impériaux, les recevoir même à regret, comme une nouvelle cause de trouble. Il n'en fut rien. Dans cette population mobile, sans cesse renouvelée, les émotions s'oubliaient vite, et l'ardente imagination de la foule réclamait sans cesse quelque aliment nouveau. Alexandrie n'était pas seulement le plus vaste entrepôt ouvert au commerce du monde ancien (1), elle était encore le lieu où s'échangeaient le plus d'idées ; dans cette ville cosmopolite, triste, laide et bruyante comme un atelier colossal, toutes les races, toutes les religions, toutes les superstitions, toutes les philosophies, tous les métiers, toutes les mœurs se mêlaient sans se fondre, et semblaient constamment prêts à se heurter.

(1) MÉy.ffTov £[i7:opcïov tt,; oixo^iir/riç. Strabon, Geo(jr., XVII.

380 Lk PERSÉCUTION DE DECE EN ORIENT.

Les contrastes les plus étranges y étaient rassemblés : par un raffinement d'archaïsme, on construisait dans Alexandrie des temples dont le style était emprunté à l'Egypte des Pharaons (1), et l'on traduisait en hiéroglyphes la langue des inscriptions impériales (2); en même temps on remuait dans les salles de la Bibliothèque et du Musée, et plus encore dans les chaires privées, les idées tour à tour les plus frivoles et les plus neuves; à la porte du Musée, dans le didascalée, la philosophie chrétienne elle-même soutenait des thèses hardies. En temps de paix, l'immense cité offrait, au point de vue religieux, un spectacle étrange. L'Européen qui parcourt pour la première fois New- York est étonné de la multitude des églises et des chapelles appartenant à toutes « les dénominations. » Il en était à peu près de même à Alexandrie. Le Romain qui la visitait en passant, comme Hadrien, demeurait surpris d'une confusion apparente : il n'était pas éloigné de penser que toutes les religions dont il apercevait les temples, dont il coudoyait les sectateurs et les rites, rentraient l'une dans l'autre, et que les mêmes fidèles portaient tour à tour leurs vœux à Jupiter, à Sérapis, au Christ ou à Jéhovah (3). Mais qu'un souffle de fanatisme vint agiter « cette Egypte légère, suspendue à un fil (6), » et toute illusion ces-

(1) Marquardt, Boinische SlaatsvenmUung, t. I, p. 440.

(2) Dèce est le dernier souverain dont on lise le nom sur une inscription hiéroglypliique. Ibid.

(3) LeUre d'Hadrien à Servianus, dans Vopiscus, Salurninus, 8.

sait. La « superstition naturelle au pays (1), » que Font eût pu croire usée par le contact de tant de religions et le frottement de tant d'idées, apparaissait de nouveau. Bien que fort diminués en nombre et en influence, les Juifs attisaient secrètement le feu. Les chrétiens étaient les victimes désignées, sur lesquels tombaient à la fois les adorateurs de Jupiter, de Sérapis et de Jéhovah, et ces turbulentes corporations ouvrières, organisées pour l'émeute presque autant que pour le travail, qui donnaient à Alexandrie une physionomie à part entre toutes les villes antiques. On l'avait vu sous Philippe, quand un charlatan de carrefour prêcha la guerre sainte contre les chrétiens; on le vit sous Dèce, quand l'autorité impériale leur commanda par édit une apostasie puljlique.

La population païenne de la grande ville suivit avec un intérêt passionné Tépreuve imposée aux fidèles. Autour du temple désigné pour les sacrifices se tenait, dit saint Denys d'Alexandrie, une foule immense, observant avec une ironique curiosité les visages des apostats, riant bruyamment quand ceux-ci trahissaient par une attitude consternée, par la pâleur, par le tremblement des membres, le combat qui se livrait dans leur âme entre la peur et la foi (2), applaudis-

(1) Tijv Èitixwpiov û£i(7'.5ai(jiov{av. Saint Denjs d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist. EccL, VI. il. Cf. Tacite : provinciain... soperslitione ac lascivia discordem. Hist., 1,11.

(2) ... 01 [JiÈv w/piûvTîç xai Tpï'[JLovT£;... w; \n:o ■Kolloxt toù 7;Epiî(7TWTo; crj[xou xXeOtiv a-jToïç £7;t(pÉpec6ai. Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Fabius, évoque d'Antioche, dans Eusèbe, Hist. EccL, VI, il, l).

sant ceux qui, afiermis contre tout remords, montaient à l'autel d'un pas alerte comme s'ils n'avaient jamais été chrétiens (1). Au milieu de la terreur universelle, les plus empressés furent les hommes que leur fortune mettait le plus en vue (2) ou qui (( administraient la chose publique (3). » Les magistrats chrétiens, obéissant à l'appel de leurs noms (4), se rendirent docilement au temple des idoles, suivis d'un grand nombre de leurs coreligionnaires, qu'un tel exemple entraînait, ou que poussaient presque de force des parents ou des amis affolés (5). Le sacrifice accompli, chacun présentait requête aux commissaires de qui il recevait, en retour, un certificat constatant qu'il s'était soumis, avait offert de l'encens, fait une libation, goûté aux victimes immolées (6). Ces chutes

(1) Cl ci twî; éTOi[j,ô't£pov toîç ptofAOt; ■K^oaizçttyov, layyç>i^6\i.Z'J0i "zr, 6pa(7iJTïiTi TÔaYiSà TrpÔTepov xpioTiavot YSYOvévat. Eusèbe, Bist. Eccl., VI, 41, 12.

(2) Kal 7ro)Xol (j.£v eùôéw; xwv Ttsptcpavsuxépwv, Ibid., 41, 11.

(3) 01 ôà 6Yiu.oai£0ovT£(; ÛTtô twv TtpàÇewv •iiyovxo. Ibid.

(4) 'Ovoti-acTTÎ TÊ xaXoûfievoi. Ibid.

(5) CE 8è Onô twv àfxip' ay-coî; âçsiXxovTO. Ibid.

(6) On a découvert en Egypte deux papyrus contenant des requêtes et un certificat de ce genre, en grec. L'un porte sa date, 26 juin 250. Krebs, dans Comptes rendus de l'Académie de Berlin, 30nov. 1893; Wessely, i6/cZ., 3 janvier 1894; Harnack, dans TheologischeLiteraturzeitting, 184, p. 88-41; Pio Franchi de' Cavalieri, dans Nuovo Bull- di archeologia cristiana, 1895, p. 68-73 et pi. VIII. On trouvera le texte et la traduction de la plus complète de ces deux pièces, dans mon livre sur le Christianisme et l'Empire romain, 5« édit., 1903, p. 293-297. Un troisième fragment de papyrus grec, contenant une demande de certificat de sacrifice, a été présenté par M. Botti, le 8 avril 1900, au Congrès d'archéologie chrétienne {Atti del seconda congresso di archeologia cristiana, Rome, 1902, p. 398); mais le texte n'en est pas publié dans le recueil du Congrès.

si rapides et si faciles contrastent avec le courage montré par les iidèlcs d'Alexandrie pendant l'émeute de l'année précédente, qui fit plusieurs martyrs et un seul renégat (1). Le terrible et insidieux édit de Dèce, capable, dit saint Denys, de faire tomber s'il était possible les élus eux-mêmes (2), produisit ici comme ailleurs l'eit'et que son auteur avait attendu : tel avait bravé, quelques mois auparavant, la foule se ruant avec le fer et le feu sur les maisons des chrétiens, et n'eut pas le courage de dire non quand du haut des degrés du temple la voix du héraut l'appela au sacrifice. Étranges mystères de la raison humaine, qui trahit toutes les espérances et donne raison à tous les calculs 1

A côté de ces faiblesses il y eut des essais de résistance. Mis en demeure de sacrifier, quelques chrétiens refusèrent, et ne cédèrent qu'après avoir été enchaînés et placés sous la garde des soldats (3). D'autres se laissèrent conduire en prison, mais apostasièrent pour en sortir (i). Il yen eut qui soutinrent avec courage la torture, et ne succombèrent qu'au moment où la sentence capitale allait être prononcée (5). Enfin, de nombreux fidèles méritèrent le nom de mar-

(1) Eusèbe, Hist. ceci., VI, 41.

(2) Ta TTOôffTaYjx.a aùxô ayt^b'i èxîïto oîov tô irpoppriOèv ûto toû Kupiou àiroçatvov xô çoêEpwTaTOv, w;, el ôuvaiàv, ay.avôa)>;(7a'. y.alTO'j; ày.),e5!Toû;. Ibid., 41, 10.

(3) Eusèbe, IHst. EccL, YI, 41, 13.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

384 LA PERSÉCUTION DE DÈCE ExN ORIENT.

tyrs, en se montrant jusqu'au bout les témoins du Christ. Ils furent, selon l'expression de saint Denys, les colonnes inébranlables qui soutenaient l'édifice chancelant (1). Un vieillard nommé Julien avait été amené devant le préfet Sabinus. Il souffrait de la goutte au point de ne pouvoir ni marcher ni se tenir debout : deux chrétiens le portaient sur leurs épaules. L'un de ces derniers apostasia : le second, Cronion surnommé Eunous, confessa le Christ en même temps que Julien. Pour flatter la haine de la foule, qui aimait ces exhibitions, le préfet les fît mettre sur des chameaux et promener pendant de longues heures à travers la ville : de temps en temps on les fouettait. Enfin, arrivés au lieu du supplice, ils furent brûlés vifs, devant une immense multitude (-2). Pendant le trajet, l'œil soupçonneux des spectateurs avait remarqué la sollicitude avec laquelle un soldat de l'escorte, nommé Bésa, écartait d'eux les outrages. Des clameurs furieuses s'élevèrent contre l'homme qui avait osé témoigner de la sympathie et du respect aux martyrs. Amené devant le tribunal, il se déclara chrétien, et périt sous la hache (3).

Ce supplice n'était pas celui qui plaisait le plus au peuple. Les féroces Égyptiens au corps endurci, capables de supporter sans défaillir les plus affreuses tortures, et célèbres dans l'antiquité par leur insensi-

(1) Eusèbe, Hisl. Eccl, VI, 41, 14.

{2)IMd., 41, 15.

(3) Ibi((., 41, 16.

bilité au milieu des tourments (1), se réjouissaient de voir souffrir. Aussi le préfet, attentif à leurs goûts, prononça rarement contre les chrétiens le supplice rapide du glaive : ordinairement il les condamnait à être brûlés vivants. On variait quelquefois cette peine atroce. Le Libyen Macar périt sur le bûcher (2); Nemesion, faussement accusé d'avoir fait partie d'une de ces bandes de brigands qui désolaient la basse Egypte, puis justilié de ce chef, fut condamné comme chrétien, et brûlé avec les voleurs (3) ; mais Épimaque et Alexandre furent traités plus cruellement. Ils avaient subi une longue détention, pendant laquelle on les avait mis plusieurs fois à la torture. Leurs corps étaient brisés par les fouets, lacérés par les ongles de fer. Quand, enfin, le juge eut donné l'ordre de les faire mourir, on les arrosa de chaux vive, et ils périrent lentement consumés par ce liquide incendie (4). Un sentiment d'humanité semble avoir réservé aux femmes la peine du g-laive : les deux Ammoaarium, la vieille Mercuria, une mère de famille nommée Dionysia, eurent la tête tranchée; mais l'une d'elles avait épuisé auparavant toute la série des tortures, sous les

(1) .Elien, Var. Hist., VII, 18; Ainmien Marcellin, XXII, IG.Eusobe, à propos des martyrs de la persécution de Dioclétien, parle aussi de « l'inexplicable constance des Égyptiens dans la torture, » tt;; twv AlYUTtxtwv àxatajiaxriTou £v<T'tâ<7îa); TravToîot; paffxvwv ciôîfft. De mart. Palestinœ, 11, 8.

(2) Eusèbe, Hist. Eccl., VI, il, 17.

(3) Eusèbe, Hisf. I-.ccl., VI, 41, 21.

(4) Ibid., il, 17.

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