II
yeux du préfet qui les pressait de renier leur foi (1). Parmi les épisodes rapportés par saint Denys, il en est de curieux et d'inattendus. Dioscore, jeune garçon de quinze ans, avait été traduit devant le tribunal du préfet, en compagnie de trois chrétiens plus âgés, Héron, Ater et Isidore. Le magistrat, le voyant petit et frêle, essaya de lui arracher une abjuration, tantôt par des paroles caressantes, tantôt par la torture. L'enfant demeurait inébranlable. Alors le préfet ordonna que ses trois compagnons, qui avaient confessé le Christ comme lui, seraient fouettés et brûlés vifs : puis, to\iché de la fermeté de Dioscore, charmé de la sagesse de ses réponses, il le renvoya libre, en disant : « Je veux accorder à cet enfant le temps de se repentir. » Dioscore persévéra dans la foi, et devint plus tard un des familiers de Févêque Denys (2). On aime à rencontrer ce trait au milieu de scènes d'horreur, et à sentir battre un cœur sous la toge de magistrats cruels, mais cependant capables d'admirer un jeune courage et d'hésiter avant d'envoyer un enfant à la mort.
Dans une autre circonstance, le cœur du préfet d'Egypte dut battre plus vite encore, non plus de pitié, mais de terreur. Il instruisait le procès d'un chrétien. Debout devant le prétoire se tenaient quatre soldats de garde, Ammon, Zenon, Ptolémée, Ingenuus, en compagnie d'un vieillard nommé Théophile, L'ac-
(1) Eusèbe, Hist. Ecch, VI, -il, 18.
(2) Ibid., 41, 19, 20.
cusé semblait près de renier le Christ. Soudain, les soldats s'agitent, grincent des dents, et remuant la tête, les mains, tout le corps, s'efforcent d'attirer l'attention du patient, de l'encourager à la résistance. Tous les regards se tournent vers eux. On allait les saisir, mais ils s'élancent ensemble devant le siège du préfet en criant : « Nous sommes chrétiens! » Le préfet et ses assesseurs sont pris d'épouvante, et se mettent à trembler. Les soldats se laissent arrêter : il leur eût été facile de s'échapper au milieu du trouble général. C'est en triomphateurs, la tête haute, qu'ils sortirent du prétoire pour aller au supplice. Les juges tremblaient encore en prononçant la sentence (1).
Cet incident, qu'on ne put tenir secret, car il avait eu de nombreux témoins, aurait suffi à révéler aux chrétiens la secrète faiblesse de leurs adversaires; mais jamais ils n'essayèrent d'en profiter. Fidèles à l'esprit du Maître divin, ils se laissaient égorger comme l'agneau qu'on mène à la boucherie, et ne songeaient à se servir ni de leur nombre, ni des intelligences qu'ils pouvaient avoir dans l'armée, ni, en certains pays, du voisinage des Barbares, pour intimider les persécuteurs. Dans l'époque troublée que nous racontons, toutes les provinces, toutes les armées, tous les partis eurent tour à tour ou simultanément leur empereur : bientôt va s'ouvrir l'ère des « trente tyrans ; » on ne vit jamais de révolte chrétienne, de parti chrétien; jamais les adorateurs du
(1) Ibld., 41, 22, 23.
Christ ne choisirent dans leurs rangs un chef temporel pour l'opposer au pouvoir parfois bien fragile qui les décimait. A mes yeux, c'est là un des faits les plus remarquables de l'histoire : il montre combien, en dépit des défaillances individuelles, malgré les schismes, les luttes doctrinales, l'Église, dans son ensemble, demeura fidèle à l'esprit de l'Évangile et à l'enseignement apostolique ; il fait voir en même temps l'inintelligence politique et le manque d'équité des persécuteurs, qui cherchaient à supprimer les citoyens les plus paisibles de l'Empire, et refusaient de reconnaître une grande force numérique et une grande force morale sur laquelle de vrais hommes d'État auraient été heureux de s'appuyer.
On eût pu croire que, en dehors d'Alexandrie, où les passions populaires étaient si violentes, l'exécution de l'édit serait moins stricte et moins cruelle. Il n'en fat rien : dans les bourgs, dans les villages, l'épreuve du sacrifice fut imposée à tous (1), et un très grand
(1) Le papyrus publié par Krebs (voir plus haut, p. 382 noie 6) a Irait à un villageois de l'Ile d'Alexandre, dans le Fayoum. En voici la traduction : « Aux préposés aux sacrifices du village l'Ile d'Alexandre, pour Aurelius Diogenes, près de Salabus, du village l'Ile d'Alexandre, âgé d'environ soixante-douze ans, une cicatrice au sourcil droit. J'ai vécu sans jamais cesser de sacrifier aux dieux ; et maintenant en votre présence, conformément aux édils, j'ai sacrifié et j'ai bu et j'ai goûté des victimes. Ce que je vous demande de certifier. Portez-vous bien. Aurelius Diogenes j'ai présenté... Moi Mus... fils de... [je l'ai vu] sacrifiant et [je l'atteste]. La première année de l'empereur César Caius Messius Quintus Trajaniis Décius, Pieux, Heureux, Auguste, le 2 d'Épiphi (26 juin 250). « — Le papyrus (beaucoup moins complet) publié par Wessely est une rfquèlc rédigée au nom d'un habitant de Philadelphie, bourg (xtôjjir)) du nome d'Arsinoé, en Cyrénaïquc. — Le
nombre de chrétiens furent immolés. Peut-être même eurent-ils davantage à souffrir dans les lieux éloignés des grandes villes. Là, en effet, la surveillance des autorités s'exerçait difficilement, le pouvoir central n'avait pas de représentants, le fanatisme populaire ou les haines individuelles pouvaient se donner libre cours, au mépris des lois. Saint Denys en cite un exemple (1). Un magistrat local avait pour intendant un homme libre, salarié, nommé Ischyrion. Il lui donna l'ordre de sacrifier. Ischyrion refusa. Le maître l'accabla d'injures, puis, voyant sa fermeté, se porta aux plus outrageantes voies de fait. Le chrétien ne cédait pas : le maître saisit un épieu, et lui percales entrailles. Ce fait permet de juger l'exaspération où le fanatisme déchaîné par ledit de Dèce avait porté certains païens. Depuis longtemps les maîtres ne possédaient plus le droit de vie et de mort (2) : et, dans un bourg de l'Egypte, en l'absence de toute sentence judiciaire, oublieux de ses devoirs de magistrat, un maître pouvait impunément immoler de sa main un serviteux chrétien, qui n'était pas même esclave !
Si mal disposés que les habitants des campagnes égyptiennes fussent à l'égard des fidèles, ils n'avaient
troisième (dont nous connaissons seulement le résumé) vient de la même région : c'est une requête d'une prêtresse (ou ancienne prêtresse) du dieu Petesuclios qui demande un certificat constatant qu'elle a sacrifié à cette divinilé.
(1) Lettre à Fabius dans Eusèbe, llial. JîccL. VI, 42.
(2) Cf. Spartien, Jfadrianus, 18.
guère moins d'antipathie pour les représentants de l'autorité romaine. De tout temps le fellah fut en butte aux exactions, et les agents du lise ne se montraient pas plus doux pour lui, au temps des empereurs (1), que les collecteurs d'impôts dont un papyrus contemporain de Ramsès décrit la rapacité brutale (2). Les paysans savaient rendre aux soldats les vexations qu'ils en recevaient. Faire rentrer l'impôt dans les campagnes égyptiennes était une tâche très difficile : les fellahs avaient pour point d'honneur de refuser tout paiement, etconsidéraient comme des traces glorieuses les marques des coups reçus en défendant leur bien (3). Ils éprouvèrent une joie maligne à soustraire quelquefois aux recherches les chrétiens fugitifs. C'est au moins ce qui advint à l'évêque d'Alexandrie, saint Denys, et lui-même raconte dans une lettre ce piquant épisode (4), Dès la publication de Fédit, on l'avait cherché dans toute la ville. Un frumentaire (5^ chargé
(1) Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, $ 39, p. 106, 108.
(2) Voir mon livre sur les Esclaves, serfs et mainmor tables, 1884, p. 15.
(3) Erubescit apud eos si quis non infitiando tribula plurimas in corpore vibices ostendat. Ammien Marcellin, XXII, 16. Cf. un trait fort curieux des Actes des saints Timothée et Maura, martyrs de la Thébaïde au temps de Dioclétien : voyant son mari mis à la torture, et ne sachant encore pour quelle cause, Maura lui demanda : o Serait-ce à cause des impôts que fu as été saisi par les licteurs, et l'impossibilité de les acquitter te ferait-elle supporter ces tortures? » Acia SS., mai, t. I, p. 376. Voir encore l'histoire de la femme chrétienne fugitive dans les déserts de la Thébaïde, « saepe inventa et assidue (lagellata, » à cause d'une dette de son mari envers le fisc. Palladius, Ilistorla Lausiaca, 63.
(4) Lettre de saint Denys à Germanus, dans Eusèbe, Hist. Eccl.,Yl, 40.
(5) *pou[ji£VTàpioç. On désignait par ce nom un soldat de police, at-
de l'arrêter avait parcouru les rues, les fleuves (1), les champs, et n'avait oublié que la maison de Tévêque, où celui-ci attendait paisiblement. Après quatre jours, Denys, sur l'ordre de Dieu, se décida à s'enfuir. Suivi de plusieurs chrétiens, il s'engagea dans la campagne. Vers le coucher du soleil, des soldats découvrirent la petite troupe, s'emparèrent de Denys et de ses compagnons, etles menèrent dans un village voisin. Un chrétien de son intimité, ignorant sa fuite, rentrait à ce moment dans Alexandrie : il trouva vide la maison de l'évèque, apprit son arrestation, et, troublé, se sauva. Courant de nuit à travers la campagne, il rencontra un paysan qui se rendait à une veillée de noces. Le paysan lui demanda pourquoi il fuyait, quelle était la cause de son trouble. Il n'eut pas la force de se taire, et raconta tout. Parvenu à l'endroit où se donnait la fête, le paysan redit aux convives le récit du fugitif. Tous se lèvent, et courent à l'endroit où Denys et ses compagnons étaient enfermés. A la vue de cette troupe d'hommes, les soldats s'enfuirent. Les chrétiens, qui étaient couchés, crurent à une
taché à l'of/iclum du gouverneur ou iix-nie à une légion. Aurelius Victor, De C;cs(trif)us, 39; Spartien, Ifadr., 11-, J. Capitolin, ('o/«Hio</., 4; Macrin., 12; Orelli, Ti, 3491, i922.
(1) Toù; TtoTaiAoùç. Par cette expression « les lleuves » Denjs entend les divers canau\ ou bouches par lesf[uels le Nil se verse dans la mer, et qui étaient à cette époque couverts d'embarcations et bordés d'édifi- < es, où un fugitifeùt pu se cacher. La surveillance des bouches du Nil était faite par des barques de garde, 7coTa[ioçu).a-/.iû£;. Si les Juifs étaient encore chargés de cet offic-, comme au temps des premiers emjjereurs (Josèphe, Contra Appioncm, 2, 5), ils durent aider avec zèle les recherches du frumentaire.
392 LA PERSÉCUTION DE DECE EN ORIEM.
agression de voleurs. Quand les paysans entrèrentdans la chambre de l'évêque, celui-ci se souleva de son grabat, leur présenta ses vêlements, ne gardant sur lui qu'une chemise. « Levez-vous à la hâte, partez vite, » dirent les prétendus voleurs. Denys comprit la vérité : désolé de voir s'éloigner la grâce du martyre, ou blessé dans son honneur chrétien à la pensée de devoir la liberté à un acte de rébellion, il supplia les paysans de courir chercher les soldats: il leur demanda même, avec une sorte d'égarement, de lui trancher la tête. Les paysans le forcèrent à se lever. Il résista encore, et se coucha par terre. Alors ils le prirent par les pieds et par les mains et le portèrent hors du bourg, suivis de ses compagnons ; ils le mirent sur un âne, puis s'en allèrent, riant sans doute entre eux du bon tour qu'ils venaient de jouer aux soldats romains (1). Denys trouva un asile dans une région sauvage de la Libye, où il demeura jusqu'à la fin de la persécution.
Les chrétiens qui, en très grand nombre, prirent la fuite pour échapper aux conséquences de l'édit de Dèce, n'eurent pas tous la chance singulière qui avait sauvé malgré lui l'évêque d'Alexandrie. Beaucoup, errant dans les montagnes et les déserts, périrent de faim, de soif, de froid, de maladie, ou tombèrent dans les mains des brigands, ou furent dévorés parles bêtes
(1) L'Egypte n'était pas la seule province où il existât entre les soldats et les paysans une hostilité toujours prête à éclater; voir dans les Métamorphoses d'Apulée, livre XI, l'histoire du légionnaire et du jardinier thessalien.
féroces (1). L'évèque de Nilopolis, un vieillard nommé Chérémon, s'était enfui avec sa femme, et avait cherché un refuge sur le mont Arabique ; on ne sut jamais ce qu'étaient devenus les fugitifs, et leurs corps ne furent pas retrouvés (2). Un grand nombre de chrétiens réfugiés dans la même région furent pris parles Sarrasins (3) et réduits en servitude : quelques-uns durent ensuite être rachetés par les fidèles, d'autres étaient encore esclaves des Barbares au moment où saint Denys rédigea la lettre d'où sont tirés ces détails (4).
Parmi les fugitifs de la persécution de Dèce, il en est un, entre autres, qui ne rentra jamais. Ni les voleurs, ni les bêtes féroces, ni les Sarrasins ne mirent obstacle à son retour; mais le désert l'avait conquis, le désert vide des hommes et plein de Dieu. C'était un Égyptien de la Thébaïde, nommé Paul, riche, instruit et pieux. La persécution l'obligea de se retirer dans une maison de campagne, où il vécut avec sa sœur et son beau-frère. Si profonde que fût sa solitude, les bruits du monde venaient encore jusqu'à lui. On peut supposer qu'il entendit parler alors de deux horribles épisodes racontés par l'auteur de sa Vie.
(1) Sainl Den\s. leUre à Fabius, dans Eusebe, Hist. Eccl., Vf. 42, 2.
(2) Ibid., 42, 3.
(3) ÏTtô papêipwv Sapax/ivwv. Les Sarrasins commencent à l'aire leur apparition dans l'histoire. La Chronique d' Mejrandrie raconte la naïve légende de lions et de serpents placés |)ar Dece sur leur lYonticre pour les arrcHer. On trouve sous Auréiien des Sarrasins employés comme auxiliaires dans l'armée romaine; A'opiscn^. lurel., 11.
{h) Saint Denys. dans Eusèbe, VI, 42, 4.
Un magistrat païen — peut-être le préfet d'Egypte, — voyant un martyr demeurer ferme au milieu des tortures, avait commandé qu'on lui frottât tout le corps de miel, et qu'après lui avoir lié les mains on l'exposât, jusqu'à la mort, au soleil et aux mouches. Le même magistrat livra un autre chrétien aux caresses d'une courtisane chargée de lui faire oublier le Christ : le martyr, sur le point de succomber, résolut de vaincre la volupté par la douleur : il coapa sa langue avec ses dents, et la cracha toute sanglante au visage de la malheureuse. Paul frémissait à de tels récits : il avait peur, moins peut-être des souffrances que des séductions infâmes tenues en réserve par l'immoralité des juges romains. Aussi, quand il apprit que l'heure de l'épreuve allait venir pour lui, et que la cupidité de son beau-frère s'apprêtait à le trahir, n'hésita-t-il pas à prendre la fuite. Il erra longtemps dans les montagnes, et finit par trouver une caverne, autrefois habitée par des faux monnayeurs. Il s'y réfugia. Il avait alors vingt-trois ans. Jusqu'à cent treize ans il vécut sous un rocher, à l'ombre de son palmier, au bord de sa fontaine, méditant et priant, ig-norant de l'histoire humaine, attentif à la seule contemplation des choses éternelles. Mais le grain jeté dans le désert par la persécution avait fructifié à son insu, et quand il mourut, trente ans après la conversion de Constantin, les oasis de la Thébaïde étaient peuplés d'anachorètes (1).
(1) Saint Jérôme, Vila sancli Pauli cremilx.
Cependant, malgré le départ de saint Denys, l'Église d'Alexandrie n'était pas demeurée sans secours. Deux prêtres, trop connus pour rester impunément dans la ville, Faustinus et Aquila, avaient imité la retraite de leur évèque ; mais quatre autres, auxquels il était sans doute plus facile de passer inaperçus, continuaient d'y donner, en se cachant, l'assistance spirituelle aux fidèles persécutés : ils s'appelaient Maxime, Dioscore, Démétrius et Lucius. Saint Denys, nomme également trois diacres qui étaient restés, Faustus, Eusèbe et Chérémon. Eusèbe se montra particulièrement intrépide : il ne cessa de visiter les martyrs dans les prisons, bien que le préfet en eût interdit et en fît surveiller l'entrée, et parvint à procurer une sépulture convenable à tous ceux qui mouraient pour la foi (1).
Alexandrie avait, comme Rome et Carthage, ses « tombés » qui, touchés de remords, aspiraient à rentrer dans l'Église, et s'adressaient pour obtenir cette faveur aux confesseurs détenus dans les prisons. Grâce à la modération de ceux-ci et à la discrétion des prêtres demeurés dans la ville, la question des « tombés » n'eut en Egypte rien d'irritant. Les confesseurs accueillirent avec bonté les apostats vraiment convertis, man-
(1) Saint Denys, lettre à Domilius et Didyme, clans Eusèbe, llisl. IùtI., VII, 11, 24. — Le diacre Eus<'be, nous apprend l'historien du m<^ine nom, devint peu de temps après évoque de Lacdicèe en Syrie, Maxime succéda à Denys sur le siège d'Alexandrie, Faustus vécut jusqu'à la persécution de ÎMaximin Daia, pendant laquelle il fut décapite. IbùL, 11, 20.
gèrent et prièrent avec eux; mais, jusqu'au jugement de Tévêque, aucun prêtre ne les admit aux sacrements. La question demeura donc entière jusqu'au jour où, la persécution terminée, l'évêque rentré dans soa Eglise eut à prendre une décision définitive. Cette décision fut ce qu'on pouvait attendre dans une telle cause, quand nul ferment de discorde n'avait été déposé dans les esprits : saint Denys ratifia la sentence provisoire des confesseurs, et réintégra dans l'Église les pécheurs repentants avec lesquels les témoins du Christ avaient consenti à reprendre des rapports de charité (1).
(1) Saint Uenys, lettre à Fabius, dans Eusèbe, Hist. EccL, VI, 42. 5.
LES MARTYRS DE GRECE ET D'ASIi:. 397
Les martyrs de Grèce et d'Asie.
La persécution fit plusieurs martyrs en Grèce et dans les iles de la mer Egée. Malheureusement on a sur eux peu de détails certains. L'Église d'Athènes était florissante au troisième siècle. La douceur et le caractère sérieux de ses fidèles constrastaient avec la turbulence habituelle aux Athéniens (1). Origène trouva plusieurs fois chez les chrétiens d'Athènes une hospitalité cordiale. Il composa dans cette ville deux de ses ouvrages (2). Aux époques agitées de sa vie, ses partisans y restèrent nombreux 3). Entre cette Église où la pitié se colorait de tous les rayons de la sagesse hellénique, et l'école d'Alexandrie où Ton enseignait avec tant d'éloquence l'accord de la raison et de la foi, les relations furent de tout temps fréquentes et intimes. Le futur apôtre du Pont, Grégoire le Thaumaturge, s'était assis aux leçons des philosophes athéniens avant d'étudier les saintes lettres à Césarée, puis à Alexandrie (i). La persécution de Dèce
(1) 'Exy.Xr,(Tta [tèv yàp Toy (dio'j sép' cItcîÎv r, 'AOrivr)(n Ttpaeïà ti; xaî EÙuTaOri;, àxî Otû> àpî'cyôv xw £7:1 T-iu: [3o'j).opi£vr,' y) ô' 'A6r,vat(ov èxx).ï]- GÎa «JTaiiwÔTi; xal 0"jôa|jitô; 7iapaêa)./oiJi£vy,Tyi £xxXr,<7i'a xoO Oeoû. Origène, Contra Celsum, 111, 30.
(2) Le commentaire sur Ezéchiel et le commencenient du commentaire du Cantique des Cantiques. Eusrbo, /fist. Fcc!., VI, 32.
(3)Rufin, ApoL, II.
(4) Socrate, I/isL liccL, IV, 27.
versa probablement à Athènes le sang chrétien. Une conjecture vraisemblable (1) place à cette époque le martyre d'Heraclius, Paulin et Benédime, brûlés vifs dans la capitale de l'Attique (2). Le Péloponèse donna également des témoins au Christ. Il eût été étrange que cette grande Église deCorinthe, où vivait encore le souvenir de saint Paul, ne payât pas à la persécution un riche etglorieux tribut. On compte deux séries de martyrs, condamnés successivement à Corinthe par deux proconsuls d'Achaïe : Quadratus, Denys, Cyprien, Paul, et leurs compagnons (3), puis l'année suivante saint Léonide et plusieurs fertimes (4). Un nombreux groupe de chrétiens fut également immolé en Crète, à Gortyne, au pied du mont Ida : Févêque Cyrille, vieillard de quatre-vingt-quatre ans (5), et dix fidèles qu'un mot de ses Actes, pièce où se trouvent des détails peu vraisemblables mêlés à des parties excellentes, permet de croire ses disciples, Théodule, Saturnin, Eupore, Gélase, Eunicion, Agathope, Zotique, Gléomène (6), Basilide, Evariste (7). Enfin,
(1) Ellissen, ^ifr Gesch. Athens, p. 119.
{2) Menologmm Basilii, Urbin, 1727, t. III, p. 100; Acta SS., mai, t. III, p. 454.
(3) Acta SS., mars, t. II, p. 4, 698. Cf. Tillemont, Mémoires, t. III, art. XXIII et note xxx sur la persécution de Dèce.
(4) Acta SS., mars, t. II, p. 699; Tillemont, l. c.
(5) Surius, Vitœ SS., t. VII, p. 155; Tillemont, t. III, art. xxiisur la persécution de Dèce.
(6) Le martyrologe romain met ici Cléomène, au lieu de Pompée, nommé par Métaphraste et les Menées.
(7) Surius, VUa: SS., t. XII, p. 305; Tillemont, t. III, art. xxii sur la persécution de Dèce.
l'on place au li mai 250 le martyre de saint Isidore, dans File de Chio (1;.
Nous sommes obligés de nous borner, pour ces saints, à une rapide nomenclature : leurs Actes ne contiennent pas assez de traits originaux pour qu'on ait le droit de leur demander davantage. On y chercheraità peu près vainement les détails de mœurs particuliers à un siècle et à un pays, qui, dans les pièces autbentiquesou voisines de l'authenticité, donnent au récit une saveur personnelle et locale, et permettent de deviner à première vue, même sans indication de lieu, la contrée où il se passe. Ce qui nous manque pour la Grèce propre et les lies, une autre partie du monde gréco-romain va le donner avec abondance.
Évangélisées de bonne heure dans toute leur étendue, les provinces que baigne à l'ouest la mer Egée, au nord le Pont-Euxin, connaissaient trop les chrétiens pour avoir contre eux des haines bien vives. La servilité inhérente aux mœurs orientales fit qu'on s'y prêta de bonne grâce aux désirs de l'autorité romaine toutes les fois que celle-ci décréta la persécution; l'excitation malsaine causée par la vue des supplices allumait ensuite dans la populace des villes un fanatisme passager; mais cette agitation de surface durait peu : le sentiment général était, au fond, éloigné des rigueurs sanglantes, et plutôt favorable aux chrétiens.
Quand le peuple de Smyrne, au commencement du
{i)Acta .S.S.. mai, t. IH, p. -il/; Tillemont, t. III. note xxiii sur la Iterséculion de Dèce.
deuxième siècle, immola tamultueusement saint Polycarpe, ce fut à la suite d'une de ces fiévreuses journées de stade après lesquelles les foules antiques, grisées parle soleil, la passion du jeu, l'excitation volupteuse des spectacles, ne se possédaient plus (li; il y eut d'ailleurs des meneurs nombreux et habiles, les Juifs, dont la populace païenne ne fut que l'instrument (2). Bien différente de l'âpre et bruyante Alexandrie, Smyrne, « la perle de l'Orient, » était une ville de mœurs douces, si hospitalière qu'on vit des exilés romains lui léguer par reconnaissance tous leurs biens (3). Le peuple était gai, le climat délicieux, le vin exquis. On vivait à la manière grecque, tout en dehors, au stade, à l'agora. Pour des gens oisifs, artistes, capables de sensations délicates, laparole était le plus recherché des plaisirs : nulle part les rhéteurs ne furent aussi puissants. Polémon avait été le vrai roi de Smyrne; quand il improvisait, la ville entière courait l'entendre : la foule suivait ses avis, le sénat recherchait ses conseils : ses concitoyens le regardaient avec orgueil et respect traversant les rues dans un char traîné par des chevaux aux rênes d'argent, derrière lequel mar-
(1) Teiiulliea remarque que c'est ordinaircmeul pendant les spectacles publics que la mort des chrétiens est demandée : illic nomen Dei blasphematur, illic quotidiani in nos leones expostulantur, inde peraecutionesdecernuntur. De speclaculis, 27. Ct. Scorpiace, 10 : populos nationum cuni suo quidem circo, ubi facile conclamant : Usquequo terlium genus?
(2) Cf. Histoire des peraccuUons [X'iidanl les deux premiers siècles, y éd., p. 322, ;r23, 327.
(3) Tacite, Annales, IV, 43,
LES MARTYRS DE GRÈCE ET DASIE. iOl
chaient de nombreux esclaves. Capricieux à l'excès, Polémon renvoya un jour Antonin le Pieux (1) qui avait pris logis dans sa maison : la suite du proconsul faisait trop de bruit pour les nerfs du rhéteur (2). Malgré son titre de ville libre, Smyrne, en fait de libertés politiques, se contentait de celle de la parole, et elle ne demandait à la parole qu'une agréable distraction, accompagné d'une vague et superficielle direction morale. Nulle part on ne mit plus d'empressement à flatter l'autorité romaine : quand, sous Tibère, dix-huit villes d'Asie se disputèrent l'honneur d'élever un temple à l'empereur, Smyrne l'emporta en rappelant qu'elle avait la première, bien des années auparavant, dédié un sanctuaire à la déesse Rome (3). Telle était, avec sa grâce, sa mollesse, sa servilité, cette cité à la fois orientale et grecque, si populaire en Asie qu'un tremblement de terre dont elle fut victime au deuxième siècle fut considéré comme un malheur public, et que toutes les villes de la province se cotisèrent pour venir en aide à ses habitants, leur envoyant des vivres, de l'argent, oflrant des asiles aux fugitifs (4).
Dans cette douce atmosphère ionienne, la persécution de Dèce commença sans doute avec peu de violence : malheureusement les chrétiens, amoUis aussi.
(1) Alors proconsul d'Asie.
(2) Philostratc, Vitae sophislarum, 26.
(3j Tacite, Ami., IV, 56.
(i) iElius Aristide, Palinodie sur Smyrne, 1; Œuvres, éd. Dindorf, p. 429.