II
accoutumés à n'être pas molestés, à vivre en paix, ne trouvèrent point d'abord en eux-mêmes assez de ressort pour résister. Beaucoup obéirent à l'édit, les uns spontanément, les autres cédant à la contrainte (1). L'évèque Eudaemon, après avoir donné à son peuple l'exemple de sacrifier, était passé au service des persécuteurs. Cet indigne successeur de saint Polycarpe semble avoir reçu d'eux un sacerdoce païen en récompense de son apostasie (2). Les Juifs assis-
(1) Passio S. Pionii et sociorum ejus martyrum, 4. — Les Actes de saint Pionius, tels que les donnent, avec de nombreuses variantes, les Bollandistes, Ruinartet Surius, ne sont point une relation absolument contemporaine et authentique; mais on y doit voir une version un peu embellie d'un original grec. Dès le commencement du quatrième siècle, ils paraissent avoir été fixés à peu près dans leur forme actuelle, car Eusèbe, qui les avait recueillis in extenso dans son livre sur les martyrs, aujourd'hui perdu, les résume ailleurs sans omettre ce qui, à première vue, paraîtrait sentir le plus la rédaction artificielle, à savoir les discours de Pionius sur la place publique et dans la prison {Hist. Eccl., IV, 15). Tels qu'ils sont, ces Actes forment un document historique de la plus haute valeur, renfermant bien des parties rédigées par des témoins oculaires ou d'après des notes contemporaines, et d'une couleur locale si précise, si vive, qu'il est impossible de douter de l'exactitude au moins générale de la narration. Quand même la persécution de Dèce n'y serait pas expressément indiquée comme l'époque du martyre de Pionius, les incidents qui y sont racontés conduiraient naturellement à suppléer cette indication, donnée aussi par la Chronique d'Alexandrie. Eusèbe, dans son Histoire, semble rapprocher le martyre de Pionius de celui de Polycarpe, et indiquer qu'ils eurent lieu dans le même temps ; il y a là une erreur évidente, dont la cause est attribuée par Valois, non sans vraisemblance, à ce qu'Eusèbe aurait lu dans le même manuscrit les Passions de Polycarpe, de Pionius et de plusieurs martyrs deSmyrne. Voir sur ce sujet la dissertation de Ruinart en tête de la Passion de saint Pionius, p. 120.
(2) Passio, 15, 16.
taient avec une curiosité ardente, avec une joie haineuse, à l'épreuve imposée aux chrétiens. Ils assiégeaient les abords des temples et repaissaient leurs yeux des sacrifices sacrilèges. On entendait partout leur voix, s'élevant avec l'accent du triomphe. C'étaient des éclats de rire quand un chrétien offrait de l'encens aux dieux ; le même rire retentissait, plus insultant et plus aigu, quand un chrétien refusait d'apostasier (1). « Ces gens-là ont trop duré, » s'écriaient alors les Juifs. Ils se plaisaient, comme le leur reprocha un martyr, à piétiner lâchement sur les ennemis tombés (2). On les vit aussi, dans une étrange ardeur de propagande, essayer d'attirer à eux les chrétiens qui n'osaient désobéir à l'édit et répugnaient cependant à faire acte d'idolâtrie : ils leur présentaient la synagogue comme un moyen terme entre le temple et l'église (3). Autant que permet de le voir le seul document qui nous soit resté sur la persécution de Dèce à Smyrne, ce fut cette fois encore, comme au temps de Polycarpe, la colonie juive qui se montra l'ennemie la plus acharnée des chrétiens, justifiant le mot de Tertullien : <( Les synagogues sont les sources d'où découle la persécution (4). » Le peuple païen regardait
(1) PassioS. Pion'd etsoclorum ejus martyrum, 4.
(2) Ibid.
(3) Ibid.,iZ. \\ en était ainsi dès le commencement du siècle; j'ai déjà parlé d'un chrétien nommé Domninus qui, pendant la persécution de Septime Sévère, abjura le christianisme pour se faire Juif. Eusèbe, Hisl. Eccl.,\l, 12. Voir plus haut, p. 63.
(4) Synagoges Judseorum, fontes persecutionuni. Tertullien, Scorpiace, I.
curieusement, comme un spectacle; les Juifs s'agitaient, prenaient parti, jouaient un rôle actif.
La comparaison du petit nombre des vrais fidèles et de la multitude des apostats excitait surtout leurs railleries (1). La communauté chrétienne devait être bien réduite et bien dispersée, puisque le 23 février, jour anniversaire du martyre de saint Polycarpe, un homme et une femme, Asclépiade et Sabina, avaient seuls osé se joindre au prêtre Pionius pour le célébrer. La pieuse cérémonie fut bientôt troublée : à peine la prière eucharistique était-elle finie, et les assistants avaient-ils mangé le pain et bu le vin consacrés, qu'un magistrat municipal, le néocore Polémon (2), entra dans l'appartement, suivi de plusieurs personnes chargées de procéder avec lui à la recherche des chrétiens. Pionius, Asclépiade et Sabina, qui savaient qu'ils seraient arrêtés, s'étaient d'avance, par une sorte de chevaleresque mouvement que le moyen âge eût admiré, passé une corde au cou, vou-
(1) Quaerilis cur multi ad sacriflcandum sponte descendant, et propter paucos cœteros irridelis, leur dit Pionius, Passio, 4.
(2) Polemon neocoius sive œdituus. Ibid.è. Le vewxôpoî était chargé de l'administration des biens d'un temple. C'était un personnage considérable, qu'il ne faut pas confondre avec le gardien ou sacristain. Probablement Polémon était administrateur de VAugusieum de Smyrne. Les villes autorisées à élever des temples aux empereurs prenaient elles-mêmes dans les inscriptions le titre deNEQKOPOC. On le trouve sur des monnaies de Smyrne, d'Éphèse, et de plusieurs cités asiatiques. Voir Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. I, p. 504 ; Krause, Civitates neocorse sive xdituce, Leipzig, 1844; Biichner, De Neocoria, p. 3 et suiv. ; Beurlier, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, p. 238 et suiv.
lant marquer ainsi leur volonté de se laisser conduire en prison plutôt que d'apostasier.
Pionius et ses compagnons prirent la route de l'agora, suivis de leurs prisonniers. Une foule immense, dans laquelle on remarquait beaucoup de femmes juives, s'y trouva bientôt rassemblée. Tous les espaces vides de la place étaient remplis : on montait pour mieux voir sur des coffres, sur des bancs : les toits des temples, des basiliques et des maisons étaient couverts de spectateurs. Dans la population curieuse et facilement amusée de Smyrne, l'arrestation de Pionius excitait un vif intérêt. Les païens savaient que ce ^deillard alerte, portant la longue barbe des philosophes, était un écrivain et un orateur : on comptait qu'il se défendrait par la parole, et on espérait assister à une joute oratoire. Les deux autres prisonniers avaient moins de titres à l'attention; l'histoire de l'ancienne esclave Sabine, délivrée par les chrétiens de la tyrannie d'une maîtresse qui la tenait enchaînée dans un ergastule pour la contraindre à renier la foi, et accueillie par Pionius avec une bonté paternelle, eût piqué la curiosité; mais probablement les fidèles, qui par prudence avaient changé le nom de la fugitive, s'étaient bien gardés de raconter ses aventures (1).
Dès que les trois chrétiens parurent, la foule s'ouvrit pour leur livrer passage. On les conduisit au mi-
(1) Voir plus haut, p. 22.
lieu de la place. « Pionius, dit Polémon, il faut obéir comme les autres, et, te conformant aux ordres de l'empereur, éviter les supplices. » Pionius étendit la main, et gaiement, sans trouble, adressa non aux magistrats, mais au peuple un long discours (1). L'exorde dut plaire : « Habitants de Smyrne, qui aimez la beauté de vos murs, la splendeur de votre cité, la gloire de votre poète Homère (2), et vous aussi, Juifs, s'il en est de présents, écoutez-moi, » Avec une exquise délicatesse, il demanda aux Smyrniotes de ne pas trop mépriser les pauvres chrétiens qui avaient renié leur foi, et rappela un beau vers d'Homère sur le respect dû aux morts (3) : les morts, pour lui, c'étaient les infortunés qui avaient renoncé à la vie chrétienne. Puis, se tournant vers les Juifs, il leur reprocha plus durement leur injustice, leur lâche joie. Des souvenirs de voyage, une curieuse description de la mer Morte (4), le conduisirent enfin, après quelques
(1) Passio, 4.
(2) Monnaie de Smyrne, avec l'effigie du poète, et le nom OMHPOC ; Duruy, Histoire des Romains, t. 111, p. 602.
(3) Cum opporteret vos Homère doctori vestro ac magistro pariter obedire, qui asserit nefas esse exullare de defunclis, nec ullum conflictum cum luce cassis aut certamen debere esse cum mortuis ; Passio, 4 (texte de Ruinart). Homerum audirelis qui hominum interitu lœtari pium negat (texte de Bollandistcs). Cf. Odyssée, XXII, 412 :
Oùx ôcîïj, xTa[Ji.£V0t7tv ÈTï' àvôpocoriv EÙyeTâaaQai
(4) Vidi terram vi divini ignis exustam et in clneres favillasque conversam, omni humore atque ferlilitate viduatam. Vidi mare mortuum, et ob Dei timorem naturam mutatam ferventis elementi. Vidi aquam nec alendis nec suscipiendis animanlibus obsequentem, hominem quoque sicut susceperil et jactantem. P«5sio, 4.
méandres, à une énergique profession de foi en la divinité du Christ. Le peuple écoutait avec une grande attention, personne n'osait interrompre; mais quand l'orateur eut terminé par ces mots : « Nous n'adorons pas vos dieux, et nous n'avons aucun respect pour leurs statues d'or, » on l'entraîna dans un des édifices del'agora (1 ). Là, chacun entoura Pionius, et s'efforça, sans malveillance, avec sympathie plutôt, de vaincre sa résistance. « Pionius, lui disait-on, écoute-nous, tu as bien des motifs d'aimer la vie. Tu mérites de vivre, homme pur et doux. Vivre est bon, il est bon de respirer cet air lumineux (2). — Oui répondait Pionius, la vie et la lumière sont bonnes, mais c'est une autre lumière que nous désirons. Nous ne méprisons pas ces dons de Dieu ; nous y renonçons pour en chercher de meilleurs. Je vous loue de me juger digne d'amour et d'honneur; mais vos paroles me sont
(1) In Atrio. Passio, 5. Atrium ici ne veut pas dire le vestibule d'une maison, mais est le nom d'un édifice public comme il y avait à Rome VAtrium Libertatis, ÏAIrinm Vesdr, Y Atrium Minervar, l'Atrium Cad, VAtriutn Tiberinum, etc. Cf. Marquardt, Romische Staatsverwaltung, t. III, p. 155.
(2) Vivere bonum est, et halltum hujus lucis haurire. — Cela est bien grec : de mêmelphigénie, dans Euripide, pleurant sa mort prématurée : « Il est doux de regarder la lumière! » [Iph.en Aulide, 1210). Lamartine a traduit un sentiment semblable dans ces vers, bien grecs aussi, de sa Mort de Socrate :
... La loi défendait qu'on leur ôtàt la vie Tant que le doux soleil éclairait l'Ionie, De peur que ses rayons, aux vivants destinés, Par des yeux sans regard ne fussent profanés, Ou que le malheureux, en fermant la paupière, N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière!
suspectes, et j'aime mieux une haine ouverte que de périlleuses flatteries. »
Un homme du peuple, nommé Alexandre, intervint avec quelque rudesse. Les fermes réponses du martyr le réduisirent au silence. La foule, charmée des discours de Pionius, voulait se rendre au théâtre et se ranger sur les gradins pour l'entendre mieux (1). La bonne volonté du peuple était si manifeste, que plusieurs païens, s'approchantde Polémon, l'engagèrent à ne pas laisser parler de nouveau le martyr, de peur de quelque trouble. Polémon alors, s'adressant à Pionius : « Si tu ne veux pas sacrifier, viens au moins au temple. » Dans sa pensée, cette démarche du prêtre chrétien devait suffire ; on l'interpréterait comme un acte de soumission à l'édit. « Il n'est pas bon pour vos temples que nous y entrions (2), répondit fièrement le chrétien. — Tu t'es donc endurci contre toute persuasion? — Plût à Dieu que je pusse, moi, vous persuader de vous faire chrétiens ! — Plutôt être brûlés vifs! » s'écrièrent quelques voix dans la foule. « Il est pire de brûler après la mort, » dit Pionius. Pendant que ces répliques se croisaient, Sabine ne pouvait s'empêcher de rire (3). « Tu ris ! lui cria-t-on, — Oui, je ris, s'il plaît à Dieu, car nous sommes chrétiens. —
(1) Cum populus ad Iheatrum ire disponeret, ut in consensu caveœ multo nielius beati martyris verba posset audire. Passio 5.
(2) Non expedit delubris vesliis, ut nos ad templa veniamus. Ibid., 7. — Ces paroles font probablement allusion à des miracles qui s'étaient produits dans des temples où l'on avait conduit de force des chrétiens.
(3) Sur la bonne humeur des martyrs, voir plus haut, p. 129.
Tu souffriras ce que tu ne veux pas. Les femmes qui refusent de sacrifier sont mises dans les lieux de débauche, en compagnie des courtisanes et des entremetteurs. — Tout ce que Dieu voudra, » répondit Sabine (1).
Le dialogue continua pendant quelque temps entre Pionius et Polémon. « On t'a ordonné de persuader ou de punir, dit Pionius ; punis, puisque tu ne peux persuader. — Sacrifie, » répondit Polémon, blessé du ton qu'avait pris le martyr. (( Non. — Pourquoi non?
— Parce que je suis chrétien. — Quel Dieu adores-tu?
— Le Dieu tout puissant, qui a fait le ciel et la terre, la mer, toutes choses, et nous-mêmes ; nous recevons tout de lui, et nous le connaissons par son Verbe, le Christ Jésus. — Sacrifie au moins à l'empereur, » reprit Polémon, qui suggérait toujours un moyen terme. « Je ne sacrifie pas à un homme. »
Le moment était venu de procéder à l'interrogatoire régulier; le greffier, prenant des tablettes enduites de cire, se tint prêt à noter les questions et les réponses (2). Polémon commença par l'interrogation d'usage: « Comment t'appelles-tu? — Chrétien. — De quelle Église (3)? — De la catholique. » Se tournant
(1) Passio, 6. Voir plus haut, p. 53.
(2) Cum cerae notarius quœ respondebantur imprimeret. Ibid., 9. — Cf. Edmond Le Blant, Les Actes des mardjrs, p. 6.
(3) Le magistrat pose cette question, répétée dans les interrogatoires suivants, à cause des sectes alors répandues en Asie, et en particulier de l'hérésie des marcionites, dont quelques adhérents avaient été aussi poursuivis.
ilO LA PERSECUTION DE OECE EN ORIENT.
vers Sabine, le magistrat l'interrogea de même : « Quel est ton nom? — Théodote et chrétienne. — De quelle Église? — De la catholique. — Quel Dieu adores-tu? » Sabine, répétant les paroles de Pionius, répondit : « Le Dieu tout puissant, qui a fait le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment, et que nous connaissons par son Verbe, Jésus-Christ. » Interrogé à son tour, Asclépiade à la question : « Quel Dieu adores-tu? » répondit : « Le Christ. — Quoi donc? dit Polémon, en est-ce un autre? — Non, c'est le même Dieu que nous avons confessé tout à l'heure. »
Le magistrat donna l'ordre de conduire les martyrs à la prison publique. Une foule immense leur fit cortège : le forum avait peine à contenir les flots pressés du peuple (1). On regardait avec admiration Pionius, dont le visage, habituellement pâle, avait pris des couleurs inaccoutumées. Des propos divers s'élevaient du milieu de la foule; mais la bienveillance qui avait d'abord dominé s'était peu à peu refroidie : sans être encore violentes, les paroles commençaient à devenir hostiles. Comme Sabine, craignant d'être séparée de Pionius par les mouvements houleux de la foule, se tenait serrée contre le vieux prêtre, quelqu'un lui dit : « Tu le tiens par son vêtement, comme si tu avais peur d'être privée de son lait. » Un autre s'écria : « Qu'on les punisse, s'ils refusent de sacrifier! » Polé-
(1) Ducebantur ad carcerem, magna parte vulgi, et immensa populi copia j)rosequente, cujus tantuni pondus se infuderat, ut forum Martha stipatione compleret. J'assio, 10. M. Duchesne {Bullelincritkjve, 1886, p. 330) fait observer que ce forum. Marlha est inconnu, et qu'il y a lieu de corriger ainsi : ut forum arta stipatione compleret.
mon fit observer que les magistrats municipaux n'avaient pas le droit de glaive ( 1 ) . Regardant Asclépiade , un des assistants dit en raillant : « Voici un petit homme qui va sacrifier. — Il ne sacrifiera pas, » répondit pour lui Pionius. « Tel et tel ont sacrifié, » cria quelqu'un. « Chacun, répondit Pionus, est maître de sa volonté. Je suis Pionius; ce que font les autres ne me regarde pas. » Au milieu du bruit, on lui dit : (( Comment, toi si savant, t'obstines-tu à courir à la mort? — Je dois, répondit Pionius, demeurer fidèle à mes commencements. Qu'importe la mort? Souvenezvous de tous ces deuils, de cette faim affreuse, de tant de maux supportés ensemble. » Il faisait allusion à une famine très meurtrière, qui avait récemment éprouvé la ville. « Tu as souffert de la disette comme nous, repartit un des assistants. — Oui, mais l'espoir en Dieu me soutenait. »
La multitude était si pressée, que les gardiens de la prison eurent peine à en ouvrir la porte pour faire entrer les trois chrétiens. Us y trouvèrent d'autres captifs, le prêtre catholique Lemmos, une femme appelée Macedonia et un montaniste, Eutychien (2). Bientôt les fidèles, selon leur coutume, affluèrent dans
(1) Polemon ait : Fasces et ligna non ad nos, el habcie non possunius potestatem. Passio, 10. M. Rainbaud, Le Droit criminel romain dans lea Actes des martyrs, p. 32, rappelle que le mot potcslas a ici un sens juridique : Merurn est iniperiuni habeie jiladii poleslalem ad aniinadvertendiim facinorosos honiines : quod cliain poleslas habetur. Ulpien, au Digeste, H, i, 3.
(2) Et e\ bœresi Phrygum quenidam, nomine Eutycbianum (Bollandistes). Il n'en est pas question dans le texte de Ruinart.
la prison, apportant des vivres et des soulagements de toute sorte (1). Pionius n en voulait pas user, disant : « Je n'ai jamais été à charge à personne ; il est bien tard pour commencer ! » Mais (curieux trait de mœurs) les geôliers se fâchèrent de son austérité, qui les privait des bénéfices prélevés habituellement sur les visites des chrétiens. Par représailles, ils mirent Pionius et ses compagnons au cachot et au secret (2). Les martyrs y passèrent le temps soit à chanter des hymnes, soit à méditer en silence. La colère des geôliers finit par se calmer : ils firent rentrer les trois chrétiens dans la salle commune. Beaucoup de païens y vinrent, désireux de convertir Pionius. Mais ils sortaient émus et ravis de ses paroles. Un grand nombre de « tombés » se rendirent aussi près de lui, mais pour pleurer à ses pieds, recevoir ses consolations et ses conseils.
Au bout de quelques jours Polémon, accompagné de notables, entra dans la prison. « Votre évêque a déjà sacrifié, cria-t-il, et l'autorité vous ordonne de venir tout de suite au temple. » Un officier de cavalerie (3) qui se trouvait là par hasard (car dans cette
(1) Cf. Lucien, Peregrinus, 12; Passio SS. Perpétuée, Felicitatis, 3, 16, dans Ruinart, p. 36, 93; Terlullien, Ad martyres, 1, 4; saint Cyprien, Ep. 4. Voir plus haut, p. 140.
(2) Voir de même, à Carthage, des confesseurs mis au secret. Lettre de Lucien à Celerinus, Ep. 51 (inter Cyprianicas). Voir plus haut, page 349. — Il y avait longtemps que les geôliers romains tiraient profit des visites faites dans la prison : Cicéron parle d'un « janitor carceris... cui ex omni gemitu doloreque certa merces comparabatur : ut adeas, tantum dabis : ut cibum tibi intro ferre liceat, tantum : nemo recusabat... » Cicéron, II Verr., v, 45.
(3) Hipparchus seu turmarius (Ruinart), raagister equitum (Bollandistes). Hipparchus n'est pas un nom propre (cf. Ruinart, p. 133,
bonne province d'Asie il n'y avait pas de légion à demeure) insista grossièrement, et se livra même sur Pionius à des voies de fait. « Des accusés, dit le martyr, doivent attendre dans la prison l'arrivée du proconsul. Comment osez-vous usurper la place d'un autre? » L'officier voulut faire croire que l'ordre avait été donné de transporter les prisonniers à Éphèse, résidence du gouverneur. On se mit enfin en mesure de les entraîner au temple. Ils résistèrent, se couchant par terre (1) : les appariteurs durent les porter. On déposa Pionius près de l'autel : l'évêque apostat s'y tenait debout, remplissant peut-être déjà l'office de ministre des idoles. Pionius ne lui adressa pas la parole, mais aux juges qui demandaient : « Pourquoi ne sacrifiez-vous pas? » il répondit avec ses compagnons : « Parce que nous sommes chrétiens. » A plusieurs autres questions des magistrats tous trois opposèrent la même fermeté. Comme on menaçait de contraindre Asclépiade et Sabine à renier le Christ, Pionius intervint : « Rougissez, adorateurs des dieux, dit-il , et obéissez à vos lois. On vous a ordonné non de contraindre, mais de punir. » Un sophiste appelé Rufin, orateur renommé, qui jalousait peut-être en Pionius un rival, l'accusait de se complaire en vains discours. Pionius revendiqua son droit à la parole, citant au sophiste les
note d; Duchesne, dans Bulletin critique, 1886, p. 380), mais la traduction du grec ÏTtTtapyoç, titre militaire qui se rencontre souvent dans l'épifiraphie des villes d'Asie.
(1) Cf. plus haut, p. 392.
grands noms de Socrate, d'Aristide, d'Anaxagore, « d'autant plus éloquents qu'ils professaient de plus belles doctrines. » Le sophiste n'osa répliquer.
Un homme occupant une grande situation à Smyrne crut devoir intervenir : « Ne déclame pas, ô Pionius, dit-il. — Toi, ne sois pas violent, répondit le martyr : fais plutôt construire le bûcher, afin que nous y montions. — Ce sont les paroles et l'autorité de celui-ci, dit un nouvel interlocuteur, qui empêchent les autres de sacrifier. » On posa des couronnes sur la tête de Pionius (1) : il les déchira. Le prêtre des dieux s'approcha avec des viandes immolées, mais n'osa les lui offrir. « Nous sommes chrétiens, » criaient les trois martyrs. Ils furent ramenés en prison. Le peuple commençait à se fâcher : on leur donnait des soufflets, on riait sur leur passage. « Tu ne pouvais donc mourir dans ton pays? dit quelqu'un à Sabine. — Quel est mon pays? je suis la sœur de Pionius, » répondit-elle. Un entrepreneur de jeux, voyant Asclépiade, disait : « Quand celui-ci aura été condamné (2), je le récla-
(1) Sur l'emploi des couronnes dans les rites idolâtriques, voir Tertullien. De corona, 10. Cf. saint Cyprien. De lapsi.s,2. Voir plus haut, page 335; et Fustel de Coulanges, La Cité anIUjue, p. 184.
(2) Les condamnés à la peine capitale étaient quelquefois agrégés aux troupes de gladiateurs. Terlullien, De Spectaatlis, 19, dit qu'il y a des gladiateurs de deux sortes : les uns innocents de tout crime, « certe quidem gladiatores innocentes in ludum veniunt, « les autres condamnés, « qui damnantur in ludum. » Plutarque, Crassus, 8, explique que la nombreuse troupe de gladiateurs que Lentulus Batiatus entretenait à Capoue, et d'où sortit Spartacus, était composée d'esclaves achetés, sans aucun mélange de condamnés : il semble noter ce
merai pour les combats de gladiateurs (1). » On les remit en prison : comme ils entraient, un appariteur frappa rudement Pionius à la tète.
Cependant Julius Proculus Quintilianus, proconsul d'Asie, était arrivé à Smyrne. Il fit comparaître Pionius, « Ton nom? — Pionius. — Sacrifie, — Non. — De quelle secte es-tu? — De la catholique. — De quelle catholique? — Prêtre de l'Église catholique. — Tu étais le maître de ceux-ci? — J'enseignais. — Tu enseignais la folie. — La piété. — Quelle piété? — La piété envers Dieu qui a fait le ciel, la terre et la mer. — Sacrifie donc. — J'ai appris à adorer le Dieu vivant. — Nous adorons tous les dieux, le ciel et ceux qui y résident. Pourquoi lèves-tu les yeux aucier?sacrifie-lui(2). — Je ne lève pas les yeux au ciel, mais vers Dieu qui l'a fait, — Celui qui est dans le ciel est Jupiter, avec qui régnent tous les dieux et toutes les déesses. Sacrifie à celui qui règne sur tous les dieux du ciel. »
lait comme exceptionnel. « Munerarii noxiorum grèges pascunt, » dit encore Tertullien, Apolog., 44. — Mais peut-être, en ce qui concerne Asclépiade, le mot du munerarius était-il une ironie; car, dans un autre endroit de la Passio (10), nous voyons le même Asclépiade traité par un païen d'ho7nunculus, ce qui semble indiquer un individu chétif, n'ayant point, par conséquent, les qualités physiques exigées des gladiateurs.
(1) L'habitude des combats de gladiateurs s'était répandue dans les pays grecs depuis l'époque des Antonins. Voir Histoire des persëcntions pendant les deux premiers siècles, 3« éd., p. 455, note i. Mais les amphithéâtres y étaient peu nombreux. Dans les villes qui, comme Smyrne, n'en possédaient ])as, les combats avaient lieu au cirque, au stade, ou mt^me sur la place publique.
(2) Quid autem aéra aspicis? sacrilica (Ruinartj. Curaeri preces fun-
Évidemment le proconsul, désireux de ne point condamner, essayait d'amener par une équivoque Pionius à sacrifier soit au ciel, soit à Jupiter, à la fois identifié avec le ciel et roi des dieux, en qui, pensait-il, Pionius reconnaîtrait facilement le Dieu suprême auquel les chrétiens adressaient leurs adorations. Contre ce piège Origène avait déjà prémuni les chrétiens, leur rappelant que les noms ne sont point indifférents, et que Dieu peut être légitimement invoqué sous ceux-là seuls que lui donnent les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament (1). Aussi Pionius ne répondit pas. Le proconsul le fit étendre sur le chevalet, et lui dit de nouveau : « Sacrifie. — Non. — Beaucoup ont sacrifié; ils ont ainsi évité les tourments, et jouissent de la vie. Sacrifie. — Je ne sacrifie pas. — Sacrifie. — Non. — Bien sûr? — Non. — Quelle exaltation te fait ainsi courir à la mort? — Je ne m'exalte point, mais je crains le Dieu éternel. — Que dis-tu? sacrifie. — Tu m'as entendu, je crains le Dieu éternel. — Sacrifie aux dieux. — Je ne puis. »
Le proconsul hésitait : depuis l'édit de Dèce, le sang chrétien n'avait pas encore coulé à Smyrne : il éprouvait une honnête répugnance à le verser. Il délibéra longtemps avec son assesseur (2), puis, se tournant de
dis? ipsi sacrifica (Bollandistes). Il faut combiner ces deux textes pour retrouver la phrase vraisemblablement prononcée.
(1) Origène, Exiiort. ad mart., 47. Voir plus haut, p. 226.
(2) Diu habitis cum consiliatore sermonibus. Passia, 20. — Ce détail manque dans le texte des Bollandistes. Sur les assesseurs ou conseillers des gouverneurs romains, voir Histoire des persécutions ])en-
nouveau vers Pionius : « Tu persistes ? tu ne te repens pas enfin? — Non. — Je vais te laisser du temps, aussi long que tu voudras pour réfléchir et te décider. — Je n'en veux point. — Puisque tu es si pressé de mourir, tu seras JDrùlé vif. » Et, désespérant de vaincre la résolution du martyr, le proconsul fit lire la sentence : « Nous ordonnons que Pionius, homme sacrilège, qui s'est avoué chrétien, sera jeté aux flammes vengeresses, afin d'inspirer de la terreur aux hommes et de satisfaire la vengeance des dieux. »
Conduit au supplice, le vieillard marcha d'un pas ferme et vif. Comme Polycarpe, il devait être brûlé dans le stade. Arrivé là, il se dépouilla de ses vêtements sans attendre l'ordre de son gardien, et en rendant grâce à Dieu d'avoir conservé pur jusqu'à ce jour ce corps qui allait être livré aux flammes. Puis il s'étendit à terre pour être cloué au poteau qui devait être ensuite élevé sur le bûcher. Le peuple, le voyant attaché, fut pris de compassion : « Pionius, criait-on, promets d'obéir, et l'on enlèvera les clous. — J'ai senti les blessures, répondit-il, je sais que je suis cloué; » puis, au bout de quelque temps: « J'ai voulu mourir, afin que tout le peuple comprit qu'il y a une résurrection après la mort. » On dressa Pionius sur le bûcher, et à sa gauche on plaça un prêtre nommé Métrodore, de la secte des marcionites (1),
dont les (leur premiers siècles, 3*éJ., p. 157, note 3. Le beau-frère de saint Grégoire le Thaumaturge était assesseur du procurateur de Judée ; voir plus haut, page 265.
(1) E.V secta Marcionilarum, dit le le\te suivi par les Bollandistes. H. 27
/j18 la persécution de dèce en orient.
condamné au même supplice. Pendant que le feu s'allumait, Pionius, les yeux fermés, priait silencieusement. Bientôt son visage s'illumina d'une joie céleste; il vit la flamme qui l'entourait, dit : « Amen, » et rendit Tâme.
Le récit contemporain ou fort ancien auquel nous avons emprunté ces détails empreints d'une couleur locale si exacte et si vivante ne dit pas ce que devinrent Asclépiadc et Sabine. Les vraisemblances font croire qu'ils furent martyrisés avec Pionius ou peu de temps après lui (1). Cependant un doute poignant subsiste. On se demande avec émotion si les menaces proférées contre tous deux auraient été accomplies, si l'un fut agrégé à un indus gladiatorius, l'autre menée de force parmi les femmes perdues. Peut-être, satisfait d'avoir fait de la mort de Pionius « un exemple pour les chrétiens et un spectacle pour les impies (2), » le proconsul laissa-t-il les deux confesseurs en prison, et purent-ils, comme tant d'autres à Rome, à Alexandrie et à Carthage, y attendre la fin de la persécution.
Le Martyrologe hiéronymien, au IV des ides de mars, porte : « Sinyrne Pionii prcsbyteri, Metrod(or)i presbyteri. « Il ne peut avoir empruiilé la mention de ce dernier au calendrier de quelque Église orthodoxe. C'est donc dans la Passion, lue peul-ètre distraitement, qu'il a pris son nom. Voir De Rossi-Duchesne, Mart. hleron.,^. i.xvii.
(1) Les plus anciens martyrologes donnent des compagnons à saint Pionius, mais sans citer leurs noms, à l'exceplion d'un saint Denys. Voir Tillemonl, Mémoires, t. IIT, art. sur saint Pione.
(2) Chrislianis in exemplum, sacrilegis voluptati. Passio, 21.