CHAPITRE X
LA PERSÉCUTION DE DÈCE EN ORIENT [silité).
SOMMAIRE. — I. Le culte dh Dianf. et les martyiss d'Asie. — Superstitions locales en Asie. — Culte fl'Arlcmis a Éplicse, — à Lampsaque. — Caractère de l'Artémis asiatique. — opllmus, proconsul d'Asie. — Les sept dormants d'Éphèse. — Martyre de Maxime à Épiièse ou à Lampsaque. — Fanatisme des adorateurs de Diane. — Martyre de Pierre à Lauipsaquc. — l'rocès d'Audrc, Paul et Nicomaque à Troas, — La vertu de Denise miraculeusement préservée. — André, Paul et Nicomaque abandonnés jiar le proconsul aux fanatiques. — Denise ilécapitée. — Martyre de l'évéque Carpos et du diacre Papylos à Pergame. — Agathonicé se déclare chrétienne. — Efforts du peuple pour la détourner. — Elle est lirulée vive.
— Contraste entre l'humanité des habitants de Pergame et la sombre exaltation des dévots d'Artémis. — \\. Les martyus de la Dithysie, du Pont ET DE LA Cappadoce. — Tryphou et Respicius martyrisés à Nicée. — Martyre de Lucien et Marcien à Mcomédie. — Autres martyrs de ititliynie.
— Nombreuses défections à Néocésarée. — Grégoire le Thaumaturge conseille de fuir. — Martyre de saint Troade. — Martyre de Mercurius, en Cappadoce,^ de Polyeucte. en Arménie. — III. Quelques kvèqces d'Asie.
— Saint Acace, évcque d'Antiochc de Pisidie. — Son interrogatoire. — Effet produit sur Dèce par la lecture du procès-verbal. — L'empereur prononce son acquittement. — Saint Nestor, évéque de Magydos en Pamphylie. — Il comparait devant l'irénarque et le sénat de la ville. — Courtoisie des sénateurs. — Interrogatoire par l'irénarque. — l.'elogium. Interrogatoire à Perge par le légat. — Martyre de Nestor. — Martyrs en Lycie. — Saint Babylas, évoque d'Anlioche. — Versions différentes sur son martyre. — Glorieux épiscopal de saint Alexandre de Jérusa-
em. — Il meurt en prison. — IV. Oricèxe. — La fin de la persécution.
— Longue captivité des cvéques ou des docteurs dont on désire surtout l'abjuration. — Efforts pour triompher d'Origène. — Ses souffrances en prison. — Il y reste jusqu'à la mort de Dèce.— La persécution avait déjà cessé depuis plusieurs mois. — Invasion des Goths. — Dèce essaie de les détruire. — Il est vaincu et tué en Thrace, en i:>l. — Comfdet avorlement de son œuvre politique et religieuse. — Forme nouvelle que prendront après lui les persécutions. — Ce que seront les rapports de l'Église et de l'État pendant la dernière moitic; du troisième siècle.
Le culte de Diane et les martyrs d'Asie.
La douceur naturelle aux (irecs d'Asie cessait quand les superstitions locales étaient vivement surexcitées. Dans les villes où quelque reli^^ion autochtone avait
jeté de profondes racines, les païens se montraient en général plus durs, plus farouches, moins pénétrés de civilisation hellénique. On put le remarquer, pendant la persécution de Dèce, à Éphèse et dans quelques cités vouées comme elle au culte d'Artémis. Éphèse n'était pas une ville tout homérique, comme Smyrne; c'était, ainsi que la plupart des grands ports du littoral méditerranéen, une cité cosmopolite, plutôt semblable à Alexandrie, et où la mollesse d'une vie vulgaire n'était réveillée de temps en temps que parles éclairs d'une sombre superstition. Là régnait dans son temple immense, rempli de prêtres, de prêtresses, d'aventuriers et de malfaiteurs (1), une déesse qui n'avait que le nom de commun avec la svelte et virginale figure rêvée par le génie hellénique. « La grande Diane d'Éphèse (2) >> est comme Cybèle, Rhéa, la Mère des dieux, une personnification des forces brutales et fécondes de la nature. Plus au nord, à Lampsaque, elle apparaît sous un aspect moins repoussant, mais encore sauvage et bestial : ce n'est plus le simulacre informe, tout couvert de mamelles ou de têtes d'animaux, dont les orfèvres éphésiens vendaient aux dévots d'innombrables figurines (3), c'est une déesse noire, cornue (4),
(1) Le temple d'Éphèse jouissait du droit d'asile.
(2) Actus apostolorum, xix, 28, 34.
(3) Strabon, Geogr., IV, 614; Pausanias, IV, 31, 6. Voir un simulacre de la Diane d'Éphèse dans Duruy, Histoire des Romains, t. IV, p. 22, et le revers d'une monnaie d'Ephèse, dans le Dict. des antiquités, fig. 2388, t. II, p. 150.
(4) On a trouvé de même, à peu de distance de Lampsaque, desstè* les représentant Apollon cornu.
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la main levée comme sur les ex-voto phéniciens, entourée de lions, de chiens, et servie par des négresses (1). Telle est dans sa double forme TArtémis asiatique. On l'honore par desfêtes impures et sanglantes : les Phrygiens raillent son sein flétri comme celui de Vénus (2), les Pamphyliens lui consacrent des symboles obscènes (3) et les habitants du Pont lui donnent un surnom honteux (4).
Éphèse était la résidence du proconsul et la capitale de la province. La plupart des documents hagiographiques donnent le nom d'Optimus au successeur de ce Quintilianus que nous avons vu envoyer avec tant d'hésitation saint Pionius à la mort. Le nouveau gouverneur parait être arrivé dans la métropole asiatique en avril 250 '^5). Il se montra plus cruel pour les chrétiens que son prédécesseur. Peut-être par son ordre furent murés vivants, dans une caverne du mont Coressus ou du mont Prion, les martyrs Maximien, Jamblique, Martinien, Jean, Denys, Sérapion, Antonin, auxquels la légende a donné le nom des sept
(1) Voir la célèbre patère d'argent trouvée à Lampsaque, aujourd'hui au musée de Sainte-Irène, àConstantinople. Elle a été reproduite dans la Gazette archéologique, 1877, pi. XIX, et dans Duruy, Histoire des flomains, t. III, planche hors texte, p. 600.
(2) Nonnus, Dionysiaques, XLVIII, 351.
(3) Monnaies de Perga.
(•i) Plutarque, Lucullus, 10. — Sur ridentification ou l'association, en Orient, d'Artémis et d'Aphrodite, voir de curieuses pages de M. de Linas, Origines de L'orfèvrerie cloisonnée, t. III, 1887, p. 201-203,255.
(5) Quintilianu.<î était encore en charge^u mois de mars; voir le dernier alinéa de la Passion de saint Pionius. Cf. Waddinglon, Fastes prôconsulaires de la province d'Asie, p. 2C9.
dormants (1). Lors d'un voyage qu'il entreprit, presque aussitôt après son arrivée, pour visiter les villes de la province, il prononça la condamnation de plusieurs chrétiens. Était-il encore à Éphèse, ou déjà à Lampsaque, quand le chrétien Maxime lui fut présenté ? Il est difficile de le dire (2) : la question, du reste, importe peu. Lampsaque, comme Éphèse, était une ville à la fois superstitieuse et commerçante, et les traits des excellents Actes du martyr, rappelant ce double caractère, conviennent à l'une et à l'autre. Maxime, plus généreux que prudent, probablement peu instruit des règles posées par la sagesse de l'Église, s'était livré lui-même. « Comment t'appelles-tu? lui demanda le proconsul. — Maxime. — De quelle
(1) J'interprète ainsi la légende célèbre chez les Grecs et chez les Lalins, rapportée par Grégoire de Tours, Le gloria martyrum, 95. Le fait de chrétiens murés vivants n'est pas sans exemple dans l'histoiro des persécutions : voir Bosio, Roma sotterranca, p. 481 ; De Rossi, Bull ettino di archeologia cristiana, 1873, p. 9; cf. Rome souterraine, p. 133, 134, et les Dernières persécutions du troisième siècle^l" éi. p. 72. — Sur les sources de \diPassio Vil Dormientium, yoïv Yir\i?,ch, dans Analecta Bollandiana, 1893, p. 371-377 : il pense que le récit de Grégoire de Tours se rattachée une source syriaque, dérivant d'un premier original i^rec, différent lui-même du texte grec publié par Migne.
(2)Les Actes de saint Maxime (dans Ruinart, p. 144)disentseulernent qu'il souffrit apud Asiam, mais indiquent le 14 mai comme date de son martyre. Or, à la même date, les saints Pierre, André et Denise furent mis à mort à Lampsaque (Ruinart, p. 149). A moins de supposer une erreur, soit dans la Passion de ces derniers martyrs, soit dans celle de saint Maxime, il faut admettre que celui-ci souffrit dans la même ville. Cependant plusieurs anciens martyrologes mettent au 30 avril la fête de saint Maxime. Si cette date est celle de son martyre, il peut avoir eu lieu quand le proconsul était encore à Éphèse.