‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 40 sur 63 · LE CULTE DE DIANE ET LES MARTYRS D'ASIE · texte numérisé non relu

LE CULTE DE DIANE ET LES MARTYRS D'ASIE

trouvés (1), paraissent excellents. Le proconsul était (le passage dans la riche et intelligente Pergame, une des cités les plus lettrées et les plus polies de l'Asie romaine (2). Le christianisme y fut prêché dès les temps apostoliques; saint Jean nomme un martyr de Pergame, Antipas (3). Certainement cette ville comptait au milieu du troisième siècle une importante communauté chrétienne. Le proconsul voulut faire un exemple. Garpos et Papylos avaient été amenés devant son tribunal : il les interrog^ea successivement. Carpos, homme de naissance et de tenue distinguées (le proconsul le prenait pour un décurion), était évêque, soit de Pergame, soit d'un autre siège (4) : il répondit avec intrépidité ; déchiré par

TupriXÔTwv çspcxa'.. Kdtpnou xal llar0),o'j y.al ^yvaixô; 'AyaSovîxri;, [i.zzà TiXeiffTa; xal ôiarpîrsï; ôjiCiXoYÎa; ÈîrtooEto; Tîx-£),etw[isvwv. Eusébe. HisI . EccL, IV, 15, 48.

(1) Par M. Aube, à la Ribliothèque nationale, fonds grec, n" 14G8. Ou ne possédait jusque-là que le texte de Métaphiaste, reproduit dans les Acta .VS., avril, t. III, p. 120, où le fond primitif est surchargé de détails légendaires, mais duquel on doit retenir cependant plusieurs indications, entre autres celle du ri'gne de Dèce comme époque du martyre des trois saints. M. Aube croit le nouveau texte identique à celui que connut Euscbe, et l'a publié dans la Revue archêologi'/iie, décembre 1881, p. 348-360, puis dans son livre sur l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle, appendice I, p. 499-506. Ce texte avait probablement déjà été vu par Zahn, Tatian's Diatessaron, Erlangen, 1881. p. 279; cf. Bulletin critique, 1882, p. 469.

(2) Pergame possédait jadis une bibliothèque de deux cent mille volumes. qu'Antoine fit porter à Alexandrie.

(3) Apocalypse, u, 13.

(4) Nous savons par le texte de Métaphraste que Carpos était évêque et Papylos diacre : cette indication, omise par les nouveaux Actes, se retrouve dans le martyrologe hiéronymien, et dans le ménologe syrien

les ongles de fer, il ne cessa de crier : « Je suis chrétien » jusqu'au moment où, la voix lui manquant, il s'évanouit dans l'excès de la souffrance. Papylos était un diacre de Thyatire, autre ville célèbre dans la primitive Église, et qui donna des adorateurs au Christ dès le temps des apôtres (1) : homme considérable, animé de l'esprit de propagande , comme le montre un passage curieux de son interrogatoire. « As -lu des enfants? lui demandait le proconsul. — Beaucoup, par la grâce de Dieu, » répondit le martyr. Une voix séleva alors de la foule : « Ce sont les chrétiens qu'il appelle ses enfants ! — Pourquoi mens-tu, en prétendant que tu as des enfants? dit alors le proconsul. — Apprends, répondit le martyr, que je ne mens pas, mais que je dis la vérité. Dans toute province, dans toute cité, j'ai en Dieu des enfants. » Sommé de sacrifier, il refusa, et fut mis à la torture : on dit qu'il lassa successivement trois bourreaux armés d'ongles de fer. Le proconsul condamna Carpos et Papylos à être brûlés vifs.

Seule avec Cyzique entre toutes les villes de l'Asie Mineure, Pergame possédait un amphithéâtre (2). On

publié par M. Wright d'après un ms. de 412. Cf. Ducliesne, Bulletin critique, mai 1882, p. 471.

(1) Actus apost. , XVI, 14; Aj)ocal., ii, 24.

(2) Texier, Voyage en Asie Mineure, t. II, p. 174, pi. CVI. L'amphithéâtre de Pergame est en partie taillé dans le roc. 11 n'est pas très vaste : le grand diamètre de l'arène a 51 mètres et le petit 37 mètres. Un ruisseau la traverse, dans le sens du grand axe : les eaux pouvaient être arrêtées, alin de transformer l'arène en bassin, pour y donner, à défaut denaumachies que nepermettait pas l'exigu'ité du lieu,

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y conduisit les deux chrétiens. Les gradins furent aussitôt remplis de peuple. Comme Pionus dans le stade de Smyrne, Papylos fut attaché à un poteau, cloué, dit le texte ; à peine le feu avait été allumé qu'il rendit l'àme. Carpos fut à son tour attaché : on le vit sourire (1). Les bourreaux et les spectateurs restèrent stupéfaits. « Pourquoi ris-tu.'* lui demanda-t-on. — J'ai vu la gloire du Seigneur, et je me suis réjoui; me voilà maintenant délivré de vous et de vos crimes. » Il parla avec la même fermeté au soldat qui disposait le bois du bûcher, et mourut en bénissant le Christ.

L'intrépidité du martyr fut contagieuse, comme il arrivait souvent. Au moment où sa voix se taisait , une voix de femme s'éleva : « Moi aussi, s'écria une chrétienne, nommée Agathonicé , moi aussi, j'ai aperçu le glorieux festin : il faut que je m'y assoie, et que j'y participe (2). » Le peuple s'émut de l'impru-

des combats d'animaux amphibies ou d'hommes montés sur des barques.

(1) Ce sourire des chrétiens devant le supplice étonnait toujours les païens : « Tu ris? » s'écrient de même les gens de Smyrne, en s'adressant à Sabina; Passio S. Pionii, 7. Voir plus haut, p. 409.

(2) Tô âpiCTTov ToÙTO £[i.oi rJTOÎfxaijTa'." osï ouv (jlî [xexaXaooOdav çàyeiv To'j èvSo^oy àpîffTO'j. — L'allusion au banquet céleste, qui se retrouve dans d'autres écrits du même temps {Const. apost., H, 5; Passio SS. Jacobi, Mariuni, il, dans Ruinart, p. '230), dans les liturgies funéraires (Edmond Le Blant, Sarcophages chri'tiens antiques d'Arles, Introduction, p. xxxvi) et dans les inicnpl'ions ( Bultettino di archeologia crisliana, 1881. p. 125), est tout à fait conforme aux habitudes de pensée et de langage des premiers chrétiens. DiN-huit peintures des catacombes romaines — une du cimetière de Dornilille ((in du premier siècle ou commencement du second), une du cimetière de Prisciile (second siècle), quatre du cimetière de Calliste (ftn du second ou com-

dence de cette femme; c'était une mère de famille, connue de tous. « Aie pitié de ton fils, » lui cria-t-on de toutes parts. « Je lui laisse Dieu pour protecteur, » répondit-elle. Ici les Actes ont certainement une lacune ; ils ne mentionnent pas la condamnation qui dut intervenir, et que suppose la suite du récit. Us disent seulement qu'Agathonicé, se dépouillant de ses vêtements, alla se placer elle-même contre le poteau. Le peuple gémissait tout haut, maudissait le juge, criait à la cruauté, à l'injustice. Mais elle, toute joyeuse de sentir les premières morsures du feu, s'écria : « Seigneur, aidez-moi, j'ai fui vers vous, » puis expira. Les chrétiens recueillirent secrètement les reliques des trois martyrs (1).

inencemenl du troisième), deux du cimetière de sainte Agnès (seconde moitié du troisième, commencement du quatrième), dix du cimetière des saints Marcellin et Pierre (même époque) — représentent des repas. La fresque du cimetière de Priscilie et les quatre fresques du cimetière de Calliste font allusion au sacrement de l'Eucharistie (cf. ftome souterraine, p. 312, 395); deux des fresques du cimetière des saints Pierre et Marcellin représentent une distribution charitable d'aliments et le miracle des noces de Cana. Mais les neuf autres peintures de repas sont des images allégoriques de la félicité des élus dans le paradis. Voir De Rossi, BuUcttino di orcheologia cristiaaa, 1882, p. 111-130, cl Lelorl, Études sur les monuments primitifs de la peinture chrétienne, p. 143-158.

(1) M. Harnack a publié {Texte und l'ntcrsudinngen, 1888, p. 433 et suiv.) une nouvelle édition du texte des Actes, d'après le manuscrit découvert par M. Aube. Suivant lui (comme l'avaient déjà soutenu Zahn, l. c, et Aube, l. c), les martyrs Carpos, Papylos et Aga- Ihonicé appartiendraient au second siècle, et leurs Actes auraient été composés dans le même temps. Cette opinion, fondée sur les nombreux traits d'archaïsme qui s'y rencontrent, mérite certainement l'attention; elle ne nous paraît pas assez établie, cependant, pour obliger à retirer cet épisode au temps où, par de bonnes raisons aussi,

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On aime à retrouver dans ce récit le peuple d'Asie tel que nous l'avait déjà montré la Passion de saint Pionius. Cène sont plus les dévots fanatiques d'Éphèse ou de Lampsaque, adorateurs aussi féroces de Diane que les Scythes chantés par la tragédie gTecque, et capables comme les sauvages habitants de la Tauride d'arroser de sang- humain les autels de la déesse. A Pergame, ville de religion plus douce, où les prêtres d'Esculape, tout en exploitant les faiblesses de l'humanité, apportent cependant quelque soulagement à ses maux, le peuple n'intervient pas dans le procès et le suppHce des martyrs, ou plutôt il intervient pour empêcher une mère de famille de s'exposer à la mort, et pour maudire le jug-e qui n"a pas su fermer l'oreille au cri de la chrétienne a (famée des joies célestes. Ces différences entre les dispositions des foules pendant les persécutions sont intéressantes à noter. Elles tiennent à bien des causes, à une ci^ilisation plus ou moins avancée, au caractère des peuples, à l'éducation, au climat : elles varient selon la crédulité des hommes, qui prêtent une oreille plus ou moins docile aux calomnies répandues contre les chrétiens : mais la nature des cultes locaux explique aussi le degré de fanatisme qui se rencontre en certains lieux. Sans doute, dans les pays même de religion gracieuse, tempérée, politique, comme la Grèce et

le place l'opinion commune. Mgr Duchesne l'attribue, comme nous, au temps (Je Dèce, qui lui parait bien mieux indiqué que MarcAurèle; voir Bulletin ci'itique, 1882, p. 470-471.

Rome , il y eut de nombreux martyrs : le paganisme cachait sous les apparences les plus riantes un fond cruel et d'infernales profondeurs. Mais le fanatisme fut plus sauvage, plus durable, plus réfractaire à la pitié dans les régions où régnaient encore les vieux cultes de la nature, avec leurs dieux pétris de boue et de sang, dont nul rayon d'idéal n'avait pu sécher la grossière argile. Telle était, si nous avons su la peindre, l'Artémis asiatique. Son culte assombrit longtemps les plus belles contrées de l'Orient. Ce n'est pas la fille charmante d'Euripide et de Praxitèle : l'arc qu'elle tient dans ses mains n'envoie pas de flèches d'or aux biches légères du Taygète ou de l'Érymante, mais, comme Fa dit si bien un poète des derniers temps du paganisme, « il perce de ses traits les cœurs effrayés des hommes (1), inflige aux âmes farouches d'inguérissables blessures, fait courber jusqu'à terre les mortels épouvantés, afin qu'ils implorent les divinités obscures et s'abandonnent aux puissances de la nuit (2). »

(1) Même la poésie des beaux temps de la Grèce a quelquefois l'idée d'une Diane terrible et malfaisante : dans l'Ajax de Sophocle, 170 et suiv., le chœur attribue la soudaine folie du héros à la TaypoTiô/.a ^-.ô;

(2) Prudence, Contra Symmachnm, l, 369-378. — Porphyre et les philosophes néoplatoniciens mettent Arlemis au nombre des démons malfaisants, qui prennent plaisir à donner la chasse aux bétes féroces et qui poursuivent les âmes humaines. Proclus, Comm. sur le Tintée, I. Cf. Jules Simon, Histoire de l'École d'Alexandrie, t. II, p. 12y.

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Les martyrs de la Bithynie, du Pont et de la Cappadoce.

Continuons à suivre le littoral de l'Asie Mineure, en montant vers le nord. La persécution de Dèce fit des martyrs en Bithynie. Parmi les plus célèbres sont saint Tryphon et saint Respicius. Leurs Actes, publiés dans la seconde édition de Ruinart, contiennent quelques circonstances peu vraisemblables, aliquot nsevi, dit le sincère bénédictin (1) ; mais, dans leur ensemble, ils ont une bonne saveur historique. Tryphon et Respicius étaient d'Apamée, ville de Bithynie rendue célèbre par une lettre de Pline, qui en examina les comptes municipaux (2). La réputation de vertu et de piété dont ils jouissaient malgré leur jeunesse les désignait aux poursuites : ils furent arrêtés par Firénarque (3) chargé delà recherche des chrétiens rebelles à l'édit de Dèce. Conduits à Nicée, devant le légat impérial, ils souffrirent héroïquement la torture, en refusant de renier

(1) Acla SS. martyrum Tryphonis et Respicii, proleg., dans Ruinart (éd. de Ratisbonne), p. 207.

(2) Pline, Ep., V, 47. Apamée de Bithynie était une colonie romaine jurifi italici; Uipien, au Digeate, L, xv, 1 g 10. Elle portait les noms de Julia Concordia Augusta Apamea; Eckhel, Doctr. numm. vet., t. II, 406; Corp. inscr. lat., t. III, 335. Il ne faut pas la confondre avec Apamée de Syrie et Apamée Kibotos.

(3) Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3' éd., p. 315.

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