LES MARTYRS DE BITHYNIE
tout dans la première partie : l'auteur déclare, en commençant son récit, qu'il a écrit dans un but d'édification (1). C'étaient des païens et, dit-on, des magiciens convertis (2), devenus d'ardents propagateurs de la foi chrétienne. Cette circonstance attira naturellement sur eux l'attention des persécuteurs. On rapporte que ce fut la foule païenne, scandalisée d'un changement subit dont elle ne comprenait pas la cause, qui les arrêta et les livra au gouverneur (3). L'interrogatoire est simple, et peut avoir été emprunté à une
p. 135. Le martyrologe syriaque découvert par M. Wright remplace Nicomédie par Antioche (ibid., p. lxh). La leçon Nicomédie doit être conservée, car M^'Duchesne a démontré que le martyrologe hyéronymien s'inspire directement, pour les martyrs orientaux, d'un martyrologe grec antérieur à l'année 412, et probablement beaucoup plus ancien, dont le martyrologe syriaque n'est qu'un abrégé plus ou moins exact. Les Sources du martyrologe hiéronymien, 1885, p. 9-24.
(1) Acta SS. Luciuni et Marciani martyrum, dans Ruinart, p. 151, et dans les Acta SS., octobre, t. XI, p. 817.
(2) Tillemont doute qu'à cette époque il y eût des hommes pratiquant ouvertement les arts magiques {Mémoires, t. III, note xii sur la persécution de Dèce); voir cependant Ruinart, p. 151, note d, et le P. Bossue, Acta SS. oct., t. XI, p. 819, note g.
(3) Les Actes donnent à celui-ci le nom de Sabinus, et le titre de proconsul, qui fut en eô'et porté par les gouverneurs de Bithynie jusqu'à Trajan, et leur fut rendu pendant le règne de Caracalla, mais ne leur appartenait plus sous Dèce (cf. Eckhel, Doclrina numm. vet., t. II, p. 389; Bossue, l. c, p. 806, n° 7; Perrot; De Galatia provincia romana, p. 136; Marquardt, Romische Slaatsverwaltting, 1. 1, p. 352- 354J. Les Actes de saint Trypiion désignent par les noms de Tiberius Gracchus Claudius Aquilinusle magistrat qui le condamna. Il y a tout lieu de croire que les saints Tryphon et Respicius et les saints Lucien et Marcien comparurent les uns à Nicée, les autres à Nicomédie, devant le même légat de Bithynie; mais on sait avec quelle facilité les rédacteurs de seconde main inventaient les noms et les titres des magistrats, quand la tradition ou les documents sur lesquels ils s'appuyaient ne les leur fournissaient point.
source originale. « Ton nom? demande le magistrat à l'un des accusés, — Lucien. — Ta condition? — Autrefois persécuteur de la loi vénérable, la prêchant aujourd'hui, quoique indigne. — En vertu de quel office prêches-tu? — Chacun a qualité pour arracher son frère à l'erreur, afin de lui procurer la grâce et de le délivrer de la servitude du démon. — Et toi, comment t'appelles-tu? — Marcien. — Quelle est ta condition? — Homme libre, adorateur des sacrements divins. » Le dialogue se poursuit entre le gouverneur et chacun des martyrs : l'un essayant de les détourner de leur nouvelle foi, les deux chrétiens la confessant avec simplicité et fermeté. Enfin, désespérant de vaincre leur résolution, le légat prononça la sentence suivante : « Puisque Lucien et Marcien, qui ont transgressé nos divines lois pour passer à la vaine loi des chrétiens, après avoir été exhortés par nous à sacrifier avant d'être sauvés, ont méprisé nos conseils, nous ordonnons qu'ils seront brûlés vifs. » Les deux chrétiens rendirent grâce à Jésus-Christ, et consommèrent joyeusement leur martyre.
La Bithynie fut arrosée, vers le même temps, par le sang d'autres témoins du Christ. Saint Bassus, loué par saint Jean Chrysostome (1), est peut-être un évêque de Nicomédie, martyrisé sous Dèce (2). Les saints
(1) Saint Jean Chrysostome, Homil. LXX ; Œuvres, t. V, p. 869. — On doute que cette homélie soit de saint Jean Chrysostome; voir l'avertissement qui la précède, dans l'édition bénédictine.
(2) Cf. Tillemont, Mémoires, t. III, note x sur la persécution de Dèce.
LES MAR'n'RS DU PONT ET DE LA CAPPADOCE. 437
Thyrse, Lucius et Callinique furent immolés pour la foi dans une ville de la province ; mais les trois rédactions de leurs Actes données par les Bollandistes (1) sont mêlées de tant d'invraisemblances qu'on n'en peut rien tirer de sûr, à l'exception de quelques bons détails de mœurs juridiques (2). Heureusement, en passant de Bithynie en Galatie (3), nous allons nous trouver de nouveau sur le terrain solide de l'histoire. On se rappelle les succès apostoliques de saint Grégoire le Thaumaturge. Pendant le règne de Philippe il avait, à la faveur de la paix dont jouissait alors l'Église, gagné au Christ presque toute la partie du Pont Polémiaque qui s'étendait autour deNéocésarée, sa ville épiscopale (4). Aussi, malgré ses vertus et les miracles de sa charité, était-il devenu l'objet de la haine des païens, de jour en jour moins nombreux, qui habitaient la contrée. Ils crurent sans doute l'heure de la revanche arrivée, quand le légat impérial ou les magistrats municipaux de Néocésarée eurent fait afficher ledit de Dèce. Les apostasies furent, hélas ! aussi rapides qu'avaient été les conversions. Dans ce pays où la foi n'avait pas encore eu le temps de pousser de profondes racines, on put craindre que l'Église naissante ne fût balayée tout entière par le
(1) Acla SS., janvier, t. H, p. 808 et suiv.
(2) Spécialement sur les procès-verbaux de la procédure criminelle et le rôle de Vofficium. Voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, ch. Il et SS 10, 15, 25, 35, 38, 52, 53, 55, 56, 58, 59, 61.
(3) Ou en Cappadoce, car le Pont Polémiaque paraît avoir dépendu tanlôt de l'une, tantôt de l'autre de ces provinces,
(i) Voir plus haut, p. 264.
vent de la persécution. Bien des faiblesses et des lâchetés apparurent. Craignant d'être dénoncés, beaucoup se hâtaient de prendre les devants. Le fils trahissait son père, le père son fils, les frères se livraient mutuellement. Des maisons entières se vidaient : les prisons regorgeaient de captifs. Bientôt elles ne purent suffire : on entassa des chrétiens dans tous les édifices publics. Grégoire se défiait non sans raison de la constance de ses ouailles : il craignait que beaucoup, parmi ceux mêmes qui n'avaient pas tout de suite apostasie, n'eussent pas le courage de confesser leur foi devant les tribunaux, et fussent incapables de supporter même la vue des innombrables instruments de torture dont s'entouraient les magistrats romains. Aussi conseillait-il à tous ceux qui le pouvaient encore de fuir au désert : lui-même donna l'exemple. Beaucoup l'imitèrent, et cette prudente conduite sauva une partie du troupeau. La gloire même du martyre ne manqua pas à la jeune et fragile chrétienté : un fidèle nommé Troade confessa la foi devant le légat, souffrit sans faiblir la torture et arrosa de son sang le^ fondements de cette Église encore mal affermie (1). Je pense qu'il faut reporter à l'une des persécutions
(1) Saint Grégoire de Nysse, VitaS. Gregorii Thaumaturgie Migne, Pair, grxc, t. XLVl. — Une Vie syriaque de saint Grégoire le Thaumaturge a été publiée par Ryssel dans Theol. Zeitschr. aus der Schweiz, 1894, p. 228-254. Elle paraît postérieure à saint Grégoire de Nysse et antérieure au septième siècle. Elle semble démontrer l'existence d'un document grec dont elle serait dérivée, et dont seraient dérivées aussi les recensions de saint Grégoire de Nysse et de Rufm.