LA CONVERSION DE PHILIPPE
Nous avons dit, page 231, que Philippe était probablement chrétien de naissance, car aucun historien ne marque l'époque ou la cause de sa conversion. Cependant un document hagiographique, les Actes de saint Pontius (1), raconte celle-ci, et en indique la date. Nous résumerons cette partie des Actes, et nous «lontrerons ensuite qu'ils sont entièrement légendaires et doivent être rejetés.
« En ce temps-là régnait l'empereur Philippe, avec le prince Philippe son fils, et le bienheureux Pontius était leur ami intime. Comme il avait toujours ses entrées libres dans le palais, il alla un jour trouver les empereurs; c'était en la troisième année de leur règne, au millième anniversaire de la fondation de Rome. Comme donc ils allaient dans cette occasion solennelle ofFrir un sacrifice à leurs dieux, ils dirent au bienheureux Pontius : « Allons rendre grâces aux dieux immortels qui nous font voir aujourd'hui révolue la millième année de Rome. » Pontius cherchait à s'excuser de son mieux ; les princes au contraire redoublaient leurs instances pour l'emmener avec eux à ce sacrifice. Enfin, voyant que la Providence lui donnait une occasion favorable, Pontius leur dit : «Otrès pieux empereurs, puisque vous avez reçu de Dieu votre couronne, pourquoi n'adorez-vous pas celui qui vous a
(1) Acta SS., imi, t. II, p. 274-279.
placés en ce haut rang? Pourquoi ne lui offrez-vous pas à lui seul le sacrifice de louange? — Quoi donc ! répondit l'empereur. Mais c'est ce que je fais, et ce sacrifice que je vais offrir au grand dieu Jupiter n'est que pour le remercier d'avoir mis en mes mains la souveraine puissance. » Pontius sourit et ajouta: « Prends garde, ù grand empereur, de te laisser aller à une erreur funeste. Dieu est au ciel; il atout créé par son Verbe, et il a donné la vie à tout par son Esprit-Saint. » Le fils de l'empereur et l'empereur lui-même se récrièrent en disant : « Nous ne savons où lu veux en venir. »
Pontius commença alors un long discours, suivi, dit riiagiographe, de beaucoup d'autres. « La grâce divine loucha le cœur des empereurs, et ils crurent. Ils le prièrent d'achever dès le lendemain de leur exposer cette doctrine, afin de leur apprendre ce qu'ils devaient faire pour éviter la damnation, et pour jouir de l'immortalité avec les saints dans le ciel. Mais dès ce jour même ils renoncèrent aux sacrifices des idoles, et ordonnèrent qu'on célébrât seulement par des jeux le millième anniversaire de la fondation de Rome. Le bienheureux Pontius allaaussitôt trouver le saint ôvêque Fabien, qui gouvernait alors l'Eglise de Dieu, et lui raconta tout ceci en détail. Et le saint pape, se jetant â genoux avec lui, rendit grâces à Dieu en ces termes : « Seigneur Jésus-Christ, je rends grâces à votre saint nom de ce que, par le ministère de votre serviteur Pontius, vous avez attiré les empereurs à notre sainte foi. »
L'hagiographe rapporte que le pape se rendit dès le lendemain au palais, aciieva d'instruire les empereurs, et leur administra le sacrement de baptême. Philippe, continue le narrateur, chargea Fabien et Pontius de détruire le principal temple de Jupiter. La ville de Rome eut une extrême joie de cet événement : tout le monde courait au bopléme, et l'on bâtissait des églises sur les temples
démolis (1). Cet heureux état de choses dura quatre ans, jusqu'au jour où Dèce, ayant mis à mort les Philippes, s'empara de Tempire.
Il suffit de parcourir ce récit pour en reconnaître le caractère légendaire, et absolument opposé à l'histoire.
Si on l'admettait, le fait de la pénitence de Philippe à Antioche, rapporté par Eusèbe, saint Jean Chrysostome, la Chronique d'Alexandrie (2), devrait être effacé. Il est incompatible avec le récit de l'hagiographe. Philippe visita la capitale de la Syrie tout au commencement de son règne, presque aussitôt après le meurtre de Gordien. Son séjour à .\ntioche dut avoir lieu vers mars ou avril 2-44, c'est-à-dire trois ans avant le millénaire de Rome. Philippe, dès cette époque, était chrétien, puisqu'il s'était présenté à l'église pour assiter aux solennités pascales, et se soumit humblement à la pénitence imposée par saint Babylas.
Les circonstances qui, d'après le rédacteur des Actes, auraient accompagné la conversion de l'empereur, sont historiquement impossibles. La destruction du « grand temple, » c'est-à-dire du célèbre et magnifique sanctuaire de .Jupiter Capitolin, par l'ordre des empereurs et par les soins de Fabien et de Pontius, est une invention contraire à la fois au sens commun et aux faits. Même
(1) Alla... vcrodie, cumsimul ad principes venisseiit, et sacramenla tlivina demonslrassent, baptisnii graliain consecuti sunt. Quœ tune illi civitatilœtitia fuerit qufeve exultatio repentina supervenerit quis poterit enarrare? Initio autem templum quod magnum vocabant, ex jussione imperatorum arripientes sanctus Fabianus et bealissimus Pontius ac confringentes, omnia ejus sculptilia simul cum templo lunditus everterunt, ita ut omnis popuhis ad nolitiam Domini nostri JesuChristicum alacritate etgaudio concurreret, et baptismatis unda peifusi, Domino benedicerent: nam ubi dfemonuin templa destruebantur, ibi illico ecclesiae consurgebant.
(2) Voir plus haut, page 24.^-2 ii.
après Constantin, les sanctuaires du paganisme furent respectés : le Code Théodosien renferme de nombreuses lois, émanées des empereurs chrétiens, et défendantsous des peines sévères la destruction des temples. Au commencement du cinquième siècle, Arcadius et Honorius renouvelaient encore ces prohibitions ili. Tous les auteurs du cinquième siècle, païens et chrétiens, Claudien et Rutilius aussi bien que saint Jérôme et Prudence, montrent Rome pleine de temples, et en particulier le Capitule intact (2). Seul un écrivain de basse époque, et absolument dénué de critique, a pu se figurer un empereur du milieu du troisième siècle ordonnant de détruire le temple de Jupiter, et une telle mesure reçue avec faveur par le peuple de Rome.
L'auteur des Actes de saint Pontius a-t-il pris dans son imagination tous les détails qu'il donne sur la conversion de Philippe? Je crois qu'il a bâti sur une phrase d'Orose son petit roman. L'historien espagnol fait remarquer qu'aucun auteur ne dit que Philippe ait immolé des victimes et offert des sacrifices lors des fêtes du millénaire, et attribue cette abstention plus ou moins prouvée à la religion que professait l'empereur (3). Tout le récit de l'hagiographe roule sur cette circonstance. Philippe et son fils allaient offrir un sacrifice à l'occasion du millénaire, quand saint Pontius entreprend de les convertir. Persuadés par lui, ils renoncent à sacrifier, et ordonnent qu'on célébrera seulement par desjeuxle millième anniversaire de la fondation de Rome. Ignorant des antécédents de
(1) Voir mon livre sur l'Art païen sous les empereurs chrétiens, passirn, et le Christianisme et l'Empire romain, 5" éd., p. 186-188, 280-283.
{2)Ibid. — Cf. mon élude sur Rome nu quatrième siècle d'après les poèmes de Prudence, dans la Revue des questions historiques, juillet 1884.
(3) Voir plus haut, page 248.