VI INTRODUCTION
sait en silence, méconnue, sans doute, mais plus encore inconnue de la société civile. Celle-ci punissait dans les fidèles des ennemis des dieux, mais seuement quand l'initiative privée ou la haine populaire les déférait aux tribunaux : elle ne s'occupait autrement ni de les étudier ni même de les détruire. Avant le troisième siècle, l'Église ne s'était guère trouvée mêlée au mouvement des choses extérieures, ou exposée au choc des affaires humaines. Le moment vient où le grand nombre des chrétiens ne permettra plus de les ignorer, leur enlevant à eux-mêmes la possibilité de vivre à l'écart. Le grain de sénevé de l'Evangile est devenu un grand arbre : hostiles ou bienveillants, les regards se fixeront désormais sur lui, et tous les vents d'orage comme toutes les brises favorables agiteront ses rameaux. Ce n'est plus seulement au pied de quelque tribunal que le monde profane entendra prononcer le nom des fidèles : il les rencontre partout, dans les légions comme au forum, dans les palais aussi bien que dans les greniers où dorment les esclaves, dans les assemblées délibérantes, que ce soit le sénat de Rome ou l'humble conseil d'un municipe. Que dis-je? au bruit de leur enseignement se forment quelques-uns des grands courants intellectuels qui réveillent la pensée antique et empêchent l'esprit humain de s'engourdir : la foule lettrée, les hommes avides de pensées ou d'émotions connaissent le chemin qui mène à la
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chaire de Clément d'Alexandrie, et des impératrices, des gouverneurs de province s'adressent à Origène comme au grand directeur des consciences inquiètes, au correspondant naturel des âmes méditatives. Ainsi mêlée au monde, marchant au milieu de lui, avec lui, la société chrétienne ressent désormais, en bien ou en mal, l'influence des mouvements dont il est agité.
On ne saurait donc écrire l'histoire de l'Eglise au troisième siècle sans écrire en même temps celle de l'Empire romain. Des liens souvent inaperçus, et que nous nous efforcerons de mettre en lumière, rattachent telle amélioration dans le sort des chrétiens, tel progrès dans leur situation extérieure, à un changement d'idées, de mœurs, de politique. Qu'un souffle démocratique passe, même légèrement, sur le peuple endormi et y suscite l'esprit d'association, l'Église recueillera de larges bénéfices de ce mouvement, qui la rendra propriétaire. Voici le règne de parvenus, d'étrangers, aussi peu Romains par l'esprit que par la naissance : un empereur fils de ses œuvres, ancien marchand ou ancien maître d'école, ne sera pas animé contre elle des passions aristocratiques d'un Trajan ; un souverain éclectique, rêveur, aux idées larges et flottantes, n'aura pas à l'égard des chrétiens la jalousie philosophique d'un Marc Aurèle; un prince né en Syrie ne les verra pas du même œil qu'un Romain rigide, nourri de l'àpre lait