POLYEUCTE DANS LA POÉSIE ET DANS L HISTOIRE
.le m'étonne quelon ait cessé de comprendre chez nous, depuis la Renaissance, le parti que l'épopée et le drame pourraient tirer des Gesla uiartyruui. L'essai de Chateaubriand, les Martyrs:, singulière mosaïque composée des pierres les plus rares et de vulgaires matériaux, poème incohérent et incomplet, dans lequel l'émotion sincère, la conception grandiose, l'inimitable harmonie du style, sont gâtés trop souvent par l'apparition de quelque machine surannée, dont on entend grincer les ressorts et dont on voit jouer les ficelles : voilà tout ce qu'ils ont, dans la France moderne, donné à l'épopée. De même pour le drame : le moyen âge eut ses mystères, l'Espagne ses comédies sacrées; la riche source où puisaient si abondamment nos pères, nourris des martyrologes et de la Legenda aurea, et qui alimentait encore, au dix-septième siècle, la veine inépuisable des Caldôron et des Lope de Véga, n'a produit en France, à la plus belle époque de notre développement littéraire, que trois (j-^uvres dignes du souvenir de la postérité (2), une tragédie de Rotrou et deux tragédies de Corneille. Bien que parmi celles-ci se rencontre l'un des chefs-d'œuvre non seulement du théâtre français, non seulement du théâtre moderne, mais de l'art dramatique
(1) Cette étude a para dans le Contemporain de juin 1883.
(2) Elle a oublié avec raison quelques essais de tragédie sacrée qui précédèrent de très peu de temps J'ofyeucle, comme la Sainte Agnès de Pucet de la Serre et le Saint Eustachc de Baro.
lui-même, j'oserai dire que ce n'est pas assez. Les Actes des martyrs devraient avoir donné naissance à tout un cycle épique, à tout un cycle dramatique. Beaucoup semblent des tragédies toutes faites. S'il est vrai, comme le ditAristote, que la terreur et la pitié soient les deux moteurs de la tragédie, ce nom leur appartient en propre, car nulle part ces sentiments ne sont portés à un degré plus intense, n'atteignent une énergie plus vivante. Le sujet est toujours le même, cela est vrai : mais n'en est-il pas ainsi dans le drame d'Eschyle et de Sophocle? S'il y a une différence, elle est à l'avantage de nos tragiques histoires chrétiennes : dans le théâtre grec, le ressort dramatique est la lutte du héros avec le destin, lutte féconde en péripéties, lutte qui met souvent à nu les dernières profondeurs de l'âme humaine, mais, en définitive, se termine par la défaite de l'homme, victime d'une puissance supérieure qui le domine et souvent l'écrase ; au contraire, dans ce que M. Renan a si bien appelé « le poème extraordinaire du martyre chrétien, » c'est toujours la liberté morale qui demeure victorieuse. Ajoutons que les acteurs sont plus variés, plus rapprochés de nous, et, par là, plus vivants. Quand passent devant nos regards les Prométhée et les Philoctète, et cette famille des Atrides aux tragiques douleurs, et les Oreste, et les Electre, et les Iphigénie, notre émotion est puissamment sollicitée : ce sont bien des êtres humains; de leur cœur meurtri par les inévitables coups du sort s'échappent des plaintes qui vont à notre cœur et y laissent un écho immortel; mais cependant tous appartiennent à des races privilégiées pour la fortune, pour le malheur et la gloire ; ce sont des guerriers, des héros, des princes, des princesses : la réalité familière, les petits côtés de l'existence quotidienne, mettent rarement leur empreinte sur ces grandes figures, et souvent nous les croirions détachées du fronton de quelque temple plutôt que taillées en pleine chair et en
pleine vie. Dans nos « Gestes des martyrs,» au contraire, toutes les conditions jouent un rôle, les situations les plus diverses se trouvent aux prises avec la souffrance et la lutte : la patricienne, le soldat, Tesclave, la femme du peuple, les époux, les mères avec leurs enfants, viennent tour à tour confesser leur foi, non seulement devant un juge, mais devant leur propre cœur, luttant contre toutes les affections de la vie, obligés de vaincre les plus pures amours pour conquérir le droit d'affronter la torture ou le supplice, de s'arracher aux bras d'êtres adorés avant de tomber sous la griffe des lions. Là est le côté profondément émouvant de ces histoires : elles ne nous montrent point des êtres exceptionnels, des victimes choisies de la destinée, mais nous-mêmes, tels que nous serions si nous nous trouvions tout d'un coup aux prises avec la persécution sanglante. Il y a un siècle, nos pères traversaient de semblables douleurs avant de monter sur l'échafaud révolutionnaire; dans l'extrême Orient, des drames semblables se jouent encore de nos jours, et les Annales de la Propagation de la Foi contiennent çà et là des pages que l'on croirait arrachées aux Actes de quelque martyr contemporain de Dèce ou de Dioclétien (1).
S'il était possible d'embrasser d'un seul regard la multitude de /'asstones vraiment intéressantes et dignes d'être étudiées, si Ton pouvait voir se lever tous à la fois du fond poudreux des bibliothèques leurs héros et leurs héroïnes, on épouverait, j'imagine, une impression pareille à celle que donnent les belles fresques si pures, si calmes, si grandes, qu'Hippolyte Flandrin a déroulées autour des frises de l'église de Saint-Vincent de Paul. Tout le
(1) Ce rapprochement a été très bien mis en lumière par M. Edmond Le Blant, les Martyrs de l'extrême Orient et les Persécutions anli- 7(/es, dans le Correspondant, 2-") mars 1876.
monde a admiré cette longue procession de [saints et de saintes qui s'avancent, d'un pas lent et rythmé, vers la colossale figure du Christ siégeant au fond de l'abside . On a comparé cette pieuse théorie à lasublime procession des Panathénées antiques sculptée par Phidias autour du temple de Minerve. Les figures de Flandrin ont, en effet, la simplicité sans raideur, l'harmonie douce et vive, les lignes nobles et délicates, la grâce et l'austérité desstatues grecques; mais -elles ont quelque chose de plus. L'âme éclate dans ces formes sublimes, l'âme à la fois une et diverse. Bien qu'un même sentiment anime tous ces visages, se lise dans tous ces yeux, la variété des expressions est très grande : on devine que si leurs lèvres s'ouvraient, chacun parlerait selon sa condition de science, de fortune, de société, de famille, selon le groupe auquel il appartient. Flandrin adivisé ses personnages en groupes distincts, qui rompent heureusement la monotonie des grandes lignes. Ils ont leur caractère propre. La gravité des évéques, l'attitude pensive, recueillie et comme inclinée des docteurs, ne ressemblent pas à la démarche à la fois enthousiaste et pudique des vierges s'avançant une palme à la main, non plus qu'à la majesté de cette mère qui marche précédée de ses sept enfants martyrs, ou au geste passionné de ces pénitentes drapées comme des statues dans de longues robes blanches et se dépouillant Ae leurs étoffes précieuses et de leurs colliers d'or avant de donner au Christ les restes d'une vie purifiée. Cette diversité si bien traduite par le peintre ne l'a pas été avec moins de vérité par les rédacteurs de certaines relations de martyres. Chacune des figures esquissées par leur plume a des traits individuels, et, quand on l'a contemplée une fois, elle ne s'efface plus de la mémoire. Si beau qu'il soit, le masque de statue dont se couvrait l'acteur grec ne pourrait servir à les représenter : elles rayonnent de sincérité, de passion et de vie; ce n'est point la tragé-
die antique, c'est le drame moderne que Ton ferait aisément sortir des Gesla martyrum (4).
Parmi les groupes peints par Flandrin dans la nef de Saint-Vincent de Paul, un des plus touchants est celui qu'il a intitulé lui-même : les saints ménages. Deux personnages s'y détachent entre tous les autres. C'est un homme et une femme debout : l'homme porte, sous son pallium noblement drapé, la riche cuirasse d'un officier supérieur de l'armée romaine ; la femme est vêtue de la longue s^o/a des matrones. Les fortes mains du guerrier, chargées de chaînes, sont doucement pressées par la main droite de la femme ; la tête de celle-ci est tournée vers lui; son rgard, plein de tendresse et de force, s'attache sur le visage ferme et résolu du soldat; de sa main gauche elle semble contenir les battements de son cœur. Rien de beau, de simple, de cornélien comme ces figures. Cependant le groupe peintpar Flandrin représente saint Hadrien et sainte Natalie, non, comme on l'eût pu croire, Polyeucte et Pauline. Pourquoi Flandrin n'a-t-il pas songé àintroduire ce couple tragique parmi les époux martyrs? Probablement parce qu'il n'était point sûr de la réalité historique des héros de Corneille. 11 ne se trompait qu'à demi : la Pauline du poète ne ressemble presque en rien à l'épouse timide et suppliante du vrai Polyeucte; mais Polyeucte,en revanche, est sorti vainqueur de l'épreuve à laquelle l'a soumis la critique moderne, et la récente découverte dedocuments inédits est venue jeter un nouveau jour sur son histoire. Rappelons brièvement comment Corneille a compris celle-ci, avec quel mélange admirable de liberté et de respect il a su la traiter :nous rapprocherons ensuite le Polyeucte réel de celui qu'il a ainsi en
(1) Cf. dans, Datoarcq, Elude sur les Gestaraarlyrum romains, 190o, le ch. X : De l'inlluence des Gestes romains sur la littérature (viir-xv» siècles), p. 394-406.
partie tiré de l'histoire, en partie inventé. Cette comparaison permettra d'apprécier par un exemple illustre entre tous la valeur des Actes des martyrs considérés comme source littéraire ; elle montrera en même temps comment le fond primitif de beaucoup de ces documents a pu, à diverses époques, supporter des surcharges successives, sans que leur substance historique ait complètement disparu.
« Toutle monde connaît, a su etsailpar cœur Polyeucte, et je n'ai pas à l'analyser ici; je ne veux que faire à son sujet quelques remarques toutes particulières. « Je m'approprierai ces mots de Sainte-Beuve (1), mais en faisant porter mes« remarques toutes particulières » sur un ordre d'idées très différent du sien. Dans le piquant chapitre qu'il consacre à jPo/»/et<cfe, l'historien du jansénisme, sous lequel perce souvent, par échappées superbes, l'incomparable critique, recherche surtout l'empreinte que Port- Royal a pu mettre sur le chef-d'œuvre de Corneille. Ce point de vue, très contestable (2), n'appartient pas à notre sujet; jeveux demander à la première des tragédies chrétiennes tout autre chose : une image exacte des caractères tracés par le poète, afin de les comparer plus tard avec l'histoire, et un aperçu de l'idée que Corneille se formait de ce grand drame des persécutions, dans lequel il encadre et fait mouvoir le drame particulier qui se joue entre Polyeucte, Pauline, Sévère, Néarque et Félix.
Avez-vous remarqué que, entre tous ces personnages,
(1) Port-Royal, t. \, Paris, 1860, p. 132.
(2) Voir Jules Levallois, Corneille inconnu, dans le Correspondant, 10 juillet 1875, p. 127-130.
Polyeucte est le seul que domine et entraîne l'enthousiasme? Cliezles autres la passion vit, mais contenue sous la règle inflexible de la raison et du devoir : Polyeucte reste le héros de la tragédie, et personnifie, aux yeux des spectateurs, le sacrifice religieux, l'élan vers le martyre et vers le ciel ; il ne paraît point cependant représenter pour Corneille, au moins dans les deux premiers actes, l'idéal du chrétien. Avec un très fin sentiment des nuances et une remarquable intelligence de l'histoire, le poète nous avertit que Polyeucte n'est pas romain, Polyeucte est une exception héroïque, mais périlleuse : le chrétien raisonnable, modéré, romain d'instinct sinon de naissance, c'est Néarque (1). Pour celui-ci, la vie est une ligne droite, qu'il faut suivre d'un pas résolu, sans s'arrêter jamais quand le devoir ordonne de marcher, mais sans courir quand le devoir ne le commande pas et qu'on n'est pas sûr de pouvoir soutenir jusqu'au bout un premier élan. Autant il presse Polyeucte d'accomplir un acte qu'il regarde comme nécessaire, de s'arracher aux bras de Pauline pour aller recevoir le baptême, autant il essaie de modérer son ardeur quand Polyeucte lui paraît céder à un enthousiasme irréfléchi. Comparez la scène qui ouvre la tragédie et la scène sixième du second acte, vous apercevrez ces deux aspects du caractère de ?séarque, peints avec une sûreté de main extraordinaire. Dans l'une et l'autre scène Polyeucte apparaît dessiné avec non moins de précision et de finesse. Homme de sentiment et de passion, nature plus spontanée que réfléchie, quand son ami veut le conduire au baptême il hésite, craint de contrister Pauline, avoue que « sur ses pareils un bel œil est bien fort : » il faut que Néarque lui fasse en quelque sorte violence pour
(1) Dans la liste des acteurs, Néarque est qualifié de « seigneur arménien; » mais, dans le cours de la pièce, il n'offre aucune trace de cette origine imaginaire.
le conduire à l'église. Au contraire, quand l'eau du baptême a coulé sur son front, il ne se possède plus, son amour disparaît, les yeux de Pauline ont perdu pour lui « leurs grâces coutumières, » il ne songe plus qu'à son Dieu, et, gourmandant la froideur de son ami, à son tour il entraîne comme de force vers le temple pour y briser les dieux celui qui tout à l'heure avait dû l'entraîner lui-même à l'église. Néarque cède, mais à regret; on sent que pour ce sage chrétien, comme pour l'Église de Rome, dont il représente ici l'esprit modéré et l'exacte discipline, l'homme qui s'offre lui-même au martyre commet une généreuse imprudence, l'homme qui brise les idoles commet un acte qui serait répréhensible si la pureté du motif ne l'excusait (1). Polyeucte personnifie l'exception, Néarque la règle : Corneille fait ressortir ce contraste avec une simplicité d'exécution et une profondeur d'intuition historique vraiment admirables.
Mais Corneille a trop le sens du théâtre pour le pousser à l'extrême. Une fois Néarque mort et Polyeucte en prison, les nuances de caractère de celui-ci disparaissent; nous n'avons plus sous les yeux que le type sublime du martyr chrétien : une seule chose demeure à Polyeucte de son passé, la politesse de l'homme du monde, la noblesse et la délicatesse de l'homme de grande race ; dans le cachot comme dans le palais,
Polyeucte a du nom et sort du sang des rois.
(1) On sait que l'acte violent de Polyeucte choqua la délicatesse de rhôtel de Rambouillet et que l'évêque de Vence, Godeau, le blâmait hautement. Mais ce qu'on sait moins, c'est que la censure théâtrale, sous le Consulat, s'opposa par prudence à ce que Polyeucte fût remis en scène : elle craignait que la tragédie de Corneille ne donnât aux citoyens des leçons de fanatisme et d'intolérance religieuse ! Sous l'Empire seulement l'interdiction fut levée. Voir J. Félix, Polyeucte à Rouen et la Censure théâtrale sous le Consulat, dans le Précis des travaux de l'Académie de Rouen, 1879, p. 317-346.
Il ne tient plus à riiiimanité que par ce caractère ineffaçable, mais cela suffit pour que, jusqu'au bout, il garde des traits individuels et reste un personnage vivant, au lieu de devenir une idéale abstraction. C'est le martyr chrétien qui parle dans les stances d'un si haut lyrisme, dans l'admirable scène du quatrième acte entre Polyeucte et Pauline, dans la comparution devant Félix à l'acte suivant; mais le ton, d'une aisance et d'une politesse qui ne se démentent jamais, ne cesse pas un instant d'être celui d'un grand seigneur. Quand, voulant achever son sacrifice par un dernier détachement, il tente de mettre dans la main de Sévère la main de cette Pauline que tous deux adorent, si l'action estd'une chevalerie raffinée, les paroles sont d'une exquise courtoisie. L'emportement qui conduisit Polyeucte à une violence que la religion ne commandait pas, et contre laquelle son éducation et son rang semblaient protester, tst maintenant tombé ; le saint seul demeure, mais dans le saint l'homme, avec ce qu'il a de meilleur, survit. Ceux qui accusent Polyeucte d'insensibilité lisent mal ou ne savent pas entendre finement. S'il parait sarmer de froideur contre les prières de Pauline, au fond, comme il l'aime toujours ! Ce n'est qu'après avoir essayé de la gagner à sa foi, après s'être écrié :
Seigaeur, de votre grâce il taut que je l'obtienne ; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne. Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer ;
après avoir échangé avec elle ce dialogue où palpite tant de passion contenue :
Je vous aime
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.