‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 51 sur 63 · PAULINE · texte numérisé non relu

PAULINE

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE

C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire;

ce n'est qu'après s'être convaincu de l'inutilité de ses efforts, qu'il se décide à lui dire :

Vivez heureuse au monde.

et à donner sa main à Sévère. Et plus tard, dans la dernière entrevue avec Pauline en présence de Félix, s'il prononce un mot dur, tel que celui-ci :

Je ne vous connais plus, si vous n'êtes chrétienne,

comme son cœur proteste contre l'attitude que, par crainte de faiblir, il s'est imposée, et avec quelle tendresse, au moment de marcher au supplice, il s'adresse à elle pour la dernière fois :

Chère Pauline, adieu; conservez ma mémoire!

Le caractère de Polyeucte n'offre de défauts que dans les deux premiers actes, où Corneille se plaît à les mettre en lumière, pour en faire sortir une haute leçon d'histoire ; mais, ce but atteint, le poète ne laisse plus devant nous qu'un Polyeucte affermi et purifié, et trouve moyen de fondre dans un seul personnage le chrétien, le martyr, l'époux et le gentilhomme, afin d'en faire un héros accompli.

Nous verrons plus tard en quoi ce caractère est conforme à l'histoire, en quoi il s'en est écarté; celui de Pauline est presque tout entier une .CFéation de Corneille. Aucun ne fait plus honneur au génie du poète et à la liberté d'esprit du sincère chrétien qui l'a tracé. « En France, dit Sainte- Beuve, nous ne nous montronspas toujours assez soigneux et fiers de nos richesses. La création de Pauline est une de

ces gloires, de ces grandeurs dramatiques qu'on devrait plus souvent citer. Antigone chez les Grecs, Didon chez les Latins, Desdémone et Ophélie dans Shakspeare, Françoise de Rimini chez Dante, la Marguerite de Gœthe, ce sont lu des noms sans cesse ramenés, des types aimés de tous, reconnus et salués du plus loin qu'on les rencontre. Pourquoi Pauline n'y figure-t-elle pas également? Elle a, elle garde, même dans son impétuosité et son extraordinaire, des qualités de sens, d'intelligence, d'équilibre, qui en font une héroïne à part, romaine sans doute, mais à la fois bien française il). » Un peu plus loin, celui qu'un évéque ne craignait pas d'appeler, en pleine Académie, « le plus exact et le plus délicat des critiques de notre temps (2), » insiste sur « ce caractère si charmant, si solide et si sérieux de Pauline, une raison capable de tout le devoir dévoué, de tous les sacrifices intrépides, de toutes les délicatesses mélangées; une raison qui, même dons les extrémités les plus rapides, lui conserve une sobriété parfaite d'expression, une belle simplicité d'attitude : tout d'héroïque, rien d'éperdu (3). » Oui, en traçant ce caractère. Corneille a fait à la fois, comme le dit Sainte-Beuve, une romaine et une française; le grand poète, qui connaissait bien les femmes de sa province, eût peut-être ajouté : et une normande. Mais, ce qui est admirable, c'est qu'il a doué de toutes ces vertus, de toutes ces délicatesses, une païenne. Dans les Passiones rédigées à une basse époque, loin des événements, les contrastes sont plus tranchés : tous les chrétiens sont des saints, tous les païens sont des monstres; on ne rencontre guère

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 147, 148.

(2) Mf Perraud, Discours de réception à l'Académie française, 19 avril 1883.

(3) Port-Royal, t. I, p. 149.

de nuances intermédiaires. Il n'en est pas de même dans les documents vraimentantiques. Sans doute la corruption, la cruauté, y déshonorent souvent les persécuteurs et les adorateurs des faux dieux ;le monde païen était, en réalité, bien sanguinaire, bien corrompu, il s'affaissait dans le sang et dans le vice. Mais il y avait place, au milieu de cette décadence, pour de nobles et purs caractères, pratiquant les vertus naturelles : tel est le centurion Cornélius des Actes des apôtres, tels ces gouverneurs de province qui écrivaient aux empereurs pour exprimer leur répugnance à poursuivre les chrétiens, telles toutes ces « âmes naturellement chrétiennes » dont parle Tertullien. Parmi les femmes surtout se rencontraient, à côté des natures les plus corrompues, les natures les mieux préservées : qu'on lise dans les inscriptions, qui ne mentent pas toutes, l'éloge de telle ou telle matrone romaine, qu'on parcoure la laudatio funebris, écrite par son mari, de cette admirable Turia (1), que Corneille eût peut-être mise au nombre de ses héroïnes, s'il avait lu son histoire; on renconnaîtra que Pauline était possible au troisième siècle et que, si Corneille a presque inventé le personnage, il n'a point cependant commis un anachronisme en créant le caractère. Et quand, à la fin de la tragédie, Pauline, toute couverte du sang de son époux, s'écrie :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée,

ce n'est pas encore là un vain jeu de scène ; des âmes ainsi préparées entendaient facilement l'appel divin, et c'est en tombant sur cette bonne et franche terre que le sang des martyrs devenait, selon le mot de Tertullien, une semence de chrétiens.

Ce que je viens de dire de Pauline s'applique également

(1) Corpus inscriptionum latinarum, t. VI, p. 332 et suiy. Voir plus haut, page 475, note 2.

à Sévère. « Sévère, dit Sainte-Beuve, est un caractère tout grand, tout désintéressé, tout chevaleresque, en un mot; Sévère est l'idéal, sous l'Empire, de riionnète homme païen, déjà entamé et touché, du philosophe stoïcien à la Marc Aurèle, mais plus ouvert, plus accessible et compatissant (1). » La pensée de Sainte-Beuve est exacte, mais la comparaison avec Marc Aurèle, même atténuée par quelque réserve, ne paraît pas juste : Marc Aurèle est plus grand par la pensée que par le caractère, c'est une intelligence vive, perçante, délicate, dans une àme faible et une volonté molle ; Sévère est l'homme de Faction et du devoir, l'homme de l'équité surtout. Je rappelais tout à l'heure certains gouverneurs de province qui avaient fait connaître à des empereurs leur honnête répugnance à persécuter les chrétiens, qu'ils estimaient. Je pensais moins à Pline, qui, malgré la révolte de sa conscience, persécuta par faiblesse, qu'au noble proconsul d'Asie au temps d'Hadrien, Licinius Granianus (:2), et à d'autres correspondants du même empereur, qu'Eusèbe indique sans donner leurs noms (3). Sévère appartient à ce parti de païens humains et équitables; par là, quoique son personnage ait été inventé de toutes pièces par Corneille, il est, cependant, pleinement historique. Tandis que l'opinion vulgaire, représentée ici par la confidente de Pauline, Stratonice, définit un chrétien :

. . .L'ennemi commun de l'État et des dieux, Un méchant, un inl'àme, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, Une peste exécrable à tous les gens de bien, Un sacrilège infâme (4). . .

(1) Port-Royal, t. I, p. 143, liô.

(2) Eusèbe, Chron.

(3) Eusèbe, //ts^ Eccl.,yi, 26. \o\r Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3« éd., p. 245.

(4) Acte m, scène ii. « Ce couplet fait toujours un peu rire, » dit

l'opinion modérée, éclairée, courageuse dans sa modération et sa lumière, porte sur les chrétiens, par la bouche de Sévère, un jugement tout autre :

La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense. On les hait; la raison, je ne la connais point, Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.

Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout.

. . . Chez les chrétiens, les mœurs sont innocentes.

Les vices détestés, les vertus florissantes ;

Ils font des vœux pour nous qui les persécutons;

Et, depuis tant de temps que nous les tourmentons.

Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vu rebelles?

Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles?

Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,

Et, lions au combat, ils meurent en agneaux.

J'ai trop de pitié d'eux pour ne pas les défendre (1).

Ce sentiment de pitié, que d'autres, dans la position officielle de Sévère, éprouvèrent au deuxième et au troisième siècle, — mais que MarcAurèleneressentitjamais, — conduit le chevaleresque amant de Pauline à s'exprimer ainsi:

Je les aimai toujours, quoiqu'on en ait pu dire; Je n'en vois point mourir que mon cœur ne soupire, Et peut-être qu'un jour je les connaîtrai mieux (2).

Cet honnête homme est ainsi amené, par sa droiture et son équité, jusqu'au seuil du christianisme; Corneille

Voltaire. Cependant c'était bien ainsi qu'au troisième siècle devait parler une Stratonice.

(1) Acte IV, scène vi.

(2) Acte V, scène vi.

nous fait même entendre qu'il le franchira un jour. Ce fut de même la vue des supplices courageusement endurés par les chrétiens qui leur gagna saint Justin, d'abord païen et philosophe, ou du moins qui engagea ce droit et sincère esprit à étudier de près leur religion (1).

Cependant à ces figures éclatantes, lumineuses, il fallait une ombre : l'ombre, c'est Félix. Les classiques à outrance, pour qui la tragédie du dix-huitième siècle et de Voltaire est l'idéal de l'art dramatique, ont blâmé ce caractère indécis, ondoyant, tour à tour ballotté du drame à la comédie ; Félix manque de dignité, ont-ils dit. Qu'importe, s'il ne manque pas de vérité? Corneille, qui ne suit point de systèmes, et, d'un puissant coup d'épaule, se débarrasse souvent de cet échafaudage de règles méticuleuses et gênantes opposé par de froids théoriciens au libre essor de la tragédie, n'a garde de se laisser arrêter par des scrupules de cette nature. Félix est vrai, éternellement vrai. C'est le fonctionnaire de tous les temps. Sous Dèce, il est gouverneur de province; Corneille a pu le connaître intendant sous Richelieu et Mazarin ; plus tard il aurait servi indifféreniment la Convention ou Bonaparte; de nos jours il eût forcé la porte des couvents et décroché les crucifix des écoles ou des prétoires. Plus ou moins nous l'avons tous connu ; il vit encore à côté de nous. Il est avant tout, par dessus tout, l'homme en place : sa place est sa vie, l'idée qu'il pourrait perdre sa place, ou seulement n'en pas obtenir une plus avantageuse, le tient dans une terreur continuelle. Quand Félix apprend que Sévère, au comble de la faveur, vient d'arriver à Mélitène, il n'a qu'une pensée : conjurer la disgrâce que pourrait lui infliger l'homme aujourdhui tout puissant à qui, jadis, il refusa sa fille. Maintenant, il lalui offrirait, si elle n'était pas

(1) Saint Justin, II Apolog., 12. Voir un autre exemple, plus liaut, p. 357.

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