II
mariée ; au moins veut-il qu elle-même aille trouver l'amant autrefois éconduit :
Ménage en ma faveur l'amotir qui le possède.
II faut le voir, ma fille,
Ou tu trahis ton père et toute ta famille.
. .Songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées (1).
Ce serait delà comédie, sansles répliques tristes et fières de Pauline, qui relèvent le ton de cette scène. Plus tard, quand Polyeucte s'est perdu par le scandale qu'il a causé dans le temple, Félix, qui cependant aime son gendre, ne peut s'empêcher de calculer les conséquences possibles d'un tel événement :
Polyeucte est ici l'appui de ma famille ;
Mais si, par son trépas, l'autre épousait ma fille,
J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis (2) ;
et quoiqu'il se reproche « ce penser indigne, bas et là che, » on sent que, instinctivement et comme malgré lui, il le caresse en secret. Aussi est-il des choses simples et grandesquece triste ambitieux est incapable de comprendre ; quand Sévère, luttant de délicatesse et de générosité avec Polyeucte, tente de sauver son rival, et demande sa grâce à Félix, celui-ci voit, dans l'action admirable de l'homme qui, aimant toujours Pauline, s'efforce de lui conserver son époux, un « piège bien tendu, » auquel, « en vieux courtisan, » il se flatte d'échapper : il refusera donc la grâce, non par fanatisme religieux, mais parce que Sévère la demande.
Le fanatisme religieux n'anime point ce sceptique. Il
(1) Acte I, scène iv.
(2) Acte III, scène iv.
adore ce qu'adore l'empereur : personnellement, il dirait volontiers comme Pilate : « Qu'est-ce que la vérité? >> Aussi n'essaie-t-il point d'argumenter avec Polyeucle. Dans les Passiones d'époque relativement récente, où la relation antique a été visiblement remaniée et amplifiée, on nous montre le juge et le martyr argumentant selon les règles, quelquefois pendant des heures, avant que le premier se décide à prononcer la sentence :1e grand poète du quatrième siècle, Prudence, faisant en vers ce que beaucoup de passionnaires ont fait en prose, met, en certaines hymnes du PeriStephanàn^ de véritables cours de théologie chrétienne et païenne dans la bouche des deux interlocuteurs. Voltaire, qui, malgré tout son esprit, avait le sens historique beaucoup moins sûr que Corneille, regrette que celui-ci n'ait point placé de même, dans la troisième scène du cinquième acte, une vraie controverse religieuse entre Félix et Polyeucte : cela, dit-il, aurait produit un très grand effet. Nous croyons que, pour le lecteur ou le spectateur qui réfléchit, le silence de Félix sur la question religieuse est d'un effet beaucoup plus saisissant, et surtout d'une plus grande vraisemblance. Dans les Actes vraiment antiques et sincères, l'interrogatoire des martyrs est, sinon toujours, au moins habituellement, exempt de toute controverse (1): l'accusé confesse vaillamment et joyeusement sa foi, comme fait Polyeucte; mais le juge dédaigne d'entrer en discussion avec lui, dédain pour la personne ou dédain pour l'idée : Sacrifie, obéis aux lois, voilà toute la réponse qu'il opposeàlaprofession de foi, ardente et brève, du martyr. Lisez lesActes de sainte Symphorose (2), la lettre de l'Église de Smyrne
(1) 11 y a cependant quelques exceptions; voir plus haut, page 443, l'épisode d'Acace; voir aussi, page 406, les discours de Pionius, adressés, il est vrai, au peuple et non au juge.
(2) Ruinart, p. 18.
sur lamortde saint Polycarpe (1), lesActesproconsulaires des martyrs scillitains (2), la Passion de sainte Perpétue (3) : vous serez frappé de l'abstention systématique du juge, qui reste enfermé dans la question légale, et se garde de toucher à la question religieuse. Tel est Félix; il ne tente point de prouver à Polyeucte l'existence ou la supériorité de ses dieux; il parle en homme qui a l'autorité en main :
Adore-les, ou meurs!
POLYEUCTE
Je suis chrétien.