FÉLIX
Tu l'es? 0 cœur trop obstiné!
Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
Voilà un interrogatoire vraimentantique, que reconnaîtront tous ceux qui sont familiers avec les documents anciens et sincères. Corneille est ici pleinement dans la vérité historique; il s'en fût écarté, au contraire, s'il avait mis dans la bouche de Félix et de Polyeucte, comme Voltaire le désirait, de longs sermons contradictoires.
A peine pourrait-on signaler, danscette admirable tragédie, quelques traits moins conformes àl'histoire. Tel est cet avis donné par Albin au gouverneur, à la fin du troisième acte, qu'en faveur de Polyeucte « déjà la foule se rebelle, » invention fort improbable, et qui n'a, dans la pièce, d'autre avantage que d'engager Félix à faire trans-
(1) Funk, Opéra Patrum apostolicorum, t. I, Tubingue, 1881, p. 283.
(2) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3' éd., p. 458.
(3) Voir, plus haut, p. 115 et suiv.
férer Polyeucte de la prison au palais, afin d'observer la règle de l'unité de lieu. Telle est encore la conversion soudaine de Félix, que Corneille lui-même a bien du mal à justifier dans l'Examen de sa tragédie.
Malgré de légères taches, la tragédie de Corneille est une œuvre d'uneexactitude vraimentextraordinaire ;rinvention y joue un rôle considérable, mais cette invention est servie par une intuition très sûre et un tact historique de la plus grande finesse. J'imagine le sujet de Polyeucte, traité par Voltaire : son œuvre abonderait en contre-sens historiques. Je me figure le même sujet entre les mains d'un moderne : la couleur locale, dont Corneille ne s'occupait guère, serait étudiée avec le plus grand soin ; le costume, le décor, reproduiraient des monuments authentiques; tous les musées, tous les dictionnaires d'archéologie auraient été mis à contribution; mais l'àme des personnages serait moderne et non romaine ; les situations, poussées à l'extrême, sortiraient de la vérité ; le détail pourrait être exact, l'ensemble très probablement serait faux. Au contraire, au temps naïf où Polyeucte, Sévère, Félix paraissaient sur la scène avec des chapeaux à panache, et Pauline avecunerobeàpaniers, ils restaient néanmoins des personnages du troisième siècle. Corneille avait eu comme la vision intérieure de cette époque; son génie droit et sûr la lui avait montrée telle que nous la révèlent les plus exactes découvertes de l'érudition et de la critique. Corneille n'est pas seulement un grand tragique, son instinct supérieur a fait de lui un grand historien.
Nous voici enfin, après un long détour, arrivés sur le terrain de l'histoire; nous allons nous y établir pour ne plus le quitter.
Jusqu'à ces derniers temps on ne connaissait sur Polyeucte que deux sources distinctes : les Actes grecs rédigés au dixième siècle par Métapliraste, publiés en latin parLippomani (1551), Surius (1560), les BoUandistes (1658), et d'où Corneille a tiré l'idée de son Pohjeucte; un texte latin beaucoup plus court, inséré par les Bollandistes au second tome de février de leur grand recueil, et provenant d'un manuscrit indépendant de Métaphraste. A l'exception de cette dernière pièce, tout ce que l'on savait de Polyeucte découlait donc d'une source justement suspecte. « La critique en général, et depuis longtemps, et non sans raison, se défie des recueils hagiographiques de Siméon Métaphraste. Sa crédulité est proverbiale, et son imagination égale sa crédulité. C'est un arrangeur et un amplificateur à outrance (1). » Aux lecteurs à qui ce jugement de M. Aube inspirerait quelque défiance, nous rappellerons ce que dit un savant bollandiste moderne, le P. de Smedt : « Métaphraste a non seulement rassemblé avec soin les Actes des martyrs et des autres saints, mais encore a eu la prétention de les embellir, grâce à des suppressions, des interpolations, des changements. Par cette conduite téméraire, il a, comme on peut facilement le supposer, enlevé beaucoup d'autorité à sa collection (2). » Corneille avait-il cependant tout à fait tort quand, dans l'examen de sa tragédie, il disait des traits empruntés par lui à l'hagiographe byzantin : «( Voilà ce que m'a prêté l'histoire? » Non sans doute, et cela pour deux raisons. D'abord, il n'est douteux pour personne que, malgré ses licences et ses témérités, Métaphraste n'a point créé ses héros, et a composé son récit
(1) Aube, Polyeucte dans l'histoire. Étude sur le martyre de Polyeucte d'après des documents inédits. Paris, 1882, p. 19.
(2) C. de Smedt, Inlroductio generalis ad historiam ecclesiasticam critice tractanda77i, f. 124.
sur une relation déjà écrite. Ensuite, le nom de Polyeucte était célèbre en Orient et en Occident bien avant l'époque où vécut ce compilateur. Grégoire de Tours en parle deux fois (1). Des églises lui avaient été dédiées à Mélitène vers le milieu du quatrième siècle, à Constantinople sous Justinien ; de très anciens martyrologes marquent au 9 avril la dédicace d'une église de Saint-Polyeucte à Ravenne (2). Enfin il eut probablement des sanctuaires en Egypte, car on a trouvé sur l'emplacement de l'antique Coptos, dans la Thébaïde, plusieurs lampes de terre cuite portant cette inscription, en grec : Consacré à saint Pohjeucte (3); le musée du Louvre possède une de ces lampes.
Voilà quel était l'état de nos connaissances sur le martyr si admirablement mis en scène par Corneille, quand M. Aube, rencontrant ce nom célèbre au cours de ses recherches sur les crises violentes que subit l'Église dans l'Empire romain pendant le troisième siècle, eut la pensée d'approfondir son histoire et d'en étudier de près les sources. Cet érudit très distingué, dont les conclusions générales m'ont plus d'une fois paru appeler des réserves, mais dont les recherches de détail ont été souvent heureuses, a retrouvé et mis en lumière d'importants Actes de martyrs. On lui doit une édition des Actes authentiques des martyrs scillitains, la découverte de ceux des saints Carpos, Papylos et Agathonicé, qui avaient échappé à Ruinart (4), la publication d'un nouveau texte de la Pas-
(1) Grégoire de Tours, Bistoria Fraticornm, VII, 6 ; De Gloria martyr um, 103.
('2)Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des sijc premiers siècles, t. III, art. sur saint Polyeucte OKirtyr.
(3) Corpus inscriptionum grœcarum, 8981. Cf. De Rossi, Bullettino di archeologia cristiuna, 186(3, p. 72; Marligny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, art. Lampes, p. 408; Smith, Dict. of Christian antiquities, art. Lamps, \>. 922.
(4) Voir plus haut, p. 'i27.
sion de sainte Perpétue et de ses compagnons (1). Aujourd'hui nous devons le féliciter d'avoir trouvé dans deux manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, originaires l'un de la bibliothèque de Mazarin, l'autre de celle de Colbert, et portant les n°' 513 et 1449 du fonds grec, le texte original d'où Métaphraste a tiré sa narration.
C'est une longue homélie, commençant ainsi : « Aujourd'hui, à ce qu'il semble, la grâce de Dieu, qui s'est si largement et si puissamment déployée dans les actions du saint martyr Polyeucte, n'est plus mise en question. Aujourd'hui les païens, détestés et l'oreille basse, ceux que leur démence courbe devant les idoles et qui ont placé leur confiance en de vaines images sculptées, rougissent, obligés qu'ils sont par la puissance divine d'imiter, malgré eux, le saint martyr Polyeucte, afin que, selon la parole sacrée, devant le créateur et l'auteur de toutes choses tout fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. »
A quelle époque appartient cette pièce? L'exorde que nous venons de reproduire permet, selon M. Aube, de la dater à peu près. Elle est postérieure à la conversion de Constantin et à l'édit de tolérance promulgué en 313; cela est de toute évidence. On ne pourrait cependant la placer sous le règne du premier empereur chrétien, car il est fait allusion, dans les lignes citées plus haut, à la destruction des idoles, et Constantin non seulement ne l'ordonna jamais, mais encore, fidèle observateur de la liberté de conscience proclamée par lui, n'eût point toléré que les chrétiens commissent contre la propriété d'autrui des attentats interdits par les lois. Il en fut de même sous les fils de Constantin. Mais M. Aube pense que l'homélie dont
(1) Sur ce texte, déjà connu au dix-septième siècle, et les réserves qu'il appelle, voir plus haut, pages 103, 115.
il publie le texte doit avoir été prononcée peu après 363, certainement avant 375, dans les années de réaction ou plutôt de représailles chrétiennes qui suivirent la courte et artificielle renaissance du paganisme tentée par Julien. Je crois cette date mal choisie. J'ai beau parcourir les lois contemporaines de Jovien, de Valentinien, de Valens, je n'aperçois ni réaction très accentuée ni violentes représailles ; la destruction des idoles n'est commandée nulle part. En 371, Valentinien écrit dans un document officiel « : Je ne considère comme délictueuse aucune observance religieuse établie par nos ancêtres. Les lois édictées par moi au commencement de mon règne en sont la preuve; elles accordent à chacun la liberté de suivre tel culte qu'il voudra (1). » C'est la continuation de la politique libérale inaugurée par Constantin. Les mesures prises en 382 par Gratien au sujet des biens des temples laissent également intacte la liberté du culte païen. Théodose lui-même, qui abolit officiellement le paganisme, en interdisant par deux lois successives ( 391 et 392) le culte public et le culte privé, et en ordonnant la fermeture des temples, ne les détruisit qu'accidentellement et par exception. Néanmoins, sous son règne, de nombreuses violences populaires furent dirigées contre eux, et l'on pourrait sans invraisemblance voir dans l'exorde de l'homélie sur Polyeucte une allusion à la situation alors faite, en beaucoup de lieux, aux adorateurs des idoles. Cependant j'y reconnaîtrais plus volontiers la trace d'événements qui se passèrent sous les fils et petits-fils de Théodose, dans les premières années, peut-être la première moitié du cinquième siècle. Alors eut lieu, d'une manière générale, la transformation en églises des temples qui purent être appropriés à ce nouvel usage (435); dès 408,
;i) Code Théodosien, IV, xvi, ',).
une loi avait ordonné de retirer les statues des dieux des niches ou des piédestaux qu'elles occupaient, suis sedibus cvellantur. « Les chrétiens renversent les idoles et les païens les cachent, » écrit saint x\ugustin au commencement du cinquième siècle (1). L'exorde de notre homélie, qui montre les païens « détestés et Foreille basse, obligés d'imiter malgré eux le saint martyr Polyeucte, » c'est-àdire de laisser enlever ou même d'enlever de leurs propres mains les statues autrefois adorées par eux, convient tout à fait à ce moment (2).
La pièce découverte par M. Aube est donc moins ancienne qu'il ne le suppose. Est-ce à dire que le savant critique s'en soit exagéré la valeur? Non, assurément. Quand on en rapproche le récit de Métaphraste, on reconnaît qu'elle est l'original d'oîi ce récit a été tiré. Et quand on l'examine en elle-même, il paraît certain qu'elle est le développement oratoire d'un document beaucoup plus ancien, inconnu aujourd'hui et probablement perdu, mais dont tout, dans l'homélie du cinquième siècle, suppose l'existence. « Nous avons donc ici, dit très bien M. Aube, un de ces morceaux, mélange d'éloquence édifiante et d'histoire traditionnelle, tel qu'on en trouve plus d'un dans les œuvres qui sont venues jusqu'à nous de saint Basile, des deux saints Grégoire (de Nazianze et de Nysse) et de saint Jean Chrysostome. » Si tous les documents du quinzième siècle qui nous font connaître la vie et la passion de Jeanne d'Arc avaient disparu, ainsi que les solides travaux de critique dont ils ont été l'objet, et que, après quelques centaines d'années, un érudit retrouvât dans la poussière d'une bibliothèque quelqu'un des panégyriques sacrés prononcés solennellement le 8 mai
(1) Saint Augustin, De consensu cvangelistarum, I, 27, 28.
(2) Je renvoie pour le développement de ces idées à mon livre intitulé ; l'Art paten sous les empereurs chrétiens.
dans la cathédrale d'Orléans, chef-d'œuvre oratoire de M^''' Dupanloup, d'Henry Perreyve, de M^'' Perraud, nos arrière-neveux seraient à peu près, pour la connaissance (le Jeanne d'Arc, dans une situation analogue à celle oii nous sommes aujourd'hui à l'égard de Polyeucte, grâce à riiomélie récemment retrouvée.
Cet éloge funèbre, on le voit, n'est pas à mépriser, et, bien qu'il ne puisse évidemment tenir lieu d'un document contemporain, d'une relation écrite par des témoins du martyre de Polyeucte, de ces Mémoires rédigés parNéarque dont parle avec plus ou moins de véracité l'appendice du manuscrit ol3, cependant, en l'absence de la relation primitive, il a une grande autorité : il la suppose et, dans une certaine mesure, la remplace. De l'homélie du cinquième siècle procèdent toutes les Passions de Polyeucte actuellement connues : un texte latin découvert par M. Aube à la Bibliothèque nationale, oîi il porte le n" 5278 du fonds latin, et attribué par l'heureux chercheur au cinquième ou sixième siècle; le plus court des textes publiés par les Bollandistes, abrégé du précédent; des Actes arméniens existant à la Bibliothèque nationale et attribués également par M. Aube au cinquième ou sixième siècle; la paraphrase de Métaphraste; le deuxième texte latin des Bollandistes, qui n'est qu'une traduction latine de cette dernière. La source commune de toute cette littérature, est l'homélie, par laquelle on remonte, peutêtre sans intermédiaire, jusqu'au document premier et authentique malheureusement disparu.
Nous pouvons donc considérer le Polyeucte de Ihomiliaste comme suffisamment historique : étudions-le.
Le premier renseignement que nous demanderons à l'homélie grecque est un renseignement chronologique : quand eut lieu le martyre de Polyeucte? La réponse n'est pas satisfaisante. « Dèce et Valérien, dit l'auteur, usant en tyrans cruels du pouvoir qu'ils tenaient de Dieu, pu-
blièrent un édit nouveau et impie, » etc. Écrivant environ un siècle et demi après les faits, à une époque où Ton n'était pas difficile en matière d'histoire, l'auteur de l'homélie suppose que les deux empereurs, qui l'un et l'autre portèrent des édits contre les chrétiens, et qui régnèrent successivement, ont eu un règne simultané, et ont persécuté ensemble. Cette distraction singulière est très ancienne dans la littérature ecclésiastique. On la retrouve sous la plume de saint Optât (1) et de saint Jérôme (2) ; à plus forte raison se rencontre-t-elle souvent dans les martyrologes et les Actes. Nous avons peine, aujourd'hui, à nous l'expliquer, car, entre Dèce et Valérien, il y eut l'empire de Gallus, qui régna un an, celui d'Émilien, qui régna trois mois, et, pendant ses premières années, Valérien se montra favorable aux chrétiens. Tillemont a recherché les motifs d'une confusion aussi surprenante; on ne peut dire qu'il les ait trouvés (3). Mais, à défaut d'explication, le fait subsiste, et, quand un document nomme ensemble Dèce et Valérien comme auteurs de la persécution où périt un martyr, il faut reconnaître l'impossibilité de dater exactement, à moins que le document lui-même ne contienne quelque indice permettant de choisir entre les deux empereurs. L'homélie sur saint Po ■ lyeucte en donne les moyens : M. l'abbé Duchesne a très savamment montré que certaines indications chronologiques de la pièce grecque, précisées par la comparaison du texte des deux manuscrits, correspondent au 10 janvier 250, c'est-à-dire tout au commencement de la persécution de Dèce (4).
Les documents nouvellement découverts nous rensei-
(1) Saint Optât. X>e schismo Donat., III.
(2) Saint Jérôme, De viris illustribus, 83; Viia S. Pauli eremitœ.
(3) Tillemont, Mémoires, t. III, art. x sur la persécution de Dèce. 14) Bulletin critique, novembre 1882, p, 223.
gnent plus exactement sur la vraie condition des personnages. Polyeucte et Néarque ne sont pas des « seigneurs arméniens, » comme le dit Corneille; ce sont deux compagnons d'armes, Grecs d'origine, officiers dans l'armée romaine, et faisant probablement partie de la douzième légion Fulmmata, cantonnée depuis de longues années à Mélitène. Si Corneille avait songé à cette circonstance, il eût peut-être tiré de beaux effets dramatiques de la tradition attribuant aux prières des soldats chrétiens de cette légion la pluie miraculeuse qui sauva Marc Aurèle pendant la bataille contre les Quades {!). Qu'on se figure Néarque, non plus Arménien, comme le fait Corneille, mais Romain, officier de cette légion, et invoquant, dans ses exhortations à Polyeucte, ces souvenirs précieusement conservés comme une gloire à la fois religieuse et militaire du corps où. il servait! Un moderne n'eût pas manqué de tirer parti de cette idée : la muse sobre de Corneille, attentive avant toutau drame intérieur, l'a peut-être dédaignée. Ce que Corneille a inventé, ce que ne lui donnaient pas les documents anciens, c'est le contraste du caractère de Polyeucte et de celui de Néarque. Dans l'homélie grecque, dans les Actes latins, Polyeucte et Néarque sont représentés comme unis par une étroite amitié. Apprenant l'édit impérial, Néarque s'afflige : « Nous allons être séparés, dit-il. — Non, » répond Polyeucte; et il raconte à son ami que le Christ lui est apparu, «. l'a revêtu d'une chlamyde lumineuse et lui a fait présent d'un cheval ailé. » Éclairé par une telle vision, Polyeucte écoute d'une oreille docile les exhortations de Néarque. Ayant appris que le martyre peut suppléer au baptême, qu'il n'a pas eu le temps de recevoir, Polyeucte désire ardemment d'être martyrisé ; il exhorte à son tour son ami :
(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3° éd., p. 395-396.
« Convenons, lui dit-il, de souffrir le martyre ensemble, sortons, et allons lire l'éditdes empereurs, » Rien ne fait penser que Néarque ait essayé de modérer ce zèle.
Le contraste que Corneille a marqué si éloquemment entre le caractère de Polyeucte et celui de Néarque se rencontre, chose bien curieuse, entre la rédaction de Thomélie grecque et celle des Actes latins. La pièce grecque montre Polyeucte crachant sur l'édit, le mettant en morceaux, puis, au moment où passe une procession païenne, se jetant sur les idoles et les brisant. Les Actes latins, dans lesquels on ne peut voir une version occidentale du récit oriental de l'homélie, taisent avec soin cette circonstance, dont ne parle point non plus leur court abrégé publié par les Bollandistes. Le récit y est comme interrompu brusquement après la conversation de Néarque et Polyeucte; tout de suite nous voyons celui-ci aux prises avec les bourreaux, sans qu'on dise le fait précis pour lequel il a été remis entre leurs mains. Leur rédacteur, qui pour le reste suit, avec des diftérences de forme, le récit de l'homélie, semble avoir eu ici présent à la pensée ce mot de saint Cyprien, dans lequel se résume l'esprit de l'Église latine : « La discipline défend de se livrer soimême, » le jugement de Lactance blâmant « d'avoir mal fait » le chrétien qui en 303 déchira à Nicomédie l'édit de Dioclétien, et le canon du concile d'Illiberis (Grenade) disant : « Si quelqu'un brise les idoles et est tué pour ce fait, il ne sera pas inscrit au nombre des martyrs, car nous ne voyons pas dans l'Évangile que les apôtres aient fait rien de semblable (1). ^) Il a craint que ces paroles sévères, — auxquelles on pourrait ajouter d'autres émanant, non plus de Latins, mais de Grecs et d'Orientaux,
(1) Cf. Edmond Le Blant, Polyeucte et le zèle téméraire, dans les Méynoires de l'Académie des inscriptions, t. XXVIII, 1876, 2" partie-, et mon livre sur l'Art païen sous les emperexirs chrétiens, p. 220-230.
— ne parussent condamner la mémoire du glorieux héros de Mélitène.
Félix ne semble pas, dans les documents anciens, aussi plat et aussi vil que la montré Corneille. C'était, soit le légat de la province, soit un des fonctionnaires placés sous ses ordres. Frappé de stupeur après l'acte violent de Polyeucte, il s'écrie : « Aujourd'hui, moi Félix, me voilà sans enfants. Si fier naguère de mon gendre et de mes fils, me voilà tout à coup sans famille. Personne au monde, ni dieu ni homme, ne peut avoir pitié de Polyeucte, après son excès d'audace, après qu'il a si indignement brisé nos dieux. » Presque aussitôt l'homélie grecque nous le montre passant de ce premier mouvement d'indignation à des sentiments plus tendres. « Et Félix dit : Fais ce que tu pourras pour vi\Te encore une heure, û Polyeucte ! — et le regardant avec une douce pitié : Tais-toi aumoins jusqu'à ceque tu aies vu ta femme, avant ta mort. — Et le bienheureux Polyeucte éclairé d'une inspiration divine : Quelle femme? quels enfants? ma pensée n'est plus là. Le Christ m'a préparé dans les cieux une autre épouse spirituelle. Pour ta fille, si elle consent âme suivre, moi et ma croyance, elle sera bienheureuse et pleine de gloire. Si elle s'attache à un autre parti, elle ira, elle aussi, avec ceux que tu appelles tes dieux, elle ira à la perdition. — Félix sur ces mots pleura, et, regardant Polyeucte qui avait entièrement dit adieu aux choses humaines, il lui dit : Et toi aussi, Polyeucte, les sortilèges du Christ t'ont mis hors de toi-même. » Parole bien historique : au troisième siècle encore on accusait les chrétiens de maléfices, et Celse regarde le Christ lui-même comme un magicien (1). M. Aube
(1) Voir Edtn. Le Blant, Recherches sur iaccusaUoit de magie dirigée contre les premiers chréliens, extrait des Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. XXXI, 1869. Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3" éd., p. 233.
me semble avoir raison de croire que le dialogue prêté par Thomiliaste à Félix et à Polyeucte est reproduit de l'interrogatoire de celui-ci, copié peut-être sur le procèsverbal d'audience. Les mots mis ici dans la bouche de Félix doivent être authentiques, dit-il, car ils nous font voir son caractère sous un jour relativement favorable, et une plume chrétienne n'aurait point prêté à un persécuteur des traits de nature à lui faire honneur ou au moins à le relever dans l'opinion, s'ils n'avaient été vrais.
Pauline, qui joue un si grand rôle dans la pièce de Corneille, est à peine indiquée dans les documents anciens. L'homélie la nomme uneseulefois, dans ce court passage : « Au moment où le bienheureux Polyeucte, qui avait par la pensée rompu avec les choses humaines et semblait habiter le ciel, parlait de la sorte, sa femme Pauline, tout en larmes, et profondément affligée de ce qui était arrivé, accourut et lui dit : Quelle démence s'est emparée de toi, ô Polyeucte ! qui t'a trompé au point de te pousser à une pareille action et de te faire briser nos douze dieux? — Et le bienheureux Polyeucte, souriant ironiquement à ces paroles, lui dit : Si moi seul j'ai vaincu et détruit vos douze dieux, ô Pauline ! tu ne peux plus trouver de dieu ici-bas. Crois-moi donc, Pauline, partage ma croyance et ma foi, et empresse-toi d'échanger cette fragile gloire humaine pour l'éternité de la vie céleste. » L'auteur des Actes latins prête à Pauline un discours un peu plus long, à Polyeucte une réponse plus étudiée : Pauline essaie de l'attendrir en lui parlant « du fils à qui elle a donné le visage et la vertu de son père, » en dépeignant la misère où la confiscation des biens du martyr réduira sa famille, en demandant, par une réminiscence classique assez maladroite, aux bras de quel vainqueur elle tombera, captive, quand son époux aura péri. La réponse de Polyeucte est froide, et ne vaut pas celle que rapporte la pièce grecque. De tout ceci, bien peu a passé dans la tragédie de Corneille. Le Polyeucte
du poète reste ouvert à toutes les belles affections d'ici-bas, il airne sa Pauline jusque dans la mort, jusque dans le ciel ; le Polyeucte grec « a rompu par la pensée avec toutes les choses humaines. » Et Pauline I j'écarte celle des Actes latins, bien déclamatoire, bien artificielle; mais la Pauline grecque paraît naïve et vraie, on peut la croire historique : qu'elle ressemble peu à la Pauline cornélienne, à la jeune femme épousée depuis quinze jours à peine, et si sérieuse, si vivante, si forte, si maîtresse de son cœur et si tendre à la fois! La Pauline de l'histoire est une mère de famille, aimante, mais sans grandeur, sans autorité : elle essaie à peine de lutter avec son époux : on ne la voit même pas mettre, par un dernier effort, ses petits enfants dans les bras du martyr : on sent qu'après sa mort elle versera des larmes inutiles, mais on n'attend pas de cette molle nature le grand cri :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée!
Ici l'histoire, comme il arrive souvent, reste inférieure à la poésie.
Une autre divergence très grande, portant non plus sur les caractères, mais sur les faits, c'est le sort attribué à Néarque par le narrateur et par le poète. Dans la tragédie, Néarque est martyrisé avant Polyeucte : l'homélie nous le montre survivant à son ami. Écrivit-il, comme le dit un des manuscrits, la relation primitive du martyre de Polyeucte? la chose est douteuse; mais, même cette assertion écartée, le rôle que lui donne l'homélie est fort intéressant. Après avoir dit que le corps du héros chrétien fut enseveli à Mélitène, elle ajoute que « Néarque recueillit son sang précieux et sacré, et, l'ayant enfermé dans un linge brillant, le transporta dans la ville des Cananéotes. » Je laisse de côté les discussions auxquelles a donné lieu l'identifioation de celte ville ; je ferai seulement remarquer ce nouvel exemple de la dévotion des anciens pour les II. 3.-i
reliques, et en particulier pour le sang des martyrs, et, à propos de la translation du sang de Polyeucte dans une ville éloignée de celle où il subit le supplice, je rappellerai la très intéressante inscription de Mastar, en Numidie, relatant la Depositio criioris de plusieurs témoins du Christ (1).
Je ne pousserai pas plus loin la comparaison entre la tragédie et les documents nouvellement édités. On a pu apprécier ce que ceux-ci donnentà l'histoire, et rapprocher des personnages créés par le génie de Corneille leur Polyeucte, leur Néarque, leur Pauline, leur Félix. Tout en montrant par quels côtés ces héros de la vie réelle diffèrent deshérosdela tragédie, ce rapprochement a fait ressortir la haute valeur historique de celle-ci , due moins aux recherches savantes et à l'érudition acquise du poète qu'à une étonnante intuition, non sans doute de la couleur locale, de l'accessoire, du décor extérieur, mais, ce qui vaut mieux , du grand cadre historique où s'agitent les événements et les hommes. Le drame de Pobjeucte ne se passe point, comme tant de tragédies classiques, à un moment quelconque, à une heure vague et indéterminée, sur un point en quelque sorte abstrait de l'espace et du temps : ses péripéties se déroulent à une date précise de l'histoire, ses acteurs sont vraiment animés des sentiments qu'excitait, chez des personnages occupantles postes oùles place Corneille, la crise au milieu de laquelle il les fait se débattre ; ce ne sont pas là les païens et les chrétiens de fantaisie que vit, comme à travers un verre grossissant, l'imagination du moyen âge, ce sont des païens et des chrétiens pensant, sentant, agissant, parlant comme les hommes du troisiôrne siècle, tels que nous les révèlent soit les inscriptions, soit lesplus anciens et les plus authentiques des Actes des mar-
(1) iJorpus inscript, lat., t. YIII, G700. Cf. nullcUinVdi archeologia cristiana, 1875, p. fi2.
(yrs. XxecPobjeucte le drame chrétien est fondé, le drame à la fois respectueux de l'histoire et investi des grandes libertés de Fart : par ses beautés neuves et hardies il égale, s'il ne Feflace pas, le drame créé par la Grèce ou imité d'elle.
Pourquoi faut-il que Pohjeucle soit resté seul ou presque seul sur ces sommets où le génie de Corneille avait d'an seul coup porté cette nouvelle et vivante forme de la tragédie? Théodore, en IGlo, tomba lamentablement, bien que cette pièce, sottement qualifiée d'infâme par Voltaire, renferme, au milieu de scènes à la fois répugnantes et froides, quelques vers très beaux. Le Saint Genest deRotrou, en lGi7, eut un sort tout autre : elle méritait son succès, cette œuvre curieuse, animée, déjà romantique, osant mettre sur la scène française les hardiesses et les vivacités du théâtre espagnol (1 1, jetant quelquefois à l'oreille charmée, à Fàme émue, « ces grands vers qui se font dire are rolundo, à pleine lèvre, des vers tout eschyliens, qui auraient mérité de résonner sous le masque antique (2). )) Cependant, malgré ces qualités de mouvement et d'éclat, le Saint Genest reste bien inférieur au sublime et profond Poli/eucle : c'est déjà un grand honneur pour Rotrou qu'on puisse le nommer à côté de Corneille. Quand nous voudrons nous rendre compte de la hauteur où l'art peut monter en s'inspirant des sources chrétiennes, et en particulier de cette « tragédie aux cent actes divers ■>•> que contiennentengermeles Passions des martyrs, c'est vers Corneille qu'il nous faudra lever les yeux.
(1) Voir dans le livre de .M. Léonce Person, Histoire du véritable suint Genest, Paris, 1882, p. 5-11, 25-70, la comparaison entre la pièce de Rotrou et celle de Lope de Vcga.
(2) Sainte-Beuve, Port-Roi/al, (. I, p. 168.