CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE. — I. r^\ PESTE ET l'attente de la PEissÉcuTiON. — L'aroiéc de Mcsie élit Gallus ai)rôs la mort de Dèce. — Les Gotlis se retirent, emmeûant leurs iirisonniers. — Faveur niontroe par eux aux prisonniers chrétiens. — Situation de l'Église au lendemain de la persécution de Dèce. — Schisme de Novatien. — Ferme attitude du pape saint Corneille. — Échec des novatiens à Rome. — Leur i)ro|)a8ande dans les provinces. — Épreuve salutaire : la peste. — Lâcheté des populations païennes. — Charité des chrétiens à Carthage, à Alexandrie. — Effet de ce spectacle sur les païens. — Conversions à Ncocésarée. — Ailleurs, l'opinion publique rend les chrétiens responsables du fléau. — Saint Cyprien pré|iare son troupeau à la perséculion. — Il l'habitue à considérer la maladie comme exerçant au martyre. — Il travaille à la réconciliation des tombés. — L'Église est prèle à de nouveaux combats. — II. La persécution de Gallus. — Édit de Gallus, ordonnant des sacrilices publics pour obtenir la fin de la peste. — Cris de mort contre les chrétiens. — Gallus commence la i)erséculion. — Saint Corneille exilé à Civita-Vecciiia. — Courage des chrétiens de Rome. — Des tombes réconciliés versent leur sang pour le Clirist. — Violences à Alexandrie, à Carthagc. — Lettre de saint Cyprien à Demetrianus. — Saint Corneille meurt en exil. — Sa sépulture dans la crypte de Lucine. — Son successeur Lucius exilé comme lui. — Invasion barbare en Numidie. — Captifs rachetés par l'Église de Carthage. — Mort tragique de Gallus. — Émilien. — Avènement de Valérien. — Il se montre d'aljord favorable aux chrétiens. — Lucius rentre triomphalement à Rome. — Lettre de saint Cyprien. — Mort de Lucius. —Sa sépulture dans le cimetière de Calliste. III. 1
La peste et l'attente de la persécution.
Après la mort de Dèce, l'armée romaine, enveloppée par les Goths dans un marais de la Thrace , ne pouvait se passer de chef : il fallut mettre en grande hâte quelqu'un à sa tête, sinon pour combattre, au moins pour traiter. Gallus (1), commandant des légions de Mésie, devint empereur. On prétend que les événements qui lui donnèrent le pouvoir avaient été préparés par lui, et que de perfides manœuvres aidèrent à la victoire des Barbares (2). Rien ne prouve cette assertion; dans les grands désastres, aux heures d'humiliation nationale, il se trouve toujours des gens prêts à crier à la trahison (3). Philippe avait renversé Gordien (i) , et Dèce Philippe (ô) : comment le successeur de Dèce n'eùt-il pas causé la chute et la mort de celui-ci? Ainsi l'idée
(1) C. Vibius Trebonianus Gallus. Wilmanns, Exempla inscriptiomon latinarum, 1021, I02'j.
(2) Zosime, Hist. rom., I, 23, 24; Aureliiis Victor, De Cxsaribus; Jornandès, De rebits cjelicis, I, 18.
(3) Pour détouriKM- les soupçons, Gallus adopta le second (ils de Dèce, Ilostilianus. et lui donna le titre d'Auguste; il fit César et bientôt Auguste son propre fils Volusien. Voir Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 383-385, G78; Eckhel , Doctrina ninnmorum veterum, t. VII, p. 352-353.
(4) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2° édit., p. 235.
(5) Ibid., p. 269.
du pouvoir souverain s'abaissait chaque jour dans l'esprit des peuples : au milieu du troisième siècle , les Romains croyaient que la main d'un traître pouvait s nie ramasser la couronne.
La traité signé par Gallus ne fut pas glorieux. Les Goths, qui avaient déjà commencé leur retraite quand Dèce les attaqua (i), consentirent à la continuer; mais ils y mirent deux conditions : un tribut annuel, et le droit d'emmener leurs prisonniers (2). Un auteur chrétien de ce temps donne de curieux détails sur les captifs obligés de suivre les Goths. Dans un poème étrange, où des traits de lumière percent de place en place les ténèbres d'une composition tout apocalyptique (3), Commodien parle « de
(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moilié du troisième siècle, 2« éJit., p. 458.
(2) Voir Zosinie, Auielius Victor, Jornandès, cités plus haut.
(3) Je crois, comme M. Aube [V Église et VÉtat dans la seconde moitic dn troisième siècle, p. 520 et suiv.), que les vers du Carmen apolorjeticum où il est question du passage du Danube par les Goths, de leur victoire sur les Romains, de leurs nombreux captifs, du châtiment des persécuteurs, racontent après coup sous forme propliétique la défaite de Doce. — La date de Commodien, contemporain de la persécution de Dèce et des temps qui la suivirent, résulte de divers passages de son autre écrit, les [nstrvctions : allusion au schisme novatien (47); aux iliurificati et aux libellatici (52); à la siibdola pax, qu'on peut entendre, soit avec Cave de la pacification de Gallien, soit plus probablement de la courte trêve qui suivit la chute de Dèce (6e); à Varjonia propinqna, persécution prochaine, où l'on peut reconnaître une allusion à cette attente de nouvelles épreuves où nous allons voir les chrétiens vivre pendant le règne de Gallus, préparés aux souffrances futures par saint Cyprien. Tout cela concorde avec le temps où nous sommes, et dénote un contemporain, jieut-èlre un compatriote de saint Cyprien.
nombreux sénateurs qui, au milieu des Barbares, pleurent leur défaite et blasphèment le Dieu du ciel (1) ». Il nous apprend en même temps que les vainqueurs avaient une préférence instinctive pour les prisonniers chrétiens. « Ces gentils nourrissent partout les fidèles; pleins de joie, ils les traitent en frères , plutôt que les voluptueux adorateurs des idoles (2). » Quelle fut la cause de cette bienveillance, chez un peuple encore étranger à toute croyance évangélique? Peut-être la faut-il chercher dans la pureté de mœurs que Salvien attribue aux « Goths perfides, mais chastes (3) « : les fêtes immorales du paganisme leur donnaient du mépris pour ses sectateurs; l'attitude modeste , le langage réservé des disciples de Jésus éveillaient dans leur cœur une secrète sympathie. Ces sentiments les disposeront peu à peu à recevoir les enseignements chrétiens : bientôt nous verrons de nouveaux captifs semer au milieu des hordes gothiques les germes de la foi (4). Les Goths se convertirent avant tous les autres envahisseurs de l'Empire romain.
Pendant que la Providence préparait de loin l'en-
(1) Mulli senatorum tune eliain caplivi deflebunt, El Deum cœloruiu blasphémant a barbaro victi.
Comniodien, Carmen apologeticum, 808-809.
(2) Hi tamen Gentiles pascunt Christianos ubi([ue, Quos inagis ut fratres requiiunt, gaudio pleni, Quani luxuriosos cl idola vana colenles.
Ihid., 310-312.
(3) Salvien, De (jubcrnalione Dei, VII.
(4) Voir plus bas, cliapilie iv.
trée d'un peuple barbare dans la société chrétienne, celle-ci souffrait encore des maux causés par la persécution de Dèce. La tranquillité matérielle était revenue , mais les âmes restaient troublées. Une question demandait à être résolue, et, en attendant, soulevait les plus vives passions. Quelle va être la situation de ceux qui, sous Dèce, avaient sacrifié ou au moins obtenu un certificat de sacrifice? Deux partis extrêmes essayaient d'imposer leur opinion. L'un s'était formé à Cartilage pendant la persécution : des prêtres ambitieux avaient cherché à se faire des amis parmi les apostats et les libellatiques, qu'ils prétendaient réintégrer dans l'Église sans condition ni pénitence; il avait fallu toute l'énergie de saint Cyprien et des évêques d'Afrique pour venir momentanément à bout de cette dangereuse faction (1) : mais elle vivait toujours dans l'ombre, et n'attendait que l'occasion de se montrer de nouveau. A Rome, le conflit n'était pas né, comme à Carthage, en pleine persécution. La division commença quand les événements rendirent possible l'élection du pape saint Corneille (2). Un parti peu considérable par le nombre, mais influent par les talents ou les services de ses membres, voulut appliquer à la question des tombés les principes rigoristes qui, depuis Tertullien et l'auteur des Philosophiimena , n'étaient jamais demeurés
(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moiliv du troisième siècle, 2<^ édit., p. 3G8.
(2) Au printemps de 251; ibid., p. 307, noie 3. Cf. Ducliesnc, le Liber Pontificalis, t. I, p. ccxlviii.
sans adhérents dans le clergé romain. Poussant ses doctrines aux dernières conséquences, il prétendait que tous ceux qui avaient faibli dans la persécution devaient rester frappés d'une excommunication perpétuelle, et allait jusqu'à refuser tout espoir de salut aux pécheurs repentants (1). Des considérations personnelles, des mécomptes d'ambition se mêlèrent, comme toujours, au zèle pour les principes : un schisme éclata, et les dissidents mirent à leur tète le prêtre Novatien (2). Le siège apostolique se tint ferme entre les deux excès. Appuyé par tous les prélats orthodoxes, et en particulier par saint Cyprien, le pape saint Corneille défendait les droits de la pénitence, mais luttait avec énergie contre les sectaires qui refusaient à l'Église le pouvoir de pardonner. Le succès récompensa ses efforts : la plupart des dissidents, parmi lesquels des prêtres, des diacj:'es, des confesseurs de la foi, abandonnèrent Novatien pour se soumettre au pasteur légitime (3); bientôt un concile régla définitivement les conditions auxquelles les tombés et les libellatiques seraient admis dans l'É-
(1) Saint Cyprien, Ep. 52; saint Pacien, Ep. 3; Eusèbe, Hist. EccL, VI, 43, 1.
(2) Lettre de saint Corneille à Fabius, dans Eusèbe, Hist. EccL, VI 43. — Sur les prétendus Actes du martyre de Novatien, réfutés par le patriarche d'.\le.\andrie Euloge, Aoir la note de Valois sur Socrate, Hist. EccL, IV, 28.
(3) Saint Corneille, Ep. 46 inter Cyprianicas. — L'auteur du Catalogue libérien semble attribuer le retour des confesseurs à l'indignation que leur avait fait éprouver la consécration sacrilège de Novatien comme antipape : Hoc facto confessores qui se separaverant à Cornelio cum Maximo presbytero... ad Ecclesiam sunt reversi.
glise après pénitence, et condamna les fauteurs du schisme 1). Mais celui-ci, presque éteint à Rome, se rallumait dans les provinces. L'évèque d'Autioche, Fabius, se montra favorable à Novatien (2). Marcien, évêque d'Arles, embrassa ouvertement son parti (3). Dans l'Afrique proconsulaire , la Numidie et les contrées voisines , les envoyés de Novatien installèrent des intrus en face des prélats orthodoxes (/v). Leur audace fut imitée par les adhérents de l'autre parti extrême. C'est ainsi que Carthag-e eut un moment trois évêques, l'un investi de l'autorité légitime et maintenant la discipline orthodoxe , les deux autres prêchant le rigorisme et la morale relâchée.
Bien que l'immense majorité des fidèles demeurât soumise aux vrais pasteurs, on se fig'ure aisément quels eussent été la division des forces et l'affaiblissement de la résistance, si une nouvelle persécution avait surpris l'Église en cet état. La Providence semble y avoir pourvu : de salutaires épreuves vinrent promptement ranimer l'ardeur des chrétiens, apaiser les disputes, donner à la charité l'occasion de se produire, et ramener par elle beaucoup d'âmes à l'unité .
Les siècles précédents avaient connu de nombreu-
(!) Eusèbc, Ilist. EccL, VI, 43, 46; saint Cyprien, Ep. 52, 54, 68 Tbéodoret, Hist. EccL, III, 5.
.f2) Eusèbe, ibid., 44, 40.
(3) Saint Cyi)rien, Ep. G7.
(4) Saint Cyprien, Ep. 52, 55. — Novatus... extra Ecclesiani ordinavit... Nicoslratuin in Africa. Catalogue libérien.
ses épidémies. En 66, en 77, en 80 la peste enleva des milliers de personnes (1). Depuis la fin du second siècle, elle était devenue endémique; elle ne cessait jamais tout à fait, sommeillait longtemps, avait de terribles réveils. Au lendemain de la persécution de Dèce, on la vit soudain reparaître, et, pendant douze années, dévaster toutes les provinces. Des villes perdirent la moitié de leurs habitants (2). La dépopulation de l'empire, depuis long-temps commencée, devenait effrayante. Plus triste encore était l'état des âmes. Loin d'exciter les dévouements, de rapprocher les cœurs, le fléau développa presque partout l'égoïsme, l'exalta jusqu'à la férocité (3). Les liens de famille furent rompus, les amitiés brisées : on ne connaissait plus ni parents, ni concitoyens. Chacun songeait à soi, les uns pour fuir la contagion, les autres pour profiter de ses ravages. A Rome , Gallus se rendit populaire en prenant soin des obsèques des pauvres (i) ; mais dans les grandes villes de province, comme Cartilage, Alexandrie, les rues se remplissaient de cadavres sans sépulture. Les malades étaient jetés hors des maisons avant le dernier soupir, « comme si
(1) Eusèbe, Cliron.; Dion Cassius, Hist. Rom., LXVI, 24; LXXII; Suélone, Titus, 8; Carm. Sibyll., IV, 142; Orose, Adv. pag. hist., VIII, 15; Galien, De metliodo medendi, V, 12; De prxsagitione ex pitlsibus, III, 3, 4; in III Hippocr. de morbis vulg., III, 57, 58, 72.
(2) Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 21, 9.
(3) Saint Cyprien,Z)e mortalitnlc, 16; Pontius, Vita S. Cijpriani, 9; saint Denys d' Alexandrie, lettre pastorale, dans Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 22, 10.
(4) Aurelius Victor, De Cxsuribus.
Ton eût pu chasser ainsi la mort elle-même (1). » Au milieu de l'épouvante universelle , toutes les passions se déchaînaient. On se battait pour avoir les dépouilles des morts (2). Des maisons étaient pillées en plein jour, des assassinats commis « dans la lumière du forum ». Quand la maladie ne venait pas assez vite, le poison la remplaçait. Les chasseurs d'héritages se tenaient à l'affût, prêts à oi)tenir ou à fabriquer des testaments (3). Comme à Athènes lors de la grande peste décrite par Thucydide (4), la justice était interrompue, il n'y avait plus de police, les honnêtes gens se cachaient, laissant le champ libre aux malfaiteurs (5).
La crise que traversait le monde romain mit en lumière la différence entre les vertus chrétiennes, aidées par la grâce de Dieu, et les vertus païennes, privées de tout appui au milieu des défaillances de la
(1) Exponere suos impie, quasi cuni illo peste niorituro eliam mortera ipsain aliquis posset excludere. Pontius, l. c,
(2) Salut Cyprien, Ad Demetrianum, 10.
(3) Inter populum frequeiili strage morientem... passim discurritur, rapitur, occupatur. Prœdandi dissimulatio nulla, nulla cunctatio... Avaiitia palain sfevit, et ipsa audacia sua tuta, in fori luce abruptee cupidltalis arma prostiluit. Inde falsarii, inde venefici, inde in média civitate sicarii. Saint Cyprien, Ad Demetrianum, 11.
(4) Guerre du Pélopoaèse, II, 53. — La peste, telle que la décrit saint Cyprien, n'ofl'rit pas tous les symptômes de celle que raconte Thucydide : elle ne fut accompagnée ni d'éruption, ni d'afîection cérébrale, ni de désordres pulmonaires.
(5) A nocente crimen admittitur, nec innocens qui vindicet invenitur. De accusatore vel judice metus nullus. Impunilatem consequuntur mali, dum modesti tacent, tirnent conseil, veneunt judicaluri. Saint Cyprien, Ad Demetrianum, 11.
nature. On vit ce que peuvent la charité mutuelle et l'espoir d'ime autre vie, dans une épreuve qui semblait dépasser les forces humaines. « Là, mes très chers frères, écrit saint Cyprien, là sont l'utilité, la nécessité de ce terrible tléau [i); il dévoile le fond des cœurs ; » et, se tournant vers les païens : « Un de vos griefs contre cette peste, ce sont les horreurs qu'elle révèle (2). » Dès le commencement de l'épidémie, l'évêque de Carthage rassembla son troupeau, « l'entretint des œuvres de miséricorde, lui apprenant par les exemples des saints Livres les récompenses réservées par Dieu à la pitié. Il ajouta que secourir seulement les nôtres était un faible mérite : la vraie perfection appartient à celui qui assiste aussi le publicain et le païen, rend le bien pour le mal, prie pour les ennemis et les persécuteurs. Dieu fait luire son soleil et tomber ses pluies sur les semences jetées en terre par l'homme vertueux et par l'impie : le serviteur de Dieu doit suivre l'exemple de son maître , et rivaliser de bonté avec le Père céleste. Cyprien ajouta bien d'autres belles et grandes paroles ; s'il avait pu tenir de tels discours à la tribune du forum, peut-être tous les païens se seraient-ils convertis (3). » Les fidèles
(1) Quid deinde illud, fratres dilectissiini, quale est, quani pertinens, quam necessariuin, quod pestis ista , et lues, qiiœ horribilis et feralis videtur, explorât justitiam singulorum, et mentes liumani generis examinât. Saint Cyi)rien, De mortalilatc , 16.
(2) Pestem et luem criminaiis, cum peste et lue vel détecta sint vel aucta crimina singulorum. Ad De média mun, 10.
(3) Ag^^regatam primo in loco uno plebem de misericordiée bonis instituit... Subjungit non esse mirabile si nostros tantum debito caritatis
suivirent Ijs conseils de leur pasteur, « On se distribua les rôles selon les facultés et la position de chacun. Beaucoup, trop pauvres pour contribuer de leur argent, offrirent leur travail, mille fois plus précieux que toutes les richesses. Les secours de toute sorte affluèrent , non seulement sur les indigents et les malades de l'Église, mais sur tous sans distinction. On surpassa la piété de Tobie, qui ne procurait la sépulture qu'à ceux de sa race et de sa religion (1). » Pendant que les chrétiens de Carthage se dévouaient ainsi, les fidèles d'Alexandrie montraient un courage héroïque. On ne parle point de leur charité envers les païens; mais saint Denys les montre soignant les malades, recevant le dernier soupir des mourants, fermant les yeux des morts, leur donnant le baiser suprême, lavant les cadavres, les portant sur leurs épaules jusqu'au cimetière ou suivant en foule les funérailles. Des prêtres, des diacres, des laïques furent atteints par la contagion, et moururent dans l'exercice
obscquio fovereinus; euiii perfectum posse fieri, qui plus aliquid publicano vel ethnico fecerit : qui inaluni bono vinceiis, et divinœ cleinentke instar exercens, inimicos quoque dilexerit : qui pro jierscquentium se salute, sicuti Doiiiinus inonet et liortatur, orarit , etc.. Multa alia, et quideai inagna, prœtereo... Quod si illa Geatiles pro rostiis audire potuissent, forsitan satis crederenl. Pontius, Vita S. Cijpriani, 9, 10.
(1; Distributa sunt ergo continuo, pro qualitate iiominum atque ordiiuiin. minisleria... Fiebat itaque exuberantiuin operuin largitate quod bonuin est apud omnes, non ad solos doinesticos fidei. Fiebat plus aliquid quani «le Tobiaj incomparabili pietate sigualum est... Necatos ille a lege et projectos sui tantuui generis colligebat. Pontius, Vita C y priani, 10.
de la charité : ce genre de mort aussi glorieux et aussi méritoire que le martyre, » écrit Tévèque d'Alexandrie (1).
Un mot de saint Cyprien permet de croire que de tels exemples ne demeurèrent pas stériles, et qu'à défaut de « discours prononcés du haut des rostres » , le spectacle de la charité chrétienne toucha les cœurs de quelques infidèles. Énumérant les bienfaits cachés par la Providence jusque dans le fléau qui désolait le monde : « Les païens, dit-il, sont contraints à croire (2). » La peste devenait ainsi pour plusieurs une occasion de salut. A Néocésarée, dans le Pont, elle éclata au lendemain d'une fête. Rassemblés au théâtre, les païens de la ville et des campagnes environnantes se plaignaient d^être trop pressés : « Jupiter, s'écriaient-ils avec une familiarité railleuse, faisnous faire place! » Ce propos, rapporté à l'évêque Grégoire, fit passer sur son visage une expression de tristesse. « Tout à l'heure, dit-il d'une voix grave, ils auront plus de place qu'ils ne désirent. » Le fléau se déchaîna sur la cité, décimant les familles, vidant les maisons. On vint de toutes parts demander à Grégoire le secours de ses prières : bientôt l'épidémie
(1) Oî Yoyv àpiaxoi tûv Tiap' r,\j.ri àSeXywv to'jtovtôv rpo-ov £^£-/wpr,aav Toù pîou, lîpEcêyTEpoî te tive; xaî Stàxovoi xai tùv ànô toO XaoO Àiav èuaivo-JiJLSvo'.. ô); v.cd toù ôavâxou toOto tô evoo; ô'.à TroÀ/riv £'j(7£oîiav xai TtÎCTTtv iayypàv Y^vôfAEvov |Ji.r,oàv ànooîïv (j-apTupiov» ooxsîv. Saint Denys, dans Eusèbe, fJist. Eccl., VII, 22, 7, 8, 9. — Ces héros de la charité sont inscrits à la date du 28 février dans le martyrologe romain.
(2) Genliles cogunlur ut credant. Saint Cyprien, De morialitale,
LA Vf STE ET L'ATTENTE DE LA PERSÉCUTION. 13
diminua. Un grand nombre de païens se donnèrent au Christ (1), Mais leur exemple ne fut guère suivi ailleurs. Presque partout les esprits étaient trop affaissés, la vie morale trop assoupie pour se prêter à de tels réveils. L'épouvante étouffait chez la plupart toute aspiration élevée, pour ne laisser place qu'aux petits calculs de conservation personnelle ou d'intérêt immédiat. On ne savait plus lever les yeux en haut, bien que le sentiment de l'instabilité des choses humaines n'eût jamais été aussi vif. Les prétendues terreurs de l'an mille ne sont rien auprès de l'effroi qui saisit les peuples au milieu du troisième siècle. Le monde penche, il va s'écrouler, disait-on (2). On croyait entendre les craquements de la machine usée, le grand ébranlement qui précède la chute ^3). Pendant que les chrétiens, reconnaissant dans les fléaux qui éprouvaient le monde les signes prédits pour la fin des temps (4), vivaient dans l'attente du dernier jour, et s'efforçaient de tenir leur àme droite et ferme au milieu de la ruine univer-
(1) Saint Grégoire de Nysse, Vita S. Greg. Thaumat. (Migne, Patr. Grâce, t. XLVI, col. 956-957.)
(2) Corruente jain inundo. Saint Cyprion, Dp mortalitate, 25.
(3) Si iii habitaculo tuo parietes vetuslale nutarent, tecla desuper tremerent, doinus jain fatigata, jam lassa, œJificiis seneclute labentibus, ruinani pioxiinain ininaretur, nonne onini celerilate migrares?... Mundus ecce nutat et labilur, et ruinain suani non jam senectule rerum, sed fine lestatur. Ibi<l.
-(4) Hoc scias esse prsedictum, in novissimis leniporibiis nuillii>licari inaia, et adversa variari, et appropini|uante jain judicii die niagis ac niagis in pjagas generis bumani censuram Dei indignantis accendi. Ad Demetrianum, 5.
selle (1), les païens, affolés, demandaient avec fureur des victimes expiatoires. « Si les guerres sont plus fréquentes, si la pluie ne tombe plus, si la terre desséchée produit des herbes pâles et languissantes, si la grêle brise les vignes, si la tempête renverse les oliviers^ si la peste et la famine sévissent, si la santé des hommes s'altère, si le genre humain se dépeuple, si tout s'amoindrit, si le monde est ébranlé dans ses fondements, la faute en est aux chrétiens : leur refus d'adorer les dieux amène tous ces fléaux (2). )) Et le peuple de Garthage s'agitait sur les degrés du cirque, en criant : « Cyprien au lion (3) ! »
Au moment où la fureur populaire le désignait ainsi pour le suppHce , le grand évêque préparait son troupeau à la persécution. A peine les chrétiens avaient eu quelque repos après la mort de Dèce , et
(1) Viget apud nos spei robur et firmilas (idei: inter ipsas sœculi labentis ruinas erecta mens est et imniobilis virtus. Ihid.. 20.
(2) Dixisti per nos fieri et quod nobis debeant imputari oninia ista quibiis nunc mundus quatitiir et iirgetur, quod dii vestri a nobis non colantur... Cbristianis imputas quod minuantur singula . iiiundo scnesccnte... Cum dicas plurimos conqueri quod bella crebrius surgant, quod lues, quod famés sœviant, quodque imbres et jiluvia serena longa suspendant nobis imputari... quod Scevientibus morbis valetudo trangitur, quod bumanum genus luis populatione vastalur... si rara desuper pluvia descendat, si terra situ pulveris squaleaf, si vix jejunas et pallidas herbas sterilis gieba producat, si vineam debililet grando cfedens, aerem pestilens aura corrumpat, bominem valetudo consumât... .4(/ Demeirianum, 2,3, 4, 5, 7.
(.3) Ob sacrificia quœ edicto proposito celebrare populus jubebatur, clamore popularium ad leonem denuo postulatus in circo. Saint Cyprien, Ep. .05.
voici qu'ils entendaient de nouvelles menaces. L'heure était solennelle : on devait craindre que beaucoup d'entre eux, déjà éprouvés par la maladie, se laissassent aller au désespoir, ou s'endormissent dans cette inertie , dans cette résignation passive qui retire peu à peu à l'être moral le gouvernement de soi-même et le dispose à toutes les défaillances. Il fallait ranimer les énergies , en donnant un but commun aux efforts de tous. Pour une telle œuvre, Cyprien était un grand maitre. Ce que j'admire le plus en lui, ce n'est pas le docteur, le polémiste toujours sur la brèche , l'homme attentif aux divers souffles de l'opinion et prêt, comme d'illustres évêques de nos jours, à intervenir dans toutes les luttes d'idées : dans ce rôle, Cyprien a pu se tromper, et, une fois au moins, son incontestable bonne foi ne le préservera pas de l'erreur. Mais où il est incomparable, c'est dans le gouvernement de son Église, dans la direction des âmes au milieu des crises les plus délicates ou les plus violentes. Toujours maitre de lui-même et des autres, il relève les courages et abat les résistances. On l'a vu , pendant la persécution de Dèce , veiller à tout du fond de sa retraite, exhorter les martyrs, pacifier son clergé, soumettre les confesseurs révoltés (1). Maintenant, c'est un péril tout différent qu'il doit conjurer : il regarde en face les difficultés, et il en triomphe. La peste lui est un moyen de détacher les âmes de
(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du iroisiiime siècle, 2'- édit., p. 357 et suiv.
la vie présente et de les armer pour les luttes qui s'annoncent. Il écrit dans ce but son traité De la mortalité. Quand on est à la veille du supplice , qu'importe la maladie? Bienheureux ceux qu'elle enlève! ils auraient peut-être succombé aux délices du siècle ou faibli devant les bourreaux. Bienheureuses, vous surtout, femmes et filles chrétiennes, auxquelles les persécuteurs réservaient peut-être des supplices plus horribles que le fer et le feu, et qui par la mort échappez à toute souillure (1)! 3Iais vous qui devez survivre, vous qui assisterez à la persécution, remerciez Dieu de vous rendre l'idée de la mort tellement familière , qu'elle n'aura plus rien pour vous effrayer. Ces deuils que vous contemplez, ces funérailles qui vous brisent le cœur, sont pour vous d'utiles exercices, c'est la préparation au martyre (2). Car l'alternative est devenue inévitable : le chrétien, à l'heure présente , voit la mort de toutes parts : s'il échappe à la peste , il périra sous les coups du bourreau. Qu'il ac-
(1) Excédant ecce in pace cum j^loria sua virgines, venientis Antechrisli iiiinas et corruptelas et liipanaria non timenles, pueri periculum lubricse œlatis évadant, ad continentiœ atqiie innocentiae prœmium féliciter perveniunt, tormenla jam non timet delicala matrona, nietum persecutionis et inanus cruciatusque carnificis moriendi celeritate lucrala. Saint Cyprien, De morlulitate, 15.
(2) Pavore moitalitatis et teniporis accenduntur tepidi, constringuntur reiiiissi, excitantur ignavi... ad acieni recens et copiosus exercitus robore fortiore colligitur, pugnaturus sine inetu mortis cum prœlium venerit... Ut nihil aliud niorlalitas ista contulerit, hoc Cliristianis et Dei servis plurimuui prœstitit, quod niartyrium cœpimus libenler appetere, duni niortem discinius non timere. Exercitia sunt nobisista, non funera. Dant animo fortitudinis gloriam, contemptu mortis prœparant ad coronam. Saint Cyprien, De Mortalitate, 15, 16.
cepte son sort, et n'essaie pas de retenir lâchement une vie qui s'échappe. Un jour, un prêtre gravement malade vit un jeune homme d'une taille extraordinaire, d'une beauté céleste. « Vous craignez de souffrir, vous ne voulez pas mourir; que ferai-je de vous? » cria l'apparition d'une voix indignée (1). Ces mots n'étaient pas pour le prêtre , car il avait demandé à sortir de ce monde, mais pour les fidèles qui ne sauraient pas accepter d'une âme ferme l'alternative imposée par la Providence divine.
En même temps que par ses paroles, par ses écrits, saint Cyprien, commentant d'avance une devise héroïque, préparait ses ouailles à « souffrir ou mourir », il travaillait à réunir tous les combattants du Christ et à ramener ceux qui pour un temps avaient été exclus de la milice divine. « Le jour de l'épreuve est déjà sur nos têtes; ce qui va venir sera plus terrible encore que les luttes passées ; à cette guerre nouvelle doivent se préparer les soldats du Christ , comprenant qu'ils boivent tous les jours le calice du sang du Seigneur, afin de répandre à leur tour leur sang pour lui. Les hommes s'exercent aux combats du siècle, et considèrent comme un grand honneur d'être couronnés à la vue du peuple et en présence de l'empereur. Voici le combat sublime , qui aura Dieu pour témoin et où la couronne sera décernée par le Christ. Que les soldats de Dieu s'avancent, que ceux dont la foi est demeurée intacte s'arment, afin de ne pas per-
(I) Pati limelis, exire non vultis, quid faciam Tobis? Ibid., 19. IIL 2
dre le mérite de leur fermeté passée ; que ceux qui naguère sont tombés s'arment aussi, afin de reconquérir tout ce qu'ils ont perdu. Que l'honneur excite les uns au combat, que le repentir y anime les autres (1). » Ces paroles, adressées aux habitants de Thibaris, que Cyprien s'excuse de ne pouvoir visiter à cause de la persécution imminente , annoncent l'acte qu'il se hâta d'accomplir. Un synode fut convoqué à Carthage : quarante et un évêques s'y rendirent. Ils convinrent d'abrég-er les délais de la pénitence et de rendre la communion aux tombés vraiment repentants, qui, se déclarant prêts à soutenir le combat du Seigneur (2), demanderaient, en quelque sorte, des armes dès à présent. La décision du concile fut mandée sur-le-champ au pape Corneille, dont le cœur paternel, écrivaient les prélats , se réjouirait de cet acte de miséricorde (3).
Grâce à l'influence et à l'énergie de son évéque,
(1) Scire enim debetis et pro certo credere ac tenere pressurœ diem super caput esse cœpisse... Nec putemus talia esse quee veniunt qualia fuerimt illa quae transierunt : gravior nunc et ferocior pugna imrainet, ad quam fide incorrupta et virtute robusta parare se debeant milites Christi, commémorantes idcirco se quotidie calicem sanguinis Cbristi bibere, ut possint et ipsi propter Christum sanguinem fundere... Ad agonem sœcularem exercenlur bomines, etc... Ecce agon sublimis... Armenlur iategri, ne perdat integer quod nuper stetit : armentur et lapsi, ut et lapsus recipiat quod amisit. lategros honor, Japsos dolor ad prœlium revocet. Saint Cyprien, Ep. 56. — Remarquez dans la dernière pbrase le mot honneur employé avec un sens tout moderne et chevaleresque.
(2) Se ad pugnam paratos esse et pro Domini sui nomine ac pro sua salute stare fortiter ac pugnare profiterentur. Saint Cyprien, Ep. 54.
(3) Paternœ misericordiœ contemplalione placiturum. Ibïd.
L\ PESTE ET LATTENÏE DE LA PERSÉCUTIO.X. 19
l'Église de Carthage se trouvait prête , au moment où recommença la persécution. L'exercice de la charité avait maintenu les chrétiens dans le devoir, car, aux heures critiques, ce n'est point par la méditation, mais par l'action que l'homme échappe à lui-même et refoule les lâches pensées. Loin d'affaiblir les courages, l'épidémie achevait d'élever les fidèles audessus des affections terrestres, les accoutumait à la pensée de la mort, les formait à la souffrance. Enfin, les fautes anciennes venaient d'être effacées par une amnistie, et l'armée chrétienne avait recouvré tous ses soldats. Rappelons-nous le désarroi où l'édit de Dèce trouva l'Église de Carthage , les chutes si nombreuses et si faciles, puis l'orgueil des confesseurs et l'arrogance des tombés. Moins de deux ans après, la même Église est debout, unie, vaillante, les tombés humblement réconciliés demandent à confesser le Christ. Ce rapide changement révèle mieux encore que ses écrits l'administrateur, l'organisateur, et, pour tout dire en un mot , le grand capitaine que fut saint Cyprien.
La persécution de Gallus.
L'événement que prévoyait Févêque de Garthage ne se fit pas attendre. Gallus, effrayé des progrès de l'épidémie, voulut fléchir la colère des dieux, et ordonna de célébrer dans toutes les villes des sacrifices solennels (1). La religion des chrétiens leur interdisait d'y prendre part : cette abstention fut remarquée du peuple, et souleva les passions, rendues plus violentes par la terreur que répandait le fléau. Un des sacrifices commandés par l'empereur (2) venait d'avoir lieu à Garthage : les habitants s'étaient ensuite rassemblés au cirque : c'est alors que des cris de mort furent poussés contre saint Gyprien (3). Le même mouvement d'opinion eut lieu probablement dans toutes les grandes villes. L'édit de Dèce était tombé en désuétude, mais n'avait pas été officielle-
(1) Sacrificia quée ediclo proposito populus celebrare jubebatur. Saint Cyprien, Ep. 55. — M. Doulcet (Essai sur les rapports de l'Église chrétienne avec l'Etat romain, p. 169) voit dans cette ordonnance un édit formel de persécution, analogue à celui par lequel Dèce avait voulu contraindre tous les chrétiens à sacrifier. Cette opinion n'est point vraisemblable; on doit seulement reconnaître que les sacrifices ordonnés à cause de la peste furent l'occasion indirecte de nouvelles rigueurs contre les chrétiens. — Supplications à Saturne et à Apollon; monnaies de Gallus, Cohen, Médailles impériales, t. IV, p 270; Banduri, Xum. imp. rom., t. I, p. 58.
(2) El non, comme Dodwelll'a prétendu, par une simple ordonnance du proconsul d'Afrique. Voir Gôrres, Christenverfolgnnr/en, dans Kraus, Jîeal-Encijklopùdie der christlichen Allerthûmer, 1. I, p. 238.
(3) Saint Cyprien, Ep. 55. Voir plus haut, p. 14.
ment abrogé : pour que la persécution recommençât, il suffit d'un accord tacite entre la superstition populaire et la volonté du souverain, non moins superstitieux peut-être que son peuple. Les ravages de la peste faisaient oublier la terrible leçon donnée par la mort de Dèce : « Gallus, dit saint Denys d'Alexandrie, refusa de la comprendre, et alla se heurter contre la pierre, visible cependant, où Dèce avait été brisé. Alors que son empire était prospère , il attaqua les saints qui demandaient à Dieu de lui donner la paix et la santé, et, les obligeant à fuir, fit cesser des prières qui eussent été sa sauvegarde (1). »
Gallus, au lieu de s'affrayer du sort de Dèce, semble avoir pris cet empereur pour modèle. La première victime de la précédente persécution avait été l'évêque de Rome; sur l'évêque de Rome tomba cette fois encore l'effort du persécuteur. « Il commença, dit saint Cyprien, par attaquer une personne seule, pour en venir plus aisément à bout (^2). » Cette « personne seule » désigne évidemment Corneille, à qui l'évêque de Carthage écrivit pour le féliciter de sa glorieuse confession (3). Une sentence d'exil fut pro-
(I) 'A).X' oùôè rà).Xo; 'éyjui xb Aexîou y.axôv, oCiSè ■Kçotov.ÔTzr^at xî •jiot' Exeïvov é(7ÇY)>,£v , à),).à 7rp6; tov aùtôv tzço twv ôï>9a).[ià)v aCiToù yevôtJevov ïnxcLiaz ).t9ov. "O; eS çepojiévYii; aOTw tt;; pacrtXôîa;, xal xatà voûv y topouv- Ttov TWV TrpaYjxaTiov , tov; lepoù; âv5pa; toÙ; Tztçii T»i; slpr.vy); aÙToû xal Tri; û-yiEta; Tipccgs'jovTa; Tipô; tov ©îov r,)>a(7£v. OOxoùv aùv Èxsîvoi; ÈSîwEe xat Ta; -jTïàp éauTo-j 7ipo(rîu-/â:. Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Herinaminon, dans Eusèbe, Hist. EccL, V!I, 1. ■ ^2) Saint Cy|)rien, Ep. 57.
3) Ep. 59.
noncée contre le Pape : on le relégua à Centumcelles (Civita Vecchia) (1). Cette condamnation, loin d'intimider les chrétiens de Rome, excita leur émulation et leur courage. Saint Corneille s'était, comme saint Cyprien, efforcé de préparer ses ouailles à une persécution qu'il savait imminente. Il avait appris à son peuple à ne pas se séparer dans le péril, et en avait fait comme une armée, où prêtres et fidèles marchaient ensemble au combat (2). Chacun se sentait responsable de ses frères : ce n'étaient point des soldats isolés, mais tout un camp qui s'avançait au nom du Seigneur (3). La surprise des païens fut grande. Ils connaissaient les divisions dont l'Église avait récemment souffert, et même en voyaient avec tant de complaisance les auteurs qu'ils se gardèrent , dit-on, de molester Novatien et ses partisans (4-). Croyant encore le troupeau désuni, ils se figuraient que la première menace le disperserait (5). Au contraire, les fidèles, animés par la résistance de leur chef, affrontèrent à son exemple l'exil, la prison ou le martyre. Parmi les plus dévoués furent ceux qui , sous Dèce , avaient succombé à la peur : ces malheureux que Novatien voulait exclure du pardon, et que Corneille avait reçus à la pénitence , se réhabilitèrent en con-
(1) Post hoc Centumcellis expulsas. Catalogue libérien.
(2) Docuistis plebern sacerdotibus in periculo jungi, in persecutione fratres a fratribus non separaii. Saint Cyprien , Ep. 59.
(3) Non singulos milites, sed tota simul castra prodiisse. Ibid.
(4) Saint Cyprien, Ep. 58; saint Pacien, Ep. 3.
(5) Prosilierat adversarius terrore violente Christi castra turbare : sed quo impetu venerat, eodem impetu pulsus est. Saint Cyprien, Ep . 59.
fessant le Christ : plusieurs versèrent même leur sang pour lui (1).
Rome n'était pas seule témoin des souffrances de l'Église. L'énergie avec laquelle saint Denys d'Alexandrie reproche à Gallus d'avoir persécuté les saints qui priaient pour l'empire (2), fait voir que l'Egypte ne fut pas épargnée. Nous connaissons déjà les sentiments du peuple de Carthage, manifestés par les clameurs qu'il poussa contre saint Cyprien (3) : le
(1) Ad Aovatianum (dans les Œuvres de saint Cyprien). — On aimerait à connaître les noms des fidèles arrêtés et martyrisés dans cette persécution. De ce groupe font peut-être partie Cerealis, Sallustia et leurs vingt et un compagnons. Bien qu'ils soient seulement connus par les Actes de saint Corneille (Schelstrate, Antiquitas Ecclesiœ illustraia, t. I, p. 188), document apocryphe, leur existence est certainement historique : l'auteur de cette composition légendaire vivait avant le sixième siècle (Duchesne, le Liber pontificalis , p. xcvi), à une époque où les sépultures des catacombes étaient encore intactes, et il vit leurs tombeaux dans la crypte de Lucine, près de celui du pontife (De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 276). Cette indication du passionnaire a été confirmée par la découverte d'une inscription relative à saints Cerealis, Sallustia et leurs compagnons [ses Cerealis et Sallustia cum XXf), gravée en caractères cursifs par quelque pèlerin sur l'un des pilastres du tombeau de saint Corneille {Roma sotterranea, t. I, p. 279 et pi. IV; cf. Rome souterraine, p. 271). Le fait que ces martyrs furent enterrés dans l'endroit préparé pour la sépulture du Pape indique peut-être quelque lien entre leur histoire et la sienne. La découverte des tituli pourrait seule faire juger s'ils sont contemporains de saint Corneille, ou s'ils remontent, comme plusieurs inscriptions voisines, à une époque plus ancienne. Quant à l'auteur des Actes de saint Corneille, son autorité ne vaut que pour établir, par un témoignage de visu, la coexistence au même lieu des tombeaux de Cerealis et de ses compagnons et de celui du pape, coexistence démontrée par la découverte du graffito. Mais ce rapprochement a pu lui suffire pour placer les vingt-trois martyrs au temps de Corneille. Ou ne peut donc, sur ce point, que proposer des conjectures.
(2) Voir plus iiaut, p. 21.
(3) Ibid., p. li.
traité adressé par celui-ci à Demetrianus parle des supplices infligés aux fidèles de la métropole africaine dès la reprise de la persécution (1). Demetrianus était un magistrat romain, ennemi acharné de l'Évangile. Nul ne propageait plus activement les bruits absurdes dont se nourrissait la crédulité populaire : à l'entendre, les chrétiens provoquaient la colère des dieux, et attiraient sur les hommes la sécheresse, la grêle, la peste, tous les fléaux. Saint Cyprien, qui avait connu ce païen, lui adresse une éloquente apologie, ou plutôt répond dans une longue lettre à des rêveries inventées par la haine et la superstition. Il n'imite pas saint Justin , Minucius Félix ou Tertullien , qui s'efforçaient de laver les fidèles d'accusations outrageantes, et de montrer dans ces incestueux et ces cannibales prétendus les plus innocents des hommes. Au temps de saint Cyprien , le bon sens public a fait justice de telles calomnies; mais la superstition n'a pas désarmé. Concurremment avec une fausse raison d'État , elle est désormais la plus dangereuse ennemie des chrétiens ; c'est elle que saint Cyprien doit combattre. Prenant l'offensive, il découvre dans les
(1) La date de ce traité, et des faits de perséciilioii qu'il rapporte, est bien établie. Il fut écrit après la mort de Dèce, |)uisque celte mort est rappelée par allusion. Dans l'énumération des écrits de saint Cyprien, où l'ordre chronologique est soigneusement observé, le diacre Pontius le met après les traités De lapsis. De unitate Ecclesix , De oratione Dominica, composés au lendemain de la persécution de Dèce, et avant le De bono patienlix, publié jiendant la dispute relative au baptême qui précéda la persécution de Valérien. La lettre ou le traité Ad Demetrianum se place donc nécessairement sous Gallus.
crimes des païens la vraie cause de la colère divine, et rappelle leur lâcheté pendant la peste : il va plus loin, et d'avance esquissant la thèse de Lacfance sur la mort des persécuteurs, il fait voir dans de récents désastres le châtiment mérité de ceux qui ont déclaré la guerre au Christ. « Prends garde, dit-il à Demetrianus, prends garde au sort qui t'attend, vieux comme tu Tes, et déjà proche de ta fin (i). Car vous ne craignez pas d'insulter et d'oppriemr les disciples du Christ. Toi, en particulier, tu les chasses de leur demeure, tu les dépouilles de leur patrimoine, tu les charges de chaînes, tu les jettes en prison, tu les livres au glaive, aux bêtes, au feu. Non content de supplices rapides, tu prends plaisir à les faire périr en détail, à déchirer lentement leurs corps : ton ingénieuse cruauté invente de nouveaux tourments (2)... Cependant aucun de nous ne résiste quand
(1) ïu sub ipso licet exilu el viUe teniporalis occasii... Ad Demeirianum, 25. — Ce mot suffirait à montrer que Demetrianus n'est pas, comme on l'a supposé, un personnage imaginaire, une sorte d'abstraction : Cyprien le connaît, parle des rapports qu'ils ont eus, nous apprend que Demetrianus est un vieillard. Les fonctions exercées par lui ne sont pas indi(iuées : nous voyons seulement qu'il poursuivait et condamnait les cbrétiens. C'était soit le proconsul d'Afrique^ soit plus probablement un de ses assesseurs.
(2) In contumeliau) Dei impugnatis atque opprimilis Dei servos... Innoxios, juslos, Dei cbaros domo privas, ])atrimonio spolias, catenis preniis, carcere includis, gladio , bestiis, ignibus punis. Non saltem contentus es dolorum nostrorum coinpondio et simplici ac veloci brevitate pœnarum; admoves laniandis corporibus longa tormenta, nuilfiplicas laccrandis visceribus numerosa sui)plicia; nec ferilas atque immanitas tua usitatis polest contenta esse lormentis; incogitat novas pœnas ingeniosa crudelilas. Ad Demetrianuin, 12; cf. 13.
il est arrêté, et les chrétiens, malgré leur prodigieuse multitude, refusent de repousser ou de punir votre injuste violence (1). »
Pendant que la persécution sévissait en Afrique avec tant de force, saint Corneille « s'endormait glorieusement dans son exil de Gentumcelles (2) », au mois de juin 253. L'expression employée par le Catalogue libérien (3) exclut l'idée de mort violente, mais montre que les contemporains honoraient Corneille à l'égal d'un martyr. Il avait succombé aux douleurs, aux privations, sans doute aux mauvais traitements de l'exil, comme, dix-huit ans plus tôt, le pape Pontien (i). Aussi le titre de martyr fut-il écrit sur sa tombe. Son corps, rapporté à Rome (5), ne fut point déposé dans le cimetière de Calliste, avec ses prédécesseurs : on l'enterra dans une crypte adjacente (6),
(1) Mémo nostruin, quando apprehensus, reluctatur, nec se adversus injustam violentiam vestram, quamvis nimius et copiosus noster sit populus, ulciscitur. Ad Demetrianum , 16.
(2)... Ibi (Centumcellis) cum gloria dorinitionem accepit. Catalogue libérien.
(3) Probablement empruntée au continuateur de la chronique d'Hippolyte. Voir Duchesne, le Liber pontificalis , p. iv, ix.
(4) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2''édit., p. 210.
(5) Le 18 des calendes d'octobre (14 septembre); mais l'année de cette translation est inconnue.
(6) La crypte de Lucine. Des travaux importants furent faits dans cet hypogée, pour y placer le sarcophage du pontife dans une niche carrée, revêtue de stuc. L'inscription primitive a été retrouvée en 1849 et 1852 par M. de Rossi : elle porte ces simples mots, en caractères de la lin du troisième siècle : Corneille, martyr, évêque. CORNELIVS MARTYR EP. Voir De Rossi, Roma solterranea, t. I, p. 277, 281, 286, 293, et pi. IV, no 2; cf. Rome souterraine, p. 175, 17G, 262, 263.
OÙ reposaient des membres des plus grandes familles de Rome, avec lesquels saint Corneille parait avoir eu des liens de parenté. Divers indices font croire qu'il appartenait à l'illustre famille des Cornelii, dont plusieurs membres furent chrétiens (1). Ainsi l'Église vit, en moins de cinquante ans, se succéder sur la chaire du pécheur de Galilée un esclave fugitif (2) et un petit-fils de Sylla!
Luciuàfut élu vers juillet 253. Mais l'autorité impériale, qui laissait en repos les novatiens, ne pouvait supporter la présence d'un évêque orthodoxe à Rome : une sentence d'exil atteignit presque aussitôt le nouveau Pape , auquel Cyprien envoya sur-le-champ des félicitations (3) , comme il avait fait à Corneille. On ne sait en quel lieu fut relégué Lucius. Cependant, malgré les rigueurs exercées sans relâche contre les chrétiens, la colère des dieux ne semblait pas apaisée : des fléaux de toute sorte continuaient à ravager l'empire. En Numidie, les tribus nomades, profitant de ce que la frontière était moins bien gardée depuis le licenciement d'une légion et l'affaiblissement de la garnison de Lambèse (i), envahirent la province et se
La description détaillée du tombeau de saint Corneille est donnée dans l'appendice A, à la fin du volume.
(1) De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 312; Rome souterraine, p. 260. Voir plus bas, appendice A.
(2) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2''édit., p. 12.
(3) Cette lettre est aujourd'hui perdue.
' (4) La légion/// Augusta, qui gardait la Numidie, avait sous Maxinùn pris parti contre les deux premiers Gordiens; sa résistance amena
retirèrent avec de nombreux prisonniers : parmi ceux-ci il y avait des fidèles et même des vierges consacrées à Dieu. Dans tous les grands désastres de l'Afrique chrétienne , les regards se tournaient*vers Cyprien : des évèques de Numidie lui écrivirent pour lui demander de contribuer au rachat des captifs. Une collecte faite dans le clergé et le peuple de Carthage produisit cent mille sesterces (environ vingt -cinq mille francs) (1). Cyprien se hâta d'envoyer ce don magnifique (2) à ses collègues de Numidie, « C'est le Christ, leur écrivit-il, que nous contemplons^dans nos frères captifs : il nous a rachetés par son sang de l'esclavage du démon : à nous de le racheter par notre or des mains des Barbares. Nous devons faire pour les autres ce que nous voudrions qu'on fit pour nousmêmes si nous tombions en captivité. Quel père, quel
leur défaite et leur mort. Gordien III la licencia vers 238. Un détachement de la A'A7/ Primigenia , envoyé de Germanie en Afrique, mais dont le quartier général fut en Mauritanie et non plus en Numidie, tint garnison dans le camp à demi abandonné de Lambèse et les divers postes de la province ; ce détachement ne fut sans doute pas assez nombreux pour sopposer à l'invasion des tribus numides. La légion /// Augusta fut reconstituée et reprit ses anciens quartiers en Numidie sous Valérien, en 253. Voir Corpus inscripUonum latinarum, t. VIII, p. xx-xxi.
(1) Misimus autem sestertia centum millia nummorum. qiue istic in Ecclesia cui de Domini induigentia prœsumus, cleri et plobis apud nos coexistentis collatione collecta sunt, quœ vos illic pro vestra diligentia dispensabitis. Saint Cyprien, Ep. 60.
(2) On peut juger par cette somme de l'importance de la population chrétienne à Carthage au milieu du troisième siècle. Une Église qui, appauvrie et décimée par la peste, trouvait encore moyen d'envoyer dans une province voisine vingt-cinq mille francs, produit d'une seule quête, devait être fort nombreuse.
époux ne doit trembler en songeant à ces fils envoyés au loin, à ces épouses dont l'honneur est en péril? et qui de nous ne serait ému de tant de vierges , qui ont moins à craindre les fers des Barbares que les hontes dont elles sont menacées (1)? » Grâce aux sacrifices de rÉgJise de Carthage, de nombreux chrétiens rentrèrent libres et purs dans leurs foyers, au lieu de servir sous les tentes des ravisseurs ou d'être exposés sur les marchés de l'empire : ce fut une des plus grandes joies de Cyprien. Son peuple était vraiment fait à son image; après en avoir obtenu, pendant la peste, des prodiges de charité, il en obtenait maintenant, en pleine persécution, d'abondantes aumônes.
Cependant la persécution touchait à sa fin. Pour avoir imité Dèce, Gallus était à la veille de périr comme lui. Une invasion de Goths venait de désoler la Pannonie : le légat de la province , Émilien (2) , ayant vaincu les Barbares , fut salué empereur par ses troupes. Gallus envoya l'un de ses meilleurs géné-
(1) In caplivls fralribus nostris contemplandus est Chrislus, et rediraendus de periculo captivitatis, qui nos redemit de periciilo mortis, etc.. Qiiis enim, non hmnanitatis memor et mutuae dilectionis admonitus, si pater est, illic esse nunc filios suos computet, si raaritus est, uxorem suam illic captivam teneri cum dolore pariter ac pudore vinculi maritalis existirael ? Quantus vero comniunis omnibus moeror atque cruciatus est de periculo virginum quœ illic tenentur ! pro quibus non tantuin libertatis sed et jiudoris jactura plangenda est, non tani vincula Barbarorum quani lenonum et lupanariuin stupra detlenda sunt, ne membra Christo dicala et in œternum conlinentia; honore pudica virtute devola insultantiuni libidine et contagione fœdentur. Saint Cyprien, Ep. 60.
1,2) M. .Cmilius yEmilianus. TSilrnanns, Exemplu inscriptionum latinarum, 1023.
raux , Yalérien , rassembler une armée en Gaule et en Germanie, et s'avança lui-même avec son fils Volusien au-devant de son compétiteur. Il le rencontra à Terni , fut vaincu , et tué avec Volusien par ses propres soldats. Émilien ne jouit pas de sa victoire : Yalérien accourait à marches forcées avec les légions de VOccident, qui lui avaient donné la pourpre en apprenant la mort de Gallus. Il n'eut même pas besoin de combattre : Émilien était encore en Ombrie quand ses troupes révoltées le massacrèrent. Resté seul empereur sur les ruines de tant de souverainetés éphémères , Yalérien vit son autorité reconnue de tous. La persécution cessa, car dans le commencement de son règne il se montrait favorable aux chrétiens (1). Lucius, rappelé de l'exil, rentra dans Rome en triomphe (2). Les fidèles étaient accourus au-devant du pontife : on ne pouvait se rassassier de le voir, de l'embrasser; il avait peine à se frayer un passage à travers la foule joyeuse (3). A la nouvelle de la déHvrance du Pape, Cyprien ne put contenir son allégresse , et lui fit parvenir, en son nom et au nom de ses collègues d'Afrique, une lettre enthousiaste, que nous possédons encore.
Cependant une ombre se mêlait à la joie de Lucius :
(1) Eusebe, Hist. EccL, VII, 10, 3.
(2) Hic exul fuit, et postea nutu Dei ad Ecclesiam reversus est. Catalogue libérien.
(3) Quœ illic exaltalio omnium fratrum ! qui consensus atque complexus occurrentiura ! Vix osculis adhcerentiuni potest satisfieri, vix vultus ipsi atque oculi plebis possunt videndo satiari de adventus vestri gaudio! Saint Cyprien, Ep. 58.
il voyait s'éloigner la grâce du martyre, et portait envie à son prédécesseur Corneille, mort eu exil. Cyprien le console avec une extrême délicatesse : « Dans nos prières, dans l'oblation du saint sacrifice, écrit l'évèque de Carthage , nous demandons à Dieu , et à Jésus-Christ, son Fils, Notre-Seigneur, que lui, qui est le parfait et l'auteur de toute perfection, conserve et perfectionne en toi la couronne que tu as gagnée par une confession glorieuse (1). » Il ajoute que probablement Lucius a été rappelé afin de verser un jour son sang à Rome même, en présence de toute l'Église (2). Cette prédiction ne s'accomplit pas, car le court pontificat de Lucius s'acheva peu de mois après son retour, le 5 mars 254-, en un moment où, sous le regard encore bienveillant de Valérien, l'Église jouissait de la paix. Mais l'exil courageusement accepté pour le Christ lui valut une gloire égale à celle des martyrs : saint Cyprien donne ce titre à Lucius en même temps qu'à Corneille (3). Le corps du
(1)... In sacrificiis atque in orationibus Deo Patii et Chrislo Filio ejus Domino nostro gratias agere et orare pariter atque petere, ut qui perfectus est atque perficiens custodiat et perficiat confessionis gloriosam coronam. Saint Cyprien, Ep. 58.
{'!) Ibid.
(3) Servandus est antccessorum nostrorum beatorum niartyrum Cornelii et Lucli honor gloriosus. Saint Cyprien, Ep. 07. — « Dans les écrits des anciens, dit M. de Rossi, nous trouvons souvent appelés martyrs ceux qui, dans la stricte rigueur des termes, avaient dû être décorés seulement du titre de confesseurs. » BuUettino di archeologia cristiana, 1874, p. 107. C'est ainsi que dans les Philosophumena , IX, 12, Marcia demande au pape Victor « quels sont les martyrs déportés en Sardaigne », tîveî eIev èv SapSivîa (idcpTupê;, et par son ordre Hyacinthe " délivre les martyrs », àîrsXudc tûv; ixâpTupa? (voir Histoire
pontife décédé après un épiscopat de huit mois (1), dont une partie s'était passée loin de son siège, fut déposé dans la crypte papale du cimetière de Calliste (2).
des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2' édit., p. 456). Saint Denys, évêque de Milan, mort exilé en Cappadoce pendant la persécution arienne, a reçu, dit saint Basile, l'iionneur du martyre : (AâpTupo; Y) Tt[x,-ô {Ep. 197). Probablement l'expression employée par saint Cyprien dans la lettre 67, combinée avec l'espèce de prédiction de la lettre 98, fit naître la tradition adoptée plus tard, et consignée dans le Liber Pontificalis , d'après laquelle saint Lucius aurait subi un martyre sanglant : martyrio coronatur. Mais cette tradition est incompatible avec la chronologie aujourd'hui bien établie, qui fait mourir le successeur de Corneille trois ans avant la persécution de Valérien, à une date où ce prince, au témoignage d'Eusèbe, était ouvertement favorable aux chrétiens. Les divers documents insérés dans le recueil philocalien excluent l'hypothèse du martyre sanglant. Au catalogue des Papes, il est dit seulement : Hic exul fuit et postea nulu Dei ad Ecclesiam reversas est, et, dans les deux calendriers des Depositiones , la commémoration de Lucius, mort après son retour d'exil, est inscrite parmi les Depositiones cpiscoporum, tandis que celle de Corneille, mort dans l'exil même, se trouve omise parmi les Depositiones episcopurum , mais semble avoir été inscrite parmi les Depositiones mar*yrum (voir la restitution proposée dans Roma sotterranea, t. I, p. 175). Tout en tenant compte des réserves faites par M. de Rossi [ibid., t. I, p. 116; t. II, p. v, 70), on doit reconnaître que l'omission de Lucius dans ce dernier calendrier, rapprochée des autres circonstances, paraît décisive contre la tradition de son martyre.
(1) Sur la durée du pontificat de Lucius, voir Tillemont, Mémoires. t. IV, note xxxiii, sur saint Cyprien.
(2) L'inscription gravée sur son tombeau, AOVKIC, a été retrouvée (De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 66; cf. Rome souterraine, p. 200, 207; pour la forme elliptique du nom grec, voir Roma sotterranea, t. II, p. 66, 68, et Rome souterraine, p. 207, 208). Malheureusement le marbre n'est pas entier et la cassure a lieu immédiatement après le nom [Roma sotterranea , t. II, pi. III, n" 4; Rome souterraine, jil. XIV, n» 3); on ignore si le titre de martyr y fut gravé, comme sur ré])itaphe de son prédécesseur Corneille.