‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SOMMAIRE. — I. L'ÉDiT de 2,")7. — Caractère de Valérien. — Clirétiens nombreux dans sa maison. — Situation de l'Église rassurante i»our le pouvoir civil. — Difflcultés intérieures. — Affaires de Marcien d'Arles, — des évêques libellatiques de Léon et de Mérida. — Controverse sur le baptême des hérétiques. — Tolérance des évêques jwur les coutumes profanes. — Cependant, défiances somécs dans l'esprit de Valérien. — Prospérité temporelle de l'Église. — Sa charité pour toutes les misères.

— Comparaison avec la détresse financière de l'empire. — Idées fausses des païens sur la puissance et les richesses de l'Église. — Rôle de la question d'argent dans les dernières persécutions du troisième siècle.

— Premières violences. — Voyage d'une famille grecque à Rome. — Ses grandes aumônes. — Valérien interroge Hadrias sur ses richesses. — Martyre d'Hadrias, de Pauline, de Néon, de Marie, de Maxime et d'Hippolyte. — Chrysanthe et Daria enterrés vivants. — Traité de saint Cyprien sur l'exhorlation au martyre. — Nouveaux efforts des conseillers de Valérien pour le tourner contre l'Église. — Macrien et la magie. — Valérien promulgue un èdit contre les chrétiens. — Première disposition de l'édit, exigeant un acte d'adhésion au culte officiel. — Deuxième disposition, défendant l'entrée des cimetières de la communauté chrétienne.

— La première disposition s'applique aux seuls membres du clergé. — La seconde regarde tous les fidèles. — Le refus d'obéir à la première disposition est puni de l'exil. — La contravention à la seconde est punie de mort. — L'Église assimilée à une association illicite. — H. L'exécution DE l'édit. — Date de l'èdit, indiquée iiar un texte de saint Denys d'Alexandrie. — Relation du procès de saint Cyprien. — Son exil à Curube. — Vision annonçant son prochain martyre. — Arrestation d'évèques, de prêtres, de diacres, de laïques, coupables de réunion dans les cimetières. — Quelques-uns sont condamnés à mort. — Les autres envoyés aux mines. — Leur corresiiondance avec saint Cyprien. — Leurs souffrances dans les mines de Sigus. — Comparution de saint Denys d'Alexandrie et de ses compagnons devant le préfet d'Egypte. — Leur exil à Kepliro. — Saint Denys évangélise les habitants. — Translation dans la Maréote. — Réponse de saint Denys aux calomnies de Gcrma-

-nus. — La persécution à Rome. — Mort du pape saint Etienne. — Travaux dans le cimetière de Calliste, pour en faciliter la fréquentation secrète. — Martyre de l'acolyte Tarcisius. — Chrétiens murés dans l'arénaire de la voie Salaria. — Une messe interrompue i)ar le martyre. III. 3

L'édit de 257.

« Si tous avaient eu le droit de désigner par leurs suffrages un prince de leur choix, nul doute que Valérien n'eût été élu ( 1 ; . » Cette phrase, écrite cinquante ans après la mort de l'empereur, n'est pas une flatterie : elle exprime le sentiment des peuples voyant monter sur le trône un prince qui n'avait pas trempé ses mains dans le sang de ses prédécesseurs, le premier capitaine d'alors, et l'ami de tous les généraux dont l'épée, au nord et à l'est, défendait les frontières du monde civilisé. D'un homme mûri par l'âge et l'exercice des grandes charges on ne pouvait craindre les folies d'un jeune César, cet emportement ou cette mollesse qui perdent les empires. Valérien était doux, modéré , n'avait point d'ennemis à punir ou de fortune à faire. Tous les patriotes se réjouirent à la pensée de vivre sous un maître qui saurait épargner la vie des citoyens et tenir à distance les envahisseurs. Qui eût pu croire qu'un règne commencé sous d'aussi heureux auspices verrait couler à flots le sang des martyrs, toutes les frontières envahies, les Barhares foulant le sol national comme une terre sans défense, et, seul de tous les empereurs, Valérieu mou-

(l) Trebellius Pollion, Valerianiis, l.

rant non seulement prisonnier, mais esclave d'un des ennemis séculaires du nom romain?

Les fidèles, en particulier, étaient loin de ces prévisions sinistres. Après le court et violent orag-e suscité par Gallus, ils avaient retrouvé le calme. La faveur du prince leur semblait même acquise : Denys d'Alexandrie, toujours bien informé, dit qu'uil était doux et bon pour les serviteurs de Dieu. Aucun de ses prédécesseurs, pas même ceux qui passent pour avoir été ouvertement chrétiens (1), n'eut pour nos frères un accueil aussi affectueux et aussi familier. Sa maison, remplie d'hommes pieux, paraissait une église (2). )) Avec une curiosité qui probablement restera sans réponse , on se demande quelles circonstances inclinèrent ainsi l'àme de Valérien vers les disciples de Jésus. Ses vertus naturelles ne suffirent pas à lui donner cette sympathie : nous avons vu quelques-uns des meilleurs princes, et même des plus vertueux, se montrer ennemis systématiques de l'Égiise. La bienveillance du nouvel empereur dépendit probablement de quelque influence personnelle : il cédait volontiers à l'opinion de ses amis, les remerciait de leurs conseils, se soumettait de bonne grâce à

(1) Allusion aux deux Philippe.

(2) 'Httio; -/al çiXôçowv r,v Trpo; to'j; àvOpwTîO-j; xo-j 0cO\). Oùôà yàp â),).o; Ti; o'jTw xûv Tipô avTOÛ paaiXiwv £'j;j.îvài; v.cà Sï^iù; 7:p6; aOtov; 5t£T£9yi, oùS' ot ),£y 8£v-£; k-ioi^CL^t'iiif) Xpiaiiavoi YEyovcvai, w; éxîîvo; olxeiÔTata èv àp-/Yi xal Tz^OGZù.iaio.1% çavîpè; rjv aOtov; à7too£XÔpL£vo;. Kal Tîà; T£ ô oTxo; aÛTOvi 6£oc£otôv 7r£Tt>,r;owio zal y;v âxx).'iQGÎa 0îoù. Saint Denys d'Alexandrie, lettre à llerniaininon, dans Eusèbe, Hisi. EccL, vu, 10, 3.

leur blâme (1). Est-ce un ami, un serviteur qui se fit près de lui le protecteur des chrétiens? Sa bellefdle Salonine aurait-elle plaidé leur cause (2)? On l'ignore; mais la facilité avec laquelle il changera bientôt de dispositions montre que sa faveur tenait à des motifs superficiels plutôt qu'à une conviction profonde. Un des défauts de Valérien était de se décider par autrui, et de manquer de suite dans ses desseins (3).

Des influences hostiles modifièrent peu à peu ses sentiments pour les chrétiens. Après leur avoir été favorable, il va se déclarer contre eux, sans pouvoir rien leur reprocher, car jamais l'Église ne donna moins d'ombrages à l'autorité civile. Elle était toute à ses affaires intérieures. Quelques-unes des plaies faites par Dèce avaient pu être pansées à la hâte; mais il restait d'autres maux à guérir. Le schisme novatien conservait des adhérents dans le haut clergé : l'épiscopat gaulois réclama et probablement obtint du pape saint Etienne, successeur de Lucius, la déposition de Tévêque d'Arles, qui refusait d'admettre les tombés à la pénitence (4). Ailleurs c'étaient les

(1) Cf. Trebellius PoUion , Tricjiata iyranni, 17-, Vopiscus, Claudius, 15; Probus, 14.

(2) Sur le. cliristianisnie de Salonina, voir l'hypothèse de M. de \S'itte, dans Cahier et Martin, Mélanges d'archcologie, t. 111, p. 193. Nous l'examinerons dans un autre chapitre.

(3) Multum iners, dit Aurelius Victor, Epitomc. Cf. Zosime, 1, 36.

(4) Saint Cyprien, Ep. 67. La réponse de saint Etienne n'a pas été conservée, mais il semble que le Pape se rendit à la demande et consentit à faire usage contre Marcien de son autorité apostolique, car le nom de celui-ci ne se trouve pas dans la liste des évêques d'Arles,

partisans de la morale relâchée qui remuaient encore : les évêques libellatiqiies de Léon et de Mérida (1) essayaient de tromper le Pape et d'être maintenus sur leurs sièges malgré les protestations de l'Espagne chrétienne (-2). Bientôt s'émut la querelle des rebaptisants, qui agita l'épiscopat de plusieurs provinces, et mit des hommes tels que saint Cyprien et saint Firmilien (3) en désaccord avec l'ancienne tradition de l'Église, que maintenait fermement saint Etienne (4). Cette grave controverse montra sans doute l'activité intellectuelle et morale du clergé ;

telle que nous la possédons aujourd'hui. Voir Mabillon, .4nHa?e5, t. III, p. 432; cf. Tillemont, Mémoires, t. IV, art. xxxiv sur saint Cyprien.

(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2° édit., p. 325, et Revue des (questions historiques, janvier 1886, p. 13-16.

(2) Saint Cyprien, Ep. 09. On connaît l'afTaire par cette lettre seule. Peut-être apparaitrait-elie sous un jour différent si quelque document contradictoire, émané de Rome ou d'Espagne, était venu jusqu'à nous.

(3) Sur saint Firmilien, voir Tillemont, Mémoires, t. IV, et le P. Bossue, dans les Acta SS., octobre, t. XII, p. 470-510.

(4) Voir saint Cyprien, Ep. 70, 71, 72, 73, 74, 76; saint Firmilien, lettre à saint Cyprien (75 inter Cyprianicas); actes du troisième conclie tenu à Cartliage sur la question du baptême des hérétiques, dans Migne, Patrot. lut., t. III, p. 1051 et suiv. ; anonyme du troisième siècle, De rebaptismate, ibid., p. 1184 et suiv. ; lettres de saint Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 2-9; saint Augustin, De baptismo contra Donatistas, II-VII; Contra Crescoaium, II. 31 et suiv.; III; Contra Gaudentium, II; Ep.93; saint Vincent de Lérins, Commonitorium , I, 0; saint Basile, Ep. canonicasid. Amphiiochiura, 1. — Pour la bibliographie des auteurs modernes, voir Blanc, Cours d'histoire ecclésiastique, t. I, p. 303; deSmedt, Dissertationes selectx in pr imam atatem hisforix ecclesiasticx , p. 236. L'un de ceux qui ont le plus complètement élucidé la question est Iléfélé, Histoire des conciles, t. Il, p. 98-115 (trad. Delarc).

mais elle révéla en même temps de passagères divisions, heureusement réparées par la vig-ilance et l'autorité du pontife romain (1). Un tel spectacle n'était pas pour inquiéter l'empereur. D'autres faits lui prouvaient la modération des chefs de l'Église. Dans leurs rapports avec des populations récemment sorties du paganisme, les évèques montraient en général une grande tolérance. C'est ainsi que saint Grégoire le Thaumaturge, instituant des solennités religieuses près des tombeaux des martyrs, permettait d'y faire des festins publics, à l'exemple des confréries profanes (2). Ces allures aimables et douces du christianisme primitif n'étonneront aucun de ceux qui ont quelque habitude de ses monuments : la simplicité, la grâce , une honnête joie respirent dans les peintures des catacombes comme dans les coutumes des bons fidèles du Pont. L'Église ne demandait pas à ses enfants d'être moroses, mais d'être purs. Elle condamnait l'idolâtrie et les mauvaises mœurs, non les réjouissances et les festins. L'empire eût pu s'entendre

(1) On voit, avant la mort de saint Cyprien, les rapports aiTectueux rétablis, sous le successeur d'Etienne, entre le siège de Rome et l'Église de Cartilage. Le troisième siècle ne s'achèvera pas sans que les évoques d'Afrique et d'Asie aient renoncé à leurs opinions particulières sur le baptême pour revenir à la tradition maintenue par le Pape. Saint Jérôme, Adv. Luciferianos , 23; saint Augustin,, Contra Cresconium, III, 2.

(2) Saint Grégoire de Nysse, VilaS. Grcgoril Thmimahtrgi {Migne, Pair. Graec, t, XLVI, col. 953), — C'est absolument ce que devait recommander, trois siècles plus tard, un autre Grégoire, traçant aux missionnaires les règles pour convertir les Anglo-Saxons; saint Grégoire le Grand, Ep., XI, 76.

avec elle sans que l'aspect de la société fût changé, sans que celle-ci perdit aucune de ses parures , sans que la laideur et la tristesse prissent la place de l'antique beauté.

Valérien l'aurait peut-être compris. Il avait vu de trop près les chrétiens pour s'effrayer soit de leur nombre, comme Septime Sévère (1), soit de leur hostilité prétendue, comme Dèce (2). Mais on lui présenta d'autres motifs de défiance, que laissent apercevoir les documents relatifs à sa persécution. L'Église lui fut dénoncée comme une société puissante par sa hiérarchie, et surtout par la grandeur de ses domaines et l'abondance de ses richesses. Pour comprendre l'effet de cette dénonciation , il faut mettre en regard les merveilles de la charité chrétienne et la crise économique dont souffrait l'empire. La caisse de l'Église était sans cesse remplie et vidée par l'aumùno. Les cotisations mensuelles (3) et les dons volontaires (4) servaient à l'entretien des ministres du culte,

(1) Voir Histoire des i)ersécutio as pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. G6.

(2) lUd., p. 293-287.

(3) Coïmus ad Deuni... arcse genus est... modicam uiiusqiiisque stipem menstrua die... apponit. Tertullien, Apol. , 39. Cf. Marcien, au Digeste, XLVII, xxii, 3, § 1 ; inscription du collège funéraire de Lanuvium, Orolli-Henzen, 608G.

(4) L'importance attachée par l'Église à ces dons volontaires , distincts des cotisations mensuelles, parait dans le traité de saint Cyprien sur les Bonnes Œuvres et l'Aumône. Quelle autorité dans ses conseils! quel accent dans ses paroles! Telle opulente et puissante matrone est venue le dimanche à l'église sans mettre une offrande dans le tronc [corOona] destiné à recevoir les aumônes; l'évèque la voit,

aux frais du service divin, aux dépenses des cimetières, au rachat des captifs, au soulagement des détenus, des forçats et des exilés, à l'assistance des pauvres, des infirmes, des veuves (1). Rome chrétienne nourrissait quinze cents indigents sous le pape Corneille (2). Les libéralités de chaque Église dépassaient fréquemment les limites de son territoire : nous avons vu celle de Carthage envoyer cent mille sesterces en Numidie (3); saint Cyprien offre à un évèque voisin d'assister des deniers de sa communauté un comédien converti , qui n'a pas encore trouvé de métier honnête ( i). Les aumônes des pontifes romains allaient parfois jusqu'aux extrémités de l'empire : le

fait en deux mots son portrait : elle se reconnaîtra, la rougeur au front, en lisant son livre. — Mais, disent quelques chrétiens prudents, nous craignons de nous appauvrir. — Soyez plus braves et plus confiants, répond saint Cyprien : la fortune partagée avec Dieu ne s'épuise pas; et d'ailleurs ne sommes-nous pas entourés d'ennemis, toujours à la veille d'une persécution? Ce qu'on donne à Dieu est dérobé d'avance à la main violente de l'État, aux usurpations du lise, aux sentences iniques des juges. — Mais nous avons beaucoup d'enfants! — Plus votre maison abrite d'enfants, et plus vous devez faire de bonnes oeuvres, car plus nombreux sont ceux dont il vous faut racheter les péchés, purifier les consciences, délivrer les âmes. De opère et elecmosijnis, 9, 10, 11, 12, 13, 15.

(1) Tertullien, ApoL, 39; saint Cyprien, Ej). 36, 37, 60, 61, 77; saint Ambroise, Off., II, 28.

(2) Saint Corneille, lettre à Fabius, dans Eusébe, Hist. Eccl. , YI, 43,

(3) Voir plus haut, p. 28.

(4) Saint Cyprien, Ep. 61. L'ancien histrion gagnait encore sa vie en enseignant son art. Saint Cyprien offre de le nourrir s'il veut renoncer à ses leçons. Sur les efforts de l'Église pour assurer des métiers honnêtes aux convertis de ce genre, voir mes Esclaves chrétiens, p. 389.

pape j>aint Etienne fait parvenir des secours aux Églises de Syrie et d'Arabie (1), Les païens s'étonnaient d'une société dans laquelle les pauvres étaient moins pauvres , parce qu'on procurait aux uns du travail, aux autres des aliments, et les riches plus riches, parce que leur patrimoine ne se consumait pas à offrir au peuple des spectacles voluptueux ou cruels (2). Cette prospérité contrastait singulièrement avec la décadence d'un État où le commerce et l'agriculture dépérissaient, où l'or et l'argent ne circulaient plus, où la détresse du trésor public contraignait les empereurs à faire de la fausse monnaie et à lui donner cours forcé (3). Dans les crises de cette nature, les

(t) Saint Denys d'Alexandrie, lettre à saint Etienne, dans Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 5, 2. Cf. Bullettino di archeologia cristiana, 1866, p. 9, 21; 1868, p. 18-21.

(2) Sur le grand nombre des magistrats païens qui se ruinaient en donnant des jeux, voir Pline, Ep., X, 111; Hermogène, au Digeste, I, III, 8; Coi'piis inscr. Int., t. II, 4514. Saint Cyprien félicite les chrétiens de remplacer de telles dépenses par l'aumône : « Les païens s'enorgueillissent de donner des jeux devant un empereur ou un proconsul : on n'épargne alors aucune dépense ; on engage ou l'on vend ses biens afin de subvenir à des frais énormes; on s'expose, en cas d'éciiec, aux injures, aux sifllets, aux projectiles; et si l'on réussit, qu'at-on gagné? la faveur mobile du peuple, la promesse d'un consulat. Chrétiens, votre charité est donnée en spectacle à Dieu et à son Christ ; les anges et les vertus du ciel y applaudissent; dans ces jeux, les hommes ne meurent pas, mais sont consolés, assistés, nourris, vêtus ; votre patrimoine n'est pas dissipé, il va grossir votre trésor dans le ciel. » De opère et eleeuiosynis, 21, 22.

(3) Presque tous les empereurs de ce temps méritent le nom de faux monnayeurs. L'altération des monnaies était fréquente, et leur taux

" variait sans cesse. Au milieu du troisième siècle , les pièces d'argent ne furent plus que du cuivre saucé, véritables assignats dont la valeur nominale dépas.sait beaucoup la valeur réelle : l'État leur donnait cours forcé dans les transactions entre particuliers, mais leur fer-

convoitises s'allument vite ; sans rechercher les vraies causes d'une ruine dont tout le monde souffre, et dont chacun est plus ou moins complice, on demande des explications imaginaires, on croit aux remèdes empiriques. Au lieu d'attribuer l'altération monétaire, l'espèce de banqueroute qui en était la conséquence , à l'abandon du commerce , à l'épuisement des campagnes, aux excès du luxe improductif, à l'esclavage, aux raisons morales inséparables des motifs économiques, on aima mieux supposer qu'une association occulte accaparait l'or et l'argent, les frappait de stérilité, amenait la ruine publique. Les païens ne comprenaient pas que l'Église , comme le dit saint Cyprien, ne fit point d'économies, et que « tout ce qu'elle recevait allât aux pupilles et aux veuves (1) » : leur imagination entrevoyait dans l'ombre des sanctuaires d'immenses piles d'argent monnayé, des métaux précieux laissés en lingots ou transformés en objets d'art, une mystérieuse réserve constituée peu à peu aux dépens des mourants et des orphelins (2).

mait ses caisses, où il ne voulait recevoir que de l'or. Une des plus curieuses conséquences de l'altération des monnaies d'argent, c'est que les pièces de cuivre, dont la fabrication était réservée au sénat, se trouvèrent posséder une valeur intrinsèque supérieure à celle des pièces impériales de soi-disant argent. Aussi, pendant les invasions ou les guerres civiles du troisième siècle, ce sont les pièces de cuivre, et non celles d'argent, que l'on enfouit de préférence. Voir Momrasen , Histoire de la monnaie romaine , ivdià. Blacas, t. III, p. 111-136; F. Lenormant, la Monnaie dans l'antiquité, t. I, p. 172.

(1) Universa quie dantur, et pupillis et viduis conferuntur. Saint Cyprien, De opère et eleemosynis, 15.

(2) Prudence, Péri Siephandn, II, 68.

(( Le peuple demande cet argent, disait-on; le fisc, le trésor' le réclament : il faut en aider le souverain (1). )) Valérien finit par ajouter foi aux rumeurs qui couraient dans le public, et se résolut à dissoudre les associations chrétiennes pour s'emparer de leurs domaines et de leurs richesses. La question d'argent va jouer un grand rôle dans sa guerre à lÉgiise.

On le vit dès les violences isolées qui précédèrent l'édit et préludèrent à la persécution officielle. Une famille venue de Grèce à Rome (2), composée du père

(1) Hoc poscit usus publicus, Hoc fiscus, hoc œrariiiin, Ut dedita slipendiis Ducem jiivet pecunia.

Prudence, Péri Slephanôn, H, 89-92.

(2) L'iuscription mise par saint Damase dans la crypte papale célèbre parmi les mart\ rs de la nécropole callistienne (en y comprenant les hypogées sucessivement réunis) les CONFESSOllES SANCTI QVOS GRAECIA MISIT (De Rossi, Roma sotlerranea, t. H, pi. II ; cf. Uome souterraine, pi. XI). — La Notifia portarum , viarum , ecclesiarum circa urbem Romam, reproduite par Guillaume de Malmesbury, et faisant connaître l'état des cimetières romains à la fin du septième siècle, mentionne, près de l'église de Sainte-Sotère, sur la voie Appienne, les sépultures des martyrs Hippolyte, Adrien, Eusèbe , Marie, Pauline, Marcel {Roma sottcrranea, t. I, p. 181, col. v). — Deux inscriptions appartenant à la lin du cinquième siècle ou au commencement «lu sixième, et conservées dans un recueil épigraphique (le sylloge de Tours, ms. de Klosterneuburg) compilé au septième, racontent l'histoire de Marie, Néon, Hippolyte, Adrien, Pauline , « le groupe autrefois sacrilège que la Grèce envoya, » OLIM SACHILEGAM QVAM MISIT GRAECIA TVRB.\M, et font allusion à leur Passion, PASSIO LECTA DOCEBIT [Roma sottcrranea, 1. 1, p. 263; t. III, p. 194; Inscriptiones christ, urbis Romae, t. II, p. 66; fragment du marbre original retrouvé en 1887, Bull, di arc/i. crist., 1887, p. 60-G5 et [)1. V). — Enlin un lectionnaire du douzième siècle, aujourd'hui à la Bibliothèque Vaticane, ms. 5696, fol. 90 v^, contient des Actes de ces martyrs, publiés

et de lanière, Hadrias et Pauline, des enfants, Néon ou Mon (1) et Marie, avait été convertie par un de leurs parents, Hippolyte, qui vivait dans une sablonnière de la voie Appienne , travaillant à la transformer en cimetière (2). Après avoir reçu du prêtre Eusèbe et du diacre Marcel les éléments de la doctrine évangélique , les néophytes furent baptisés par le pape Etienne. Leurs richesses étaient grandes; ils les distribuèrent aux pauvres. Maxime, préfet de Rome entre 255 et 256, fut prévenu : la générosité des nouveaux chrétiens lui parut suspecte : il avertit Valérien de la présence de riches étrangers qui répandaient l'argent dans le peuple et le détournaient

peu fidèlement par Baroiiius [Ann., ad ann. 259, g 7) et intégralement par M. de Rossi [Roma sotterranea, t. III, p. 201-208), œuvre de basse époque, peut-être distincte de la Passion à laquelle fait allusion l'inscription citée plus haut, mais remarquable par certains détails qui paraissent puisés à bonne source, et en particulier par l'exactitude des indications topographiques. Voir la discussion critique de ces Actes, Hnd..p. 208-213; consulter, cependant, des observations beaucoup moins favorables des Analecta Bollandiaaa, 1897, p. 239-240.

(1) La Passion donne à celui-ci le nom de Neo : la copie de l'inscription dans le sylloge de Tours dit Nio (cum fralre Nione) : cette forme parait être la vraie, car les quelques mots conservés par le fragment original retrouvé en 1887 sont précisément , pour la première ligne, CV.M FRATRE NIOhc.

(2) QVEM MOXACHI RITV TENVIT SPELVXCA LATE>TEM

CIIRISTICOLIS GREGIBVS DVLCE CVBILE PARAXS. Inscri|)lion du cinquième ou sixième siècle; Roma sotterranea, t. III, p. 194. — La transformation des sablonnières ou arénaires en cimetières eut très rarement lieu, leur sol trop friable ne se prêtant pas facilement à l'excavation des galeries et des tombes. L'arénaire d'Hippolyte est un des trois ou quatre cas d'adaptation d'une ancienne sablonnière à un usage sépulcral. Voir Rome souterraine, p. 460-474.

du culte des dieux (1). Hippolyte, Hadrias, Pauline, Néon , Marie , Eusèbe et Marcel furent traduits à plusieurs reprises devant l'empereur ou quelqu'un de ses conseillers. La même question, reproduite dans la plupart de leurs interrogatoires, fait connaître le mo-

(1) Divulgatuin est Valeriano a quodam Maxinio prœfecto Urbis {Passio, dans Boina sotterranea , t. JII, p. 202). Le nom de Maxime a été emprunté à un document plus ancien; Valerius Maximus est marqué comme préfet de Rome en 255, sur la liste donnée par l'almanach philocalien. Il faut se rappeler que « les préfets de Rome n'avaient point de temps réglé, et que ceux qui sont marqués pour une année avaient quelquefois commencé dans celle de devant et n'ont fini que dans la suivante ». (Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 395; De Rossi, /. c, p. 211.) Maxime commença le procès, mais ne le termina pas; il dut sortir de charge dans les premiers mois de 256 et fut remplacé, d'après la même liste, par Mummius Albinus. « Cette coïncidence chronologique a une grande valeur » , dit M. de Rossi, Roma sotterranca, t. III, \k 211. Les auteurs de légendes plus ou moins imaginaires n'avaient pas coutume de consulter les fastes, très rares à l'époque où ils écrivaient, des préfets de Rome, et de donner une couleur de vérité à leurs compositions apocryphes au moyen d'une concordance chronologique étudiée avec soin. Maxime, préfet de Rome, ne fut pas connu à l'auteur de la Passion par d'autres légendes : un Valerius Maximus apparaît dans celle du pape saint Etienne, mais en qualité de consul, non de préfet. Aussi le Maximus prccfectus Urbis et le rapport fait par lui à Valérien sur l'augmentation du nombre des chrétiens par la i)ropagande d'Hippolyte me paraissent-ils des données vraiment historiques. Mais autant la mention de Maxime oftre de valeur chronologique, autant la date consulaire donnée par la Passion, Valeriano et Litcillo, est-elle manifestement erronée. Valérien (second fils de l'empereur de ce nom) et Lucillus furent consuls en 265, époque où la persécution était depuis longtemps apaisée. M. de Rossi [Bull, di arch. cris/.. 1887, p. 65) expliciue cette indication inexacte par un emprunt maladroit du passionnaire à certains manuscrits des Actes, contenant des apostilles marginales qui, à raison de leur longueur, se terminaient en regard d'une année autre que la date véritable à laquelle elles se rapportaient. Ce n'est pas le seul exemiilc d'une erreur produite par cette cause; voir Bull, di arch. crist., 188i-1885, p. 116-120.

bile de la poursuite : « Dis-nous, demandait Valérien au chef de la famille, dis-nous d'où te viennent ces grandes richesses , ces immenses trésors dont tu te sers pour séduire le peuple? — Ma fortune est le fruit de l'épargne et du travail de mes parents , » répondait le chrétien (1); évidemment, dans la pensée de l'empereur, elle avait une origine plus mystérieuse, et provenait de quelque caisse secrète. Le procès dura longtemps : Hadrias et Hippolyte furent mis à mort après tous les autres (2), quand on eut perdu l'espoir de s'emparer des fantastiques trésors que leur prêtait l'imagination des persécuteurs. Un greffier nommé Maxime , charg-é de surprendre les chrétiens , s'était laissé convertir par eux , et périt également. Les martyrs furent enterrés à un mille de Rome , sur la voie Appienne,dans le souterrain où vécut Hyppolyte (3).

(1) Die tanien ex quo jure tibi abundanlia divitiarum , et pecunianim enonnitas innunierabilis, ut seducas populura. — In nomine Dorniai niei Jesu Christi, de paupertale et labore parenturn nieoruni {Passio, dans Roma soft., t. III, p. 205). — La formule de pauperlate et labore parenturn meorum est de goût antique; cf. sur les tombeaux : FRVCTVM LABORIS SVI — INSTANTIA ET LABORIBVS — DE SVA PARCIMOMA — E.\ SVA FRVGALITATE — E MEDIOCRITATE SVA — EX SVA PAVPERT.\TE (Orelli, 4728, 4729;Marini, Afti degli Arvall. p. 184, 691). Paupcrlas a ici le sens d'épargne, d'économie, et non de pauvreté.

(2) Le 5 des ides de novembre (9 novembre). Cette date est donnée en tête du fragment trouvé en 1887 : SVB D V ID NOV [sub die qiùnto idus novembres). Pauline, Eusèbe et Martial avaient péri le 13 des calendes de novembre (20 octobre) , Néon el Marie, le 6 des mêmes calendes (27 octobre). Tous les martyrs, y compris Maxime, dont nous jiarlons plus loin, moururent dans l'automne de 250. Sur les dates, voir Borna sotlerranea, t. 111, p. 197-200.

(3) Sepelivit via Appia ex preccepto sancti Slephani episcopi, mil-

L'exécution des « martyrs grecs » et , vers le même temps, la tragique histoire des époux chrétiens Chrysanthe et Daria (1), ensevelis vivants dans un arénaire

liario ab urbe Roma primo, juxta corpora sanctorum, in arenario ubi fréquenter conveniebant. — Le commentarieiisis Maxime ne fut pas enterré dans l'arénaire, mais dans le cimetière de Calliste proprement dit, « in cimeterio Callisli, via Appia. » Voir De Rossi , Roma sotterranea, t. II, p. 180-184. Sa translation dans ce cimetière eut lieu le 13 des calendes do décembre (19 novembre], mais sa mort parait de quelques jours au moins antérieure à celte date. — L'arénaire d'Hippolyte, réuni plus tard au cimetière de Calliste, a été très probablement retrouvé par M. de Rossi; la nature du sol y rend difficiles les recherches. Voir carte du cimetière de Calliste, dans Roma sotterranca, t. III, pi. XLII-XLV. L'arénaire est marqué a" xiii. Cf. p. 193- 229, 301-312, et BiiUetdno di archeologia cristiana, 1868, p. 8 et suiv.; 1875, p. 134-137; 1876, p. 31. — Dans la Rome 50«;errfl/«e française, l'arénaire d'Hippolyte est également marqué n° xiii sur le plan du cimetière de Calliste.

(1) La grande Passion des saints Ciirysanthe et Daria, comme les Actes abrégés et les Menées grecques, les met vingt-huit ans plus tard, sous Numérien; mais elle dit, dans son dernier paragraphe, que ces auteurs l'écrivirent par ordre du pape Etienne. L'erreur est évidente pour le texte que nous possédons, composition légendaire rédigée vraisemblablement au cinquième siècle; mais l'indication chronologique me parait devoir être retenue. Elle contredit celle qui est donnée au commencement de la Passion, puisque Etienne, mort en 257, fut contemporain de Valérien, et non de Numérien, qui régnait en Orient pendant l'année 284. Mais il est facile de corriger ISumerianus en Vahrianus , et de supposer que ce dernier nom, lu dans un document ancien, a été ensuite mal copié. Surtout si les Actes furent d'abord en grec, OÏAA devint aisément OÏM et XOÏM. C'est l'opinion de Tillemont (Mémoires, t. IV, note ii sur saint Caius); c'est aussi celle des PP. Rénédiclins de Solesrnes [Les Actes des Martyrs, t. II, p. 171), peu portés à suivre aveuglément Tilleinont. Le P. Bossue, dans sa Préface à la Passion des SS. Chrysanthe et Daria, ActaSS., octobre, t. X, p. 444, § 20, refuse, quoique avec hésitation, de s'y rallier : je la crois cependant plus vraisemblable et mieux en harmonie avec les faits généraux. M. de Rossi exprime la même pensée, Roma sotlerranea, t. I, p. 201. — Saints Chrysanthe et Daria sont commémorés par divers martyrologes aux 12 août, 17 octobre , 29 novembre, l" dé-

de la voie Salaria nouvelle (1), furent sans doute connus au dehors : c'est probablement après les avoir appris que des chrétiens d'Afrique, sentant la persécution imminente, demandèrent à saint Cyprien de les y préparer. « Cher Fortunat, répond-il à celui qui lui avait présenté cette requête, comme la menace de la persécution pèse déjà sur nous et que l'heure de l'Antéchrist approche, tu as désiré me voir chercher dans les saintes Écritures des exhortations pour fortifier les âmes de nos frères et animer au céleste combat les soldats du Christ. Il me faut obéir à un désir aussi légitime. Dans la mesure de mes forces, avec l'aide de la grâce divine, je vais recueillir dans les préceptes du Seigneur des armes et des munitions pour ceux qui doivent prendre part à la bataille. Car c'est peu de sonner la trompette et d'éveiller le

cembre; dates qui peuvent se rapporter à la Passion, à l'invention des reliques, à leur translation, à la dédicace du monument. Acla SS., octobre, t. X, p. 438-439. — Dans mon hypothèse, le martyre des deux saints se place entre août et décembre 256.

(1) Surl'arénaire, voir DeRossi, BuUettino di archeologia cristiana, 1873, p. 9-12. Cf. Rome souterraine, p. 133, l34, 471. — Dans une crypte du même arénaire reposaient les martyrs Claude, Hilaire, Maur, Jason, et soixante-douze soldats, dont les Actes de Chrysanlhe et Daria rattachent, avec plus ou moins d'exactitude, l'histoire à celle de ces saints. Acfa SS., octobre, t. X, p. 481. Les topographes du septième siècle notent leurs sépultures; voir De Rossi, Borna sotterranea, t. I, p. 176, 177. Les Actes disent que les corps de ces martyrs furent déposés dans un ancien aqueduc, approprié à un usage sépulcral par les chrétiens. Précisément dans l'étage cémétérial qui se trouve au-dessus de l'arénaire on rencontre d'anciens conduits d'aqueduc, dont l'eau avait été détournée; cette observation, faite d'abord par Bosio, Borna sotterranea, p. 488-503, est condrméc par M. de Rossi, BuUeilino di archeologia crisiiana, 1873, p. H.

peuple dli Dieu : je dois affermir par les divines leçons la vaillance et la foi des croyants (1). » L'écrit de saint Cyprien , composé pendant cette veillée des armes qui précède les grandes luttes, n'est pas un livre ou un discours , mais une sorte de table des matières, de cadre d'instructions : il laisse à l'éloquence des prédicateurs ou à l'intelligence des fidèles le soin d'y ajouter. « J'envoie la laine teinte dans le sang de l'Agneau; à vous d'en tisser des habits, » dit-il ingénieusement.

Comme toujours, Cyprien avait été prévenu à temps. Les défiances adroitement semées dans l'esprit de l'empereur portaient maintenant leurs fruits. Habitués à découvrir partout des complots, effrayés et jaloux de la prospérité matérielle de l'Église, ses conseillers lui répétaient qu'une tolérance plus longue serait un péril pour l'empire. Les paroles de Valérien au martyr Hadrias montrent qu'il avait fini par écouter ces insinuations. Craignit-on, cependant, que la présence de ses amis et serviteurs chrétiens, dont la loyauté lui était connue, ne le fit encore une fois changer de sentiments? Nous serions tentés de le croire, en voyant des influences d'un ordre tout nouveau mises en œuvre par les fauteurs de la persécution. Dans le grand monde romain de cette époque à la fois sceptique et crédule , la politique prit souvent la superstition pour alliée. Valérien vieillissait : les empereurs païens, que nulle foi positive ne défendait

(1) Saint Cyprien, De exhortatione marlyrii, proœiniuin. III. 4

contre les terreurs d'une autre vie , devenaient avec l'âge accessibles aux sorciers , aux charlatans , à quiconque prétendait parler au nom du monde invisible. Tel fut Hadrien , malgré son érudition et le tour l'ailleur de son esprit (1); tel fut Marc-Aurèle, malgré sa philosophie (2). L'ambitieux Macrien, qui détestait les chrétiens et pratiquait les arts magiques (3), réussit à s'emparer de l'âme de l'empereur. On fit voir à Valérien des spectacles étranges : les prestiges dans lesquels ont excellé de tout temps les enchanteurs de l'Egypte furent mis sous ses yeux ; le sang des jeunes enfants, libation préférée des divinités infernales, arrosa les marbres de ce palais naguère comparé à une église. Dans chacune des séances les chrétiens étaient maudits : si le prodige attendu ne

(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2^ édit., p. 276.

(2) Ibid., p. 341. Cf. Keirn, Rom und das Christenthum, p. 580. (3j Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Hermamrnon, dans Eusèbe,

Hist. Eccl., VII, 10, 4, donne à Marciea le titre de tûv clk' AlyuTt-rou [laYwv àp/iff'jvâYwyo; , qui étonnera peut-être d'un Romain de haut rang -, mais il faut se rappeler qu aux troisième et quatrième siècles les plus grands personnages se faisaient initier aux cultes étrangers et en recevaient les sacerdoces; des clarissimes prennent à Rome dans les inscriptions le titre de sacerdos Isidis et même de propheta Isidis : Corpus inscr. lat., t. VI, 504, 846; sur les prophètes d'Isis, voir Lafaye, Histoire du culte des divinités alexandriaes hors de VÉgypte, p. 133. Même en province, à Marseille, dans la dernière moitié du second siècle, le patron de la corporation des drapiers porte le litre de prophète d'Isis ; voir C. JuIIian, Un prophète marseillais, dans le Bulletin épigraphique, 1886, p. 117 et suiv. On connaît la dévotion de Commode, de Pescennius Niger, de Caracalla, d'Alexandre Sévère pour Isis et Osiris; Lampride, Comm., 9; Alex. Sev., 26; Sparlien, Pescenn. Nig., 6; Carac, 9; cf. Keiin, l. c, p. 294, 636.

paraissait pas, la faute en était à ces ennemis des dieux, à ces sacrilèges qui empêchaient les manifestations surnaturelles (1). Attaqué de tous côtés^ par la cupidité, par la politique, par la superstition, prêtant tour à tour ou simultanément l'oreille aux hommes d'État et aux mag-iciens (2), le malheureux empereur céda : un édit fut lancé contre les hommes en qui il avait longtemps vu ses meilleurs amis. Les jours somhres de ce règne jusque-là si prospère allaient commencer.

Bien que le texte n'existe plus, Tédit de 257 peut être facilement reconstitué : ses dispositions sont citées à plusieurs reprises dans des interrogatoires authentiques. On y remarque une différence importante avec l'édit promulgué sept ans auparavant par Dèce. Celui-ci commandait aux fidèles de renier Jésus- Christ; aux cérémonies idolàtriques ils devaient joindre un acte formel d'abjuration (3). Valérien ne demande pas tant : moins absolu que Dèce , ou craignant

(1) Saint Denjs d'Alexandrie. /. c. — De nombreux témoignages montrent, du deuxième au quatrième siècle, la présence des chrétiens faisant taire les oracles, cesser les manifestations poursuivies par les prêtres ou les magiciens du paganisme : Passio S. Symphorosx, dans Ruinart, p. 18; Passio S. Pionii, 7, ibid., p. 118; Tertullien, ApoL, 23, 27; Ad Scapiclam, 4; Arnobe, Adv. Génies, I, 45; Lactance, Div. Inst. ;IY, 27; Prudence, Apotheosis, 449-505; Péri Sleplian6n,\, 85-92; Sozomène, Hist. EccL, V, 19; Théodoret, Hist. EccL, III, 10.

(2) Le début des Actes arméniens de saint Etienne pape dit de même que Valérien « fut trompé par les magiciens. » P. Martin, Revue des questions historiques, avril 1877, p. 577. Mais ce passage n'apporte pas une autorité nouvelle, car les premières lignes des Actes arméniens ne sont guère qu'une traduction de saint Denys et d'Eusèbe.

(3) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du

un échec, ou peut-être conservant quelque pitié pour les chrétiens, il leur propose un moyen terme. Son dessein est de les faire rentrer dans les cadres de la religion nationale ; il se contentera d'un sacrifice aux divinités de l'empire, mais il n'exige point d'abjuration. Que les fidèles, par un syncrétisme dont les païens de cette époque n'eussent point été surpris, continuent à rendre individuellement un culte au Christ, l'empereur se déclarera satisfait, pourvu qu'en même temps ils prennent part aux cérémonies officielles et fassent fumer avec tous ses sujets l'encens aux pieds des dieux.

Une seconde partie de l'édit en manifeste le but politique et les tendances spoliatrices. La main de TÉtat va s'étendre sur les cimetières, siège légal du collège funéraire dont les principales églises ont pris civilement la forme. Défense aux chrétiens d'entrer dans ces lieux de repos et de tenir des assemblées. C'est le premier effort tenté pour dissoudre la corporation chrétienne et retirer à l'Église la base juridique sur laquelle, grâce à la propriété collective, elle s'appuyait depuis un siècle et demi. L'édit se borne encore à mettre les cimetières sous séquestre : dans d'autres persécutions le fisc les saisira définitivement.

Telles sont les dispositions principales de l'acte de 257. On y reconnaît les ménagements d'un souverain

troisième siècle, 2® édit., p. 332, et le Christianisme et l'Empire romain de Néron à Théodose, 2' édit., p. 97-98.

qui resta longtemps favorable aux clirétiens et se résout malgré lui à les poursuivre. Aussi ne prend-il même pas mie mesure générale : seuls les évèques, prêtres, diacres sont nommés; d'eux seuls est exigée une marque de soumission, Valérien ne cherche pas à faire de nombreuses victimes, ni même, comme Dèce, de nombreux apostats : il lui suffit que, par l'organe de leurs chefs hiérarchiques, les membres de l'Église donnent une adhésion officielle aux dieux de l'État. L'obéissance des chefs entraînera naturellement la suppression de la hiérarchie et la dissolution des communautés. Quant au peuple chrétien, à la foule des laïques, l'édit ne s'en occupe que s'ils reconstituent celles-ci en violant la défense de fréquenter les cimetières et de tenir des assemblées.

Dans la sanction pénale se montrent les défiances auxquelles de perfides conseillers ont ouvert l'àme de Valérien. Le délit qui naguère eût paru le plus grave, le refus par un membre du clergé de rendre honneur aux dieux, est puni de la peine relativement douce de l'exil. Mais le second délit, l'entrée dans un cimetière ou l'assistance à une réunion chrétienne, fait encourir la mort. Le fidèle qui l'a commis est considéré comme fauteur d'une association illicite , d'autant plus dangereuse qu'elle s'est abritée jusque-là sous le couvert d'une corporation légale (1). Quiconque établissait un collège illicite était, dans la rigueur du droit, traité

(1) Ne sub prcBlexlu hujusmodi coUegium illicitum coeat. Marcien au Digeste, XLVII, xxii, 1.

comme le brigand qui s'empare à main armée de temples ou d'édifices publics (1). La peine devient celle de la loi de lèse-majesté, crime à peu près identique au sacrilège (2) et méritant la mort (3). La torture peut être infligée au coupable, quelle que soit sa condition (4); mais le supplice variera : les « honnêtes gens » seront décapités, les « humbles » livrés aux bêtes ou au bûcher (5). De l'arsenal des lois romaines, si hostiles jadis au droit d'association , Valérien lire ce châtiment exceptionnel et le tourne contre les chrétiens coupables de s'être assemblés. L'impiété envers les dieux n'entraîne que l'exil , et encore pour les seuls membres du clergé ; l'association illicite est punie de mort, que le coupable soit un des chefs ou le plus humble membre de la communauté chrétienne.

Aucune mesure aussi grave n'a encore été prise par un persécuteur. Dèce lui-même avait respecté les do-

(1) Quisquis illicitum coHegiura usurpaverit ea pœna tenetur qua tenentur qui hoininibus arinatis loca publica vel Icmpla occupasse judicati sunt. Ulpien, ibid., 2.

(2) Proximum sacrilegio criinen est, quod majesfatis dicitur. Majestatis autem crinien illud est, quod adversus populum romanuni, vel adversus securitatem ejus committilur. Quo tenetur is cujus opéra dolo malo consilium initum erit... quo annati homines cuin telis lapidibusve in urbe sint, conveniantur adversus rempublicam, locave occupentur, vel templa; quove cœlus conventusve fiat, hominesve ad seditionem convocentur. Ulpien, ibid., LXVIII, iv, 1.

(3) Marcien, ibid., 3.

(4) Cum de eo (crimine) quœritur, nulla dlgnitas a tornientis excipitur. Paul, Sententise, V, xxxix, 2.

(5) Humiliores bestiis objiciuntur, vel vlvi exuruntur ; honestiores capite puniuntur. Ibid., 1. Voir plus bas le commentaire de cette distinction juridique, ch. vi, à i)ropos du martyre de Dorymédon.

maines funéraires de l'Eglise . Quand Valérien retire aux chrétiens le droit de s'associer pour la sépulture, et séquestre leurs cimetières, il dépasse l'intolérance de son prédécesseur : lui qui parfois semble répugner aux violences matérielles, commet ici une violence morale dont l'Église et plus encore l'État se ressentiront pendant un demi-siècle.

L^exécution de l'édit.

Saint Denys d'Alexandrie applique à Valérien ces paroles de l'Apocalypse (1) : « Une bouche lui fut donnée qui se glorifiait insolemment et qui blasphémait, et il reçut le pouvoir de faire la g-uerre durant quarante-deux mois (2). » Le règne de Yalérien se termina vers le milieu de 260 (3) ; si l'on remonte à quarante-deux mois en arrière , on placera en 257 l'ouverture officielle de la persécution (4).

La renommée de saint Cyprien le désignait aux persécuteurs : il fut mandé devant le proconsul d'Afrique. « Ce que le prêtre de Dieu répondit alors, ses Actes sont là qui le rapportent, » écrit son biographe (5). Le procès-verbal de la comparution de Cyprien avait été recueilli par les chrétiens; l'admi-

(1) Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Herraammon, dans Eusèbe, Hist. EccL, VII, 10.

(2) Apocalypse, xiii, 6.

(3) Voir Tillemont, histoire des Empereurs, t. III, p. 690-692, note XI sur Valérien.

(4) M. Aube {l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle, p. 54'2) voit avec raison une allusion aux quarante-deux mois de la persécution de Valérien dans ces vers (8iO-841) du Carmen apologelicum de Commodien :

Hœc Nero tuni faciet triennii tempore toto Et anno dimidio : statuta tempora complet.

(5) Quid sacerdos Dei proconsule interrogante responderit, sunt Acta quœ référant. Pontius, Vita S. Cypriani, 11.

fe'EXÉCUTION DE LEDIT. 57

ration de ses ouailles en répandit des copies dans toute l'Afrique romaine. Nous le voyons cité non seulement par Pontius, mais encore par des confesseurs remerciant le saint cvêque des enseignements qu'ils ont trouvés dans ses « Actes (1) ». Cette pièce, d'une valeur inestimable, se lit encore (2); commenter un tel document serait superflu, il suffit de traduire :

« L'empereur Valérien étant consul pour la quatrième fois et Gallien pour la troisième , le 3 des calendes de septembre (3), à Carthage, dans son cabinet (i), Paternus, proconsul (5), dit à Gyprien,

(1) Qnasi bonus et verus doctor, qiiiii nos discipuli secuti apud [noconsulem dicere deberemus, piior apud acta proconsulis pronuntiasli. Lettre de Nemesianus, Dativus, Félix et Victor, 78 intcr Cj'prianicas.

(2) Samuel Basnage {Annales poUlico-ecclesiastici, Rotterdam, 1706, t. II, p. 392) et Gôrres [Christenverfolgungen, dans Kraus, Real-Encyklopûdie der chrislllchen Alterthûmer, t. I, p. 239) disent que la pièce que nous possédons, bien que composée de matériaux antiques, n'est pas la relation originale; mais ils n'apportent point de preuve sérieuse à l'appui de celle assertion.

(3) 30 août.

(4) In secrelario. Acla proconsularia S. Cypriani, dans Ruinart, p. 276. Les interrogatoires qui n'étaient pas accompagnés de la torture avaient lieu souvent dans le cabinet du magistrat : il en clait néanmoins dressé procès-verbal, comme de ceux qui ont lieu sans publicité dans le cabinet de nos juges d'instruction. Mais, chez les magistrats romains, l'interrogatoire même secret pouvant être suivi de la sentence, les portes du secretarium restaient ouvertes; Code Théodosien, I, XVI, 9. Voir J. Rambaud, Le Droit criminel romain dans les Actes des martyrs, p. 52.

(5) Aspasius Paternus était le petit-lils du proconsul d'Afrique de 205, Julius Asper, dont Tertullien loue la modération à l'égard des chrétiens (voir Hist. des persécutions pendant la première moitié dit, troisième siècle, 2^ édit. , p. 135). La femme d'Asper s'appelait Aspasia Palerna (voir De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1872, p. 110).

évêque : « Les très saints empereurs Yalérien et Gallien ont daigné m'adresser des lettres par lesquelles ils ordonnent à ceux qui ne suivent pas la religion romaine d'en observer désormais les cérémonies. C'est pourquoi je t'ai fait venir : que réponds- tu? » — Cyprien, évêque, dit : « Je suis chrétien et évêque. Je ne connais pas de dieux , si ce n'est le seul et vrai Dieu qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent. C'est ce Dieu que nous, chrétiens, nous servons; c'est lui que nous prions jour et nuit, pour nous et pour tous les hommes, et pour le salut des empereurs eux-mêmes (1). » — Paternus, proconsul, dit : « Tu persévères dans cette volonté? » — Cyprien, évêque, répondit : « Une volonté bonne, qui connaît Dieu, ne peut être changée. » — Paternus, proconsul, dit : (( Pourras-tu donc, suivant les ordres de Yalérien et de Gallien, parlir en exil dans la ville de Curube? — Cyprien, évêque, dit : « Je pars. » — Paternus, proconsul, dit : « Ils ont daigné m'écrire au sujet non seulement des évêques, mais aussi des prêtres. Je veux donc apprendre de toi les noms des prêtres qui demeurent en cette ville. » — Cyprien, évêque, dit : « Vous avez bien et utilement défendu la délation par vos lois. C^est pourquoi je ne puis les révéler et les trahir. On les trouvera dans leurs villes. » — Paternus, proconsul, dit : « Je les trouverai. » Et

(1) Hune deprecainur diebus ac noctibus, pro nobis et pro omnibus bominibus, et pro incolumitate ipsorum imperatorum. Acia proconsularia S. Cypriani, dans Ruinait, p. 216.

il ajouta : « Ils (les empereurs) ont aussi défendu de tenir aucune réunion et d'entrer dans les cimetières (1 ). Celui qui n'observera pas ce précepte salutaire encourra la peine capitale. » — Cyprien, évêque, répondit : « Fais ce qui t'a été commandé. » Alors le proconsul Paternus ordonna que le bienheureux Cyprien, évêque, serait exilé (2i. »

L'exil ne fut pas très dur, de l'aveu du biographe. La résidence assignée à Cyprien était une ancienne colonie romaine (3), séparée de Carthage par la péninsule étroite et montagneuse qui forme de ce côté la pointe extrême de la proWnce. Pontius se plaint de l'âpreté du site, de l'absence d'eau potable et de verdure, et de l'éloignement du rivage (i); mais il

(1) Praeceperunt enini ne ia aliquibus locis conciliabula fiant, net cœmeteria ingrediantur. Si quis itaque hoc tam salubre prceceptum non observaverit, capite plecletur. Acta S. Cypriani, p. 216.

(2) In exsilium deportari. Ibid. Il y avait trois sortes d'exil : l'un était l'interdiction de certains lieux, l'autre, appelé latafuga, l'interdiction de tous lieux, exceiité d'un seul, le troisième la relégation dans une île (Marcien, au Digeste, XLVIII, xxii, 5). C'est évidemment la seconde sorte d'exil que prononce ici le proconsul. L'expression deportari parait impropre, car la déportation, peine beaucoup plus grave que l'exil, et qui faisait perdre les biens et le droit de cité (Ulpien, ibid., xiii, 3), ne pouvait être ordonnée par un gouverneur (ibid., XIX, 2, § 1). La déportation était une peine capitale (Paul, ibid., I, 2); or, Paternus distingue précisément entre l'exil qu'il infligera pour refus d'adorer les dieux et la peine capitale dont il menace pour une autre infraction à ledit.

(3) Colonia Julia Curubis. Victor Guérin, Voyage archéologique dans ta régence de Tunis, t. II, p. 23, n" 209.

(4) Fingaraus locum illum situ sordidum, squalidum visu, non salubres aquas liabentem, non ainœnitatem viroris, non vlciniam littoris, sed rupes vastas sylvarum inter inbospitas fauces désertée admodum solitudinis, avia mundi parle summotum. Pontius, VitaS. Cypriani, 11.

dit qu'une demeure bien exposée fut choisie pour le confesseur de la foi , et loue l'accueil aimable et discret des habitants, l'affluence des visiteurs (1). D'austères pensées occupèrent dès le premier jour l'esprit de l'évêque séparé de son troupeau. Un songe lui montra le proconsul assis sur son tribunal : derrière le magistrat se tenait un jeune homme de très haute taille. Le proconsul écrivait sur des tablettes. Le jeune homme, après avoir lu, indiqua d'un geste à Cyprien qu'une sentence le condamnait à la décapitation. Cyprien demanda un délai pour mettre ordre à ses affaires. Un second geste avertit qu'un jour était accordé. A son réveil, l'évêque raconta la vision à Pontius : tous deux y reconnurent l'annonce d'un prochain martyre; mais ils comprirent que celui-ci ne serait pas immédiat, et que Cyprien aurait le temps de disposer de son patrimoine au profit des pauvres. En effet, ajoute Pontius, un an, jour pour jour, s'écoula entre ce songe prophétique et son accomplisr sèment (2).

« Je les trouverai facilement, » avait répondu le proconsul à saint Cypi-ien qui refusait de donner le nom et la demeure des membres du clergé. Bientôt furent arrêtés des évêques, des prêtres , des diacres, et avec eux beaucoup de laïques de tout sexe et de tout âge. On envoya la plupart aux travaux forcés des

(1)... Apricum et competeiitein locum, hospitium pro voluntale secretum..., frequenliain visitanlium fratruin, ipsoruin et inde civiurn caritatem. Pontius, Vita S. Cyprlani, 12.

(2) Ibicl., 12, 13.

L'EXÉCUTION DE LEDIT. 6t

mines. La sévérité de la peine comparée à Texil plus doux de saint Cyprien, et aussi les laïques mêlés aux clercs, font penser que cette condamnation fut prononcée pour une double contravention à ledit. Traduit devant le gouverneur dès l'arrivée des lettres impériales à Carthage (1), Cyprien n'avait pas eu le temps de leur désobéir en tenant des réunions religieuses; mais ses collègues dans l'épiscopat et dans le sacerdoce continuèrent, malgré la loi, les assemblées du culte et l'usage des cimetières, et attirèrent sur eux et sur le peuple fidèle de plus grandes rigueurs. La mort pouvait être prononcée, et parait l'avoir été pour quelques-uns (2) ; les magistrats crurent user d'indulgence en condamnant le reste aux mines, la première des peines capitales après elle (3). De Curube , Cyprien se mit tout de suite en correspondance avec les confesseurs. Aidé par le riche et charitable Quirinus (i), il leur fît parvenir des secours, avec ses éloges et ses encouragements. Sa lettre est adressée « à Nemesianus, Félix, Lucius, un autre

(1) Nec sseculi primos impetus timuit, nec ire in exsilium recusavit, écrivent de lui les confesseurs Nemesianus, Dativus, etc. ; Ep. 73 inter Cyprianicas.

(2) Ut ex vobis pars jam inartyrii sui consummalione praecesserit , rneritorum suoruin coronain de Domino recejitura. Saint Cyprien , Ep. 11.

(3) Capitaliuin pœnarum isli gradus sunt : suminurn supplicium...; deinde proxima niorli pœna, metalli coercitio. Callislrate, au Di(jcsle, XLVIII, XIX, 28.

(4) Lettre de Lucius, 79 inler Cyprianicas. — Ce Quirinus est probablement le chrétien du même nom qui demanda à saint Cyprien d'écrire le livre des Témoignages; voir la préface de ce traité.

62 LE PllEMIER ÉDIT DE VALÉRIEN.

Félix, Litteus, Polianus, Victor, Jader (1), Dativus, mes collègues dans Fépiscopat , et aussi à mes collègues dans la prêtrise, et aux diacres, et à tous les autres fidèles qui, dans les mines, rendent témoignage à Dieu le Père tout-puissant et à Jésus-Christ notre Seigneur, notre Dieu, notre protecteur (2). »

Les confesseurs répondirent à Cyprien par trois épîtres distinctes. L'une est écrite au nom de Nemesianus, Dativus, Félix et Victor (3); la seconde au nom de Lucius et de ses compagnons (4) ; la troisième a pour auteurs Félix, Jader, Polianus, avec les prêtres et tous les autres détenus dans les mines de Sigus (5). Il est difficile de savoir si les trois groupes

(1) Jader est un nom berbère; cf. Corpus inscr. lat., t. VIH, 9923, et Comptes rendus de l'acad. d'Hlppone, 1890, p. lxii.

(2) Cyprianus ^Jemesiano, Felici, Lucio, alteii Felici, Litteo, Poliano, Victori, Jaderi, Dalivo, coepiscopis, item compresbyteris et diaconi bus et ceteris fratribus in métallo constitutis niartyribus Dei Pat ris omnipotentis et Jesu Christi Domini et Dei conservatoris nostri, œternam salutem. Ep. 11 . — Les neuf évêques nommés en tête de la lettre ont pris part au troisième concile tenu à Carthage sur la question du baptême; mais cinq seulement peuvent être reconnus avec certitude : Nemesianus, évêque deTubunae, Polianus, évêque de Mileu, Dativus, évêque de Badla en Numidie, Litteus, évêque de Vicus Gemellae, et Jader, évêque de Milldi ou Mididi, en Byzacène. Les Félix, les Victor et les Lucius étaient nombreux au concile.

(3) Ep. 78 inter Cyprianicas.

(5) Metallum Siguense. Ep. 80. Baronius a identifié ce lieu avec Siga, dont parle Ptolémée (IV, 21), dans la Mauritanie Tingitane, près de Tlemcen. Mais Félix et ses compagnons auraient écrit dans ce cas metallum Sigense et non Sigtiense. On le chercherait plutôt à Sigus de Numidie, grand pagus voisin de Cirta, dont il reste de nombreuses inscriptions [Corpus inscr. lat., t. VIH, 5693-58/9). A l'époque où fut publié le tome VIII du Corpus, l'emplacement de mines n'y

travaillaient à Sigus, dans des puits différents (1), ou si deux des groupes étaient employés dans d'autres mines. Mais on voit par la lettre de Gyprien que tous ces condamnés exploitaient les veines d'or et d'argent cachées dans les flancs des montagnes (2). Leur existence était affreuse. Autour des mines comme des camps se formaient souvent des cités improvisées , offrant aux ouvriers quelques-unes des douceurs de la civilisation : on y trouvait des temples, des écoles, des bains, des ateliers de foulons, jusqu'à des boutiques de coiffeurs (3). Mais les travailleurs libres et

avait pas été reconnu {ibid., p. 552). On a proposé depuis, comme étant le lieu où travaillèrent les correspondants de saint Cyprien , la carrière de marbre de Smittii, à 130 kilomètres de Sigus, dans laquelle furent trouvées des inscriptions du second siècle et une inscription chrétienne du quatrième; Bull, di arch. crist., 1883, p. 82. Récemment une carrière de marbre a été découverte à Sigus même; Xuovo Bull, di arch. crist., 1896, p. 152. Je dirai, dans l'une des notes qui suivent , pourquoi je ne puis reconnaître dans l'une et l'autre de ces carrières le metallum Siguense.

(1) Of/îcina, puteus; dans les carrières de marbre, pif /ei/ç. Voir Bull, di arch. crist., 1868, p. 22-25; 1879, p. 55-56.

(2) Nunc metallorum natura conversa est, locaque quae auruni et argentum dare ante consueverant, accipere cœperunt, dit saint Cyprien, Ep. 77, comparant, dans son style un peu apprêté, les confesseurs aux métaux précieux des mines. Cf. Ep. 78 : montes metalli. Ce détail montre que les mines où furent condamnés les confesseurs ne peuvent être identifiées avec des carrières de marbre; cf. Bruzza, dans Bull, di.arch. crist., 1883, p. 82.

(3) Cf. la table de bronze d'Aljustrel, en Portugal, publiée et commentée par M. Giraud, Journal des Savants, avril 1877; Hiibner et Mommsen, Ephem. epigr. , t. 111, fasc. 3; J. Flach, La table de bronze d'Aljustrel, élude sur l'administration des mines au premier siècle de notre 'ère, Paris , 1879. Près des carrières de Smittu, dont il a été question dans une des notes précédentes, Antonin le Pieux avait fait construire, pour l'amusement de la population indus-

les soldais chargés de la police ou de la garde de la mine en profitaient seuls. Les condamnés restaient soumis au plus dur régime, sans adoucissement à leurs souffrances. Avant même de descendre dans la mine leur supplice commençait. On les flagellait (1); on les marquait au front (2) ; un forgeron leur rivait aux pieds des anneaux de fer, joints par une courte chaîne quelquefois reliée à la ceinture, qui laissait la faculté de marcher, mais prévenait toute fuite (3).

trielle et coininerçante agglomérée en ce lieu, un ampliilhéàtie moitié en blocage, moitié en gros blocs de marbre-, Cagnat, Rapport sur une mission en Tunisie, dans Archives des missions scientifiques , 3° série, t. XI, 1885, p. 111.

(1) Fustibus caesi prius graviter et afilicti, per ejusmodi pœnas iniliastis confessionis vestrœ gloriosa primordia. Saint Cyprien , Ep. 77. — Cf. Bull, di arch. crist., 1868, p. 17, et Hist. des persèculions pendant la première moiiié du troisième siècle, 2«édit., p. 83.

(2) Confessores frontium notatarum secunda inscriptione notatos et ad exemplum martyrii superstites réservâtes. Pontius, Vita S. Cypriani, 71. « Par ces mois secunda inscriptione Pontius fait allusion aux deux inscripliones imprimées sur le front de ces chrétiens : la première, du signum Christi dans la conlirmation , la seconde, de la marque infamante des condamnés ad metalla. » Bullettino di archeolofjia crisciana, 1868, p. 20. Jusqu'en 315 l'usage de marquer au front les condamnés se continua-, Constantin l'interdit, par sentiment religieux, dans une loi adressée au vicaire d'Afrique : Si quis fuerit... in metallum... danmatus, minime in facie ejus scribalur... quo faciès, quœ ad similitudinem pulchriludinis cœlestis est figurata, minime maculetur. Code Théodosien, IX, xl, 2; cf. le commentaire de Godefroy sur cette loi. Voir dans le Bullettino di archeologia cristiana, 1868, p. 25, un verre trouvé par Boldetti dans une catacombe de la voie Appienne ou de la voie .\rdéatine, et représentant peut-être un confesseur de la foi marqué au front-, mais l'artiste a remplacé la marque ignominieuse par le signum Christi, la croix, symbole de la victoire. Cf. le commentaire de M. de Rossi, ibid.. p. 20.

(3) Iraposuerunt quoque cornpedes pedibus vestris, et merabra felicia ac Dei templa infamibus vinculis ligaverunt... O pedes féliciter

Assimilés en droit à l'esclave , par une condamnation entraînant la mort civile (1 ), ils lui étaient désormais assimilés en fait, par le traitement qu'on leur infligeait : ils devenaient « la race ferrée » dont parle Plaute (2). Non seulement, comme l'esclave des champs, ils avaient les jambes liées et le visage marqué (3), mais, comme à lui encore, on leur avait rasé la moitié des cheveux, afin de les reconnaître s'ils parvenaient à s'échapper (i). En cet état, des évêques, des prêtres, des laïques de tout rang, des vieillards, des jeunes filles, des enfants (5) travail-

jincti, qui non a fabro sed a Domino resolvuntur! o pedes compedibus et traversariis intérim cunctabundi, sed celeriter ad Chrislum glorioso itinere cursuri! Saint Cyprien, Ep. 77. Cf. Plaute, Capiivi, III, 75-77. Voir le camée antique reproduit au frontispice de l'Histoire de Vesclavage de M. Wallon. La différence entre la condamnation in metallum et in opus metalii était dans le plus ou moins de lourdeur des chaînes (Ulpien, au Digeste, XLVIII, xix, 8, § 6). Il résulte des textes que les confesseurs furent condamnés in metallum.

(1) Marcieu, ibid., 17. Cependant un condamné aux mines pouvait recevoir un legs d'aliments. Dig., XXIV, viii, 33.

(2) Cf. Plaute, Mostellaria, I, i, 18 : Ferraille genus.

(3) At nunc eadem illa vincti pedes, damnatœ manus, inscriptique vullus exercent. Pline, JSat. Hist., XVIII, 4.

(4) Semitonsi capitis capillus horrescit. Saint Cyprien, Ep. 77. — Cf. Catulle, LIX : semirasus uslor; Pétrone, Satyricon, 103 : radat ulriusque non solum capila, sedeliam supercilia... frontes notans inscriptione-, Apulée, Melam., IX, 12 : capillum semirasi; Arlemidore, Oneir., I, 25.

(5) Exeinpluni vestrum multiplex plebis portio confessa est vobiscum pariter, et pariter coronata est, connexa vobis vinculo fortissim;e caritatis, et a pr;eposilis suis nec carcerc nec nielallis separata. Cujus numéro nec virgines desunt... In pueris quoque virlus major aetato annos suœ confessionis laude Iranscendit, ut martyrii vestri beatum gregem et sexus et œtas omnis ornaret. Saint Cyprien. Ep. 11. — Les femmes étaient condamnées non in melallum, mais m ministerium

laient dans des ténèbres que rendait plus sensibles la vapeur empestée des torches (1) ; à peine nourris (2), tremblant de froid sous leurs haillons dans l'air glacé des souterrains (3), sans lits, sans même un matelas (4), sans bains (5), privés surtout des consolations spirituelles et de l'exercice du culte (6). Mais dans ces peines 1 ame des généreux confesseurs restait libre : leurs lettres simples et touchantes montrent que l'ardeur de la foi, la joie de souffrir pour Jésus-Christ, la charité mutuelle, élevaient la nature au-dessus d'elle-même et la rendaient supérieure à toutes les défaillances. Ils n'étaient point plongés, comme leurs compagnons païens, dans les cercles désespérés d'un Enfer digne de celui de Dante : sur leurs têtes déformées et souffrantes rayonnait déjà la douce splendeur du Paradis (7).

Pendant que les chrétiens de l'Afrique proconsulaire et des provinces voisines rendaient témoignage à leur Dieu par l'exil ou la captivité , des scènes ana-

metallicorum (Ulpien, au D'kj., XLVIII, xix, 8, §8); les conséquences légales de la peine étaient les mêmes.

(1) Tetrum odorein fumi. Lettre de Nemesianus, 78 inter Cypiianlcas.

(2) Panis illic exiguus. Saint Cyprien, Ep. 11.

(3) Vestis algentibus deest. Ibid.

(4) Nec fovelur in metallis lecto et culcitris corpus... Humi jacent essa laboribus viscera. Ibid.

(5) Squalent sine balneis membra, situ et sorde deformia. Ibïd.

(6) Illic nec sacerdotibus Dei facultas datur offerendi et celebrandi sacrificia divina. Ibid.

il) Omnis ista deformitas, detestabilis et tctra gentilibus, quali splendore pensabitur! Saint Cyprien, Ep. 11.

logues se passaient en Egypte. Le renom et l'autorité de saint Denys égalaient dans Alexandrie ceux de saint Cyprien à Carthage. Cité devant le préfet Émilien, il se rendit au tribunal accompagné du prêtre Maxime, des diacres Faustus, Eusèbe et Chérémon ; un chrétien de Home, qui se trouvait là, entra avec eux dans le prétoire (1). La relation officielle, les « actes » du procès ont , cette fois encore , été conservés; saint Denys lui-même les cite dans une lettre à l'évêque Germanus. Voici ce document, digne de celui que nous avons traduit plus haut :

<( Denys, Faustus, Maxime, Marcel et Chérémon (2) ayant été introduits , le préfet dit : « Je vous ai fait connaître non seulement par écrit , mais même de vive voix la bonté de nos princes envers vous. Ils vous ont laissé le moyen de vous sauver, si vous voulez, conformément aux lois de la nature, adorer les dieux gardiens de leur empire et oublier ce qui est contraire à ces lois. Que répondez-vous? Car j'espère que vous ne vous montrerez pas ingrats envers la clémence qui s'efforce de vous ramener dans une voie meilleure. » Denys répondit : « Les mêmes dieux ne sont pas adorés par tous; chacun adore ceux qu'il croit. Nous reconnaissons et nous adorons un seul

(1) Letlie de saint Denys à Germanus, dans Eusèbe, Ilist. KccL, VU, 11, 2.

(2) Eusèbe, nommé plus haut dans la loUre de saint Denys, ne l'est plus dans la version qui nous est parvenue des Actes; est-ce une omission de copiste? Quant au Marcel dont il est question, et qui n'avait pas été encore nommé, c'est i)robablt'ment ce chrétien de Home qui accompagna l'évêque d'Alexandrie devant le préfet.

Dieu, créateur de toutes choses, qui a confié l'empire à ses très aimés Valérien et Galliea Augustes. C'est à lui que nous offrons de continuelles prières pour le salut et la stabilité de leur empire (1). » Le préfet Émilien dit alors : « Qui vous empêche d'adorer ce Dieu, s'il l'est vraiment, et de rendre en même temps un culte à ceux qui sont dieux par nature (2) ? car on vous ordonne d'adorer les dieux, c'est-à-dire ceux que tout le monde reconnaît pour tels. » Denys répondit : « Nous n'en adorons point d'autre. » Le préfet ÉmiUen dit : « Je vois que vous êtes des ingrats et que vous méconnaissez la clémence des Augustes. Aussi ne resterez- vous pas dans cette ville; vous serez envoyés en Libye, dans un lieu appelé Kephro. C'est la résidence que j'ai choisie pour vous, selon l'ordre de nos Augustes. Il n'est permis ni à vous ni à nul autre de tenir des réunions ou d'aller dans ce qu'on appelle des cimetières (3). Celui qui aura manqué de se rendre au lieu que j'ai assigné ou qui aura pris part à une assemblée sera l'artisan de son malheur. Car la peine méritée ne fera pas défaut. Allez donc où l'on vous commande. »

(1) 'H(X£Ï; Toîvuv xov £va 0sôv, tôv ôr.jitoypYÔv twv àzâvTtov, tôv xal ir,^/ pao-'.Xsi'av iy/ti^iGcrna: toï; Hto:ç)ù.zc;Tâ.zoiz O-jaXepiavw v.aù Yoù'nri'/iJi azêaoToï;, TO'jTov xat <7£oO(Xîv xal 7rpO(7y.yvovtj.£v, y.ai xoOtw o'.yiv£xw; "jTièp 7?jC pa(7i).£ta; aOTwv ottco; à'j'iù.vj-o; o'.ajjiîv/], 7rpoa£u-/ô[A£ÇJa. Eusèbe, Hisl. EccL, VII, 8, 11.

(2) Tt; yàp Oaà; y.w),-j£i xai toOtov, tlnep èctti Oîô;, [itià, twv xa-rà ç-jciv 6£wv TrpoaxDVEîv ; Ibid., 9.

(3) Oùôaaw; SE è^scTTai oûts {([aiv outî à).).oi; x'.olv y; cuvôoou; 7ïOt£Î(j- 8at ri eU Ta xa).QU[A£va xoi[irjTr,pix cbiÉvai. Ibid. Eus('be, Ilist. EccL, VII, 11, 10.

L'attente du préfet fut trompée : loin de mettre un terme aux assemblées chrétiennes, Texil de Févèque d'Alexandrie les multiplia en des lieux où le nom du Christ était à peine connu. Avant de se mettre en route, Denys s'entendit avec les membres du clergé laissés dans la ville , et toutes les précautions furent prises pour qu'en son absence les fidèles se réunissent régulièrement : « Je les présidais , dit-il , absent de corps, mais présent d'esprit (1). » A Kephro, sur la limite du désert, d'autres assemblées se tenaient en même temps : beaucoup de fidèles avaient suivi leur évèque , et de toutes les parties de l'Egypte des chrétiens venaient le voir. Non content de réunir tant d'adorateurs du Christ , Denys voulut le faire connaître aux Libyens. Il annonça dans Kephro la parole évangélique. D'abord les habitants jetèrent des pierres au prédicateur, puis quelques-uns se laissèrent toucher {2\. Dieu nous avait visiljlement conduits en ce lieu , dit saint Denys ; maintenant que la semence est jetée il nous emmène ailleurs. Inquiet du mouvement chrétien qui se produisait à Kephro, Émilien fit transporter les condamnés dans la Maréote, région plus âpre, « plus Libyque », selon le mot de Denys, mais plus rapprochée d'Alexandrie : la surveillance y serait facile. On eut soin de ne pas laisser les chrétiens habiter ensemble : ils furent dispersés dans des bourgs différents : Denys , sur lequel l'autorité voulait avoir

(1) Eusèbe, Hist. EccL, 12.

(2) Ibid , vu, 11, 13

les yeux, eut ordre de résider dans la région du Colluthion, au bord de la grande voie qui^ par la Cyrénaïque, reliait Alexandrie et la Méditerranée avec l'Afrique proconsulaire (1). Dans sa relation pleine de franchise, il raconte que le changement de lieu lui causa d'abord quelque appréhension ; il s'était attaché aux rudes habitants de Kephro : de plus, il s'effrayait d'être sur le passage des caravanes et dans un pays infesté de brigands (2). Mais le voisinage d'Alexandrie le consola. Ses amis, ses fidèles vinrent le visiter : les assemblées, que le préfet avait cru interdire, reprirent non seulement autour de lui, mais en tous les lieux habités par ses compagnons d'exil. Comme il le raconta plus tard dans un mandement adressé à son troupeau à l'occasion de la Pâque, « les condamnés ne cessèrent pas de célébrer régulièrement toutes les fêtes. L'endroit où chacun se trouvait, champ, désert, navire, hôtellerie, prison, tenait lieu d'église (3). » Denys eût joui dans l'exil de toutes les consolations chères à son cœur d'évêque et d'apôtre, si la calomnie, qui n'épargne pas les saints, n'était venue l'y chercher. De Kephro ou de Colluthion il eut à se défendre contre un de ses collègues, Germanus, qui, sans avoir fait preuve d'héroïsme dans aucune persécution, lui reprochait sa fuite sous Dèce, et pro-

(1) ... Ka)|xa; âzâ^Toi; twv xatà 7(i)pxv à^opicra;, r|iJLà; oi [Jià/.Xov £V àôtô xal irpwxo'j; y.aTa).riç6Y](7oix='vou; ÉTa^ev. Ibid., VII, 11, 14.

(2) ... Taï; ôè twv ôSoiTîopoûvTwv i'ioy):r,ijzn\. xal /ïj'jTwv y.aTaopO]j.a?ç £YX£i(jLEvov. Ibid., 16.

(3) Saint Denys, lettre pastorale, dans Eusèbe, VII, 22, 4.

bablement de n'être pas encore mort sous Valérien. Denys répondit à ces attaques par une longue lettre , où il raconte son histoire. A Texemple de saint Paul, il y rappelle ses titres aux égards de tous, et particulièrement au respect de son adversaire : « les sentences des juges, la confiscation, la vente et le pillage de ses biens, le renoncement aux dignités, le mépris de la gloire du siècle, le dédain des louanges des préfets et des grands, les menaces courageusement affrontées, les clameurs, les accusations, les persécutions, la fuite, les privations, les souffrances de toutes sortes supportées sans faiblir, tant d'épreuves subies sous Dèce et Sabinus, et aujourd'hui sous Émilien (1). » Après avoir ainsi parlé, Denys s'excuse « de cet excès de folie où Germanus l'a fait tomber (2) » ; folie, non assurément, ni orgueil, mais fierté légitime de l'évêcjue , du prêtre , du chrétien qui a été jugé digne de confesser Jésus-Christ, et ne permet pas que les calomnies des envieux flétrissent sa couronne!

Nous avons peu de renseignements sur l'application de l'édit de 257 à Rome et en Italie. La mort du pape saint Etienne (2 août) paraît avoir coïncidé avec sa promulgation. Eut-on le temps de l'inquiéter? La tradition fort ancienne de son martyre permet de le supposer; mais les détails donnés par les documents qui y font allusion sont inexacts et proviennent d'une confusion avec la mort dramatique de son succes-

(1) Lettre à Gerinanus, ibid., VII, 11, 18.

(2) Ibid., 19.

seur (1). Le silence g-ardé par les tables philocaliennes (2) montre que si Etienne eut la gloire de périr pour la foi, ce fut comme saint Corneille, d'une manière non sanglante, soit en exil, soit en prison (3). On déposa ses restes dans la crypte papale (4-).

Les travaux commencés dès le règne de Septime Sévère pour donner à la catacombe de Calliste des issues secrètes (5) durent être repris à cette époque afin de déjouer l'interdiction de fréquenter les cimetières et d'y tenir des assemblées. On abattit vers ce temps les marches de plusieurs escaliers et l'on ferma

(1) Voir la critique des Actes de saint Etienne, dans De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 80-87. Le martyre du Pape a été raconté d'une manière différente, dans une addition à sa notice rapportée par un manuscrit du onzième siècle du Libe7- PontificuUs ; mais cette version paraît moins bonne encore que les Actes, car elle est défigurée par un grossier anachronisme, et place Etienne sous l'empereur Maximien; voir De Rossi, Roma sotterranea , t. II, p. 85; Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. xcvii et 154, note 1.

(2) L'anniversaire de saint Etienne est marqué IV non. Aug. in Callisti, dans la Depositio cpiscoporum; mais la Depositio martyrum n'en fait pas mention.

(3) Cf. ïillemont, Mcmoires, t. IV, note m sur saint Etienne.

(4) L'épitaphe n'a pas été retrouvée. De Rossi, l. c. Les documents topographiques du seplième siècle placent par erreur la sépulture de saint Etienne sur la voie Latine ; mais ils indiquent avec lui des membres de son clergé, cum clero suo, et des martyrs nommés dans ses Actes (Nemesius, Olympius, Symphronius, Theodulus, Terlullinus, Superius ou Exuperantia). Probablement le souvenir de ceux-ci, mêlé à son histoire d'une manière qu'il est difdcile de déterminer avec certitude, à cause du peu de valeur des Actes, fit supposer ensuite qu'Etienne avait été déposé dans le même cimetière. L'un des topographes qui nomment Etienne parmi les martyrs enterrés sur la voie Latine le nomme aussi parmi les Papes inhumés au cimetière de Calliste. Voir De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 180, 181 ; t. II, p. 82, 83.

(5) A'oir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2" édit., p. 8i.

par des murs l'entrée de certaines galeries : l'accès des principaux sanctuaires devint ainsi presque impossible pour quiconque n'était pas initié (1). L'acolyte Tarsicius, qui faisait probablement partie du clergé attaché au cimetière de Calliste, circulait entre Rome et le domaine chrétien de la voie Appienne, porteur des saintes espèces (2) , quand il fut arrêté par une troupe de soldats chargés apparemment de garder l'entrée de la catacombe. Il refusa de trahir le secret du dépôt eucharistique et de « livrer aux chiens enragés les membres de son Dieu » ; on le tua sur place (3). Les chrétiens assemblés près de là purent

(1) De Rossi, Jîoiiia sotterranea, t. H, p. 258, 259, et 2« partie, p. 45-48; pi. LI-LII. Cf. Rome souterraine, p. 491 , 506, 507, 512,

(2) L'acolyte avait le droit de porter le pain consacré. La célèbre décrétale d'Innocent I (401-417), parlant de l'eucharistie consacrée le dimanche par l'évèque, et envoyée par lui au\ prêtres des divers litres, dit : Fermentum a nobis confectum per acolythos accipiunt (cité par Duchesne, le Liber Ponii/icalis, t. I, p. 169, note 4). D'après le P. de Smedt [l'Organisation des Églises chrétiennes jusqu'au milieu du troisième siècle, 1888, p. 45-46^, la décrétale fait allusion à un usage beaucoup plus ancien que le cinquième siècle, et certainement antérieur au milieu du troisième.

(3) Le souvenir de cet épisode certainement historique a été conservé parle rédacteur des .\ctes de saint Etienne, dont il forme comme l'épilogue, assez gauchement relié au récit principal. Nous croyons qu'il se rapporte à la première phase de la persécution, car s'il était de l'année suivante et contemporain du martyre de saint Sixte, les documents qui font allusion à celui-ci ne manqueraient probablement pas de le rappeler en même temps. Saint Dainuse a composé pour le

"tombeau de saint Tarsicius, qui reposait alors avec le pape Zéphyrin dans la basilique située au-dessus du cimetière , un de ses poèmes épigraphiques :

T.\RSIC1V.\I S.\NCTVM CHRISTI SACRAMEiNTA GEREKTEM CVM MALESANA MANVS PREMERET VVLGARE PROFANIS

recueillir son corps : le martyr de reucharistie fut enterré clans le caveau papal (1).

La surveillance dont les cimetières étaient Tobjet amena un meurtre plus horrible encore. Lors du premier anniversaire de Chrysanthe et Daria, martyrisés l'année précédente (2), des chrétiens s'assemblèrent pour aller prier dans l'arénaire de la voie Salaria nouvelle , près du caveau muré où reposaient les deux saints. Pendant l'oblation du saint sacrifice , des soldats apportèrent des pierres , du sable , bouchèrent à la hâte le souterrain : les pèlerins furent, à leur tour, enterrés vivants (3). Le lieu où reposaient tant de victimes finit par être oublié (4). Quand la tombe de Chrysanthe et de Daria eut été retrouvée, après la paix de l'Église , on aperçut dans cette crypte deux

IPSE ANIMAM POTIVS VOLVIT DIMITTERE CAESVS PRODERE QVAM CANIRVS RABIDIS COELESTIA MEMBRA.

(1) Sur la sépulture de saint Tarsicius, voir De Rossi, Borna sotlerranea, t. II, p. 7-10, 89.

(2) Voir plus haut, page 47.

(3) Passio SS. Chrysanthi et Darix, II, 27, dans les Acta SS., octobre, t. X, p. 483; Acia breviora, ibid., p. 487; saint Grégoire de

Tours, De Gloria martyrnm, I, 38.

(4) Quse crjpta diu sub ■vcJaniento permansit operta, donec urbs Roniana, relictis idolis, Christo Domino subderetur. Jain procedente tempore nulli erat cognitus locus iliius sepullurœ... Saint Grégoire de Tours, l. c. Comme le fait remarquer Tillemont , l'opinion qui place sous Valérien le martyre de Chrysanthe « s'accordera mieux avec ce que dit saint Grégoire de Tours, que le lieu de la sépulture de ce martyr était tout à fait inconnu lorsque Rome devint chrétienne, longtemps avant le pontificat de Damase. Car depuis Numérien jusqu'à la paix de l'Eglise et même jusqu'à la mort de Maxence, il n'y a que vingt-huit ans. » Tillemont, Mcmoires, I. IV, note ii sur saint Caius.

fois vénérable non seulement les reliques des chrétiens qui y avaient péri, des squelettes d'hommes, de femmes, d'enfants étendus sur le sol, mais encore les vases d'argent apportés pour la célébration des saints mystères. Saint Damase, restaurant la catacombe (1), ne voulut point toucher à cette scène de martyre. 11 s'abstint de faire des travaux dans la crypte , et d'y mettre aucun ornement étranger; il se contenta d'y poser une inscription (2) et d'ouvrir dans la muraille une petite fenêtre , afin que tous pussent contempler les restes épars des pèlerins morts au milieu de leur prière (3). On les voyait encore au sixième siècle. Espérons que de nouvelles fouilles nous en rendront quelque souvenir (4), peut-être des fragments de Tins-

(1) Sur les travaux du pape saint Damase dans les catacombes voir Rome souterraine, p. 148.

(2) Voir les inscriptions de la crypte à la fin du volume, .Appendice B.

(3) Cujus parle in una loci, interposilo pariete, sepulchra inartyrum Chrysanlhi et Dariœ segregata; parte in alla sanctorum reliquorum cadavera in unum sunt congregata. Veruntanien pariete illo, qui est in medio positus, fenestram structor patefactam reliquit, ut ad contemplanda sanctorum corpora aditus aspiciendi pateseeret. Ferunt etiam quod eo tempore, quo ad sancta solemnia accedentes inclusi sunt, urceos argenteos ex métallo formalos cum vino, quod ad oblationem sacrificii divini oflerlur, secuni liomines detulissent , argentumque ibi remansisse manife^tum est, idcjne hodie a conspicientibus cerni. Saint Grégoire de Tours, De Glorid martijrum , I, 88. — Le pape Etienne VI (8S5-891) fit transporter dans Rome les corps de ces martyrs, qu il dé|0sa dans les églises de Saint-Pbilippe et de Saint- Jacques, près du forum de Trajan, et dans la basilique de Latran; Armellini, Anticlii cimiteri cristiani di Borna, p. 130.

(i) « Cette espérance est fondée, j"oserais presque dire : elle sera remplie, » ce sont les propres paroles de M. de llossi, dans un travail composé en 1869 pour le recueil intitulé Rome dans sa grandeur,

7fi LE PREMIER ÉDIT DE VALÉRIEN.

criptioii damasienne , peut-être la fenêtre même par laquelle nos pères ont contemplé cet émouvant spectacle, une messe célébrée au troisième siècle et interrompue par le martyre.

t. II, p. 6. Des fouilles ont été faites en 1873 dans l'arénaire des saints Chrysanthe et Daria; mais ces travaux, entrepris pour réparer des dégâts causés par des ouvriers qui travaillaient au-dessus, ont été circonscrits dans un très petit espace, et n'ont pu amener la découverte du célèbre sanctuaire.

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