CHAPITRE III
SOMMAIRE. — I. L'ÉDiT DE iio8. Le martyre de saint Sixte. — Saint Cyprieii est raiipelé à Cartilage. — Bruit du martyre du pape saint Sixte II. — Messager envoyé à Rome. — Lettre de saint Cyprien à Successus, annonçant un nouvel cdit. — Peine de mort coiilre les évoques, prêtres, diacres. — Confiscation des Liens, dégradation et peine de mort pour les sénateurs, noLles, chevaliers. — Confiscation des biens et attaciie à la glèbe, pour les Césariens. — Le premier édit continue d'être en vigueur pour le reste des fidèles. — Saint Sixte II arrêté dans le cimetière de Prétextât. — Il est décapité sur la chaire épiscopale. — Martyre de six diacres. — II. La peiîsécltion a Rome et en Occident. — Le pouvoir civil veut s'emiiarer du patrimoine mobilier de l'Église. — Illégalité de la mesure. — Le premier diacre saint Laurent, administrateur de la communauté, est épargné à dessein. — On lui ordonne de livrer le trésor. — Il montre les pauvres, trésor de l'Église. — Il est brûlé vif. — Martyre de Sévère, Claude, Crescent et Romain. — Martyre du docteur saint Hipppolyle. — Martyre des saints Protus et Hyacinthe. — Martyre des saintes Eugénie, Basilia,IUifinc et Seconde. — .Martyrs en Gaule : saint Pontius à Cimiez, — saint Patrocle à Troyes. — Martyrs en Espagne : saint Fructueux, évêque de Tarragone, et ses diacres Augure et Euloge.
— Attachement de Tarragone au culte olficicl. — Cependant, bienveillance des habitants pour les chrétiens. — Arrestation de Fructueux et des diacres. — Leur procès. — Fructueux, marciiant au supplice, refuse de boire du vin aromatique. — Les trois martyrs sont brûlés vifs.
— Les fidèles recueillent leurs cendres. — III. La peiisécition en Afrique.— Martyrs à Utique. — La • Masse blanche ». —Le proconsul fait cherclier saint Cyprien. — Retraite de celui-ci. — Sa dernière lettre.
— Son arrestation. — Interrogatoire et sentence. — Il est décapité. — Sa sépulture. — Martyre de Paul et de Successus. — Arrestation de Lucius, Montan, Flavien, Julien, Victoric, Kenus, Primolus et Donatien. — Leur captivité. — Donatien, Primolus et Renus meurent en prison. — Martyre de Quartillosa, de son mari et de son fils. — .Martyre de Lucius, Montan, Julien et Victoric. — Flavien est ramené en prison. — Il est "enfin condamne. — Conversation en marchant au suiiplice. — Son martyre. — Cruautés du légat de Numidie. — Arrestation de Jacques et Marien, près de Cirta. — Marien est mis à la torture. — On l'envoie avec Jacques à Lanibèse. — Massacres de chrétiens. — Jacques, Marien et leurs compagnons sont conduits au supplice. — Dernière vision des martyrs. — lY. La persécltion es Asie. — La présence de Valcrien excite
le zèle des magistrats. — Cliréliens poursuivis en Palestine. — Prisque, Malchus et Alexandre se dénoncent, et sont Ijrùlés vifs à Césarée. — Saj)ricius confesse la foi à Aiitiociie, mais refuse de se réconcilier avec Nicéphore. — Il faiblit au dernier moment. — Nicéphore est martyrise à sa place. — Martyre de Paregorius, à Patare, en Lycie. — L'ermite Léon proteste, dans la même ville, contre les fêtes païennes. — Son martyre. — Martyre de saint Cyrille, en Cappadoce. — Les martyres d'enfants.
L'édit de 258. — Le martyre de saint Sixte.
En 258, le proconsul Galerius Maximus, qui succédait à Paternus, rappela Gyprien de son exil de Gurube. Une autre résidence lui fut assignée. Voulant l'avoir près d'elle, afin de le surveiller plus étroitement et de le punir à la première occasion, l'autorité romaine l'obligea de demeurer à Cartilage, dans un domaine qu'il avait jadis vendu au profit des pauvres, mais que les chrétiens avaient racheté (1). Gyprien y était installé , quand de graves nouvelles arrivèrent de Rome. On disait que « le bon et pacifique » Sixte , qui avait remplacé saint Etienne sur la chaire de saint Pierre, et renoué probablement avec le siège de Garthage les rapports interrompus lors de la controverse des rebaptisants , venait de verser son sang pour le Ghrist (2). Le martyre d'un Pape annonçait une nouvelle phase de la persécution : jus-
(1) Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2" édit., p. 358.
(2) Jam de Xysto bono et pacifico sacerdole, ac propterea beatissimo martyre, ab Urbe nuntius venerat. Poulius, Vita S. Cijpriani, 14.
que-là l'exil avait été la peine prononcée contre les évêques (1). CvjDrien voulut connaître la vérité. La traversée entre l'Italie et l'Afrique était rapide : une semaine suffisait pour aller et venir, après avoir pris terre à Rome (2). Des messagers furent envoyés en grande hâte, avec mission de s'enquérir des faits. Leur retour confirma les rumeurs déjà répandues. Cyprien s'empressa d'informer de la situation un de ses collèg-ues, Successus, évèque d'Abbir Germaniana (3), qui, ému des mêmes bruits, lui avait écrit pour être renseigné.
« Je ne vous ai pas répondu tout de suite , très cher frère, lui dit-il, parce que, à la veille du combat , aucun membre de mon clerg-é ne pouvait s'éloigner : tous étaient préparés à payer de leur vie la gloire céleste. Mais ceux que j'avais envoyés à Rome afin de connaître l'édit rendu contre nous, sont maintenant revenus. Beaucoup de bruits divers et peu sûrs couraient à ce sujet. Voici la situation : Yalérien a écrit au sénat que les évêques. les prêtres et les diacres seront exécutés sur-le-champ; les sénateurs,
(1) Aussi est-ce à tort que Lipsius [Clironologie der rom. Bîschôfe, p. 221) et Gories [Chrlstenverfolfjuagea, dans Kiaus, Real-Encijklopddie der chrislUchen AUerthûiner. t. I, p. 240) soutiennent que la mort de saint Sixte est indépendante du second édit de Valérien. Neander [Allgem. GescJnchte der christl. Relifj., t. I, p. 135, Hambourg, 1825) rapporte avec raison à l'édit de '258 le martyre du Pape.
(2) On allait en deu.v jours dOstie à la côte dAfriqne fPline, Aal. Hist.. XIX, i).
(3) Il avait fait partie du grand concile de Cartliage sur le second baptême des hérétiques. Abbir Germaniana est une ville de la province proconsulaire.
les nobles et les chevaliers romains perdront leur rang et leurs biens, et si, après la confiscation, ils persistent à être chrétiens, ils seront aussi décapités; les matrones devront être dépouillées de leur fortune et envoyées en exil; les Césariens (serviteurs de la maison impériale) qui ont confessé le christianisme avant Tédit ou le confesseront depuis, seront punis par la confiscation , enchaînés , et transportés dans les domaines du fisc pour être attachés à la glèbe. L'empereur Yalérien a joint à son message un modèle des lettres qui vont être envoyées aux gouverneurs des provinces (1); nous espérons tous les jours les voir arriver, et nous restons debout dans une ferme foi, prêts à souffrir le martyre , attendant de la grâce et de la miséricorde du Seigneur la couronne éternelle. Mais apprenez que Sixte a été décapité dans le cimetière, le 8 des ides d'août, et que quatre diacres ont partagé son supplice. A Rome, les préfets, occupés tous les jours à cette persécution, condamnent à mort ceux qu'on leur amène et saisisseut leurs biens (2). Je
(1) Rcscrijjsisse Valerianuni ad senalum ut episcopi et presbyteri et (liacones in continenti aniinadvertanlur; senatores vero et egregii viri et équités Romani, dignilate amissa, etiam bonis spolientur; et si, adeinplis facullalibus, Christian! esse jierseveiaverint , capite quoque mulctentur; inatronœ vero, ademptis bonis, in exsilium relegentur ; Ctesariani autem quicunque vel prius vel nunc confessi fuerint, confiscentur et vincti in Cœsarianas possessiones descripti raiUanlur. Subjecit etiam Valerianus imperator oiationi suœ exemplum litterarum quas ad pnesides provinciarum de nobis fecit. Saint Cyprien, Ep. 80.
(2) Xistum autem in cimiterio animadversum scialis octavo iduum augustarum die, et cum eo diacones quatuor. Sed et huic persecutioni
VOUS prie d'avertir nos collègues, afin que partout ils préparent nos frères au combat céleste , les exhortant à penser moins à la mort qu'à l'immortalité, à se donner avec une pleine foi et de toutes leurs forces à Dieu, intrépides et joyeux à la pensée de la confession qui va leur être demandée. Qu'ils sachent que les soldats de Dieu et du Christ ne meurent pas, mais conquièrent une couronne. Je te souhaite , très cher frère , de te porter toujours bien dans le Christ, »
Cette lettre apprenait aux évéques d'Afrique deux graves nouvelles : un second édit de Valérien, complétant celui de l'année précédente ; la première application de cet édit , par le martyre de Sixte II et de plusieurs diacres.
L'acte législatif envoyé d'Orient (1) au sénat, et revêtu de l'approbation de cette assemblée, contenait des dispositions modifiant singulièrement la situation des chrétiens , introduisant même dans le droit pénal et pofitique de redoutables innovations. Pour les évéques, les prêtres et les diacres, non seulement l'exil est remplacé par la mort , mais on leur ûte une garantie jusqu'alors accordée à tous : l'identité constatée, ils seront décapités immédiatement [in continenti animadvertantur); ni interrogatoire, ni jugement
quoUdie instant prœfocti in Urbe, ut si qui sll)i oblati fuerint, animadvertantur, et bona eorum fisco vindicentur. Saint Cyprien, Ep. 80. Sur- les lïioli diacones quatuor, malencontreusement corrigés dans les éditions de Pamelius et de Fell, voir De Ilossi, Roma sollerranea, t. II, p. 94.
(1) Valérien était à Byzance au commencement de 258, et passa en Orient la fin de son règne.