‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 13 sur 50 · III. G · texte numérisé non relu

III. G

régulier, ni sentence motivée; la mort sans phrases, La procédure employée à l'ég-ard des chrétiens de distinction, sénateurs, nobles (1), chevaliers, est plus nouvelle encore. Une mesure administrative les dépouillera de leurs biens, et en même temps de leur rang-, car, privés de cens, ils ne pourront plus faire partie de l'ordre équestre ou sénatorial. Ainsi dégradés, on les traduira devant les tribunaux, qui les mettront en demeure d'abjurer, sous peine de mort. Les femmes de condition semblable encourront la confiscation et Texil.

On comprend pourquoi Yalérien demanda le vote du sénat, et tint à donner au nouvel édit la forme d'un sénatusconsulte. Il invitait la haute assemblée à frapper de déchéance une partie de ses membres. Pour la première fois, l'incompatibilité entre l'exercice du culte chrétien et le service de l'Etat était déclarée. Sous les règnes précédents , des chrétiens s'exclurent des fonctions publiques par motif de conscience; ils se réfugiaient dans la vie privée pour ne pas remplir des charges qui les eussent obligés à offrir des sacrifices ou à donner des jeux. Mais si une incompatibilité de fait existait souvent, au moins n'y avait-il pas d'incompatibilité légale. Dès que le pouvoir, inclinant à la tolérance, n'exigeait plus des fidèles que la naissance appelait aux honneurs des

(1) Egregii viri. — Les personnes portant ce titre formaient une sorte de classe intermédiaire entre l'ordre sénatorial et l'ordre équestre. Des membres de ce dernier l'obtenaient souvent. Voir Wilmanns, Exempla inscriptioman latinarum, index, p. 542.

actes réprouvés par la religion ou la morale évangéliques, ceux-ci réclamaient les privilèges et acceptaient les charges de leur rang : on en a vu des exemples au commencement du règne de Septime Sévère (1), sous Philippe (2), et probablement dans les premières années de Yalérien. Aujourd'hui, il en est autrement : nul ne sera sénateur, chevalier, et chrétien. L'aristocratie baptisée, dont les libéralités ont fondé la propriété ecclésiastique, ne peut plus exister : condition , fortune , elle perd tout à la fois . Plus d'un sénateur dut frémir à la pensée des nobles familles qu'on lui demandait de condamner au deuil et à la misère , des collègues , ses amis et ses parents peut-être, dont quelques-uns siégeaient encore à côté de lui, et que son vote allait expulser de la curie, ruiner, envoyer à la mort. Mais l'empereur commandait : docile aux volontés souveraines, le sénat, qu'il partageât ou non le fanatisme du maitre , ne pouvait refuser sa sanction à l'édit.

La dernière disposition plut sans doute à la haute assemblée. De tout temps l'aristocratie romaine souffrait impatiemment la faveur des esclaves et des affranchis impériaux. Avant que le service personnel de l'empereur devint une charge de cour, ils étaient les vrais courtisans , maîtres de la confiance du prince , flattant ses goûts, servant ses passions, réglant l'ordre

(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 24.

(2) Ibid., p. 253.

de ses audiences, gouvernant le palais. Sous les empereurs faibles et vicieux, les Césa riens firent des fortunes scandaleuses : on en vit administrer des provinces , épouser des princesses , humilier de leur faste et de leur hauteur les plus fiers patriciens. C'étaient là des exceptions; mais elles reparurent souvent dans trois siècles d'empire. Même quand nul favori ne s'élevait de leurs rangs , les Gésariens restaient une puissance. Ils ne remplissaient pas seulement de leur oisiveté l'antichambre impériale, ils peuplaient aussi les bureaux de la chancellerie ; on les envoyait en mission dans les provinces : la plupart des affaires concernant le fisc et le domaine du prince passaient par leurs mains. L'empereur changeait , mais ils demeuraient , offrant à chaque nouveau souverain tout un personnel administratif, souple, laborieux, intelligent, capable même d'être honnête et dévoué. Dès l'origine du christianisme, la foi nouvelle eut des adeptes parmi eux. Saint Paul connaissait des fidèles « de la maison de César (1) », c'est-à-dire esclaves ou affranchis de Néron. On en trouvait en foule dans le palais de Commode, deSeptime Sévère. Alexandre était entouré de serviteurs chrétiens. Leur nombre s'accrut encore sous Philippe. Il devint si grand dans les premières années de Valérien, que la résidence impériale paraissait une église. On se rappelle les moyens employés pour soustraire Tempereur à ces influences domestiques

(1) Saint Paul, Philip p., iv, 22

dont ses conseillers se montraient jaloux (1). Ces moyens n'avaient que trop bien réussi : devenu l'ennemi des chrétiens, tant aimés naguère pour leurs services et leur fidélité , Valérien demandait maintenant au sénat des rigueurs contre eux. Le sénat les accorda volontiers. Tout ce qui diminuait l'influence et abaissait l'orgueil des Césariens paraissait une revanche de l'aristocratie, une victoire de l'assemblée sur l'administration, du patriciat sur le palais et les bureaux. Le sénat, contraint à se décimer lui-même, dut se consoler en se voyant appelé en même temps à épurer la maison de César.

L'édit ne prononce pas contre les Césariens la peine capitale. Propriété de l'empereur, leur sang doit être ménagé. Ce sentiment valait, pour la protection de l'esclave , plus que les maximes des philosophes; l'omnipotence et la colère s'arrêtent devant l'intérêt : on épargne la vie des hommes quand elle représente un capital. Les afTranchis participaient à cette garantie, car si leur personne était libre, ils devaient des services appréciables en argent. Aussi ni les esclaves ni les affranchis impériaux n'expieront par la mort le crime de christianisme. Ils seront châtiés d'abord par la confiscation : leurs biens pouvaient être considérables; non seulement beaucoup d'affranchis de l'empereur acquéraient dans l'exercice de charges lucratives des fortunes immenses, mais le pécule même de ses esclaves était fort riche. On les

(1) Voir plus haut, p. 49.

enchaînera ensuite, comme on faisait pour la dernière classe ; inscrits [descripti] parmi la population servile des domaines du fisc (1), ils seront assimilés aux malheureux dont Caton, Columelle, Pline, Sénèque ont tracé le lamentahle portrait , la race ferrée , au front marqué , travaillant les pieds dans les entraves, et couchant au dortoir souterrain de l'ergastule (2). Telle est la peine prononcée; la dureté n'en est pas le seul caractère : elle a de plus un effet rétroactif, atteignant non seulement les Césariens restés chrétiens après l'édit, mais ceux mêmes qui confessèrent leur foi dans l'une des persécutions précédentes.

L'édit ne parle pas des gens du peuple. Comme Tarquin , l'empereur frappe aux têtes : le clergé , les nobles, la puissante classe des serviteurs du palais sont seuls visés. Quand les évêques, les prêtres et les diacres auront été supprimés, quand tous les grands personnages dont l'appui moral et matériel faisait la force de l'association chrétienne ne seront plus,

(1) Sur les diverses catégories de domaines impériaux et les provinces où ils étaient situés, voir Garsonnet, Histoire des locations perpétuelles et des baux à longue durée, t. I, p. 148.

(2) Cf. plus haut, p. 65. Ces travailleurs enchaînés n'ont aucun rapport soit avec les colons du fisc dont une inscription d'Afrique a conservé les doléances {Corpus inscr. lai. , t. VIII, 10570), soit avec les colons des domaines particuliers, dont une autre inscription nous fait connaître les obligations et les droits (Cuq, le Colonat partiaire dans l'Afrique romaine, 1897), soit avec les esclaves de la glèbe qu'une loi du quatrième siècle défend de transporter hors du domaine dont ils font partie, assurant ainsi la stabilité de leur foyer et les transformant en serfs [Code Justinien, XI, xlvii, 7).

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