‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 16 sur 50 · III · texte numérisé non relu

III

une grande place à l'arbitraire, aux cruelles inventions et aux sanglantes ironies. Que l'on se rappelle les chrétiens transformés en torches vivantes pour éclairer une fête de Néron, des femmes, des vierges représentant au naturel, dans l'amphithéâtre, la tragique histoire des Danaïdes et des Dircés (1 ), le peuple appelé à contempler, aux « jeux du matin » , la mort d'Orphée, d'Icare, de Dédale, d'Hercule, la mutilation d'Atys, le déshonneur de Pasiphaé (2) : on ne s'étonnera pas qu'un préfet, voulant donner à Rome le spectacle du fils de Thésée irainé jusqu'à la mort par ses coursiers, ait choisi un prêtre chrétien pour acteur de cette tragédie. Le 13 août, jour où fut martyrisé le vieux docteur (3), le calendrier romain marque un sacrifice solennel à Diane, sur l'Aventin (i). Des fresques représentant la légende d'Hippolyte décoraient son temple (5) . Là fut peut-être l'origine de la sinistre fantaisie (6). Ce n'était pas tout à fait l'exposition aux bêtes, dans le sens ordinaire du mot, mais c'était

(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2« édit., p. 49-52.

(2) Voir les textes cités, Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 50.

(3) Idibus Augusti, Hippolyti in Tiburtina. Depositio martyrum.

(4) Die Feierlage des romisclien Calenders, dans Marquardt, Rôviische StaatsvencaUunrj , t. III, p. 557.

(5) Prudence, Contra Symmachum, II, 53-56.

(6) On a des exemples de fantaisies sanguinaires, inspirées par la nationalité ou le surnom du condamné. C'est ainsi que Silurus, esclave révolté de Sicile, surnommé le fils de l'Etna, fut précipité du haut d'un Elna factice élevé au milieu du forum, dans la cage des bêtes féroces. Strabon, Geogr., VI, 2, 6.

« une autre peine semblable, » comme dit Marcien.

Un mois après le martyre de saint Hippolyte, moururent, brûlés vifs (1) pour le Christ, deux frères, Protus et Hyacinthe, dont les noms indiquent l'origine et la condition servile. Les ossements échappés aux flammes furent enveloppés dans une étoffe tissée d'or (2), et déposés dans le cimetière de saint Hermès, sur l'ancienne voie Salaria (3).

L'article de l'édit menaçant les femmes de noble origine fut rigoureusement appliqué à Rome : plusieurs de celles-ci, dont la ferme attitude provoquait la colère des juges, achetèrent la couronne du martyre, non par l'exil seulement, mais par la mort. Parmi ces glorieuses victimes se trouvent deux jeunes filles gagnées, dit-on, à la foi par les enseignements de Protus et Hyacinthe (i), les saintes Eugénie et Ba-

(I)Les Actes de saint Protus et de saint Hyacinthe n'ont point été conservés; leurs noms se lisent dans la Passion de sainte Eugénie, pièce sans valeur. Mais la tombe de saint Hyacinthe a été découverte par le P. Marchi en 1845, encore intacte et fermée. Ouverte, elle laissa voir des ossements dont une partie était réduite en cendres, et qui tous paraissaient avoir subi l'action du feu. Cf. Marchi, Monumenti délie arti cristiane primitive, p. 264; Bulletlino di anheologia cristiana. 1880, p. 124; Rome souterraine, p. 5.33. Voir à la fin du volume. Appendice G.

(2) Quelques fils d'or étaient encore mêlés aux ossements quand le P. Marchi ouvrit le tombeau. Marchi, Monumenti délie arti cristiane primitive; Rome souterraine, p. 533.

(3) Sur la catacombe de saint Hermès, voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2° édit., p. 21G.

(4) Cette assertion ne se lit pas seulement dans les Actes tout à fait suspects de sainte Eugénie (Surius, Vitae SS., t. .\1I, p. 319), à bon droit rejelés par Tillemont {Mémoires, t. IV, note iv sur la persécution de Valérien ; elle se rencontre dans un de ces rares extraits de

silla, enterrées la première sur la voie Latine, au cimetière d'Apronianus , la seconde sur la voie Salaria ancienne, au cimetière de saint Hermès (1), et les saintes Ilufîne et Seconde, qui eurent la tête tranchée sur la voie Cornelia, à neuf milles de Rome, au lieu appelé la Forêt-Blanche (2). Elles étaient, dit leur Passion, fdlesdu clarissime Âsterius (3) : nous retrouverons plus tard en Orient ce noble fidèle , par qui le

Passions beaucoup plus anciennes qu'on lit en certains endroits du martyrologe hiéronymien. Au 11 septembre, anniversaire de Protus et Hyacinthe , le nis. de Berne parte : /// idus sept. Romx via Salaria in cimiterio Ba&illx sanctorum Proti et Jacinthi qui fuerunt doctores christianx legis sanctse Eugenix et Basillx. Dans le ms. d'Epternach, aucune mention de ce genre n'est ajoutée aux noms de Protus et Hyacinthe, parce que dans ce ms. ont été supprimés tous les détails historiques. Mais celui de Wissembourg porte : /// id. sept, via Saliitaria [Salaria] vetere in cimiterio Basillx natalis sanctorum Proti et Jacinti, qui fuerunt doctores christianx legis Eugenix et BasiUx. Dans les manuscrits apparentés à celui de Fontenelle, où est omise l'incise qui fuerunt, etc., les noms d'Eugénie et de Basilla sont cependant conservés, bien que la date de leur martyre ne concorde pas avec l'anniversaire de Protus et Hyacinthe. « Il est clair, dit M. de Rossi, que les ms. les plus autorisés de la compilation hiéronymienne proviennent d'un exemplaire dans lequel était résumée la notice historique de Protus et Hyacinthe, rattachée au souvenir d'Eugénie et de Basilla. Quelle que soit la forme fabuleuse de la rédaction actuelle de leurs Actes, il semble y avoir eu une rédaction plus ancienne, qui fut abrégée par le compilateur du martyrologe hiéronymien. » Bull, di arcli. crist., 1894, p. 30-31.

(1) Voir les documents topographiques ; De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 180, 181.

(2) VI id. Jul... via Cornilla miliario viiii Rufine, Secunde. Martyrologe hiéronymien. — On les enterra en ce lieu, qui devint le siège d'un évêché. Le pape saint Damase bâtit une église sur leur tombeau.

(3) Sur les Turcii Asterii et Secundi, voir Bullettino di archeologia crisiiana, 1868, p. 34; Inscriptiones cliristianx urbis Romx, t. I. p. 146. Le cognomen Rulius ou Rufinus se retrouve aussi dans cette famille. A l'épouse d'un Turcius Secundus appartint la riche collection

christianisme entra probablement dans la famille des Turcii Asterii , célèbre aux quatrième et cinquième siècles. Une autre chrétienne , sainte Sotère , parait avoir été martyrisée vers le même temps, et enterrée sur la voie Aurélia : avec elle périt saint Pancrace, enfant de quatorze ans (1).

La persécution s'étendit aux grandes contrées de l'Occident. Pour la Gaule, les documents sont peu nombreux : on voit cependant qu'il y eut des martyrs. Les Actes de saint Pontius (2) marquent son martyre sous Valérien , à Cimiez (3) , près de Nice ; malheureusement cette pièce est trop peu sûre (4) pour qu'on lui emprunte autre chose qu'une indication de temps et de lieu. Le martyre de saint Patrocle, décapité à

d'argenterie découverte à la fin du siècle dernier sur l'Esquilin. Voir mon jivre sur l'Art païen sous les empereurs chrétiens, p. 252.

(1) M. de Rossi a démontré [Roma sotterranea, t. III, p. 21-23) l'existence de cette martyre, honorée le 12 mai sur la voie Aurélia, et distincte de la célèbre Sotère immolée sous Dioclétien et honorée le 10 février sur la voie Appienne. Il a pu ainsi restituer saint Pancrace à la persécution de Valérien, dans laquelle le placent plusieur smanuscrits de ses Actes : jusqu'à cette démonstration de M. de Rossi, tous les critiques, Baronius, Bollandus, Ruinart, Tillemont, confondant la compagne de saint Pancrace avec la martyre du quatrième siècle , avaient considéré comme erronés les Actes de ce saint, qui rapportent qu'il fut baptisé par Corneille et mis à mort sous Valérien. Ces Actes sont dans le recueil des Bollandistes, mai, t. III, p. 21. On trouvera dans les Analecta Bollandiana, 1891, p. 53-56, d'autres Actes « puriora , et, ut videtur, sinceriora et antiquiora ».

(2) Dans les Ada SS., mai, t. II, p. 274-279.

(3) Cemenelum, capitale de la province équestre des Alpes maritimes et centre du culte provincial de Rome et d'Auguste. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. III, p. 306.

(4) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 502-506.

Troyes le vendredi 21 janvier, appartient probablement à l'année 259 (1). Le même jour de la même année vit, en Espagne, la mort de saint Fructueux, évêque de Tarragone, et des diacres Augure et Euloge (2).

(1) Ses Actes [Acta SS., janvier, t. H, p. 3i2) disent qu'il souffrit sous Aurélien. iMais le jour indiqué marque bien l'année 259, où le 21 janvier tomba un vendredi : cette coïncidence ne se rencontre pas dans le règne d'Aurélien. On trouve, il est vrai, un vendredi 21 janvier dans l'année 253, sous Gallus : Tillemont {Mémoires , t. IV, note sur saint Patrocle) a supposé que le futur empereur Aurélien avait pu être à cette époque gouverneur de la Gaule (cf. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. III, p. 258) et faire mourir en cette qualité saint Patrocle. Cette hypothèse est combattue par Gorres, Zeitsrhrift fur ujiss. TheoL, 1877, p. 53i. Tillemont lui-même l'avait abandonnée, pour adopter de préférence 259, qui ollYe la même co'incidence chronologique que 253, et vit tant de martyrs certains.

(2) Les Actes de saint Fructueux et de ses compagnons sont certainement antérieurs au quatrième siècle , car on les trouve reproduits dans une hynme de Prudence, qui en donne le calque à la fois très exact et très poétique (Péri Stephaiiôn , VI), et l'Église d'Afrique les lisait publiquement au temps de saint Augustin, qui les cite lui-même en deux de ses sermons {Serm. 213, 2, et 273, 3). Rien n'empêche de les croire à peu près contemporains des faits qu'ils racontent. Tout y respire le parfum des temps antiques. La simplicité, la gravité du langage, certaines expressions, comme fraternitas pour désigner l'ensemble des chrétiens, in mente habere pour « se souvenir, » dénotent le troisième siècle de préférence à tout autre : on se sent transporté au temps où écrivait saint Cyprien (cf. Ep. 40), où les vieux pèlerins gravaient les |)remiers proscinèmes sur les murailles de la crypte papale au cimetière de Calliste (De Rossi , Roma sotterranea, t. II, p. 17-19 et pi. XX; cf. U.ome souterraine, p. 197). Le début des Actes montre plus clairement encore leur authenticité. Ils commencent ainsi : « Valérien et Gallien étant empereurs, Emilianus et Bassus étant consuls, le dix-sept des calendes de février, un dimanche, furent arrêtés Fructuosus, évêque, Augurius et Eulogius, diacres. » Acta SS. martijrum Fructuosi, episcopi, Augura eîEulogii, diaconorum, 1, dans Ruinart, p. 220. Or, pendant tout le règne de Valérien, le dix-sept des calendes de février tomba une seule fois le di-

Un personnage chrétien aussi considérable que l'évêque de la première ville de l'Espagne citérieure était naturellenent désigné aux poursuites. Les édits de Valérien durent être appliqués avec soin à Tarragone, car peu de cités se montraient plus attachées aux lois, aux mœurs et aux dieux de l'empire : les quatre cents inscriptions de l'époque romaine trouvées parmi ses ruines en donnent à chaque instant la preuve. La capitale de la Tarraconaise n'était pas seulement, pour cette province, le centre du culte de Rome et d'Auguste (1) : ce culte, répandu dans tout l'empire, avait commencé dans ses murs (2). On connaît le mot d'Auguste , à qui les habitants de Tarragone annonçaient qu'un palmier avait poussé sur son autel : « Cela fait voir, répondit l'empereur, combien vous y montez souvent (3)! » Le dieu, ce jour-là, était d'humeur injuste, car les Tarraconais montrèrent toujours pour lui une enthousiaste dévotion. La réunion annuelle des députés de la province entretenait un zèle ardent pour des cérémonies où la population trouvait la satisfaction de son orgueil municipal en même temps qu'une source abondante de

manche, et ce fut précisément l'année 25'J, où Emilianus et Bassus étaient consuls (Tilleniont, ^/emoires, t. IV, art. sur saint Fructueux). Celte note ciironologique parait d'une trop rare précision pour avoir été imaginée : un contemporain l'écrivit certainement.

(1) MarquarJt, Rômisclie Staatsvervoultung , t. I, p. 2.j8.

(2) Terapium ut in colonia Tarraconensi strueretur Augusto, petentibus Ilispanis, pennissuin, dalumque in omnes provincias exemplum. Tacite, Ann., I, 78.

(3) Quintilien, Inst. oral., VI, .3, 77.

plaisirs et de profits. Cependant le christianisme était connu à Tarragone : les habitants ne paraissaient même animés contre lui d'aucun fanatisme, malgré leur attachement au culte impérial. L'évèque Fructueux était aimé et respecté des païens et des chrétiens (1). On s'étonnerait de l'unanimité de ces sentiments, si l'on ne se rappelait qu'au moment où se déchaîna la persécution de Valérien, la terrible peste qui depuis plusieurs années dévastait l'empire était encore à sa plus violente période (2) : sans doute l'évèque Fructueux , se faisant tout à tous, comme à la même époque Cyprien, Grégoire de Néocésarée ou Denys d'Alexandrie (3) , avait révélé au peuple étonné l'étendue de la charité chrétienne : son dévouement aux malades et aux mourants avait touché les cœurs.

Ces sentiments, attestés par l'auteur des Actes, n'empêchèrent pas la loi de suivre son cours. Frucueux fut arrêté avec deux de ses diacres. On le conduisit en prison : tous les chrétiens vinrent l'y visiter, lui apportant des vivres, se recommandant à ses prières (4). L'évèque eut la joie de catéchiser un caté-

(1) Talem amorem habeljat non tanturn a fratribus, sed etiam ab ethnicis. Acla S. Fructuosi. 3; Ruinart, p. 221.

(2) Elle avait commencé vers 250 et n'avait pas encore cessé en 262. \o\xT\\\^moni, H htoire des Empereurs, LUI, p. 384, 410, 447,462.

(3) Voir plus haut, p. 9-12.

(4) Eiat autem et fraternitas cum ipso, réfrigérantes et roganles ut ipsum in mente haberet. — Sur les expressions fraternitas et in mente Jiabere, voir plus haut, p. 102, note 2. — Sur le sens du mot refrigerare, voir De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 502, et Bullettino di arclieologia cristiana, 1882, p. 126.

chumène dans son cachot. Après sept jours de détention préventive, Fructueux et les diacres furent conduits devant le tribunal. « Introduisez Tévêque Fructueux , les diacres Augure et Euloge , » dit le gouverneur (1) Émilien. « Ils sont présents, » répondirent les offîciales (2). L'interrogatoire commença. « Tu connais les ordres des empereurs (3)? demanda Émilien. — Je les ignore. Mais je suis chrétien, répondit Févêque. — Ils ont commandé dadorer les dieux. — J'adore un seul Dieu, qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment. — Sais-tu quil y a des dieux? — Je n'en sais rien. — Tu l'apprendras. » Fructueux leva les yeux au ciel, et pria en silence. « Qui donc, reprit Émilien, pourrait être obéi, craint, honoré, si l'on refuse le culte aux dieux et l'adoration aux empereurs? » Puis, se tournant vers le diacre Augure : « N'écoute pas ce que dit Fructueux. — Moi aussi, répondit Augure, j'adore le Dieu tout-puissant. — Adores-tu Fructueux, toi aussi? demanda Émilien au second diacre, Euloge. — Je n'a-

(1) Prxses. Bien que ce titre n'ait été porté ofliciellement par les gouverneurs de province qu'après la réorganisation administrative de la fin du troisième siècle, cependant on l'employait longtemps auparavant dans la langue courante. Le jurisconsulte Macer écrivait dès le temps d'Alexandre Sévère : « PrcCsidis nomen générale est, eoque et proconsuies et legati Cœsaris et omnes provincias régentes... praesides appellantur. » Digeste, I, xvin, 1. L'auteur des Actes ne commet donc pas un anachronisme en donnant le nom de prxses dès 259 au propréteur de la Tarraconaise.

(2) Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 129, 130.

'^3) Valérien s'associa son fils Gallien dès l'an 253. Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 393.

dore pas Fractueux, mais le Dieu que Fructueux adore. » Le g'ouverneur se tourna de nouveau vers Fructueux : « Tu es évêque? — Je le suis. — Tu l'as été, » et il ordonna que tous trois seraient brûlés vifs (1).

Le peuple les accompagna, pleurant, jusqu'à Tamphithéâtre, où devait avoir lieu le supplice. Pendant le trajet se passa un fait touchant, et d'une couleur bien antique. Plusieurs des « frères » présentèrent aux condamnés une coupe de vin. « L'heure de rompre le jeûne n'est pas encore arrivée , » dit Fructueux en refusant (2) . On était au mercredi , jour de jeûne chez

(1) iEmilianus presses Fructuoso episcopo dixit : Episcopus es? Fructuosus dixit : Sum. .Emilianus dixit : Fuisti. Acta , 2. — Prudence a traduit exactement :

(Christi) sum famulus, gregisque pastor.

— Suljridens ait ille : Jam fuisti.

Pei-i. SiepIianÔH, VI, 47, 48.

Arevalo fait remarquer la force de ce dernier mot, qui veut dire à la fois « tu as été » et « tu as vécu ».

(2) Cumque muiti ex fraterna charitate els otferrent, ut conditi permixti poculum sumerent, ait : Nondum est hora solvendi jejunii. Agebatur enim hora diei quarta. Siquidem in carcere quarta feria stationem solemniter celebraverant. Acta, 3.

Quosdam de populo videt sacerdos Libandum sibi poculum offerentes :

« Jejunamus, ait, recuso potum.

Nondum nona diem résignât hora , Nunquam conviolabo jus dicatum, Nec mors ipsa meum sacrum resolvet.

Sic Christus siliens crucis sub hora Oblatum sibi poculum recusans Nec libare volens sitim peregit. »

Péri Stcph., VI, 52,6.

les premiers chrétiens (1) , et ce jeûne ne devait cesser qu'ànone, c'est-à-dire à trois heures. Un autre motif encore que la volonté de ne pas rompre le jeûne dicta probablement le refus de l'évêque. Le breuvage offert par « la charité fraternelle » n'était pas un vin pur, mais une liqueur composée , où l'on avait fait infuser des plantes aromatiques [conditl permixti pociihtm). Les anciens présentaient quelquefois aux condamnés de tels breuvages, qui répandaient dans le corps une vigueur factice, et le rendaient moins sensible à la douleur. Plusieurs traités du Talmud font allusion à cette coutume 1 2 ) , et tel fut probablement le vin mêlé de myrrhe qu'on offrit à Jésus sur la croix (3i. Tertullien , dans un pamphlet montaniste , a reproché aux catholiques d'eu user de la sorte pour les martyrs dont la résolution paraissait douteuse (i). Fructueux était trop fier, il avait un trop vif souci de l'honneur chrétien , pour permettre que lui et ses compagnons fussent confondus avec les (( martyrs incertains » dont parle Tertullien : désireux d'imiter en tout le Sauveur, il détourna ses lèvres de la coupe adoucissante offerte à son agonie , et préféra boire jusqu'à la lie le calice du martyre.

(l)Lejeùnedu mercredi est indiqué danslaAioa/y) Twvà-oirTÔXwv, écrit de la fin du premier siècle ou de la première moitié du second, cli. 8.

(2) Midracli Tancliuma, .39, 3; Bamidbar-Rabba, 10, 206, 4; Geinara de Balnlone, Sanliédria, 6,1. — Cf. Fouard, la Vie de N.-S. Jésus- Christ, t. II, p. 408, 409.

(3) Saint .Mattliieu, xxvn, 3i; saint Marc, xv, 23. — Cf. Fouard, l. c.

(4) Tertullien, De jejuniis, 12. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2^ édit., p. 138.

On arriva à l'amphithéâtre fl), où le bûcher attendait les trois chrétiens. Fructueux se disposait à y monter : un lecteur, nommé Augustalis, s'approcha pour dénouer ses sandales; mais l'évêque refusa, et se déchaussa lui-même. Quelle était la signification de cet acte? Considérant sa mort comme un sacrifice, le martyr avait-il manifesté l'intention de monter sur le bûcher pieds nus, en signe de respect? Le passionnaire ne l'explique pas, mais Prudence le donne à entendre , car Fructueux marchant , dépouillé de ses sandales, vers le bûcher embrasé, lui rappelle Moïse s'approchant déchaussé du buisson ardent (2). Un autre chrétien, nommé Félix, vint près de l'évêque, et, lui prenant la main, le supplia de se souvenir de lui. Fructueux répondit, d'une voix haute, que tous entendirent : « 11 est nécessaire que j'aie dans ma pensée lÉgiise catholique, répandue de l'Orient à l'Occident (3). » Les trois martyrs montèrent sur le bûcher. Les flammes eurent vite dévoré les liens dont leurs mains étaient attachées : devenus libres de leurs

(1) Il en existe encore des ruines (Hubner, Corp. inscr. lat., t. II, p. 542}, que M. de Laborde a dessinées {Voyage en Espagne, pi. LUI).

(2) Vis liœc edideral, relaxât ipse Induiiienta peduin, velut Moyses Quondam fecerat ad rubuin propinquans.

Non calcare sacrani crernationem Aut adstare Deo prius licebat Quam vestigia pura figerentur.

Péri Steph., VI, 85-90.

(3) In mente necesse est nie habere Ecclesiarn catholicam ab Oriente usque ad Occidentem difTusam. Acla, 3; Ruinart, p. 222.

mouvements, ils s'agenouillèrent les bras en croix : les assistants, familiers avec les souvenirs bibliques, si souvent reproduits dans l'ancien art chrétien (Ij, comparèrent les trois martyrs priant ainsi parmi les flammes aux trois enfants hébreux dans la fournaise de Babylone (2). Quand le feu eut enfin consumé les corps des martyrs , « deux de nos frères appartenant à la maison du préfet , » disent les Actes , aperçurent les trois élus montant au ciel : la fille d'Émilien, avertie par eux , put contempler le miracle , caché aux regards aveugles du juge (3).

Les chrétiens se rendirent en foule dans l'amphithéâtre pour recueillir les cendres des saints et quelques ossements échappés aux flammes. Les cendres et les ossements furent arrosés de vin Ci.) , afin d'éteindre le feu qui brûlait encore , disent les Actes (5), et probablement aussi en souvenir des libations en usage chez les anciens après la crémation des corps (6). Les chrétiens ne brûlaient pas leurs morts; mais quand, à la suite d'un accident ou d'une condamnation , ceux-ci avaient été réduits en cendres, ils se plaisaient sans

(1) Cf. mon étude sur le Symbolisme chrétien au quatrième siècle d'après les poèmes de Prudence, dans la Revue de Vart chrétien, 1885, p. 14G.

(2) Acta, 4 ; Péri Sleph., VI, 103-111.

(3) Ac(u, 5; Péri Steph., VI, 121-129.

-(4) Tune de corporibus sacris favillae

Et perfusa incro leguntur ossa.

Prudence, Péri Stephanôn, VI, 130-131.

(5) Quo seniiusla corpora exstinguerent. Acta, 6.

(6) Iliade, XXIV, 1791; Odyssée, XXIV, 71; Enéide, VI, 327.

doute à leur donner les marques d'honneur dont les païens environnaient les bûchers funèbres. Chacun ramassa ensuite quelques cendres, et, joyeux, emporta ces reliques dans sa maison. Entraînés par leur zèle , les fidèles de Tarragone contrevenaient, en agissant ainsi, à une coutume de la primitive Eglise. La discipline en vigueur à cette époque ne permettait pas de diviser les corps saints (1). Les chrétiens, avertis miraculeusement, rapportèrent les cendres des martyrs, et Ton enferma dans un même tombeau les reliques destinées à ressusciter ensemble (2).

(1) Voir Rome soulerraine, p. 31.

(2) Acta, C; Péri Steph., VI, 136-141.

La persécution en Afrique.

A Rome, les rigueurs sanglantes avaient commencé dès le mois d'août 258 , immédiatement après la promulgation de l'édit. Il en fut de même en Afrique, où le contrecoup des événements d'Italie se faisait vite sentir. Le proconsul Galerius tenait ses assises dans le ressort d'Utique (1). Le neuf des calendes de septembre (2i août), ou amena devant lui un grand nombre de fidèles , de tout sexe et de tout âge (2), probablement surpris dans l'exercice du culte. D'après l'édit de 257, toujours en vigueur, ils méritaient la mort : peut-être n'attendit-on pas la sentence pour la leur infliger, car l'absence d'Actes réguliers de tant d'accusés fait croire qu'ils périrent dans un mouvement populaire. Le nom de Masse blanche fut de bonne heure donné à cette foule compacte, revêtue le même jour de la robe brillante du martyre (3). Suivant une tradition, ils furent décapités (4). Une

(1) Utique était le chef-lieu d'un des convenius ou ressorts judiciaires de l'Afrique proconsulaire.

(2) Saint Augustin, Enarr. in psalm. XLIX, dit qu'ils étaient plus de cent cinquante-trois; Prudence, Péri Stephanôn, XIII, 83, en compte trois cents.

(3) On leur a donné, dit saint Augustin [Sermo 306), le nom de Massa à cause de leur grand nombre, et l'on a appelé celle-ci candida, à cause de l'éclat de leur victoire. — XV Kl. Sept... Massas CandidcC. Mart. hieronym. — ... Kal. Sept, sanctorum Massœ Candide. Kalendai-iuni Cartliaginense, dansRuinart, p. G93.

(i) Sermo 317, attribué à saint Augustin.

autre version, recueillie par le poète Prudence, est plus dramatique. « On raconte qu'une fosse fut creusée au milieu d'un champ, et remplie jusqu'au bord avec de la chaux vive : la pierre calcinée vomit le feu, la blanche poussière est ardente , son contact brûle , sa vapeur donne la mort. On dit qu'au bord de la fosse un autel avait été placé : cette alternative était imposée aux chrétiens , ou d'offrir un grain de sel et un morceau de foie de truie, ou de se précipiter dans la fosse. Aussitôt, d'une course rapide trois cents hommes se jettent ensemble : plongés dans le gouffre poudreux, la liqueur ardente les dévore et recouvre le monceau de corps tombés au fond. La blancheur enveloppe leurs membres, la blancheur de l'innocence transporte leurs âmes au ciel; depuis ce temps on leur a donné et on leur donnera toujours le nom de Masse blanche (1). »

Qu'y a-t-il de vrai dans ce récit? En soi, il n'est pas invraisemblable : sous Dèce, le supplice de la chaux vive fut infligé à des chrétiens d'Alexandrie (2). Cependant j'hésite à prendre à la lettre une narration que Prudence lui-même présente sous forme dubitative (3). Cette fosse de chaux assez vaste pour que trois cents personnes puissent disparaître dans ses profondeurs, cet autel placé sur le bord, ceschré-

(1) Prudence, Pcri Stephanôn, XIII, 76-87.

(2) Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Fabius, dans Eusèbe, Hist. EccL, VI, 41, 17. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle. 2^ édit. , p. 379.

(3) Fania refert... meniorant... Prudence /. c, 76, 80.

LA. rERSÉCLTION EN AFRIQUE. 113

tiens s'élançant dans l'abîme comme les femmes Souliotes de l'héroïque légende de la Grèce moderne, semblent relever plutôt de la poésie que de l'histoire. La réalité fut probablement beaucoup plus simple. Après que cette multitude eut été massacrée, le magistrat, craignant l'agitation qu'auraient produite les funérailles de tant de suppliciés , et voulant retirer tout prétexte à de nouvelles réunions de chrétiens, ordonna de creuser une grande fosse, et d'y enterrer tous les corps dans de la chaux vive, afin qu'ils fussent promptement consumés. De ce fait , dont on trouverait des exemples môme dans les temps modernes (1), naquit sans doute la légende : l'imagination du peuple l'entoura de circonstances dramatiques, et Prudence la revêtit des couleurs de la poésie (2).

On ignore si ces martyrs étaient d'Utique ou s'ils y furent amenés de Carthage. Avant la fin des assises, le proconsul envoya des huissiers dans cette

(1) Voir Henry, Histoire de Toulon depuis 1789 jusqxi'au consulat, t. I, p. 136; Wallon, Les représentants du peuple en mission et la justice révolutionnaire dans les départements, t. III, p. C9, 164,

(2) Une inscription de Calaine, en Afrique, qui parait du cinquième ou sixième siècle, cite parmi les reliques déposées « sous le voile de l'autel » celles dt-s martyrs de la masse blanche :

SVB HOC SACRO SCO BELAMINE ALTA RIS SVNT MEMORIAE SCOR MASSAE CANDI DAE

null. di arclt. crisl., 1894, p. 39.

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