‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 17 sur 50 · III · texte numérisé non relu

III

ville chercher saint Cyprien. Mais celui-ci put quitter à temps ses « jardins » et se réfugier ailleurs. De cette nouvelle retraite il écrit à son Église une lettre, la dernière qui soit sortie de sa plume, vrai testament de cette grande vie d'évêque :

« Cyprien, aux prêtres, aux diacres, et à tout le peuple, salut.

« Quand j'eus appris, très chers frères, que des huissiers avaient été envoyés avec ordre de me conduire à Utique, je me laissai persuader par mes amis, et je m'éloignai de mes jardins. Ils convient quun évêque confesse le Seigneur dans la ville où est son Église, et laisse à son peuple le souvenir de sa confession. Car ce que l'évêque dit en ce moment est ensuite, Dieu aidant, répété par tous. J'amoindrirais l'honneur de notre glorieuse Église, si je confessais la foi et subissais le martyre à Utique, après avoir demandé tant de fois avec vous au Seigneur la grâce de le confesser et de souffrir au milieu de mon peuple, et de partir d'ici vers Dieu. C'est pourquoi j'attends, dans une retraite cachée, le retour du proconsul à Carthage, afin d'apprendre alors de lui ce que les empereurs ont décidé au sujet des chrétiens, laïques ou évêques, et de lui répondre ce qu'à cette heure Dieu m'inspirera.

« Mais vous, très chers frères, au nom de cette discipline que je vous ai toujours enseignée d'après les préceptes du Seigneur, au nom des leçons que je vous ai si souvent données , demeurez dans le calme et le repos. Qu'aucun de vous n'excite de tumulte

parmi les frères; qnc nul ne se livre lui-même aux gentils. C'est seulement quand on a été arrêté et livré qu'on a le devoir de parler, ou plutôt de laisser parler le Seigneur qui réside en nous; mais il veut que nous confessions et non que nous provoquions (1). Quant aux autres avis qu'il me reste à vous donner, je vous les ferai parvenir avant que le proconsul ait prononcé la sentence. Daigne Notre-Seigneur, très chers frères, vous conserver sains et saufs dans son Église. »

Cette lettre, où se retrouve l'homme de gouvernement, avec son accent d'autorité, ses conseils de prudence, son fier souci de l'honneur chrétien, précéda de peu de jours le martyre de l'évèque. Dès le retour du proconsul, Cyprien, résistant aux suppHcations de ses amis, quitta sa retraite et rentra dans sa maison. Le 13 septembre, deux employés de YOfficiiwi proconsulaire (2), accompagnés de soldats, vinrent le prendre. Il les suivit la tête haute, le visage gai. On le fit monter en voiture, et on le conduisit à Sexti, maison de campagne du proconsul. Celui-ci remit la cause au lendemain. Cyprien, ramené à Carthage, passa la nuit dans une maison située au quartier de Saturne, entre la rue de Vénus et la rue

(Ij ... Nec quisquam vestrum aliquem tunniUiiin fratribus iiioveat , aul ullro se gentilibus olTcral. Apprehcnsiis enini et Iraditus loqui débet : si quidem in nobis Dominiis posilus illa hora loqiialur, qui nos confileri inagis voluit quain profileri. Ep. 83.

(2) Principes duo, unus slrator oflicii Galerii Maximi proconsulis..., et alius equistrator a custodiis pjusdcin oflicii. Acta proconsularia S. Cypriuni, 2, dans Ruinait, p. "217.

Salutaire. La maison appartenait à l'un des agents qui l'avaient arrêté (1).

Celui-ci traita le prisonnier avec de grands égards : les commensaux habituels de l'évêque furent réunis une dernière fois à sa table, sous le toit hospitalier de son gardien. De nombreux fidèles se tenaient devant la porte de la maison : ils demeurèrent là jusqu'au jour, craignant que Cyprien ne fût emmené ou exécuté à leur insu. Mais l'évêque, jusqu'au dernier moment soucieux de son peuple, ordonna de faire retirer les jeunes filles mêlées à la foule, de peur qu'elles ne fussent victimes de quelque désordre. Les autres chrétiens demeurèrent : on eût dit, remarque Pontius, une de ces veillées saintes qui précèdent la fête d'un martyr. Quand Cyprien sortit le matin pour retourner vers le proconsul, toute cette foule lui fit cortège. On introduisit l'accusé dans une salle d'attente. Il s'assit sur une chaise qui, par hasard, était drapée comme les chaires épiscopales (2). Comme il se reposait tout en sueur, un tesséraire (3) s'approcha; c'était un chrétien qui cachait sa foi, mais vénérait secrètement le saint évêque. Il lui offrit

(1) La garde d'un prisonnier dans une maison s'appelait custodia libéra ou deJicata. Ponlius, Vita S. Cypriani, 15, emploie ce dernier mot. Sur celte demi-captivité, voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 9, p. 49; J. Rambaud, le Droit crun'niel romain dans les Actes des martyrs, p. 30.

(2) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2° édit., p. 440.

(3) Tesserarius. Pontius, Vita, 15. On appelait de ce nom le soldai chargé de recevoir le mot d'ordre, écrit sur une planchette, fessera. Voir Lamarre, la Milice romaine, p. 125.

des vêtements secs, désirant conserver comme reliques les habits mouillés par la dernière sueur du martyr. « A quoi bon, répondit Cyprien? Toute souffrance va probablement cesser aujourd'hui. » Pendant ce colloque, on vint chercher l'accusé. Le proconsul l'attendait dans l'Atrium Sauciolum (1).

Le procès-verbal de l'audience a été conservé (2). « Le proconsul Galerius Maximus dit à Cyprien, évêque : u Tu es Thascius Cyprien? » — Cyprien, évêque, répondit : « Je le sais. » — Le proconsul Galerius Maximus dit : « Tu t'es fait le pape de ces hommes sacrilèges. » — Cyprien , évêque , répondit : « Oui. » — Le proconsul Galerius Maximus dit : « Les très saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies. » — Cyprien, évêque , dit : « Je ne le fais pas (3). » — Galerius Maximus dit : « Réfléchis. » — Cyprien , évêque, dit : (( Fais ce qui t'a été commandé. Dans une chose aussi juste il n'y a pas lieu à réflexion. » — Galerius Maximus, ayant pris l'avis de son conseil, rendit à regret cette sentence : « Tu as longtemps vécu en sacrilège , tu as réuni autour de toi beaucoup de complices de ta coupable conspiration (4), tu t'es fait l'en-

(1) C'est le nom d'un édifice. Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié' du troisième siècle, 2^ édit., p. 400, note 1.

(2) Acta proconsularia, 3, 4.

(3) Non facio. Acta proconsularia, 3. « Dans la langue des sanctuaires antiques, le verbe faire (Jaccrc) équivaut à « sacrifier ». Michel Bréal, l'Histoire des mois, dans la Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1887, p. 192.

(4) Diu sacrilerja mente vixisli et plurinios nefariae tibi conrjrcgationis hominos aggregasti, etc. Acta procons., 4; cf. il)id., 3 : tu papara te sacrilefjx mentis hominibus constiluisti. On ne peut plus

nemi des dieux de Rome et de ses lois saintes, nos pieux et très sacrés empereurs, Valérien et Gallien, Augustes, et Valérien, très noble César (1), n'ont pu te ramener à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fauteur de grands crimes, porte-étendard de ta secte, tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois. )) — Ayant dit ces paroles, il lut sur une tablette le jugement : « Nous ordonnons que Thascius Cyprien soit mis à mort par le glaive. » — Cyprien, évèque, dit : « Grâces à Dieu (2)! »

Un grand cri s'éleva du milieu des chrétiens : « Et nous aussi, nous voulons être décapités avec lui! » Une foule nombreuse et bruyante suivit les soldats jusqu'à la plaine de Sexti, où l'exécution devait avoir lieu. Beaucoup montaient aux arbres pour mieux voir. Cyprien se mit à genoux, ùta son manteau (3), et

flairtment indiquer l'identité des crimes de sacrilège et de réunion illicite; voir plus haut, p. 54. Cf. Gôrres, Clirislenvei-folgungen, ôans Kraus, Real-Encijkl. der clirisll. Alterth., t. I, p. 240.

(1) P. Cornélius Lucinius Valerianus, fils aîné de Gallien, était déjà César en 257; cf. inscriptions de Sétif, Corp. inscr. lot., t. VIII, 8473, et de Klienchela, Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1882, p. 274.

(2) Cyprianus episcopus dixit : Deo gratias. Acta procoas., 4. Ce mot Deo gratias devint plus tard la devise des catlioliques d'Afrique, en réponse au cri de guerre des donatistes, qui était Deo laudes. Voir saint Augustin, Eiiarr. in psulni. X.XXII, 6; cf. Bullettino di archeolo(jia cristiana, 1875, p. 174; Héron de Villefosse, Rapport s^tr une mission archéologique en Algérie, 1875, p. 75.

(3) Se lacerna birro exspoliavit. Acta, 5. Le lacerna birrus on buri-us était un manteau à capuchon, d'étoffe grossière; d'oii notre mot bure. Voir .Marquardt, das Privatlebcn der Ramer, p. 551, et

pria, la face contre terre. Puis il retira sa dalmatique (i). Vètii cFune chemise de lin (2), il attendit le bourreau. A Tarrivée de celui-ci , l'évêque , généreux jusqu'au bout, ordonna de lui donner vingt-cinq pièces d'or. Autour du martyr, les fidèles étendaient des draps et des serviettes (3) pour recevoir son sang. Cyprien se banda lui-même les yeux : un prêtre et un sous-diacre, nommés l'un et l'autre Julien, lui lièrent les mains (i). Il reçut le coup de la mort. Son corps fut transporté à quelque distance, afin de le soustraire à la curiosité des païens. Le soir, les chrétiens le vinrent chercher en procession, portant des flambeaux et chantant des hymnes (5). On ne pouvait

Saglio, art. Birrua, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. I, p. 712.

(1) Tunique à larges manches, empruntée aux Dalmates et adoptée par les Romains depuis Commode. -Marqua idt, /. c, p. 5G4. La dalinalique devint, au quatrième siècle, un des vêtements distinctifs des évêques (Martigny, Dictionnaire des Antiquitrs cl/retiennes, p. 235), mais rien ne prouve qu'il en fût ainsi dès le temps de saint Cyprien. Cf. Krieg, Kelidung, dans Kraus, Real-Encykl . der clirisll. Altertii., t. II, p. 208.

(2) In linea stetit. Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 231.

(3J Linteamina et manualia. — Manualia, mot à mot essuie-mains. Voir la note de Mommsen, Corpus inscriptionum ladnarian, t. VIII, «982.

{■'t) Les chrétiens aimaient à rendre auv martyrs ces derniers devoirs. Cf. plus haut, p. 108.

(5) Cuni cereis et solacibus..., cum voto et triumpho. Acta proconsularia, dans Ruinart, p. 219. Trois siècles plus tard, au temps de la persécution des Vandales, les funérailles d'un confesseur de la foi sont appelées trinmphus. Victor de Vite, De pcrsec. Vandal.. I, 14. Sur l'usage de célébrer les obsèques des chrétiens avec des cierges et des torches, voir De Rossi, Raina sotlerranea, t. III, p. i9G,

le conduire au cimetière commun, dont l'usage était interdit. II fut déposé dans le domaine funéraire du procurateur Macrobius Candidus, sur la route de Mappala, près des grands réservoirs de l'antique Carthag-e (1).

Le martyre de saint Cyprien donna en Afrique le signal de la persécution. Bien lot, une émeute causée par la cruauté du proconsul, et où celui-ci affectait de voir la main des fidèles, amena le massacre de beaucoup d'entre eux (2) , parmi lesquels Paul (3) et l'évêque Successus, correspondant de Cyprien Ci-). A la suite de ces exécutions furent arrêtés des clercs, Lucius, Montan, Flavien, Julien, Victoric, Renus, et deux catéchumènes , Primole et Donatien. Eux-mêmes ont raconté une partie de leur histoire, dans une

(1) In areis Macrobii Candidi procuraloris, qiue siinl in via Mappaliensi juxta pisciiias. Âcla, 5; Ruinait, p. 219. — Au bord de la route de Mappala, véritable « voie des tombeaux » de la métropole africaine, a été découvert par le P. Delattre le cimetière des Césariens attachés aux domaines impériaux d'Atriquc; voir M?"" Lavigerie, de l'Utilité d'une mission archéologique permanente à Carlhagc, p. 30 et suiv. Un cimetière chrétien se forma plus tard autour de la tombe de saint Cyprien; ihid., p. 47; cf. Acta S. Maximiliani, dans Ruinart, p. 311. — Sur les piscinae ou réservoirs de construction punique, voir Beulé, Fouilles et Découvertes, t. II, p. 22; Davis, Cartilage and lier remains, p. 392; Daux, Recherches sur les emporta phéniciens, p. 53, 67, 370, pi. IV, IV bis; Perrot et Chipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité, t. III, p. 354-372, et fig. 252, 254, 255.

(2) Post popularem tuinultum, quem ferox viiltus prœsidis in necem concitavit, postque sequentis diei acerrimam persecutionem christianorum... Passio SS. Montani, Lucii et aliorum, 2, dans Ruinart, p. 233.

(3) Ibid., 21; p. 241.

(4) Ibid.; cf. Saint Cyprien, Ej). 82.

curieuse et pathétique relation (1). On les coufia provisoirement à la g'arde des magistrats municipaux , qui les reçurent dans leur maison (2). Le proconsul menaça de les livrer aux flammes dès le lendemain, puis, changeant d'avis, les envoya dans la prison, où étaient déjà le prêtre Victor et la matrone Quartillosa. Les martyrs font de ce triste et ténébreux séjour un tableau navrant : aucune parole, disentils, ne peut donner Tidée de ce qu'on y souffre (3). L'avarice ou la cruauté de l'administrateur Solon les laissait presque mourir de faim. Dans cet état, ils eurent d'intéressantes visions : elles font connaître , mieux que tout récit, les pensées qui hantaient habituellement ces âmes pures et croyantes.

(1) La Passion de ces saints est, dit Tilleinont [Mémoires, t. IV, art. sur les saints Luce, Montan, etc.), « une pièce où tout est digne de la gravité chrétienne, où tout est ardent de la charité des premiers siècles, où Ton voit un vif portrait de l'esprit, des maximes et même du style de saint Cyprien. » L'authenticité de la pièce n'est pas contestée : le style suffirait à l'établir. C'est le latin africain, tel qu'on le parlait au milieu du troisième siècle. La langue a beaucoup baissé depuis Tertullien. Saint Cyprien écrivait de cette manière obscure et déclamatoire, bien que relevée souvent par des traits de haute éloquence. Ses défauts sont exagérés par son imitateur et biographe Ponlius, i)ar le rédacteur des Mémoires personnels formant la première partie de la Passion que nous étudions, et par le continuateur qui décrit le supplice des martyrs. Ces narrateurs appartenaient comme Pontius à l'école et peut-être à l'entourage de saint Cyprien.

(2) Apprehensis nobis, et apud regionantes in custodia constilulis. Passio, 2.

(3) Fœdam loci illius caliginem... carcer teuebrosus... Quales iliic ifies duximus, quales transegimus nnctes, exponi nuUis sermonibus possunl. Tornienta carceris nulla aflirmatione cajiiuntur... Passio, 3. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2"= cdit., p. 108, 133, 343, 45G.

Remis vit pendant son sommeil des hommes conduits au supplice. Devant chacun d'eux était portée une lampe : ceux qu'une lampe ne précédait pas étaient laissés. On appela les martyrs, et leur lampe marcha devant eux (1). Cette vision, racontée aux prisonniers, les remplit de joie : ils se sentirent assurés d'être dans le bon chemin, de suivre le Christ, parole de Dieu, lumière éclairant leurs pas, selon le mot du psalmiste (2). Le prêtre Victor eut

(1) M. de Rossi croit reconnaître un souvenir de celle vision sur un niarijro du cimetière Ostrien, oii est gravée la figure d'un iiomrne portant une lampe. DiiUetlino di archeolorjia cristiana, 1880, p. G6- 68, et pi. III. Il fait remarquer que les visions de sainte Perpétue ont été aussi reproduites par l'ancien art chrétien; iùid., 1867, p. 83. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2<= édit., p. 123. — 11 est curieux de retrouver, quatre siècles plus tard, à l'autre extrémité du monde romain, une vision toute semblable. Une jeune religieuse anglo-saxonne, sur le point de mourir, enjoint tout à coup à celles qui la veillaient d'emporter la lampe qui les éclairait. « Éteignez, éteignez, » disait-elle sans cesse et sans qu'on lui obéit. « Vous me prenez pour une folle, mais je ne le suis pas et je vous dis que je vois toute celte maison pleine d'une telle lumière que votre lampe m'offusque de sa lueur obscure. » Plus tard, comme on s'obstinait à ne pas l'écouter, elle reprit : « Eh bien! rallumez vos lampes et gardez-les tant que vous voudrez. Sachez seulement que je n'ai pas besoin de votre lumière : la mienne est ailleurs, et, à l'aube du jour, elle viendra me chercher (accendite ergo lucernam illara quamdiu vultis; attamen scitote quia non est inea : nam mea lux, incipiente aurora, mihi adventura est). » A l'aube du jour, elle était morte. Bède le Vénérable, Ilist. Eccl. anr/l.. IV, 8, traduit par Monlalembert, Moines d'Occident, t. V, p. 373, 374.

(2) Fidentes nos cum Chrislo arnbulare, qui est lucerna pedibus nostris et qui est Sermo, scilicet Dei. Passio, 5. Le verset 105 du psaume 118, auquel font allusion les martyrs, est rendu ainsi par la Vulgate : Lucerna pedibus meis Verbum tuum et lumen semitis meis. Dans la version africaine on lisait Sermo au lieu de Verbum. De même, dans la version africaine du quatrième évangile, Aôyo; est

une vision plus touchante, qui contenait une douce et fine leçon. Un enfant au visage lumineux entrait dans la prison. Il les conduisait à toutes les portes, comme voulant les mettre en liberté; mais eux ne pouvaient sortir. L'enfant dit alors : « Encore quelques jours de souffrance, puisque vous êtes retenus ici. Mais ayez confiance, je suis avec vous. » Et il ajouta, parlant à Victor : « Dis-leur que vos couronnes seront d'autant plus glorieuses, car l'esprit vole vers son Dieu , et l'a me près de souffrir aspire aux demeures qui l'attendent. » Le prêtre, reconnaissant le Seigneur, demanda où était le Paradis. — « Hors du monde. — Montrez-le-moi. — Et où serait la foi? » repartit l'enfant. Par un reste de faiblesse humaine, le prêtre dit : « Je ne puis remplir l'ordre que vous m'avez donné : laissez-moi un signe qui serve de témoignage à mes frères. » L'enfant répondit : « Dis-leur que mon signe est le signe de Jacob. » Le prêtre Victor fut martyrisé peu après.

Telles étaient les images simples, gracieuses, raisonnables , qui visitaient la nuit les captifs. Une autre vision montre leur droiture et leur sincérité. D'assez vives discussions avaient eu lieu entre Montan et

toujours rendu par .S'e/VHo. Tertullien s'exiirime ainsi, Adv. Praxeaiii, 5. Une inscriplion africaine commence de la sorte : in (nomine) p\tri DOMiM DEi Qvi EST sEKMOM. Bullclliiio lU urcfieoloij iu ciistiana, 1879, p. 162. Il est intéressant de noter ces idiotismes du latin africain, qui apporteraient, si besoin élait, une nouvelle preuve de l'authenticité de nos Actes.

Julien au sujet d'une femme exclue de la communion, qui s'y fit recevoir par surprise. Quelque froideur restait des paroles échangées. Pendant la nuit, Montan crut voir des centurions qui menaient les prisonniers dans une vaste plaine où Cyprien et Leucius (1) vinrent au-devant d'eux. L'ne blanche lumière couvrait la campagne, les vêtements des martyrs étaient blancs, plus blancs leurs corps. A travers la chair transparente, les regards pénétraient jusqu'au cœur. Montan regarda sa poitrine, et vit des taches. Il s'éveilla, raconta ce rêve à un visiteur, et lui dit : « Sais-tu d'où viennent ces taches? De ce que je ne me suis pas tout de suite réconcilié avec Julien. » Le narrateur rapporte cette vision afin de donner à tous les frères l'amour de la concorde et de la paix (2).

La captivité fut longue. Une première fois, le matin qui suivit le songe de Renus, les prisonniers avaient été conduits devant le procurateur, remplaçant le proconsul qui venait de mourir (3). « 0 jour de joie! ô glorieux liens! ô chaînes désirées! ô fers plus précieux que l'or! ù bruit des anneaux qui se suivent en grinçant sur le pavé! Les soldats, ne sachant où le procurateur voulait nous entendre, nous menèrent dans tout le forum; enfin il nous

(1) Probablement le confesseur de ce nom, mort aux mines de Sigus.

(2) Passio. l'i.

(3) Cf. Histoire des persécutions pendant la première moilic du troisième siècle, 2" édit., p. 87.

appela clans son cabinet. Mais l'heure de la passion n'était pas arrivée; ayant vaincu le diable, nous fûmes renvoyés en prison pour être tentés par la faim et la soif (1). »

La vie s'usait rapidement dans les geôles romaines (2) : Donatien tomba malade, fut baptisé et mourut; on n'eut pas le temps de donner le sacrement à Primolus, à qui sa courageuse confession tint lieu de baptême (3). Renus rendit aussi le dernier soupir en prison (4) . Leur compagne de captivité, Quartillosa, venait d'apprendre le martyre de son mari et de son fils, qu'elle ne tarda pas à suivre (5). Trois jours après avoir reçu la nouvelle, il lui sembla voir entrer son fils mort, qui s'assit au bord de l'eau et dit : « Dieu voit votre oppression et votre souffrance. » Alors parut un jeune homme d'une taille extraordinaire, portant dans chaque main une coupe de lait. « Ayez bon courage, dit-il, Dieu tout-puissant s'est souvenu de vous. » Il fît boire les prisonniers : les coupes ne se vidaient pas. Soudain, la pierre qui fermait à moitié la fenêtre du cachot sembla s'écrouler, laissant voirie ciel. Le jeune homme posa les coupes

(1) Passio, 6.

(2) Sénèque, Consolalio ad Marciam , 20. — Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2" édit. , p. 409, 419; Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 303, 3i5.

(3^ Ipsum ante paiicos dies habita confessio baplizavit. Passio, 1.

(4) La Passion ne le dit pas ; mais elle ne fait aucune mention de lui dans le récit du jugement et du supplice.

(5) Ipsa fjuoque hic residens, propinquitatem suam velocitor subsecuta est. Ibid., 8.

126 Llî SECOND ÉDIT DE VALÉRIEN.

à droite et à gauche : (( Vous voilà rassasiés, repritil, cependant elles sont encore pleines, et une troisième va vous être apportée. » Le lendemain, le prêtre Lucien envoya le sous-diacre Herennianus (1) et le catéchumène Janvier porter à chacun « l'aliment qui ne diminue pas. » c'est-à-dire l'eucharistie (2). Les frères furent enfin admis à visiter les captifs, et purent aussi leur donner quelque soulagement (3).

Nous avons pris ces détails dans les Mémoires des martyrs. Mais le moment approche du procès et du supplice : la plume échappe de leurs mains. Heureusement, sur la prière de l'un d'eux, un chrétien dévoué la ramasse; nous suivrons maintenant son récit.

Après une captivité de huit mois environ, Lucius, Montan, Flavien. Julien, Victoric furent traduits devant le nouveau proconsul. On était en mai 259 (4) : l'intérim du procuratenr avait certainement cessé.

(1) C'est le môme qui. Tannée précédente, distribua les secours de saint Cyprien aux mineurs de Sigus.

(2) Aliinentum indeficiens. Passio . 9. Il s'agit évidemmeni de l'eucharislie, symbolisée dans la vision par les coupes de lait intarissable. Sur le symbolisme du lait, voir Rome souterraine , p. 325-329. Le bon Pasteur est plusieurs fois rei)résenté dans les catacombes, perlant le vase de lait. Une peinture de la seconde moitié du troisième siècle, au cimetière Ostrien, le représente entre deux vases posés à terre (Garrucci, Storia deW arte cristiana, pi. LXIII). Dans la vision de Quartillosa, le jeune homme, avant de disparaître, pose de même les coupes à droite et à gauche sur le sol.

(3} Passio, 4.

(4) X Kal. Junias sanctorum Luci et Monlani. — VllI Kal. Junias sancti rlaviani. Kalendarhnn Cartilagineuse, dans Ruinart, p. 693. Le calendrier carthaginois joint à Flavien une Septimia; nous ignorons dans quelle persécution cette sainte périt.

Interrogé, chacun avoua son ran^g- dans la hiérarchie ecclésiastique. Flavien se déclara diacre. Avant d'entrer dans les ordres, il avait professé les belles-lettres; ses anciens élèves (1), qui assistaient en foule à l'audience, protestèrent qu'il était laïque. Le proconsul, avec plus ou moins de complaisance, les crut; Flavien fut ramené en prison malgré lui; on conduisit les autres au supplice.

Une grande multitude de païens et de chrétiens les suivit. Depuis le commencement de la persécution, les fidèles avaient vu bien des martyrs, mais jamais avec autant d'émotion et de respect (2). On ne se lassait point de regarder le visage joyeux des condamnés et dentendre leurs discours. Lucius, naturellement doux et timide, afïaibli par une longue captivité, marchait en avant avec quelques amis; il s'écartait de la foule, craignant d'être étouffé dans ses mouvements tumultueux et de perdre l'occasion de répandre son sang-

(1) Cum Flaviani adjutorium reclamaret amore perveiso. Passio, 12. Par ce mot adjutormm, Tilleinont [Mémoires , t. IV, note ii sur les saints Luce, Montan, etc.) entend la femme de Flavien-, le passionnaire aurait employé cette expression obscure par allusion à Genèse, II, 18. Mais celle explication est démentie par le contexte : il est question ailleurs des voix qui s'élevèrent en faveur de Flavien , des suffrages populaires, de ses disciples (Passio, 15, 16, 19). Adjuloriuin doit probablement être remplacé par auditorium ; Tillemont luimême indique cette conjecture. Elle est approuvée i)ar De Rossi Sludi e Documenti di Storia e Diritlo, 1880, p. 15, noie. '(2) Quamvis obsequentos aliis et cxieris Dei testibvs pro rcligione et fuie..., tune lamen ollicio pleniore et copia majore convenerant. Passio , 13. Ces mots nous montrent que d'autres martyrs, dont les noms .sont pour la plupart demeurés inconnus, avaient clé mis à mort avant Lucius, Montan et leurs compagnons.

poiu' le Christ. « Somdens-toi de nous, » lui disaiton. « Vous aussi, souvenez-vous de moi, » répondaitil avec sa modestie habituelle. De leur côté, Julien et Victoric exhortaient à la concorde les chrétiens de Carthage, si prompts à se diviser, leur recommandant tous les clercs, ceux-là surtout qui souffraient en prison les tourments de la faim : par ce mot jeté en passant , nous apprenons que , pendant le long emprisonnement des martyrs, d'autres membres du clergé les avaient rejoints, qui attendaient encore dans les fers l'heure de rendre témoignage à Dieu. Des quatre condamnés le plus écouté fut Montan. Fier, robuste, intrépide, habitué à dire à tous sa pensée sans ménagement, il ne croyait point que l'approche du supplice dût affaiblir ses discours. On l'entendait crier de toutes ses forces : « Quiconque sacrifiera à d'autres qu'au seul Dieu sera déraciné. » Aux païens, il montrait la vanité de leur culte; aux hérétiques, il disait : « Que la multitude des martyrs vous apprenne où est la véritable Église. » Disciple de saint Cyprien, il rappelait aux apostats que la paix ne leur serait donnée qu'après la pénitence. Il suppliait ceux qui étaient encore debout : « Tenez- vous fermes, mes frères, combattez avec courage. Vous avez des exemples : que la lâcheté des tombés ne vous entraine pas dans leur ruine ; que nos souffrances vous excitent plutôt à garder la couronne (1). » Apercevant des

(1) C'est une des rares mentions de lapsi pendant la persécution de Valérien.

vierges chrétiennes, il adressa la parole à chacune d'elles, les exhortant à garder la vertu. A tous les fidèles il recommanda d'obéir aux prêtres , aux prêtres de rester unis entre eux et en paix avec leur peuple.

Lucius, Montan, Julien et Victoric furent décapités. Au moment où, à genoux, 3Iontan attendait le coup mortel, on le vit étendre les bras dans l'attitude de la prière, et, tout haut, de manière à être entendu des païens et des chrétiens, demander à Dieu (( que Flavien, séparé de ses compagnons par la voix du peuple, les suivit dans trois jours ». Puis, déchirant le bandeau mis sur ses yeux, il dit d'en garder la moitié pour servir à Flavien. Enfin il recommanda de réserver la place de celui-ci entre leurs tombeaux (1). Les instructions du martyr furent obéies et sa prière exaucée.

Pendant que ses compagnons mouraient, Flavien rentrait en prison. « Le cœur du Roi est dans la main de Dieu, dit-il, citant le psalmiste; pourquoi me fàcherais-je contre un homme qui accomplit sans le savoir la volonté d'en haut? » Mais sa mère, « vraie fille d'Abraham, vraie mère de Macchabées, » s'affligeait en voyant son fils rentrer sans la gloire du martyre. « Très chère mère, répondit Flavien, j'avais souvent désiré confesser le Christ, rendre mon témoignage, porter des chaînes : toujours l'accomphssement de ce désir était différé. Aujourd'hui, il est ac-

(1) Sed et in inedio eorum in arca solum servari jussit, ut nec sepulturœ consorlio privaretur. Passio, 15, dans Ruinait, p. 239. III. 9

compli : glorifions-nous au lieu de nous désoler. » Les geôliers eurent peine à ouvrir la porte (1) : les chrétiens, attentifs aux moindres incidents, pensèrent que la prison elle-même refusait de recevoir un hôte déjà marqué pour le ciel. Païens et chrétiens attendirent avec anxiété l'expiration des trois jours après lesquels Montan avait donné rendez-vous à Flavien. Quand, au troisième jour, le proconsul le manda, une foule immense l'accompagna au prétoire, les uns surpris, émus, les autres glorifiant Dieu. Les fidèles se pressaient autour du confesseur, lui serraient les mains, l'entouraient de prévenances. D'autres amis suivaient en pleurs : c'étaient les anciens élèves, païens pour la plupart, qui une première fois avaient réussi à sauver leur maître , et désespéraient d'y parvenir encore. « Renonce à ton obstination (2), disaient-ils, sacrifie, tu feras ensuite ce que tu voudras (3). Ne pas craindre la mort, avoir peur de

(1) Cum ad carceris januam veniretur, difficilius multo et tardius visum est, quam soiebat, apeiiri, obnitenlibus etiam cataractarioruni ministris. Passio, 17. Les prisons romaines étaient fermées par une herse, cataracta , au maniement de laquelle était attaché un personnel spécial, cataractarii; cf. Passio S. Perpétua;, 15 : quidam ex ministris cataractariorum. Sur les cataractx , voir l'article de Saglio dans le Dictionnaire des Antiquités, t. 1, p. 967. Dans notre texte il n'est pas dit qu'on ait eu du mal à lever la herse, laquelle probablement n'était baissée que la nuit : le passionnaire raconte seulement qu'on ne pouvait ouvrir la porte, et que les serviteurs des préposés à la herse, ministri cataractariorum, furent obligés d'y aider.

(2) Praesumptione. Passio, 19. C'est à peu près le mot de Marc- Aurèle, disant que les chrétiens meurent xaxâ éOrt^ Tuapâxa^cv {Pensées, \l, 3).

(3) Le préfet d'Egypte i>arla d'une manière analogue à saint Denys d'Alexandrie. Eusèbe, Hisl. Eccl., VII, 11,9.

vivre, c'est le comble de la folie (1), » ajoutaient ces païens, qui se croyaient sages. Le martyr, sans s'étonner, les remerciait de leur affection et des conseils qu'elle leur inspirait. Mais il les prêchait à son tour. « Sauver la liberté de sa conscience vaut mieux, disait-il, que d'adorer des pierres. Il n'y a qu'un Dieu, créateur de tout ; à lui seul est dû notre culte. » Les païens en convenaient facilement; mais leur scepticisme comprenait moins le martyr parlant de la vie future et des devoirs de l'homme envers la vérité (2). « Même quand on nous tue, nous vivons, disait Flavien; nous ne sommes pas vaincus, mais vainqueurs de la mort; et vous-mêmes, si vous voulez parvenir à la connaissance de la vérité , vous devez vous faire chrétiens. »

Repoussés de la sorte , les païens pensèrent que l'intimidation aurait facilement raison de ses résistances. Le proconsul fit approcher Flavien, et lui demanda pourquoi il avait pris la qualité de diacre. « Je le suis, » répondit l'accusé. Tous les moyens paraissaient bons pour le sauver, et la complicité du juge semblait acquise : un centurion apporta un certificat contraire aux dires de Flavien. « Pouvez- vous croire, repartit celui-ci, que ce soit moi qui vous aie trompé et l'auteur de ce faux certificat qui ait dit vrai? » Le peuple, se mêlant au débat sans compren-

(1) Épictète, de même, explique la mort des chrétiens par une sorte de folie ; Arrien, Dissert. IV, vu, 6.

(2) Addens et illud quod gentiles minus credunt, etiani si de divinitate conseatiunt. Passio, VJ.

dre rintention des amis de Flavien, criait avec colère : (( Tu mens. » Une dernière fois le proconsul le pressa de questions. « Quel intérêt aurais-je à mentir? » répondit-il. Le peuple, exaspéré, criait : « La torture! » mais le magistrat prononça simplement la sentence capitale.

Flavien fut conduit plein de joie à la mort. Chemin faisant, il s'entretenait avec beaucoup de chrétiens, de prêtres, ses disciples. C'est alors qu'il pria l'un des assistants de compléter les Mémoires de la prison. Dans ces dernières causeries , il raconta plusieurs visions qui l'avaient, à diverses époques, encouragé et fortifié. L'une eut lieu après la mort de saint Cyprien. S'attendant à périr bientôt, Flavien demandait à l'évèque martyr si le coup mortel était douloureux. (( Ce n'est plus notre chair qui souffre quand l'âme est au ciel, répondit le saint. Le corps ne sent plus quand l'esprit s'abandonne tout entier à Dieu. » Plus tard, ramené en prison après le supplice de ses compagnons, Flavien avait ressenti de la tristesse; mais dans son sommeil un homme lui était apparu, disant : <( Pourquoi t'affliges-tu? Deux fois déjà confesseur, tu seras demain martyr par le glaive. » Une autre vision , qu'il eut au lendemain de la mort de Paul et de Successus, lui montra ce dernier entrant dans sa maison, le visage radieux. « J'ai été envoyé pour t'annoncer que tu souffriras, » dit-il. Aussitôt Flavien crut être emmené par des soldats en un lieu où une multitude de « frères » était rassemblée. Il lui sembla qu'on prononçait la sentence, et qu'au milieu du

peuple sa mère apparaissait^ disant : « Louez, louez, car jamais personne ne rendit si glorieusement témoignage (1)! » Tels étaient les récits de Flavien marchant au supplice.

Il pouvait facilement causer avec les frères, car une grande pluie avait dissipé la foule des curieux. Les vrais amis restaient seuls : Flavien leur donna le baiser de paix. S'arrêtant sur un point élevé de la route, il demanda le silence, et dit : « Très chers frères, vous avez avec vous la paix, si vous observez la paix de l'Église et demeurez unis dans la charité. Ne croyez point que mes paroles soient vaines ; Notre- Seigneur Jésus-Christ lui-même^ peu avant sa Passion, dit aussi : « Ma volonté est que vous vous aimiez les uns les autres. » Avec l'autorité du martyre, il recommanda aux assistants le prêtre Lucien comme le plus digne d'occuper le siège vacant de saint Cyprien. Puis il descendit, lia autour de sa tète le bandeau laissé par Montan , se mit à genoux , et reçut le coup mortel en priant.

La persécution, qui avait fait de nombreuses victimes dans l'Afrique proconsulaire, sévit avec plus de violence en Numidie. Les Kabyles menaçaient la

(I) Laudate, laiulate, quia nerao sic martyriiiin duxit. Passio, 21. Probablement faut-il plutôt lire ici dixit. L'expression marlyrium dicere se trouve dans une Passion donatiste, publiée à la suite des ceuvres de saint Oplat, et se lit aussi sur deux marbres africains, Corp. inscr. lat. , t. VIII, 9714, 9716. C'est l'équivalent de testimonium dicere (cf. Cicéron , Pro Roscio, 36 ; Pro Sulla , 30; De natura deorum, III, 34). Voir Edmond Le Blant, l'Épigraphie chrétienne en Gaule et dans l'Afrique romaine, 1890, p. 117-119.

province : leurs chefs, — leurs rois, disaient les Romains, — commençaient à réunir les tribus, et peutêtre l'invasion était-elle déjà commencée. Ces appréhensions rendirent le légat C. Macrinius Decianus (1) plus implacable à l'ég-ard des chrétiens. La persécution fut menée militairement (2). On employa non seulement les policiers de Y officiwn , mais encore les soldats de la légion récemment réorganisée (3). Le second édit de Valérien s'accomplit à la lettre. Des évêques exilés furent rappelés pour être mis à mort (4). Un chevalier romain, Émilien, fut arrêté à Cirta (5). Les magistrats municipaux recherchaient

(1) c. Macrinius Decianus dédia à Lambèse une inscription à Jupiter et à tous les dieux, en reconnaissance de sa victoire sur les rebelles et de la prise de leur chef. Corpns inscriptionum lalinariim, t. A'III, 7824. Une autre inscription, en l'honneur d'un officier romain qui eut part à cette capture, est datée du 8 des calendes d'avril, l'an 221 de la province, c'est-à-dire du 26 mars 260; ibid. , 9047. Du rapprochement de ces inscriptions il résulte que le légat de Nuraidie, en 253, était Decianus. La légation durait le plus souvent trois ans, quelquefois même davantage.

(2) Prœsidis furor per mili tares manus requirebat. Passio SS. Jacobi, Mariani, et aliorum plurimonini martyriim in Numidia (2, dans Ruinart, p. 226). Ces Actes, écrits par un compagnon des martyrs, sont excellents. L'auteur, dit Tillemont, « ne respire que le martyre, et sa plume semble être trempée dans le sang. Son style imite assez saint Cyprien et donne lieu de croire qu'il était un de ses disciples » {Mémoires, t. IV, art. sur saints Jacques et Marien). La date n'est pas indiquée, mais le récit se rapporte clairement à la persécution de Valérien et à une époque tout à fait voisine des invasions dont souffrit la province vers 259 et 260.

(3) Sur le rétablissement par Valérien de la légion /// Aufjusta, voir plus haut, p. 28.

(4) Passio SS. Jacobi, Mariani, etc., 2, 3.

(5) Ibid., 8.

les chrétiens avec l'aide des soldats, les mettaient en prison , faisaient l'instruction préparatoire , où ils n'épargnaient pas la torture, et envoyaient ensuite les accusés, avec un rapport écrit, à Lambèse, résidence du légat (1).

Trois chrétiens, Jacques, Marien, et l'auteur anonyme de la relation que nous allons suivre, traversaient en 259 la Numidie. On ignore quelle affaire les attirait; mais ils s'attendaient à être victimes de la persécution. Jacques, pendant une montée, sur une route rocailleuse, s'endormit aux cahots de la voiture, malgré le soleil de feu qui dardait sur sa tête. Il crut voir un jeune homme, éclatant de lumière , jeter à lui et à Marien des ceintures rouges. Ce rêve , raconté à ses compagnons , parut l'annonce du martyre. Arrivés au terme de leur voyage, ils s'établirent à Muguas^ près de Cirta, dans une ferme où habitaient d'autres chrétiens. Deux évêques, Agapius et Secundinus (2), ramenés d'exil vers le légat, passèrent par ce lieu : les fidèles eurent la joie de leur donner l'hospitalité. Ce soin charitable les trahit. Deux jours plus tard, un centurion (3), accompagné

(1) Passio SS. Jacobi, Mariant, etc., 5, 9.

(2) 11 y eut un Secundinus parmi le.s signataires de la lettre 54 de saint Cjprien à Corneille sur les lapsi. Trois Secundinus prennent part au troisième concile de Carthage sur le baptême des hérétiques.

(3) L'auteur fait remarquer que ce n'était pas , comme en d'autres provinces, un agent de police, mais un centurion : Nec ut aliis in locis unus hoc aut alius stationarius miles agehat, sed centurie. Passio, 4.

de soldats, envaliit la petite colonie chrétienne (1). Les habitants de la ferme furent conduits à Cirta. Les magistrats municipaux (2) les envoyèrent en prison. On instruisit tout de suite le procès de Jacques et de Marien. L'auteur du récit, qui était laïque, resta prisonnier avec beaucoup d'autres. Il survécut à ses compagnons de voyage et put écrire leur histoire. Nous ignorons s'il périt plus tard ou s'il recouvra la liberté sous Gallien.

Le cas de Jacques et de Marien était différent. Ils appartenaient au clergé. Jacques, déjà confesseur sous Dèce, avoua son rang de diacre. Marien se dit simple lecteur, ce qui était vrai. Lecteur, il échappait à l'édit, condamnant d'office les seuls évoques, prêtres et diacres. On se persuada qu'il dissimulait son titre, et que la torture le ferait parler. Suspendu par les pouces , le corps tendu par des poids attachés aux pieds, il eut les membres lacérés avec des ongles de fer. Les tourments n'obtinrent ni mensonge ni apostasie. Ramené triomphant dans la prison, Marien y retrouva Jacques et les autres, parmi lesquels le chevalier Émilien.

Après quelques jours, les prisonniers furent envoyés à Lambèse, avec les pièces de l'instruction. Au moment où le magistrat municipal ordonnait le départ, le visage d'un assistant refléta tant de joie , de

(1) Improba manus et violenta multitudo sic ad villam quae nos habebat quasi ad famosam sedem fidei convolavat. Ibid.

(2) Cirta était administrée par des triumvirs quinquennaux.

piété, d'enthousiasme, que tous le remarquèrent. Reconnu chrétien, on le joignit aux accusés. Cn long et pénible voyage les conduisit à Lambèse (1). Us furent présentés au légat, dans ce prétoire dont les ruines massives subsistent encore (2), puis, sur son ordre, menés en prison. Pour quelques-uns, confesseurs dans la persécution précédente , la prison de Lambèse n'était pas un séjour nouveau. Mais, sous Decianus, on y restait peu. Le légat, accoutumé aux exécutions militaires, ne répugnait pas aux tueries en masse. Il divisa les accusés en deux catégories. Les laïques, soit de Lambèse même, ville épiscopale (3), soit de Mu guas, condamnés probablement pour réunion illicite, furent immolés d'abord. L'exécution dura plusieurs jours. Jacques, Marien, beaucoup de clercs de Lambèse et d'ailleurs, se désolaient d'être oubliés. Cependant les saints visitaient leur sommeil. Une fois, dans la prison de Cirta, Marien avait vu, au milieu d'un jardin délicieux, Cyprien lui présentant une coupe d'eau limpide. A Lambèse, Jacques crut voir le martyr Agapius, le même qu'il avait reçu à Muguas, et qui depuis avait été mis à mort avec ses deux pupilles,

(1) La distance de Cirta à Lambèse est d'environ 80 milles. La voie qui les réunissait était à peu près en ligne droite : une petite partie seulement a été reconnue avec certitude au nord de Lambèse; le reste du tracé est conjectural, et marqué comme tel dans la carte du tome VIII du Corpus.

(2) Voir dans Duruy, Histoire des Romains, t. V, p. 22, un dessin du prœtorium de Lambèse.

(3) Pusillus, évêque de Lambèse, prit part au concile de Carthage sur le baptême des hérétiques.

Tertulla et Antonia. Il lui sembla que celui-ci présidait un festin joyeux et solennel, semblable à une agape. Jacques et Marien y couraient. Au-devant d'eux vint un enfant paré d'un collier de roses et portant une palme verte. C'était l'un de deux jumeaux immolés trois jours avant avec leur mère. « Pourquoi vous hàtez-vous? dit-il. Réjouissez-vous, car demain vous dinerez avec nous (1). » Le lendemain, la sentence fut rendue, et Marien conduit au supplice avec Jacques et les autres clercs.

Le cortège s'arrêta au bord de la rivière, dans une petite plaine entourée de collines. Les condamnés étaient nombreux : on les mit en rang, afin de les décapiter l'un après l'autre. Pendant que, les yeux bandés, ils attendaient la mort, le voile de l'avenir se levait pour eux. Ils prédirent que le sang des justes serait vengé, parlèrent des blancs cavaliers dont il leur semblait entendre déjà le bruit, annoncèrent les maux de toute sorte qui allaient fondre sur l'empire, maladies, tremblements de terre, famine, captivité (2). Le bourreau, cependant, passait devant le rang, abattant successivement chaque tête. Quand celle de Marien fut tombée, sa mère, Marie, qui l'avait accompagné au lieu du supplice, s'agenouilla : elle embrassait le tronc mutilé, baisait la

(1) L'allusion aux agapes célestes est fréquente dans les monuments hagiographiques et artistiques des premiers siècles; voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, Ifi édit., p. 243, note 2.

(2) Passio, 12.

tête glorieuse, remerciant Dieu de lui avoir donné pour fils un martyr. L'exécution de Jacques, de Marien et de leurs compagnons eut lieu le G mai {i\

(1) II nonas niaii Marini et Jacobi martyris. Kalendarium Carthaginense, dans Ruinart, p. 693. Saint Jacques et saint Marien sont nommés, avec des martyrs d'époque différente, dans une inscription gravée sur un rocher, près de Cirta. Le 2 septembre (III non. sept.) y est indiqué; Corpus inscriptiomim latinarum, t. VIII, 7924. Cette date n'est pas celle de leur martyre, mais d'une translation de reliques, ou de la construction d'un oratoire en leur honneur. Cf. Aube, l'Église et l'État dans la seconde moitié' du troisième siècle, p. 406.

La persécution en Asie.

Pendant que le sang" coulait en Occident , Valérien était à l'autre extrémité de l'empire, avec le préfet du prétoire, les meilleurs généraux, ses plus intimes conseillers, parmi lesquels Macrien, l'ennemi déclaré de l'Ég-lise. Malgré les incursions des Borans et des Goths au nord de l'Asie romaine, les succès chaque jour plus menaçants de Sapor en Mésopotamie, les magistrats, animés par le voisinage de la cour impériale , gardaient assez de liberté d'esprit pour appliquer l'édit de persécution. En Palestine, les chrétiens furent obligés de se cacher. Trois d'entre eux , Prisque, Malchus et Alexandre, avaient trouvé une retraite à la campagne, aux environs de Césarée. Là, ils apprenaient les exécutions nombreuses ordonnées par le légat. Jeunes, fervents, ils n'y purent tenir. Dissimuler leur existence et leur foi, à la porte d'une ville où leurs frères mouraient, parut à ces héros une lâcheté. Dans un sentiment d'honneur que l'Église, par la bouche de sages pasteurs, déclara souvent excessif, mais que, après coup, elle absout et admire, ils quittèrent leur retraite, entrèrent à Césarée, se présentèrent devant le légat. Ayant confessé leur foi, ils furent condamnés aux bêtes. Vers le même temps, peut-être le même jour, périt à Césarée une femme appartenant, dit Eusèbe, à la secte des Marcionites (1).

(1) Eusebe, Hisl. EccL, VII, 12. — L'ainphitheàlre de Césarée avait

Dans la Célésyrie, l'édit de Valérieii était rig-oureusement exécuté contre le clergé. Un prêtre d'Antioche (1), Sapricius, fut mandé devant le légat. « Quel est ton nom? — Sapricius. — Quelle est ta famille ? — Je suis chrétien. -^ Prêtre ou laïque? — J'ai rang de prêtre. — Nos seigneurs les Augustes Valérien et Gailien (2) ont ordonné que ceux qui se diront chrétiens sacrifient aux dieux immortels. Si quelqu'un méprise cet édit , qu'il sache qu'il sera tourmenté de diverses manières et condamné à une mort cruelle. — Nous, chrétiens, nous avons le Christ Dieu pour roi : il est le seul vrai Dieu, créateur du ciel, de la terre, de la mer et de tout ce qu'ils renferment. Les dieux des nations sont des démons; puissent disparaître delà face de la terre ces vaines idoles qui ne peuvent faire ni bien ni mal à personne, puisqu'elles sont l'œuvre de la main des hommes! » Le juge le fit torturer, puis rendit la sentence suivante : « Puisque le prêtre Sapricius a méprisé les édits des empereurs et refusé de sacrifier aux dieux immortels pour ne pas aban-

été construit par Hérode, l'an 8 avant notre ère; Josèphe, Ant. Jud., XV, 9, 6; de Bello Judaico, I, 21, 8.

(1) Certamen sancti magnique murhjris Nicephori, dans Riiinart, p. 244. — Les versions anciennes de celte Passion portent l'indication de lieu : lu partihiis Orienlis; chez les anciens le diocèse d'Antioche était désigné spécialement par le mot Oriens. Métaphraste ne fait que traduire celte expression en disant plus clairement : In magna Antiochia Syrix. Voir l'averlissement de Ruinart en tête de la Passion de saint Nicéphore, n° 3, p. 2i3; et Tillemont, Mémoires, t. IV, art. VIII et note viii sur la persécution de Valérien.

(2) OOaXepiavè; xal rà).),o; (pour raÀ).'.r,v6; ; on aurait tort d'invoquer cette erreur de copiste pour contester la valeur des Actes).

donner Tespérance des chrétiens, nous ordonnons qu'il soit décapité. »

Pendant qu'il marchait au supplice, le chrétien Nicéphore vint se jeter à ses pieds. C'était un ancien ami, qu'une cause futile avait naguère séparé de Sapricius, et qui, malgré de nombreux efforts, ne pouvait obtenir que le prêtre se réconciliât avec lui. « Martyr du Christ, dit-il, pardonne-moi, car j'ai péché contre toi. » Le prêtre ne répondit pas. Un peu plus loin, Nicéphore se trouva de nouveau sur sa route, demandant pardon. Sapricius restait insensible. Les païens, ne comprenant pas cette insistance, disaient à Nicéphore : « Cet homme est un insensé. Mais il marche au supplice : quelle grâce peux-tu implorer de lui?

— Vous ne savez pas, répondit Nicéphore, ce que je demande au confesseur du Christ; mais Dieu le sait. » Et il suppliait de nouveau. Sur le lieu du supplice, il demanda encore pardon, Sapricius refusa par son silence.

On vit alors un étrange spectacle . L'offrande de l'homme qui ne pardonnait pas fut rejetée de Dieu. Sapricius, intrépide dans la torture , faiblit devant l'épée du bourreau. « Mets-toi à g^enoux, afin d'être décapité, dirent les licteurs. — Pourquoi? répondit-il.

— Parce que tu as refusé de sacrifier aux dieux et méprisé l'édit des empereurs pour demeurer fidèle à l'homme qu'on appelle Christ. — Ne frappez pas, dit le malheureux, j'obéis aux empereurs, je sacrifie. » Nicéphore intervint encore une fois, suppliant Sapricius de revenir au Christ , de ne pas perdre la

couronne achetée par tant de souffrances. Puis, ne pouvant fléchir le renégat, aussi ohstiné dans sa lâcheté que tout à l'heure dans son orgueil, il se tourna audacieusement vers les hourreaux : « Je suis chrétien, dit-il, je crois en Noire-Seigneur Jésus- Christ, que celui-ci a renié. Frappez-moi à sa place. » Et il répétait : « Je suis chrétien, je ne sacrifie pas à vos dieux, je n'obéis pas aux édits des empereurs. » Un des licteurs courut faire son rapport au légat. Le flagrant délit était manifeste; le légat, sans même ordonner la comparution de Nicéphore, rendit la sentence : « S'il ne sacrifie pas aux dieux, comme l'ont commandé les empereurs, qu'il meure par le glaive. » Nicéphore fut décapité sur-le-champ , « et monta au ciel recevoir la couronne de la foi , de la charité et de l'humilité (1) ».

(1) Certamen sancti martyris NicepJiori, 19, dans Ruinart, p. 251. — Ces Actes ont été écrits dans un but d'édilicalion. Le narrateur a voulu montrer par un exemple saisissant le devoir de pardonner les injures. Il ne suit pas de là que les faits soient inventés, comme le veut Samuel Basnage, car le récit n'offre point de circonstances invraisemblables. L'interrogatoire de Sapricius ressemble à ceux que nous lisons dans les pièces autbenliques, et peut être rapproché sans désavantage des interrogatoires de saint Denys et de saint Cyprien; ce sont les mêmes idées, le même accent, c'est le cachet du même temps. On peut admettre que cette partie de la narration a été reproduite d'après une source contemporaine. Deux faits seulement, dans toute la Passion, paraissent singuliers : la torture infligée sans nécessité à Sapricius, dont la qualité de prêtre n'est pas douteuse et qui devait être exécuté tout de suite aux termes de l'édit de Valérien; la condamnation sommaire de Nicéphore sur le rapport d'un officialis, sans comparution de l'accusé. Mais il faut se rappeler le lieu et l'époque. La situation était des plus critiques en Asie vers 259 ou 260; au nord, à lest, les envahisseurs gagnaient du terrain. Vieilli, usé, Valérien dirigeait la

L'action de Nicéphore était grande et iDelle, son dévouement réparait l'honneur chrétien, blessé par la chute de Sapricius. En Occident, les règles sévères imposées par la prudence de rÉglise romaine, et strictement observées en Afrique , lui auraient cependant interdit de s'offrir. La discipline parait avoir été de tout temps moins rigoureuse en Asie. On a vu sous Commode les chrétiens de toute une ville se présenter devant le proconsul (1). On connaît l'histoire de Polyeucte (2). Tout à l'heure nous avons montré trois fidèles se dénonçant eux-mêmes au légat de Palestine. N'écoutant que son mépris pour des fêtes impures , un chrétien de Lycie va le manifester par un acte dont la violence rappelle celui de Polyeucte.

La persécution sévissait dans cette petite province, aux montagnes escarpées comme des Alpes, aux vallées fertiles comme des jardins, qui occupe l'ex-

guerre avec imprudence et mollesse tout ensemble. On sentait dans l'air un désastre prochain. Dans ces moments, les politiques deviennent aisément cruels. Faire souflYir leur semble le moyen de se montrer forts, ils prennent la violence pour l'énergie; de là, peut-être, l'inutile torture de Sapricius. Pour Nicéphore, l'explication est encore plus simple : il s'était offert lui-même à la place du renégat, proclamant son mépris des dieux, sa désobéissance aux empereurs. Comme son acte constituait une sorte de révolte, le légat put se croire autorisé à le réprimer sur-le-champ, en dehors des formes régulières. Je crois donc que les Actes de saint Nicéphore peuvent être défendus sans trop de difficulté, et je trouve sévère le jugement d'un des rédacteurs des Analecta Bollandiana (1898, p. 223), pour qui « ils doivent passer dans la catégorie des légendes de basse époque ».

(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 26 édit., p. 450.

(2) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2" édit., p. 433.

trêmesiicl de l'Asie Mineure. A Patare, une des métropoles lyciennes (1), Paregorius avait élé déjà martyrisé. Dans ce pays où la religion des tombeaux était grande, même parmi les païens (2), le sépulcre du saint devint prompte ment un lieu de pèlerinage. Le chrétien Léon, qui menait dans les montagnes de Lycie la vie d'ascète, déjà répandue depuis la persécution de Dèce (2), vint un jour le visiter. Le tombeau était voisin du temple de Sérapis, dont le culte, très populaire en Asie Mineure, et particulièrement en Lycie li), se confondait avec celui du Zens hellénique (5). On faisait une grande fête en l'honneur du dieu. Les païens remarquèrent cet homme vêtu de peaux de bêtes , le virent prier, reconnurent un ado-

(1) Les deux autres métropoles étaient Tlos et Xanlhe.

(2) Nombreux et magnifiques tombeaux autour de Xanlhe, de Sidyme. La plupart des inscriptions de Lycie publiées au t. III du Corpus inscripiionum grxcarum sont funéraires et menacent de la colère des dieux ou de l'amende ceux qui profaneront la sépulture.

(3) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, T édit., p. 387.

(4) Dans son catalogue des monuments où figurent les divinités égyptiennes, M. Lafaye. Histoire du culte des divinités d'Alexandrie hors de l'Ér/ypte, n'en cite point qui provienne de Lycie; mais il en note dans les provinces limitrophes, Carie, Phrygie, Ciiicie; ainsi, monnaies, avec l'effigie de Sérapis, à Tripolis, lasus, en Carie, à Hiérapohs, Julia, en Phrygie, à Tarse, Aegae, Flaviopolis, en Ciiicie (n"' 179, 181, 182, 185, 19i, 195. 200; p. 317, 318, 321, 322]. Depuis la publication de son livre (1884), on a trouvé à Xanthe, métropole de la Lycie, un bas-relief représentant Sérapis; Journal ofhellenic studies, 188d, 2* fascicule.

(5) Gemmes avec l'inscription EIC ZEYC C.\PAniC (Lafaye, n"' 138, 139, 143, 11. 306, 307). Amulettes avec la même inscription {ibid., n"' 213, 214, p. 306, 307, 324, 325). Sur le type de Zeus donné à Sérapis dans les monuments, ibid., p. 248-252.

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