III
rateur du Christ. Lui, de son côté, reg-ardait avec indignation les cérémonies idolàtriques auxquelles beaucoup de fidèles prenaient part , effrayés et contraints. Il revint à son ermitage. Le lendemain, il traversa la ville pour se rendre encore au tombeau du martyr. Passant près du Tychaeum (temple de la Fortune) , il aperçut une fête. Autour de l'édifice brûlaient des lampes et des cierges. Léon brisa les lampes, foula aux pieds les cierges, criant : « Si vos dieux sont forts, qu'ils se défendent! » Il continua tranquillement sa route. Les prêtres ameutèrent le peuple. Un tel sacrilège, disaient-ils, détournera de la cité les faveurs de la Fortune (1). Des soldats (*2) apostés saisirent Léon à son retour, et le menèrent au procurateur qui administrait la province jusqu'à l'arrivée du proconsul Lollianus, récemment nommé par les empereurs (3). Interrogé, l'audace de son
(1) Sur le culte de la Fortune en Lycie, voir Corpus inscriptionum grxcarum, t. III, 4303 b. 4303 i, 4303 A-, 4310.
(2) Milites, probablement les agents de l'officium, car dans le? provinces sénatoriales d'Asie il n'y avait pas de troupes à demeure. Voir Mommsen, Jiomische Geschichte, t. V, p. 323.
(3) Proconsulem Lollianum electum ab imperatoribus. Certamen SS. Leonis et Parerjorii, 2, dans Ruinart p. 610. La Lycie, d'abord province impériale, fut, par Hadrien, échangée contre la Bithynie et donnée au sénat : le gouverneur prit alors le titre de proconsul; cf. Marquardt, Romische Staatsverivaltung , t. I, p. 876. La Passion de Léon est donc postérieure à l'époque d'Hadrien. Le P. Henschenius, Acta SS., février, t. III, p. 59, la place au temps de Valéricn. La conjecture est vraisemblable : il y avait alors pluralité d'empereurs^ et Lollianus ou Ltelianus peut être le même qui, quelques années plus tard, s'empara après Posthume de l'épliémère enqiire des Gaules (voir Appendice H). Le récit des Actes se rapporte à une persécution violente et systématique comme celles de Dèce, de Valérien et de Dioclétien.
langage égala celle de son acte. Il subit la torture sans faiblir. Le procurateur, ému à la vue de ce courageux vieillard, lui offrait les moyens d'éviter une condamnation. On ne demande pas de sacrifice, que Léon dise seulement : « Les dieux sont grands, » ou : « Ce sont des dieux sauveurs. » Mais le chrétien refusait, à la grande indignation de la foule. Le proconsul se résolut à prononcer la sentence : il ordonna de traîner le martyr à travers les rochers jusqu'au prochain torrent. Ce fut un cadavre qu'on traîna. Épuisé par la torture , Léon avait rendu le dernier soupir avant le supplice. Son corps, jeté à l'eau, fut recueilli par les chrétiens, qui l'ensevelirent honorablement (1).
Si le récit du martyre de saint Cyrille est vraiment
Mais Dèce, bien qu'ayant fait son fils César, est le plus souvent nommé seul dans les documents hagiographiques. D'autre part, après la réorganisation administrative de Dioclétien, le gouverneur de Lycie ne portait plus le titre de proconsul, réservé aux gouverneurs des trois seules provinces d'Asie, d'Acha'i'e et d'Afrique (cf. Willems, Je Droit public romain , p. 597). L'époque de Valérien cadre donc mieux que toute autre avec les indications des Actes.
(l''j Si l'on pouvait ajouter quelque foi aux Actes de saint Mamas publiés par Métapbraste (Surius,au 17 juillet, p. 173; .4c?a6'6'., juillet, t. IV, p. 220), on devrait encore compter parmi les martyrs de la persécution de Valérien en Asie le père et la mère de ce saint, chrétiens de haute naissance, originaires de Gangre en Pafihlagonie et morts en prison pour la foi à Césarée de Cappadoce. Leur mort est placée par le passionnaire quinze ans avant le martyre de leur fils, qui périt sous Aurélien; elle devrait donc être rapportée à 258 ou 259. Mais ces Actes n'ont aucune valeur; saint Basile (Hoviil. 25) et saint Grégoire de Na/.ianze {Orat. 44i, qui louent saint Mamas, se taisent de ses parents; saint Basile dit même qu'il était un simple berger, et n'avait tiré de sa famille ni gloire ni sainteté : paroles incompatibles avec les Actes, qui lui donnent une noble origine et le font fils de martyrs.
l'œuvre de saint Firmilien (1), la Cappadoce aurait assisté, vers le milieu du troisième siècle, à une touchante tragédie. Cyrille, fds d'un païen fanatique, avait été chassé de la maison paternelle parce qu'il refusait de renier le Christ. L'attention publique se porta sur cet enfant, que le légat ou son procurateur se lit amener. Le magistrat essaya de le décider à se soumettre à son père, et tenta de l'effrayer en le conduisant près dun bûcher, en faisant briller devant ses yeux une épée. Comme rien n'ébranlait son courage, la menace se tourna en réalité : le gouverneur prononça la sentence , et Cyrille mourut pour son Dieu (2). Si affreuses qu'elles paraissent, ces exécutions d'enfants ne sont pas sans exemple dans l'histoire romaine : il y eut de jeunes païens exécutés sous Octave (3), sous Tibère (4); de jeunes chrétiens martyrisés sous Trajan (5) , sous Hadrien (6 ) , sous Marc-Aurèle (7), sous Valérien (8). Les dernières per-
(1) Ruinait, p. 253; Tilleinont, Mémoires, t. IV, art. sur saint Firmilien ; t. V, art. XI sur saint Cassien et divers autres saints du troisième siècle dont l'époque est inconnue.
(2) Martyrium sancti Cyrilli, dans Ruinart, p. 253.
(3) Dion Cassius, XLVII, 6.
(4) Pueri, iinmaturic puell.'e. Suétone, Tiberius, 61; supplice du fils et de la fille de Séjan; Tacite, Ann., V. 9. Cf. Dion, LVIII, I.
(5) Situe aliquod discrimen oîlatum , an quamlibet teneri nihil a robustioribus dilîerant. Pline, Ep., X, 97.
(6) Martyre des fils de sainte Syin|)borose. Cf. Histoire des persccutions pendant les deux premiers siècles, 2= édit., p. 270.
(7) Martyre des fils de sainte Félicité; ihid., p. 357; martyre de Ponticus, à Lyon; ibid., p. 415.
(8) Saint Pancrace, à Rome; deux jumeaux exécutés avec leur mère à Lambèse. Voir plus haut, p. 101 et 138.
séditions nous réservent plus d'un fait semblable : chacune d'elles cueillera pour le Christ ces « fleurs des martyrs (1) ». Telle était l'inhumanité romaine; hélas! avons-nous le droit de la juger? A la fin du siècle dernier, des enfants montèrent aussi sur l'échafaud. Carrier, à Nantes, regarda guillotiner deux garçons de quatorze ans et deux autres de treize; le bourreau étant mort de saisissement après l'exécution, le proconsul révolutionnaire lui nomma froidement un successeur (2). Quand on n'a pas oublié ces horreurs, aucune des cruautés dont abonde l'histoire des martyrs ne peut plus étonner.
(1) Salvete, flores martyrum.
Prudence, Cathemeriaon, XII, 125.
(2) Taine, La Révolution, t. III, p. 287, 288. — Quarante-trois enfants périrent dans les massacres de septembre-, Forneron, Histoire des Émi(jrés, {. I, p. 153. — En Vendée, le Comité de surveillance révolutionnaire de Fontenay-lc-Peuple dénonce lui-même en ces termes à la Convention (mars 189-i) les cruautés exercées par les généraux républicains Grignon et Commaire contre les enfants : « On l'avait vu (Grignon), par passe-temps et pour essayer le tranchant de son sabre, couper en deux des enfants à la mamelle. Commaire a été plus loin : il en a fait une loi. Nous le voyons, chaque jour, prendre les premiers enfants venus, fils de républicain ou de brigand, peu importe : il les saisit par une jambe et les fend par moitié, comme un boucher fend un mouton. Ses soldats en font autant. » Dans un autre document, à propos du passage de la colonne du général Commaire dans le canton de Palluau, il est question « de femmes enceintes égorgées et leurs enfants portés au bout de la baïonnette. » Un hameau vendéen sous la Terreur, par Edmond Biré [Univers^ 29 janvier 18951.