LA CHUTE DE VALERIEX ET LE PREMIER EDIT DE TOLÉRANCE
SOMMAIRE. — I. La culte de Valêrien. — Les chrétiens soutenus parla pensée de la justice divine. — Fléaux ])rédits par les martyrs de Lambèse. — Invasion des Kal)yles en Numidie. — Invasion des Alenians en Gaule. — Destruction par Chrocus du temple de Mercure Dumias. — Chrétiens massacrés par les Barbares. — L'Espagne ravagée par les Francs. — Incursions des Goths et des Borans en Asie Mineure. — Faiblesse de quelques chrétiens du Pont. — Lettre canonique de saint Grégoire le Thaumaturge. — Évangélisation des Goths par les cai)tifs chrétiens. — Le roi de Perse, Saper, s'avance en Mésopotamie.
— Défaite de l'armée romaine. — Trahison de Macrien. — Prise de Valérien. — Sapor entre dans Antioche. — Il donne la pourpre au traître Cyriadés. — Pillage de l'Asie romaine. — Captifs rachetés par le pai)e saint Denys. — Humiliation de Valérien. — Jugement des écrivains ciirétiens. — Mort de Valérien. — II. L'édit de Gallien. — La leçon n'est pas perdue pour Gallien. — Caractère de l'impératrice Salonine. — Ses rapports avec les philosophes néoplatoniciens. — Sa conversion probable au christianisme. — Son influence favorable à l'Église. — Gallien rend un édit mettant lin à la ()erséculion, — et restituant aux évoques les lieux religieux et les cimetières. — Restitution aux particuliers chrétiens de leurs biens conlisqués. — Saint Félix de Noie refuse de revendiquer son patrimoine. — Le pape saint Denys recouvre les immeubles de l'Église romaine. — - il en réorganise l'administration. — La mollesse de Gallien emi)éche l'édit de porter tous ses fruits. — Fautes de sa politique extérieure. — L'édit est appliqué seulement dans une partie de l'empire. — III. Les cnnÉTiExs sous les trente tviians. — Pos-
'thume élu en Gaule. — Caractère tout romain de son gouvernement.
— La Bretagne et l'Espagne le reconnaissent. — Aucun acte de persécution sous Posthume et ses successeurs. — Persistance en Gaule des cultes locaux. — Absence de fanatisme pour le culte ofdciel. — Efforts des empereurs gallo-romains pour se faire accepter de Gallien comme collègues. — Ils imitent sa politicjue religieuse. — Aureolus proclame
dans les provinces danubiennes. — II s'allie à Gallien, et applique redit de tolérance. — Les Perses battus parOdenath, prince de Palmyre. — Macrien usurpe l'empire en Orient. — Rentrée de saint Denys dans Alexandrie livrée à la guerre civile. — La persécution continue dans les États de Macrien. — Martyre de Marinus à Césarée de Palestine. — Courage du sénateur chrétien Asterius. — Mort de Macrien et de ses fils. — Joie des chrétiens. — Paroles de saint Denys d'Alexandrie. — Dévouement des chrétiens pour Gallien. — Les évoques orientaux reprennent possession des lieux religieux. — Usurpation d'Émilien en Egypte. — Deux lettrés chrétiens, Anatole et Eusébe, se font médiateurs entre la population d'Alexandrie et l'armée romaine. — Défaite d'Émilien. — Importance commerciale et militaire de Palmyre. — Odenalh reconnu empereur par Gallien. — Tolérance religieuse dans ses États. — Portrait de Zénobie. — Sa sympathie pour les chrétiens. — Faveur dont jouit près d'elle Paul de Samosate, évêque d'Aniioche. — Succès apparent et fragilité réelle de l'œuvre de Gallien.
La chute de Valérien.
La pensée de la justice divine soutenait les chrétiens au milieu de leurs souffrances. Ils sentaient que le colosse qui les opprimait avait des pieds d'argile, et que « la pierre détachée de la montagne (1) » l'abattrait tôt ou tard. Les persécuteurs tombaient déjà l'un après lautre. La chute de Dèce avait été lamentable; Gallus, pour avoir marché quelque temps dans les voies de Dèce, avait tristement fini; et déjà Yalérien penchait vers la ruine. De toutes parts se faisaient entendre les bruits avant-coureurs d'un désastre. On se rappelle qu'au moment de recevoir la mort, des martyrs d'Afrique avaient annoncé des invasions, des
[1) Daniel, ii, 3i
pestes, des famines, des tremblements de terre, une mystérieuse captivité (1). C'était prédire les dernières années de Valérien. Le récit en appartient à l'histoire des persécutions, car, selon les lieux, ces calamités furent aux chrétiens une occasion d'héroïsme ou de défaillance, et la catastrophe qui les termina renferme une leçon terrible pour les persécuteurs de tous les temps.
Dans leur extase, les martyrs de Lambèse avaient cru voir « des cavaliers blancs, portés par de blancs coursiers, dont on entendait le galop sonore et les sauvages hennissements (2) » , Ces paroles font probablement allusion aux tribus Kabyles qui, vers 258 ou 259, ravagèrent la Numidie. Enveloppés comme aujourd'hui dans leurs burnous flottants, montés sur leurs petits chevaux sans bride, à l'épaisse crinière (3), les « cavaliers blancs » accouraient de la seconde chaîne de l'Atlas et des chotts salés de Tubon (i), ou descendaient tumultueusement des montagnes de
(1) Passio SS. Jacobi, Mariant, 22, dans Ruinart, p. 231. Cf. plus haut, p. 138.
(2) Quod sibi apparerent equidesuper niveo colore caiidentes, quibus inveherenlur juvenes candidati... et exauditos equoruin freniitus ac sonos recognoscerent. Passio SS. Jacobi, Mariani, 22, dans Ruinait, p. 23t.
(3) Voir Bartoll, la Colonne Trajane, pi. XLVII; Frœhncr, ibid., pl.L.
(4) Les Bavares. Inscription de Lambèse ; Corpus inscriplionum lat inarum, t. VIII, 7924. Cette tribu doit être identifiée aux Babari transtagnenses d'une inscription de Cherchell, ibid. ,932'i; transtajrneHses désigne leur résidence au delà des chotts salés, salinx tubunenses. CF. Moinnisen, liOmische Geschichle, i. V, p. 640, note.
Fer (1) : quatre cheiks les conduisaient (2), dont l'un, Faraxen, était la terreur des Romains. La défaite de ce hardi partisan put seule mettre fin à l'invasion (3) ; la ferveur avec laquelle, dans ce même camp de Lambèse où avaient péri tant de martyrs, le légat Decianus remercia de la victoire Jupiter et tous les dieux ('i.) montre l'effroi qu'avait ressenti ce magistrat cruel en voyant si vite accomplie la prédiction de ses victimes.
Des invasions autrement redoutables dévastaient au même moment les rivages opposés de la Méditerranée, ici versant de nouveau le sang chrétien , ailleurs châtiant les villes où jadis il avait été répandu. Valérien était toujours dans l'Orient, qu'il ne devait plus quitter; son fils Gallien, chargé de défendre l'Occident,
(1) Les Quinquegentans. Inscription de Lambèse. Une autre inscription, de 304, Corp. iascr. lat., t. VllI, 883G, nous apprend que les Quinquegentans résidaient aux environs de Tupusuctu (Tiiilat), à peu de distance de Bougie. Tupusuctu était dans la Mauritanie Sitifienne, mais tout à fait sur les confins de la Mauritanie Césarienne, au pied du Djurdjura, c'est-à-dire des montagnes bordant la Grande Kabylie. Cf. Mollendorf, Appendice au Mémoire sur les provinces romaines de Mommsen, trad. Picot, p. 62.
(2) Inscription de Lambèse. Sur l'obéissance religieuse des Kabyles pour leurs chefs, voir Tertullien, ApoL, 24, et saint Cyprien, Quod idola dei non sint.
(3) Inscription de Lambèse, et inscription d'Auzia (.\umale) pour la statue élevée le 26 mars 260 à l'oftlcier romain qui l'avait vaincu ; Corp. inscr. lat., t. VIII, 9047.
(4) L'inscription de Lambè.se est dédiée par le légat Decianus I 0 M CETERISQVE DUS DEABVSQ IMMORTALIB , en actions de grâces pour l'invasion repoussée. De cette inscription et de celle qui est citée à la note précédente, nous avons tiré le récit de cette invasion, jusqu'ici négligée des historiens.
venait de se porter du Rhin sur le Danube, quand le roi des Alemans Ghrocus profita de son absence pour entrer en Gaule (1). La haine de la civilisation, sentiment inné chez le Barbare (*2), faisait de Ghrocus l'ennemi de toute grandeur : il s'attaquait avec la même joie aux édifices du paganisme (3) et à la foi des chrétiens. On put juger de son fanatisme lorsque, passant avec ses troupes au pied du Puy de Dôme, il aperçut les sommets couronnés par les immenses constructions du temple de Mercure Dumias (i) . Bientôt, sur l'ordre du Germain, les épaisses murailles, les marbres, les mosaïques, la colossale statue du dieu, s'abîmèrent dans les flammes (5). Descendues de la montagne, les hordes allemandes dévastèrent les
(1) Valerianus et Gallienus roinanuia iinpeiiuiii suiit adepli... Quorum teiiipore Ghrocus ille, Alaniaiinorum rex, coinuioto exercitu, Gallias pervagavit. Grégoire de Tours, Historia Francorum, 1, 30. Des écrivains postérieurs, Frédégaire, Ainmoiii, Sigebert, font de Ghrocus un roi des Vandales, et placent l'invasion au cinquième siècle. Avec les Bollandistes , les auteurs de l'Histoire de l'Église gallicane, t. III, p. 39, Denys de Sainte-Marthe, Gallia christiana, t. I, p. 137, Tillemont, Mémoires, t. IV, art. et notes sur saint Privât, je suis l'opinion de Grégoire de Tours, et je renvoie pour les raisons à l'appui à la dissertation de Guper dans les Acta SS., août, t. IV, p. 433-
(2) Ozanam, les Germains avant le christianisme, p. 372.
(3) Gunctas eedes quae antiquitus fabricatse fuerant, subvertit. Grégoire de Tours, l. c.
(4) Découvert et identifié en 1873; voir Desjardins, Géographie historique (le la Gaule romaine, t. I, p. 106-108.
(5) Grégoire de Tours, /. c. Dans son article sur le grand Temple du Puy de Dôme, M. Paul Monceaux adopte pour la destruction du temple la date indiquée par Grégoire de Tours; Revue historique, mars-avril 1888, p. 273.
environs de Glermont (1), anéantirent des industries florissantes (2), massacrèrent de nombreux habitants. Si saint Austremoine a été vraiment, comme le raconte Grégoire de Tours, envoyé dans ces contrées vers 250, une importante Église devait y exister vingt ans plus tard. On dit que des chrétiens furent massacrés, en haine de la foi, par les envahisseurs. Grégoire de Tours cite Victorin, ancien ministre inférieur du temple de Mercure Dumias, converti et martyrisé en même temps que Gassius, Antolianus, Liminius (3).
(1) Sur la prospérité de l'Auvergne à celte époque, voir Monceau, p. 263.
(2) On place à ce moment la violente et soudaine destruction des poteries de Lezoux, près de Clermont, qui couvraient de leurs ateliers une ligne de douze kilomètres. Voir Plicque, Gazette archéologique, 1881, n° 1; Héron de Villefosse, Bulletin delà Société des antiquaires de France, 1883, p. 205, 210; Monceau, Revue historique , 1888, p. 270. M. Héron de Villefosse fait remarquer que les monnaies trouvées au milieu des fabriques incendiées de Lezoux ne descendent pas plus basque les règnes de Valérien et de Gallien; cette observation confirme la date attribuée par Grégoire de Tours à l'invasion de Chrocus.
(3) Grégoire de Tours, De gloria confessorum, 30; Historia Francorui7i, i, 20, 29, 31. Cf. Acta .SS., février, t. I , p. 769; mars, t. III, p. 769; mai, t. IV, p. 49i. Le martyrolorjium Gallicanum de Du Saussay, cité par Bollandus, Acta S5., février, t. I, p. 769, parle de six mille deux cent trente-six martyrs. Nous ne savons quelle est la source de ce renseignement, par conséquent quelle est la valeur de ce cbiffre. Mais son énormité seule ne serait pas une raison pour le rejeter. Le compte rendu de la Société des missions étrangères indique, au Tonkin et dans l'Annam, dix missionnaires, douze prêtres indigènes, soixante catéchumènes, trois cents religieuses, trente mille chrétiens massacrés en 1885; plus deux cent cinquante églises ou chapelles, deux séminaires, quarante écoles, soixante-dix résidences de missionnaires, dix-sept orphelinats, treize couvents et cinquante mille maisons de chrétiens incendiés ou démolis.
Des traditions, malheureusement confuses, indiquent d'autres martyrs. Si Privât, évèque de Mende, fut victime de l'invasion de Clirocus, et non d'une invasion plus récente , sa mort donna dès lors aux populations épouvantées une belle leçon de patriotisme et de foi (1). On raconte que, surpris par les Barbares en dehors du camp retranché où s'étaient enfuis les habitants, il refusa d'abord de trahir ses concitoyens, puis, sommé de sacrifier aux sauvages divinités du Nord, il opposa aux exigences des vainqueurs un second refus : battu de verges, il mourut, au bout de quelques jours, des suites de ces violences (2i.
(1) J'avais cru pouvoir, dans une précédente édition, ranger parmi les victimes de l'invasion de Chrocus Ausone, évèque d'Angoulême, et Didier, évèque de Langres. Mais il semble démontré aujourd'hui que ces deux évêques périrent dans une invasion des Vandales, au cinquième siècle. Voir Duchesne, l'Origine des diocèses épiscopaux dans l'ancienne France, dans Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. I, 1889, p. 347, 365; cf. Fastes épiscopaux de l'ancienne Gmde, t. I, 1894, p. 8, 22. En particulier, pour saint Didier, consulter Roussel, Nouvelles éludes sur le diocèse de Langres et ses évêques, 1889; il résulte de ses recherches : 1" que l'évèché de Langres n'a été établi que dans les premières années du quatrième siècle; 2° que saint Didier, troisième évoque, n'a été martyrisé que vers 407, sous les Vandales; 3" que le catalogue des évêques de Langres (Hœc sunt nomina ep. Lingonensiuin, Senator I episcopus, Justus II, sanctus Desiderius III , etc.") n'oftre pas de lacunes. Cf. Rivière , dans Études religieuses, partie bibliographique, 18yi, p. 4G8-471.
(2) Inruentibus autem Alemannis in Gallias, sauctus Privatus Gaballitanœ urbis episcopus, in crypta Memmatensis montis, ubi jejuniis oralionibusque vacabat, reperitur, populi Gredonis caslri munilione eondusus. Sed dum oves suas bonus pastor lupis tradere non consentit, daimoniis immolare compelbtur. Quod spurcum ille tam exocrans quam refulans, tamdiu fuslis caîditur, quoadus(|ue putaretur exinanimis. Sed ex ipsa quassatione, interpositis paucis diebus, spiritum exhalavit. Grégoire de Tours, Historia Francorum, I, 32.
Cependant la tempête qui s'était abattue sur la Gaule touchait à sa fin. Chrocus et ses bandes, attirés comme tous les Barbares du Nord par les pays du soleil, se mirent en marche vers l'Italie : une armée romaine les détruisit sous les murs d'Aix (1). Un autre orage fondit alors sur une contrée voisine , jusque-là protégée par son éloignement du monde germanique : des Francs envahirent l'Espagne, saccagèrent ïarragone, où venaient de périr pour le Christ Fructueux, Augure et Euloge , ruinèrent un grand nombre de villes, parcoururent pendant douze années la Péninsule épouvantée , puis, s'emparant de vaisseaux romains, passèrent en Afrique, où l'histoire les perd de vue (2). Tel était l'empire, à cette heure tragique. On dirait une terre vide. Les peuples le traversaient comme une caravane traverse un désert. Cependant toute résistance n'avait pas cessé dans les provinces occidentales; Gallien (3) et surtout Aurélien (i), l'un de ses meilleurs capitaines, remportaient encore des victoires en Italie et en lUyrie; le sénat, retrouvant un élan de patriotisme, prescrivait une levée en
(1) L'oflicier qui coniinaiidait les Romains s'appelait Marius, selon Arnmoin, Hist. Franc, Ul, 1, ou Marianus, selon Frédégaire et Sige* bert. C'est probablement le même qui dans quelques années deviendra empereur en Gaule: Tillemont, Mémoires, t. IV, art. sur saint Privât. Cette identification confirme encore la date que nous assignons à l'invasion de Chrocus et aux martyres dont elle fut cause.
(2) Aurelius Victor, De Cijcsarihus; saint Jérôme, Chron.; Orose, Adv.pag. historia, VJI, 22, 41; Ausone, Ep. xxxv, 59, 60.
(3) Saint Jérôme, Chron.; Orose, VII, 22; Zonare, XII, 26.
(4) Vopiscus, Aurelianus, 10, 13, 15.
masse (1). Dans l'Orient, le spectacle est plus triste : les Barbares font autant de raines, mais les peuples, ne se sentant pas défendus, s'abandonnent aux envahisseurs. Yalérien assiste, inerte et morne, à l'écroulement de sa fortune.
Les Borans de l'Euxin et les Goths du Danube envahirent successivement le nord de l'Asie romaine, et le dévastèrent tout entier, entrant sans coup férir dans les places fortes, pillant le Pont, la Cappadoce et la Bithynie (2). L'invasion des Alemans en Gaule avait ajouté un chapitre glorieux à l'histoire des martyrs : les incursions des Goths et des Borans nous font, hélas! assistera une défaillance des chrétiens. La révélation inattendue de la force des Barbares et de l'impuissance de l'empire avait frappé de stupeur les populations du littoral asiatique, jusque-là si riche et si bien gardé. Parmi les maisons pillées, les temples incendiés, à la vue des garnisons romaines en fuite, elles s'étaient prises à douter d'un régime qui laissait voir tout à coup son irrémédiable fragilité. Puisque le lendemain n'est pas assuré, pourquoi ne pas jouir du jour présent? puisque la ciWlisation ne peut plus défendre les siens, pourquoi ne pas se mettre avec les ennemis de la civilisation? Des bandes de pillards se formèrent dans le Pont : les uns se joignaient aux Barbares^ d'autres glanaient où les en-
(1) Zosime, I, 37. C'est probablement alors que Gallien, dans un sentiment de défiance, interdit aux sénateurs le service militaire; Aurelius Victor, De Cxsaribus, 33.
(2) Zosime, I, 31-35; Jornandos, De rébus Gelais, 20.
vahisseiirs avaient moissonné. Parmi ces transfug'es se trouvèrent des chrétiens, dont la foi imparfaite n'avait pas résisté au désordre social produit par l'invasion (1). L'apôtre du Pont, Grégoire le Thaumaturge, fut averti. Un cri d'indignation s'échappa de son âme. C'est en évèque , mais c'est aussi en Romain qu'il frappe des peines canoniques les déserteurs de la religion et du patriotisme, « ceux qui, en ces jours de deuil et de larmes, se sont réjouis dans l'espoir de gagner quelque chose à la ruine commune,... ceux qui, profitant du trouble, ont ravi le bien d' autrui, envahi et pillé les maisons , et se sont conduits à l'égard de leurs frères comme des Goths ou des Borans , . . . ceux qui ont poussé l'inhumanité jusqu'à retenir en esclavage des captifs échappés à l'ennemi,... ceux qui, oubliant qu'ils sont citoyens du Pont et chrétiens, se sont enrôlés parmi les Barbares, et ont trempé les mains dans le sang de leurs compatriotes (2). »
Des traits d'une autre nature consolent l'iiistorien attristé de ces trahisons. Au miUeu du troisième siècle, la guerre fut un des moyens dont se servit la
(1) On se rappelle la rapidité avec laquelle se convertit la région du Pont où résidait Grégoire le Thaumaturge, les chutes nombreuses dont elle fut témoin pendant la persécution de Dèce, l'enthousiaste retour d'un grand nombre lors de la peste, les ménagements avec lesquels l'évêque était encore obligé de traiter la religion vacillante de ses ouailles (voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 260, 432 ; et plus haut, p. 38). Ces circonstances expliquent dans une certaine mesure rinfidélité de quelques chrétiens au moment de l'invasion.
(2) Saint Grégoire le Thaumaturge, Epistola canonica, 2-8.
Providence pour répandre la foi parmi les Barbares (1). Sur leurs vaisseaux chargés des richesses de la Bithynie, les Goths, sans le savoir, rapportaient l'Évangile. Il y avait des chrétiens et des prêtres parmi les captifs qui ramaient à leur bord. Les conquérants , qui dans une autre occasion s'étaient montrés sensililes aux vertus des fidèles (2) , paraissent cette fois encore les avoir traités avec douceur. Les prisonniers prêchèrent hardiment le Christ. En les voyant soigner les malades, en assistant aux miracles obtenus du ciel par une ardente charité, beaucoup parmi les vainqueurs sentirent leur âme s'ouvrir à de nouvelles croyances. Des Goths s'agenouillèrent aux pieds de leurs captifs et reçurent d'eux le baptême. Une petite Église, promptement florissante, se forma entre le Danube et le Dniester (3).
La retraite des Goths avait été causée par un mouvement de Valérien, qui d'Antioche s'était porté vers la Cappadoce (i). Victorieux sans avoir combattu, l'empereur revint en Syrie, conduisant une armée débandée , dont le passage fit presque autant de mal que
(1) Sozoïnène, Hist. EccL, II, 6.
(2) Voir plus haut, p. 3.
(3) Sozoïnène, l. c; Philostorge, Hist. EccL, II, 5. D'une famille originaire de la Cappadoce et transplantée par la guerre chez les Goths naquit, en 311, Ulphiias, destiné à être leur premier évèque. Au quatrième siècle, la semence jelée d'une rive à l'autre de l'Euxin avait donné tous ses fruits : saint Basile invoque en faveur de la foi catholique « le témoignage des Barbares qui vivent au delà du Danuije ». Ep. 220.
(4) Zosime, I, 30.