‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 20 sur 50 · III · texte numérisé non relu

III

les Barbares (1). De telles troupes n'étaient point préparées à soutenir le choc du terrible ennemi qui, à cette heure même, accourait du fond de l'Orient. Sapor, héritier des desseins de son père Artaxerxès , voulait faire rentrer sous la domination des Sassanides tous les pays jadis possédés par Gyrus, et, pendant le règne de huit empereurs, n'avait cessé de menacer l'Asie romaine (2). Depuis plusieurs années maître de l'Arménie (3) , où il avait porté la guerre sainte et rétabli le culte du Feu, le « roi des rois (4) » , à qui la possession de ces hauts plateaux montagneux donnait la clef des contrées environnantes, s'avançait maintenant en Mésopotamie. Les vastes plaines qui s'étendent de FEuphrate aux premiers contreforts de l'Arménie furent toujours le champ clos où se heurtèrent la Perse et l'empire. Nisibe, Carrhes, tant de fois prises et reprises, tombèrent aux mains de Sapor (5). Valérien se porta au-devant de lui, avec des soldats fatigués d'avoir deux fois traversé la Cappadoce. La peste, qui n'avait pas cessé depuis plusieurs années, prenait à ce moment une terrible intensité : à Rome, en Achaïe, des milliers de personnes mouraient en un seul jour (6). Le fléau fit des ravages dans le camp impérial. L'épuisement causé par la

(1) Zosiine, I, 3G.

(2) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2^ édit., p. 232.

(3) Zonare, XI [, 23.

(4) Corpus inscriptionum grsecarum, 4675, 4676.

(5) Cf. Trebellius Pollion, Trirjinta tyranni, 14. (G) Trebellius Pollion, Gallieni duo, 5.

maladie ne demeura probablement pas étranger à la catastrophe qui survint. Quelles en furent les causes immédiates? Les historiens rapportent des versions différentes : elles se complètent plus qu'elles ne se contredisent , et peuvent être aisément conciliées. Trebellius Pollion assure qu'un général , chargé par Valérien du commandement, se laissa volontairement vaincre , chose facile avec des troupes sans vigueur et sans discipline (1). Saint Denys d'Alexandrie nomme le traître : c'est le mauvais génie de Valérien, l'ennemi des chrétiens , l'instigateur de la persécution, Macrien, devenu, par une juste dispensation de la Providence, l'auteur de la chute après avoir été celui du crime (2). A la suite de la défaite, l'empereur essaya de traiter. Sapor exigea une entrevue. Un basrelief de Persépolis montre le souverain de Rome à demi prosterné, tendant vers le Barbare des mains suppliantes : Sapor, à cheval, la tiare en tête, la main sur la garde de son épée, écoute, superbe (3). L'empereur était venu peu accompagné : on le saisit , au mépris de la foi jurée (4). Alors commença pour le persécuteur la plus humiliante captivité (5) , pen-

(1) Trebellius Pollion, Valer., 3.

(2) 'Exîtvo; \ih) ouv tûv Tipô aùtoù paTiXî'wv tôv [aèv 7ipOc'|ji£vo;. Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Ileiniammon , dans Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 23.

(3) Bas-relief de Nakeh-Roustein au-dessous du tombeau des rois. Environs de Persépolis. Reproduit dans Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 419.

(i)Zosiine, I, 3G.

(5) Aurelius Victor, EiiHome; Trebellius Pollion, Valer., 3; Lac-

dant laquelle il dut bien des fois envier le sort de Dèce, qui, châtié comme lui, avait eu du moins la consolation de mourir en soldat.

Sapor, suivi de son prisonnier qui lui servait, diton, de marchepied pour monter à cheval, entra en Syrie : un traître, Cyriadès (1), guidait son armée vers Antioche. Ville de luxe et de plaisir, Antioche n'avait pas suspendu ses fêtes accoutumées. On raconte que le peuple était assemblé au théâtre, regardant ces fameux mimes syriens auxquels Rome dut tant de corruption (2), quand une femme, qui jouait dans la pièce , leva tout à coup les yeux et s'écria : « Je rêve, ou voici les Perses ['3) ! » L'ennemi avait en silence gravi le Silpius, et couronnait l'enceinte qui court sur ses crêtes. Bientôt les flèches persanes volèrent dans le théiltre (4) , et une ville de cinq cent mille âmes, merveilleusement fortifiée, tomba aux mains des Barbares sans avoir été défendue. En présence de Yalérien prosterné, Sapor donna la pourpre au traître

tance. De mort, persec, 5; Constantin, Oratio ad sanctorum cœtum, 24; Eusèbe, De vita Constantini, IV, 11 ; Oiose, yil, 22; Pierre le Patrice, Excerpta de legationibiis , dans le Corp. hist. Byz., 1648, p. 26.

(i) Ou Mariadès. Cf. le continuateur de Dion, dans les Fragm. Itist. Grsec, t. IV, p. 192, éd. Didot.

(2) Juvonal, Sat., III, 62; Stace, Silvx, I, vi, 72.

(3) Amiuien Marcellin, XXXIII, 5. Cf. Libanius, Discours à Théodose sur la nécessité de venger Julien.

(4) Le tliéâtre et les principaux édifices publics sont situés sur les pentes du Silpius, dans la cité primitive bàlic par Antiochus Épiphane. Voir un bon plan d'Antioche ancienne, dans Fouard, Saint Pierre et les premières années du Christianisme, p. 210.

Cyriadès (1), et contraignit la garnison à prêter serment à ce fantôme de souverain (2). Les historiens romains n'ont pas osé raconter une telle scène ;, et les écrivains chrétiens eux-mêmes la taisent : seuls les bas-reliefs de la Perse en ont gardé le souvenir (3). Après avoir ravagé le nord de la Syrie , Sapor franchit les défilés de l'Amanus, prit Tarse, et s'empara de Gésarée, dont les habitants, emmenés en captivité, furent rachetés par les aumônes qu'envoya de Rome le pape Denys (i). « Les Perses, ditZosime, se seraient

(1) Trebellius Pollion, Trirj. ttjr., 1 (en corrigeant l'erreur de l'historien, qui met l'usurpation de Cyriadès avant la prise de Valérien). — Sapor (ît frapper un denier d'or à l'effigie du nouvel Auguste; voir Lenormant, la Monnaie dans l'antiquité, t. II, p. 386.

(2) Flandin, la Perse ancienne, planclies XXXIII, XLIX; Rawlinson, The seventh oriental monarcliy, planche à la page 607.

(3) L'ordre des événements de cette époque est diversement rapporté par les historiens. La plupart mettent l'invasion de la Syrie, la prise d'Anlioche, l'usurpation de Cyriadès, avant la captivité de Valérien. Leur récit est suivi par Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III. p. 405. Cependant Zonare, XII, 23, place ces faits après la captivité de Valérien, et Aminien Marcellin, qui donne les détails de la prise d'Antioche, la met sous Gallien, c'est-à-dire à l'époque où Valérien était aux mains des Perses. Cette opinion, confirmée par les basreliefs persans, est seule vraisemblable. On ne ]teut admettre qu'un méprisable aventurier comme Cyriadès ait été proclamé empereur dans Antiochc , si Valérien avait été encore en Asie à la tête d'une armée. Gibbon, Décline and fait of the Rom. emp., c. x, M. Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 418-421, suivent le récit de Zonare et d'Ammien.

(4) « Le souvenir de ses bienfaits vit toujours parmi nous; nous possédons encore les lettres qu'il envoya pour consoler et soutenir l'Eglise de Césarée, en même temps qu'il adressait ici l'argent nécessaire au rachat de nos frères emmenés par les Barbares. » Saint Basile, Ep. 70. Zonare se trompe donc en disant (.\II, 23) que tous les habitants furent massacrés.

facilement rendus maitres de l'Asie romaine, s'ils n'avaient été pressés d'aller jouir chez eux de leur victoire et d'y porter leur butin (1), » Quand la Cappadoce et la Lycaonie eurent été dépouillées , le roi sassanide reprit la route de Gtésiphon. D'innombrables chariots remplis de butin, de longues files de prisonniers l'accompagnaient : ces malheureux obtenaient à peine de quoi manger, et, une fois par jour, étaient conduits en troupeau à l'abreuvoir (2). Parmi eux marchait un empereur. La monde asservi par Rome prenait pour la première fois sa revanche de tant d'insolents triomphes, de tant de rois suivant le char impérial dans les rues de la ville éternelle, et menés aux gémonies pendant que le triomphateur montait au Capitole. Les chefs de l'Église avaient le cœur trop haut pour se réjouir d'un deuil national; mais ils ne pouvaient méconnaître l'arrêt de la justice divine. (( Pour avoir obéi aux conseils de Macrien et persécuté les justes, écrit saint Denys d'Alexandrie, Valérien fut livré aux outrages et aux opprobres, selon la parole du Seigneur à Isaïe : « Ils ont choisi leurs voies, ils ont accompli les abominations résolues dans leur cœur. Et moi je ferai d'eux un jouet, et je punirai ainsi leurs crimes (3). » Soixante ans plus tard,

(1) Zosime , I, 27. — Sur la composition de l'armée persane, peu propre aux longues expéditions, voir Hérodien, Hist. Rom., VI; Ammien iMarcellin, XVI, 12; XXIII, C; Zonare, XII, 23.

(2) Zonare, l. c.

(3) Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Herniainmon , dans Eusèbe, Hisi. EccL. VIT, 10; cf. Isaïe, LXVI, 3, 4.

un empereur, jetant ses regards en arrière, s'écriera dans une assemblée d'évêques : « 0 Valérien , qui ne fus pas moins cruel que Dèce pour les serviteurs de Dieu , tu as manifesté aux yeux de tous sa juste vengeance, lorsque lu suivais ton vainqueur avec des chaînes sur ta pourpre et tes ornements impériaux, ou lorsque par ordre de Sapor on t'écorchait pour faire de ta peau l'éternel trophée de ton infortune (1)! » Telle fut la fm de Valérien : il traîna pendant plusieurs années chez les Perses une vie sans honneur et sans espoir: après sa mort, sa peau, tannée, teinte en rouge, fut suspendue dans un temple, hideux « trophée » que l'on voyait encore au quatrième siècle (2).

(1) Constantin, Oratio ad sanctorum cœtum, 24.

(2) Constantin, /. c; Lactance, De mort, persec, 5; Pierre le Patrice, Excerpta de légat., p. 26. — La captivité de Valérien est de 260 au plus tard, et plus probablement de 259. On possède des lois marquées de son nom , qui portent la date de 260 ; l'indication de sa huitième année de puissance tribunitienne, correspondant à cette date, se lit encore sur des médailles (Eckhel, Doctr. numm. vet., t. VII, p. 378); les monnaies alexandrines de Valérien sont datées par les années de son principal jusqu'en 260 (Mowat, Mémoires de la Sociélr des antiquaires de France, 1879, p. 200). Mais probablement on continua de considérer Valérien comme empereur après sa cai»tivilé (Eclihel, p. 387) et même jus([u'à sa mort, arrivée vers 2G1 ou 262.

L'édit de Gallien.

La leçon ne fut pas perdue pour Gallien. A peine sur la trône (1), il fit cesser la persécution, et , avec plus de hardiesse qu'aucun de ses prédécesseurs , assura aux chrétiens un régime de tolérance légale qui eût pu devenir la paix définitive à laquelle aspirait l'Église. La docilité de Gallien à de bons conseils , mais la faiblesse et l'inconséquence de sa conduite , expliqueront ce que cet acte eut d'excellent et les causes qui l'ont empêché de donner tous ses fruits.

Depuis un demi-siècle les femmes étaient toutespuissantes au Palatin. Vertueuses ou dépravées, elles dirigeaient de leur salon le mouvement des esprits. L'épouse de Gallien, gardant je ne sais quoi de discret et de contenu où se reconnaît la Romaine de race , semble de la famille intellectuelle des princesses syriennes qui jouèrent un si grand rôle sous les Sévères. Comme Julia Domna, son charme sérieux attire et retient près d'elle les philosophes (2) ; plus même que Mammée (3) , elle sentira un jour la beauté du christianisme. C'est d'abord vers la philosophie

(1) Il avait quarante-deux ans, et depuis sept ans était associé à l'empire.

(2) Voir Histoire des persécutions pendant la j)remiere moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 70.

(3) Ibid., p. 188.

qu'elle se tourna. Conservant sur l'esprit de son infidèle époux un pouvoir depuis longtemps perdu sur son cœur (1), Salonine lui avait fait naguère accueillir Plotin, l'auteur des Ennéades, qui, grâce à elle, fut sur le point de fonder en Campanie la ville de philosophes rêvée par Platon (2). La pensée de se retirer du monde, pour vivre sans devoirs publics ni intérêts privés, était bien conforme aux tendances découragées d'un siècle qui marchait à sa fin , pliant sous les calamités de toute sorte. On en a fait un grief aux chrétiens : c'est aux philosophes que convient ce reproche. Le préteur Rogatianus, disciple de Plotin, néglige par amour de la philosophie l'administration de son bien, ne veut plus ni maison ni esclaves, refuse de se rendre au sénat et de remplir sa charge (3). « Éloignons-nous du forum et de l'existence commune, » écrit Porphyre [\). Ce second fondateur du néoplatonisme vint à Rome retrouver Plotin. Le commerce de tels hommes, l'attrait de leurs doctrines, qui s'accordaient aux sentiments de son âme fière et blessée , suffirent pendant quelque temps à consoler Salonine, et peu à peu l'acheminèrent à des vérités plus hautes. Plotin avait étudié onze ans près du chrétien Ammonius Saccas,

(1) Cf. Tilleinoat, Ilisioire des Empereurs, t. III, p. 685, note vi sur Valérien.

(2) Porphyre, Vila Plolini. 12. Cf. Jules Simon, Histoire de l'école d' Alexandrie, t. I, p. 208.

(3) Porphyre, Vita Plotini, 17.

(4) Porphyre, De ahstinentia, 1.

dont l'enseignement lui avait laissé une empreinte ineffaçable (1). Porphyre écrira plus tard quinze livres contre les chrétiens, qui seront comme le prélude de la persécution de Dioclétien; mais en ce moment il songe plutôt à les imiter, et à transformer les sensuelles légendes du paganisme en un mysticisme pur, raisonnable et pieux. Tous deux s'arrêtèrent au seuil de la pleine lumière : beaucoup de leurs disciples, curieux aussi des dogmes évangéliques (2) , passèrent outre, et sortirent chrétiens de leur école (3). Telle fut, semble-t-il, la marche suivie par Salonine : elle traversa la philosophie pour arriver à lÉvangile, dès le règne de Valérien, Sa conversion, ignorée du public , mais indiquée sur quelques médailles par un signe discret (i), ne put rester inconnue de Gallien. A

(1) Porphyre, dans le livre III de l'ouvrage qu'il composa contre les chrétiens, aflirnie qu'Amnionius devenu philosophe abandonna le christianisme (fragment cité par Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 19, 7). Celle assertion est réfutée par Eusébe [ihid., 19, 9, 10) et saint Jérôme [Deviris illustribns, 5ô), qui citent les ouvrages composés par Ammonius pour la défense de la religion chrétienne. Cependant on s'est demandé si Eusèbe ne confond pas avec Ammonius Saccas un autre Ammonius, auteur d'un JJialessaron, et vivant encore de son temps. Ce qui l'a fait supposer, c'est que Porphyre et Longin disent que le philosophe Ammonius n'écrivit pas, tandis qu'Eusèbe cite de lui plusieurs ouvrages.

(2) Le néoplatonicien Centilianus Aurelius, bien que païen, et traitant saint Jean de « barbare », le cite pour montrer l'identité du Verbe avec le Aôyo; platonicien; Eusèbe, Prxpuratio evungelica, XI, 18,

(3) Saint Augustin, Ep. 56, ad Dioscorum.

(4) Médailles de Salonine-, au droit, buste de l'impératrice, SALO- NINA AVG.; au revers, l'impératrice assise, AVGVSTA IN PACE ou AVG. IN PACE. Ces médailles furent frappées du vivant de Salonine. avant 265; Revue de Numismatique, 1857, p. 71, 243-245. La formule

peine devenu maitre de l'empire, il voulut donner satisfaction à une femme dont les vertus honoraient le trône. L'émotion causée par la fin tragique de Valérien lui fit prêter une oreille favorable aux conseils ou aux prières de l'impératrice (1). Naguère il avait été suL' le point de livrer une ville campanienne aux expériences sociales d'un groupe de philosophes : il consent aujourd'hui à donner droit de cité aux amis chrétiens de Salonine, à une société qui n'a pas d'expériences à faire et qui compte déjà deux siècles de durée.

Telle est, croyons-nous, l'influence à laquelle obéit Gallien. Probablement il ne lui résista pas beaucoup, car aucun document ne l'avait montré prenant une part personnelle aux violences de son père contre les

IN PAGE ne se rencontrant que sur des tombes chrétiennes et par exception sur quelques tombes juives), M. de Witte en conclut au christianisme de Salonine {Mémoire sur Vimpéralrice Salonine, dans les Mémoires de l'Académie de Belgique, t. XXVI (1852), et du Christianisme de quelques impératrices romaines , ÙAns Cahier et Martin, Mélanges d'archéologie, t. III, p. 173 et suiv.). Cette conclusion me parait vraisemblable, bien qu'elle ait été combattue par Cavedoni {Sopra l'imp. Salonina, dans l'Album Giornale lett. e di belle arli, Rome, 1852, p. 93-94, 127-128, 132-135), A. de Barthélémy {Revue de Numisjnatique , 1853, p. 64), le P. de Feis [Xuovo Bull, di urch. crist., 1896, p. 153), et que Kraus {Munzen, dans Rcal-Encytd. der christl. AUerth., t. II, p. 433,) croie à une sorte de syncrétisme religieux de Salonine iilutot qu'à une conversion formelle.

(1) M, Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 410, note 5. hésite, comme Kraus, à croire au cliristianisme formel de Salonine; il estime qu'elle chercha la paix de la conscience et du cœur dans une sorte de compromis entre l'Évangile et les doctrines néoplatoniciennes; mais il pense qu'elle inclina Gallien à traiter favorablement les chrétiens, et obtint de lui l'édit de tolérance.

chrétiens. Le texte des lois de pacification ne nous est point parvenu; mais Eiisèbe, qui lut les pièces originales, en a conservé la substance (1). L'empereur ordonnait de cesser la persécution et de restituer les biens ecclésiastiques. Il effaçait ainsi toute trace de la guerre déclarée par Yalérien aux associations chrétiennes, et reconnaissait à l'Église les droits sans lesquels une société religieuse ne peut subsister, celui de prier librement , celui de posséder les biens nécessaires au culte, à la sépulture et aux aumônes (2). Plusieurs constitutions furent publiées dans ce but. D'abord un édit général rendit en termes exprès la liberté de leur ministère aux chefs des Églises et à tous les membres du clergé (3). Puis des rescrits réglèrent les détails d'exécution de Tédit. Ces rescrits paraissent avoir été de deux sortes. Les uns furent adressés collectivement aux évoques de chaque province , pour les remettre en possession des lieux religieux, c'est-à-dire des édifices consacrés aux assemblées chrétiennes , que le fisc avait saisis et peut-être vendus (i). D'autres rescrits furent envoyés à quelques prélats, pour leur rendre l'usage des cimetières (5);

(1) Ensèbe, Hist. Eccl., VU, 13.

(2) « Gallienus stopt the persécution, and gave légal sanction to Ihe Church body. » Bickersteth Rirks, art. Martyrs, dans Smith, Dictionary of Christian antiquities, p. 1124.

(3) Mot à mot, aux magistrats du Verbe, toï; to'j Aôyo-j TrposaTwir'.. Eusèbe, /. c.

(4) "0-w; àîTÔ t6ti(ov twv 6pr,i7X£'j(T£[AWv ànoy(j)ç,r,csu)<7f.. Ibid.

(5) Kal a.)}:/] ôï toO aÙTOû Siâxa^t; çépsTai, r,v Tvpô; îts'pou; ÈiriffxÔTTOu; ■7tE;toîr,Ta'., xà xwv xxXoujjlévwv •/.Qi[X'iQTr,pîa)v àno),a[J.êâv£iv ÈTTixpsnwv yw-

LEDIT DE GALfJEN. 173

ceux-ci avaient été seulement occupés, et probablement ne l'avaient pas été partout : la persécution cessant , ils retournaient de plein droit au corps des fidèles et au « collège des frères (1). »

Bien que les documents ne le disent pas^ Tédit fit probablement d'autres restitutions. La persécution n'avait pas seulement amené la confiscation ou le séquestre des biens ecclésiastiques; on se rappelle que les propriétés d'un grand nombre de chrétiens avaient été dévolues au fisc (2). C'était l'application du droit commun, qui prononçait la confiscation des biens appartenant aux proscrits ou à ceux qui encouraient une sentence capitale (3). Le second édit de Valérien aggrava la mesure, en ce qui concernait les chrétiens de distinction et les Césariens : pour eux , la confiscation fut de plein droit, par voie administrative, avant même le procès et la sentence [k). A l'égard des fidèles qui ne rentraient pas dans ces caté-

pia. Ibid. Cf. saint Denys, lettre à Gerinanus, dans Eiisèbe, VII, 11, 10 : xà xa).0'j[iïva xot[A-/;Tr;p'.a.

(1) De Rossi, Rorna sotlerranea, t. I, p. 200.

(1) Voir plus haut, p. 91.

(3) Digeste, XLVIII, xx. De bonis damnatorum. — Voir Humbert, articles Bona damnalorwn et Confiscatio, dans le Dictionnaire des antiquités, t. I, p. 724, 1440. — Cf., pour la persécution de Dèce, Eust'be, Hist. EccL, VI, 2, 13, à propos de la condamnation du père d'Origène : t^; ys [Ariv toù Ttarpô; nepiovcrîa; xoï; paaO.ixoï; xafitEtoi? àva- ÀTiSÔEiar,;; pour la persécution de Valérien, saint Cyprien, Ep. 80 : Iluic perseculioni quotidie instant prœfecti in Urbe, ut si (jui sibi oblati fuerint in eos animadvertantur, et bona eorum fisco vindicentur; pour les autres persécutions, les textes hagiographiques cités i)ar Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 47, p. 117.

(4) Voir plus haut, p. 80-85.

gories, la règle générale restait en vigueur, et la peine capitale entraînait la confiscation des biens. Il est probable que Tédit de Gallien, qui rétablissait l'Église dans ses droits de propriétaire , y rétablit également les chrétiens, au moins pour les biens que le fisc n'avait pas aliénés. Un trait de la vie de saint Félix, mort, croyons-nous, sous Gallien (1), parait l'indiquer. Quand « la paix eut fait rentrer l'épée au fourreau (2) » , Félix revint à Noie. <( Jadis propriétaire de grands domaines, de terres, de maisons, il avait tout perdu en confessant la foi. La paix restaurée lui permettait de revendiquer ses possessions héréditaires (3); mais il ne voulut pas demander à la justice ce que la confiscation lui avait ravi (4). Beaucoup l'y engageaient , entre autres la riche et pieuse veuve Archelaïs : elle le pressait de faire valoir ses droits (5) , afin de recouvrer des richesses qu'il pourrait distribuer en aumônes. Mais lui, souriant de cette

(1) Voir Ruinart,p. 257; Tillemont, Mémoires, t. IV, note i sur saint Félix.

(2) Pas reddita condidit enses.

Saint Paulin de Noie, XVI, 213.

(3) Prœdia muHa domosque

Divitiis locuples patriis posséderai hœres. Confessor proscriptus erat, sed, pace reducta. Et sua si vellet deposcere jura licebat.

Ibid., 256-259.

(4) Ilorruit amissos iii jura rcposcere fundos.

Ibid., 263.

(5) ... Crebris pia corda queielis

Sœpe faligabat, cur débita proniptaque reddi Jura recusaret...

Ibid., 270-272.

sollicitude, se contentait des biens célestes. Il se fît colon, et, sans serviteur, vécut en cultivant de ses mains trois arpents qu'il avait loués. Ce pauvre volontaire, qui trouvait encore moyen de secourir les indigents, termina ainsi sa vie, ou plutôt échangea une vie mortelle contre une éternité bienheureuse (1). » Les sollicitations repoussées par saint Félix montrent qu'il eût pu rentrer dans son patrimoine, si un désintéressement sublime ne l'avait empoché de faire valoir ses droits. L'édit accordait donc aux confesseurs des moyens légaux d'être indemnisés de la confiscation (2). C'était une conséquence de l'amnistie (3).

Les bienfaits de l'édit se firent promptement sentir à Rome. Le siège de saint Pierre était resté vacant pendant une année après le martyre de saint Sixte. On se rappelle que six diacres avaient été immolés en même temps que celui-ci, et que le premier diacre, Laurent, avait suivi au bout de trois jours son chef et ses frères (Ip). Du mois d'août 258 au mois de juillet 259, la persécution trop violente empêcha de donner un successeur à saint Sixte. La même situation s'était présentée sous Dèce après le martyre de saint Fabien, et l'on avait vu les prêtres et les diacres

(1) Saint Paulin de Noie, XVI, 272-299.

(2) Les lois du temps de l'empire donnent quelquefois à la grâce prononcée par le souverain le titre de restitulio in integrum; Callis- Iratc, au Digeste, XLVIH, xix, 27. Un délai était quelquefois imparti aux intéressés pour faire valoir leurs droits; Pline, Ep., X, 6», Go.

(3) Jemploie ce mot dans le sens français ou grec, en rappelant qu'il n'a pas d'équivalent latin.

(4) Voir plus haut, p. 90-95.

administrer l'Église de Rome pendant un intérim de dix-huit mois (1). Mais entre la mort de Sixte et la nomination de son successeur ce furent les prêtres seuls qui prirent le gouvernement (2) : tous les diacres avaient péri ! Aussi, contrairement à l'usage d'élever le premier diacre au rang suprême (3), le prêtre Denys (i) fut-il élu quand le ralentissement de la persécution permit de remplacer le glorieux pontife qui avait teint de son sang la chaire épiscopale. Quelques mois s'écoulèrent entre cette élection et l'édit de pacification promulgué par Gallien (5). Denys se hâta de profiter de la loi nouvelle, et eut la joie de recouvrer tout le patrimoine de l'Église romaine. « Il donna, dit son biographe, des églises aux prêtres, et constitua les cimetières (6). » Ces paroles font clairement allusion au rétablissement des deux ordres de propriétés ecclésiastiques restitués par des rescrits successifs de Gallien, et montrent le Pape confiant d'abord à des prêtres les édifices religieux rendus à l'Église,

(l)Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2» édit., \k 298.

(2) Presbjteri prœfuerunt. Liber Pontificalis, Xystus II; voir Ducbesne, t. I, p. 156, note 2.

(3) Voir plus haut, p. 92.

(4) ... Tôv y.aTà 'Pw[j.r|V... Aiovjuiov , tÔtî (aîv TrpEcrêsîoy yi^.wjJLivov. Eusèbe, Hist. EccL, VII, 7, 6.

(5) L'élection du pape saint Denys est du 22 juillet 259; voir Ducliesne, le Liber Pontificalis, Introduction, p. ccxlviii.

(6) Hic presbyteris ecclesias dédit et cyraiteria... constituit. Liber Pontificalis, Dionysius. Voir Duchesne, Introduction, p. c, et p. 157, note 3; De Rossi, Roma solterranea , t. I, p. 205; t. II, p. 97, 377; t. III, p. 526; Rome souterraine, p, 132.

LEDIT DE GALLIEX 177

puis réglementant de nouveau l'administration des cimetières après que le séquestre, qui durait depuis trois ans, eut été levé.

Signé par un meilleur souverain, ledit qui s'exécutait si facilement à Rome et en Italie eût pu avoir l'effet qu'aura plus tard l'édit de Milan. Mais le caractère indolent et la mauvaise politique de Gallien lui ôtaient les moyens d'imposer sa volonté. Soldat courageux et même bon capitaine sur les champs de bataille, il n'est plus dans l'intervalle des guerres qu'un enfant cruel et vicieux. Hors de Rome, il sait combattre ; quand il se retrouve au milieu des délices de Rome, toute autre chose le laisse indifférent. « Amusons-nous, disait-il, pendant qu'il perdait l'empire du monde (1 ). » Il ne retrouve l'énergie qu'à contre-sens, pour lutter contre les événements d'où sortirait le salut, détourner pour longtemps la politique romaine de sa direction naturelle, et s'user en de vains efforts.

Les faits, cette voix confuse de la Providence dont il faut savoir discerner le sens, parlaient cependant plus clairement que jamais. Les Rarbares pressaient l'Empire de tous côtés, et les peuples , qui ont parfois l'intuition des vérités méconnues par les politiques, comprenaient qu'à tant d'ennemis il fallait plusieurs adversaires : un seul prince, fùt-il aussi énergique et vigilant que Gallien était oublieux et mou, ne pouvait de Rome se porter sur tant de points menacés. Aussi voyons-nous la monarchie impériale se frac-

(1) Trebellius PoUion, Gallieni duo, 16, 17, 21.

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