‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 21 sur 50 · III · texte numérisé non relu

III

tionner d'elle-même : une puissante confédération se forme à l'Occident sous Posthume, à l'Orient sous Odenatli et Zénohie, et çà et là en Ulyrie, en Pannonie, en Afrique, en Asie Mineure surgissent d'éphémères royautés, indices des courants nouveaux qui entraînent les peuples. Sans doute le bon sens ne permettait pas de diviser à l'infini l'unité romaine; mais, après avoir facilement écrasé quelques aventuriers, Gallien pouvait assurer la frontière du Rhin en reconnaissant l'empire des Gaules, réunir sous une main ferme les provinces asiatiques en s'alliant avec l'empire naissant de Palmyre, et faire dès lors la monarchie tripartite que Dioclétien fondera vingt ans plus tard. Gallien aima mieux repousser toutes les avances, et fatiguer les légions à des luttes fratricides. Il ne sut pas être, en politique, un Dioclétien; c'est pour cela qu'il n'eut pas l'autorité nécessaire pour devenir, en matière religieuse, un Constantin.

Si, au lieu d'un prince impuissant (1) et jaloux, Fédit de pacification avait eu pour auteur un clairvoyant politique, appuyé sur un collègue en Occident, un autre en Orient, et capable d'imposer à tous l'obéissance , le résultat eût pu être différent, la paix religieuse avancée d'un demi-siècle , des flots de

(1) Gallien tremblait devant la mauvaise humeur de ses généraux, au point de leur envoyer des présents pour les apaiser; Trebellius Pollion, Claudius, 17. Médailles de Gallien, avec cette légende, peutêtre ironique : GALLIENAE AVGVSTAE; Eckhel, Doctrina numm. vet., t. VII, p. 411. Dans les Césars, Julien fait entrer Gallien au banquet des dieux avec une robe do femme; éd. Spanheim, p. 92.

LEDIT DE GALLIE-X. 179

sang" épargnés aa monde. Mais l'homme manqua aux circonstances et le pouvoir à la volonté. L'Église reprit possession de ses IdIcus là où Gallien restait le maître ; l'édit s'exécuta même dans des provinces qui s'étaient déclarées indépendantes, mais dont les chefs aspiraient à entretenir de bons rapports avec le souverain de Rome; ailleurs son autorité fut rejetée et la persécution continua.

Les chrétiens sous les trente tyrans.

On a donné le nom des « trente tyrans » aux usurpateurs qui s'élevèrent sous Gallien : en réalité, ils ne furent ni trente ni tyrans. Ce mot ne saurait convenir au vaillant général que choisirent les armées de Germanie et les cités gauloises en apprenant la captivité de Valérien (1), La nécessité de défendre l'Occident contre les Barbares les porta seule à transformer en Auguste le chef qui depuis plusieurs années administrait avec une autorité presque souveraine les vastes contrées bornées à l'est par le Rhin et les Alpes. Mais rien ne fut changé à la forme du gouvernement. Les pères conscrits rassemblés près de Posthume à Trêves ne différèrent ni par les insignes, ni par les traditions et le langage de ceux qui entouraient Gallien à Rome (2). Des monnaies portant au droit l'effigie de Posthume gardèrent au revers le type de « Rome éternelle (3) ». Il y eut un empereur romain en

(1) Sur la date de l'élection de Posthume, voir Appendice H.

(2) La note 5. C, senalus consulta, se lit fréquemment sur les monnaies de bronze frappées sous Posthume et ses successeurs; Eckhel, t. VII, p. 445. Les autres empereurs provinciaux de l'époque dite des .1 trente tyrans » n'émirent pas de monnaies semblables. Cela tient à ce que les monnaies de bronze impériales ne se frappaient qu'à Rome et à Antioche, par ordre du sénat; seul de ces empereurs, Posthume constitua un sénat, investi des mêmes attributions que celui de Rome. Cf. Lenormant, la Monnaie dans l'antiquilé, t. II, p. 410.

(3) De ^ïiiQ, Recherches sur les empereurs romains qui ont régné

Gaule, nou un empereur gaulois. Ainsi s'explique comment les provinces les plus attachées à Rome, comme la Bretagne et l'Espagne, se rangèrent sans hésiter sous le sceptre du nouvel Auguste (1).

Ni sous Posthume, ni sous son meurtrier Lollianus, ni sous Yictorinus, Marius, Tetricus, qui régnèrent pendant que gouvernait la fière et courageuse Victorina (2), les chrétiens ne furent inquiétés. Aussi longtemps que dura l'empire gallo-romain, c'est-àdire de Gallien à Aurélien, aucun fait de persécution n'est rapporté pour la Gaule, la Bretagne ou l'Espagne. Les empereurs qui se succédèrent dans ces contrées avaient assez de défendre le Rhin contre les Germains, les Alpes contre Gallien; pas plus que leurs peuples ils ne montrèrent une dévotion exclusive et jalouse pour le culte officiel. En Gaule particulièrement, les vieilles religions indigènes subsistaient de concurrence avec lui, et s'y laissaient malaisément absorber. Les campagnes gardaient la prépondérance; la langue, les croyances, mille dévotions populaires se maintenaient, attestées par le grand nombre des divinités topiques (3) : en bien

dans les Gaules au Iroisième siècle de l'ère chrclienne, Posthume, no' 2C4-266. Les successeurs de Postliume conservèrent ce type : Victorinus, ibid., 77, 78; Tetricus, 114.

(1) Voir l'Appendice H, Note sur l'empire gallo-romain.

-(3) E. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. H, p. 513-514; J. Sacaze, llpigraphie de Ludion (cf. Bulletin critique, 1880, p. 9i). Voir aussi des observations de M. Fiouest dans Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1887, p. 239.

des lieux on consultait encore les druides et l'on parlait celte (1). Même dans les sanctuaires des villes, d'étranges figures mêlaient souvent leurs formes monstrueuses aux lignes élégantes des dieux enfantés par l'art de la Grèce et de Rome (2). De là quelque tiédeur pour ceux-ci, et, hormis dans les grandes cités, peu de haine contre les réfractaires. Ne peut-on croire que les chrétiens furent aussi protégés par le souvenir de l'énergie et du dévouement qu'ils avaient montrés pendant l'invasion de Chrocus? A défaut même de l'équité ou de la reconnaissance, la politique eût obligé à les bien traiter, car les empereurs des Gaules cherchèrent toujours à se faire accepter de Gallien pour collègues, et, dans celte pensée, étendirent probablement son édit à tous les pays de leur domination (3).

(1) Vopiscus, Aurelianus, 44; Carinus . 14.

(2) Voir De Witte. dans la Revue archéologique, 1852, p. 561; Alexandre Bertrand, le Dieu tricéphale gaulois , ibid., décembre 1875, p. 383; l'Autel de Saintes et les Divinités gauloises, ibid., juin 1880, p. 339; juillet, p. 1; août, p. 70; les Divinités gauloises à attitude bouddhique, ibid., juin 1882. p. 321; les Deux Divinités gauloises de Sommcrécourt, ibid., septembre 1884, p. 301; Gaidoz, le Dieu assis les jambes croisées , retrouvé en Auvergne, ibid., p. 299; Héron de Villefosse , dans le Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1879, p. 147; Gaidoz et Mowat, ibid., 1880, p. 267-270, 275-282.

(3; On a cru reconnaître le travail de monétaires chrétiens dans quelques pièces de Tetricus, portant au revers soit une étoile en forme de croix, soit un X, soit un homme nu et une femme vêtue, debout de chaque côté d'un arbre, soit un lièvre courant, symbole représenté sur quelques monuments chrétiens; De Wilte, Reclierches, Tetricus, 01, 248, 250, 251, 270. Mais ces détails n'ont rien de probant; la croix ou le X peuvent être soit de simples ornements, soit des sigles moné-

La même tolérance exista sans nul doute clans les provinces danubiennes, où, après la chute de deux « tyrans » éphémères, un ancien général de Valérien, l'ambitieux Aureolus, avait pris la pourpre. Gallien, renonçant à le vaincre, reconnut cet inquiétant rival, (pii menaçait par les Alpes Rhétiennes le nord de ritalie : l'alliance d'Aureolus contre les princes gau- Jois fut le prix de cet accord il). L'allié temporaire de Gallien dut, au moins jusqu'au jour où il se révoltera de nouveau , garder aussi la paix religieuse.

Pendant que les Ég-lises jouissaient du repos en Italie et en Afrique, où régnait Gallien, dans les provinces d'Aureolus et dans les États gouvernés par Posthume ou ses successeurs, la persécution durait en Orient. Tout entier à sa lutte impolitique contre l'empire gaulois, Gallien ne s'occupait guère de ces lointaines contrées. De braves gens, cependant, combattaient pour lui, et avaient été sur le point de changer en désastre la retraite des Perses. Le fantôme d'empereur installé par eux à Antioche fut brûlé vif (2) ; le préfet du prétoire, Balliste, battit leurs troupes alourdies par le butin et les prisonniers, et s'emj)ara même du harem de Sapor (3); Odenath, prince de

laires, l'homme et la femme debout représentent probablement la dispute de Neptune et de Minerve (cf. Beulé, Monnaies d' Athènes, p. 393} plutôt qu'Adam et Eve, et enfin le lièvre courant (voir Marligny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes , p. 426} n'est pas un symbole exclusivement chrétien.

(i; Voir Appendice H.

Ci) Miller, nist. Grive. Fragm., t. IV, p. 191.

(3) Zonare, XII, 23.

Palmyre, les poursuivit jusqu'à Ctésiphon (1). Ce guerrier demi-barbare, qui joignait à la chevaleresque fierté de TArabe un respect superstitieux pour la civilisation romaine, s'était fait le champion de Valérien captif : on ne sait quel aurait été le résultat de son initiative hardie, si la nouvelle de l'usurpation de Macrien ne Tavait rappelé. Celui-ci, après une feinte résistance (2) , venait de recevoir de l'armée d'Asie l'autorité suprême, ou plutôt de donner la pourpre à ses deux fils Macrien le jeune et Quietus, se réservant de gouverner sous leur nom (3).

L'insatiable et cruel Macrien au pouvoir, c'était la guerre civile et la persécution. Quand saint Denys, se fiant à l'édit de Gallien, rentra de son exil de Colluthion, il trouva Alexandrie en armes, l'immense Corso bordé de portiques (4) changé en une vaste solitude, les bassins et les canaux remplis de sang (5), la population diminuée de moitié (6) : là c'est le désert, ici c'est la mer Rouge (7), écrit l'évêque, qui

(1) Zosime, I, 22; Trebellius PoUion, Trifj. tyr., 14; Pierre le Patrice, Excerpta ex Légat., p. 25, 29.

(2) Voir le discours, plein de rouerie, de Macrien dans Trebellius PoUion, TrUj. tyr., 11.

(3) Zonare, XII, 23.

[h] 'H [jiecjaiTâTri t-?;; Ttôyea); ô5ô;. Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Iliérax, dans Eusèbe, llist. EccL, Vil, 21, 4. Cf. Lunibroso, lEyiHo al tiempo dei Greci e del Romani, 1882, p. 137.

(5j Saint Denys, Z. c.

(6) Le nombre des individus de quatorze à quatre-vingts ans inscrits sur les registres de l'institution aliinenlaire ne s'élevait pas au-dessus du chiflVe des hommes de quarante à soixaule-dix ans qui naguère avaient pris part aux distributions. Ibid., 9.

(7) Ibid., 4.

ajoute : « Aller d'Orient en Occident est plus facile que de passer d'un quartier d'Alexandrie à un autre (1). » Aux approches de Pàc[ues (261) il ne put communiquer avec les fidèles que par écrit [-Ik Pendant que les partisans et les adversaires de Macrien se battaient en Egypte, la persécution de Valérien continuait dans les provinces soumises à la domination de son ancien conseiller. On ne s'apercevait pas en Asie que «■ la paix venait d'être partout ailleurs rendue aux Églises ». L'armée elle-même était inquiétée. La situation qui lui était faite se montre par le trait suivant , que nous a conservé Eusèbe (3 .

Un officier chrétien, appartenant probablement à l'une des quatre légions de Syrie (i), se trouvait à Césarée de Palestine. Il s'appelait Marinus, et avait rang- cVoptio ou sous-centurion. Une place de centurion devenant vacante dans la légion , « son rang le désigna pour l'obtenir (5) ». Mais un rival le dénonça, disant que le cep de vigne ne pouvait appartenir à un homme qui adorait le Christ et ne sacrifiait pas aux empereurs. Traduit devant un juge (^militaire ou

(1) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 3.

(2) Ibid., 1.

(3) EtpYivr,; àuavTa-/où idiv £xx),ti(hwv oOcr,;. Eusèbe, Hist. EccL, VII, 15, commence par ces mots le récit du marlue de Marinus. Tilleniont place comme nous cet épisode sous Macrien : a Autant, dit-il, •lu'on en peut juger par conjecture, cela arriva en 201 ou 262, dans le temps que Macrien, l'ennemi déclaré de l'Eglise, était maître de l'Urienl. » Mémoires, t. IV, art. x sur la persécution de Valérien.

(i) IV Scythica, XVI Flavia, IV Ferrala, X Fretensis. (5) Tô~oy ayo/.àXo/xo- , inl toùxo 7:poy.o;;y;ç tov Mapîvov r, ToO ^aOu-oO Td;i; £/.à),£i. Eusèbe, VII, 15, 2.

civil?) nommé Achée, xMarinus s'avoua chrétien. Le magistrat lui donna trois heures pour prendre parti. Comme il sortait du prétoire, l'évêque de Césarée, Theotecne, vint à sa rencontre. Le prenant par la main, Févêque, tout en causant, le conduisit à l'église (1). Arrivés devant l'autel (2), Theotecne souleva légèrement la chlamyde du soldat, et lui montrant d'une main l'épée suspendue à son côté, de l'autre l'Évangile (3) : « Entre les deux, choisis, » dit-il. Sans hésiter, Marinus saisit le livre sacré. « Attache-toi donc à Dieu, continua l'évêque, et, fortifié par sa grâce, obtiens ce que tu as choisi. Va en paix. » Comme le soldat sortait de l'église, il trouva le héraut qui l'appelait (il. Les trois heures étaient passées. Marinus, ramené devant le tribunal, confessa de nouveau sa foi , d'un accent plus ferme et plus vif (5). Conduit sans délai au supplice, il mourut intrépidement (6). Mais, comme toujours, sa mort, loin d'abattre les chrétiens, excita leur courage. Au moment où il venait d'expirer, un homme, le visage fier, sortit de la foule. C'était un sénateur romain, décoré du

(1) 'Eut 7/iv iy.Y.'/.rir;lcLy TîMâysi. Eusèbe , Vll, 154.

(2) EtfftoTî Tiçbi aijTw (7Tr,(7a: tû àyctxijfJiaTt. Ibid.

(3) Triv Twv Oîicùv ejavyî/îwv Ypaç;y,v. Ibid. — Ce passage est intéressant : c'est la description la plus complète que nous possédions, pour cette époque, de l'église, de l'autel placé au fond du sanctuaire, du livre des Évangiles qui y était conservé.

(4) A'jTÔv x^p'j? âoôa y.cùm'/ npo toO o{v.oLn~r,ç>!.o'j. Ibid. — Sur le rôle du héraut (y.Tiput prxco) dans les procès criminels, voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 311.

(5) Mci^ova Tv^; Tri^TEw; Tr;v itpo6"j[j.{av è7viO£:?aç. Ibid.

(6) Ibid.

titre d' « ami des empereurs (1) », et appartenant probablement à la grande famille des Asterii (2) : selon toute apparence, on doit reconnaître en lui « le clarissime Asterius » dont parlent les Actes des saintes Seconde et Rufine, immolées sous Valérien (3). Les assistants s'écartèrent respectueusement sur son passage, car il était célèbre non seulement par sa noblesse, mais encore par ses vertus et ses miracles (i) : redoutable aux puissances infernales (5) , il avait un jour fait cesser d'étranges prestiges, qui s'accomplissaient dans le petit lac de Panéas, au-dessous des sources du Jourdain (6). Pendant que païens et chrétiens rappelaient ce souvenir, Asterius s'approcha du soldat martyrisé, enveloppa le corps d'étoffes précieuses, et, le chargeant sur ses épaules, l'emporta aux yeux de tous jusqu'au lieu de la sépulture (7). On peut juger, par ces faits, de l'état des Églises

(1) l\v/ip Twv km 'Pw|iri; c"JYx).riT'"/-wv ycvôjjLcvo; , [îao'iXîùa; ■zz Ttpocï- ?i),yi;. Eusèbe, VII, 1G. — Sur le litre d' « ami des empereurs, » voir Histoire des persécutions pendant les deux j)rcmlers siècles, 2« édit., p. 355.

(2) Eusèbe le nomme 'AcTÛpto;; Rufm traduit Asterius. — Sur les Aslerii chrétiens, voir plus haut, p. 100.

(3) Ibid.

(4) Les vieillards les racontaient encore au temps d'Eusèbe : toOt&v» (JLupîa [XÈv y.al â),),a p.vï;[xovî-jO'JGtv ol tàvàpo; 7.7.1 eî; vi^.à; ôiapLEÎvavTS; YV(opi[xot.

(5) Cf. plus haut, p. 51, note 1.

(6) Eusèbe, llist. Eccl., VII, 17.

(7) Ibid., 16. — On ne sait si cet acte intrépide fut puni de mort : Rufin l'aftirme, et après lui plusieurs martyrologes; Eusèbe, bien instruit cependant des traditions de son Église de Césarée , ne le dit pas. Cf. Tillemont, Mémoires, t. IV, note x sur la persécution de Valérien.

en Orient. Dans certains lieux , l'édit de Gallien avait reçu un commencement d'exécution; c'est ainsi que Denys put rentrer dans Alexandrie et Theotecne recouvrer le sanctuaire chrétien de Césarée. Ailleurs, la restitution des biens ecclésiastiques dut être arrêtée par l'usurpation de Macrien. Enfin, le sang des martyrs coulait jusque dans l'armée, où Macrien, s'il eût vécu , n'aurait sans doute pas soufTert un soldat ou un officier chrétien. Mais une inquiète ambition ne lui laissa pas le loisir d'aller jusqu'au bout de ses desseins. Oubliant que la seule raison de son empire était la défense de l'Orient, il ne craignit pas de passer en Europe et de marcher sur Rome (1). Ses troupes l'abandonnèrent dès le premier combat : il périt en Thrace avec son fils aine (2) , pendant que son second fils était tué dans Émèse, qu'assiégeait Odenath au nom de Gallien (3).

La joie avec laquelle les chrétiens d'Orient saluèrent la chute de Macrien montre la crainte qu'il leur inspirait, le mal qu'il leur avait fait déjà. « Après avoir trahi un empereur, combattu un second, il a été rapidement enlevé, avec toute sa race, écrit Denys d'Alexandrie. Gallien fut donc proclamé du consentement de tous : empereur à la fois ancien et nouveau, qui précéda l'usurpateur et qui lui succède. Ainsi a dit le prophète Isaïe : <( Voici que ce

(1) Trebellius Pollion , Trig. fijr., II.

(2) Ibid., 2; Zonare, XII, 23.

(3) Trebellius Pollion, GalL, 3.

LES CHRETIENS SOUS LES TRENTE TYRANS. 18î»

« qui était au commencement est venu, et ce qui main- « tenant se produira est nouveau. » Car, de même qu'un nuage se plaçant devant le soleil intercepte pour un temps ses rayons et paraît à sa place; puis, quand le nuage a passé ou s'est dissipé , le soleil rej)arait de nouveau ; ainsi Macrien , qui s'était proposé lui-même et avait usurpé l'empire de Gallien : il nest plus, comme auparavant il n'était pas; mais Gallien demeure , semblable à soi-même , et tel qu'auparavant. La royauté, rajeunie, purifiée, prend une fraîche vigueur : on la voit, on l'entend, elle est partout il). » La date de la chute de Macrien est clairement marquée par l'évêque d'Alexandrie : « Je veux de même contempler les années de notre empereur. Car je vois que les impies, qui un instant ont paru célèbres, se sont évanouis en peu de temps. Mais le très religieux empereur, vraiment ami de Dieu, après avoir régné sept ans accomplis, est entré maintenant dans la neuvième année de son règne, pour laquelle nous célébrerons des fêtes rit. »

Denys ne parlerait pas en termes plus enthousiastes d'un empereur chrétien : Constantin sera loué sur ce ton. Gallien, cependant, ne fit jamais profession de christianisme; mais ce langage confiant et tendre laisse supposer que « le très religieux empereur, vraiment ami de Dieu, » se livrait tout entier aux

(1) Saint Denys d'Alexandrie, lettre à Hermanimon , dans Eusèbe, Hist. EccL. VIL 23, 1, 2, 3.

(2) O Sï ôfftiÔTïpo; y.a". çt).o6ïWT£pQ; inzi^oit^ t/jV ir.-:'xz-:r,Çi'.07. vjv âv'.ayTÔv ëva-rov ôtavOî-.. àv w r,u.£Ï; âofTcii(ïti)(Aîv. IbUl-, i.

influences chrétiennes; bien que le nom de Salonine ne soit pas prononcé , il se lit entre les lignes. Les fidèles avaient raison de se réjouir, car Gallien, promulguant de nouveau pour l'Orient les mesures qui mirent fin à la persécution en Occident, ordonna, dès le lendemain de la défaite de Macrien, la restitution aux évèques asiatiques ou égyptiens des lieux religieux que le règne de l'usurpateur n'avait pas encore permis à l'Église de recouvrer. A cette occasion parait écrite la lettre suivante, rapportée par Eusèbe : « L'empereur César Publius Licinius Gallien, pieux, heureux, Auguste, à Denys, Pinna, Demetrius, et autres évêques. Je veux que mes bienfaits s'étendent à tout l'univers, et que tous respectent les lieux religieux. Vous pouvez donc agir selon les termes de mon rescrit, sans que nul ait le droit de vous nuire. J'ai depuis longtemps accordé ce qu'il vous est permis de faire. Aurelius Cyrenius, procurateur du fisc, se conformera à mes ordres ( 1), » On ne s'étonnera pas si les fidèles attendaient impatiemment l'expiration de la neuvième année de Gallien pour célébrer à leur manière les fêtes décennales. Leurs temples étaient ouverts partout, et ils pouvaient librement aller au pied des autels offrir au Dieu tout-puissant leurs vœux pour l'empereur.

La joie des chrétiens d'Egypte fut bientôt troublée. Le préfet Émilien, qui, sous Valérien, exila saint

;i) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 13.

Denvs (1), avait à peine eu le temps de proclamer de nouveau Gallien dans Alexandrie, quand luimême fut contraint de prendre la pourpre. Menacé par une émeute, il ne trouva que ce moyen de sauver sa vie (2). Gallien était accoutumé à perdre des provinces; mais il fallait cette fois faire acte d'énergie, car l'ancien préfet d'Egypte arrêtait dans les ports la flotte chargée de blé ( 3 i , et Rome eût pu être affamée (i). Le brave Théodote fut envoyé contre les rebelles (5). Un curieux épisode de la lutte va montrer la faveur dont jouissaient les chrétiens près du général de (iallien, faire voir en même temps la vanité des calomnies qui les représentaient comme fuyant par principe les charges publiques, et la charité avec laquelle ils se portaient médiateurs dans les discordes civiles.

Grâce à l'effort concerté de deux fidèles, qui s'entremirent entre le peuple d'Alexandrie et les légions romaines, la plupart des partisans d'Émilien purent échapper à la mort. Alexandrie possédait alors deux hommes d'une charité sans bornes et d'une grande valeur intellectuelle : Eusèbe, qui devint plus tard évèque de Laodicée, Anatole, destiné à le remplacer

(1) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 11. Voir plus haut, p. 68. {2j Trebellius PoUion, Trig. tyr., 21.

(4) L'Italie ne produisait plus depuis deux siècles au moins le blé nécessaire à sa consoinmalion. Les provinces le donnaient en tribut. Le blé d'Ëgy|)te nourrissait Rome pendant quatre mois, au raiiport de Josèphe, De bello jttdaico, II, Ifi.

(5) Trebellius Pollion, Trirj. tyr., 21, 25. Cf. GalL, i.

sur ce siège. Anatole surtout occupait parmi les lettrés d'Alexandrie une situation considérable. Nul ne songeait à lui disputer le premier rang- : il était calculateur, astronome, géomètre et physicien en même temps que rhéteur, dialecticien et philosophe. Les Alexandrins voyaient en lui un second Aristote ; à leur demande, il ouvrit une école pour y enseigner les doctrines du Portique i^l) : Jamblique fut, dit-on, un de ses auditeurs (2). Bien que chrétien, Anatole avait reçu de ses concitoyens les plus grands honneurs : il était devenu le chef du sénat d'Alexandrie (3). En cette qualité , il se vit obligé de suivre avec tous les sénateurs le tyran Émilien, qui se trouva bientôt bloqué dans le Bruchium (4). La famine ne tarda pas à s'y

(1) Eusèbe. Hist. EccL, VU, 32, 6.

(2) Eunapp, Vitx sophistarum, Jambl. — Voir la note de Valois sur Eusèbe, /. c.

(3) Bo'j/riv t6ùv 'A).£ËavopÉwv (j'jvavavwv. Eusèbe, ibid., 9. — Alexandrie avait reçu de Sévère le jus bouleutarum (Spartien, Severus, 17), rarement accordé aux villes égyptiennes. Cf. Histoire des j>ersécuiions pendant la première moitié du troisièriie siècle, 2« édit. p. 69.

(4) Le Brucliiuin était un quartier fortifié, séparé de la ville par un mur, et contenant le palais des Ptolérnées, le musée, le temple de César. Voir le plan d'Alexandrie , dans Duruy, Histoire des Romains, t. III, p. 338. — Dans toutes les luttes qui ensanglantèrent Alexandrie, cette forteresse fut la retraite d'un des belligérants : César, avec quatre mille légionnaires, y avait jadis tenu télé à toute l'armée égyptienne et aux trois cent mille Alexandrins : deux fois encore, au troisième siècle, sous Claude et sous Aurélien, le Bruchium sera assiégé. Mais le siège dont nous parlons ne peut être confondu avec l'un ou l'autre de ces derniers-, les détails donnés par l'historien sur le rôle joué dans le siège par son homonyme Eusèbe, qui ne devint qu'après évéque de Laodicée, et prit part eu cette qualité au premier concile tenu contre Paul de Samosate vers 264, ne permettent pas de placer

faire sentir. 3Ialgré la rigueur du blocus , Anatole parvint à se mettre en rapports avec Eusèbe, demeuré dans la partie de la ville soumise aux Romains, et traité avec le plus grand respect par leur général (1). Par son entremise , un sauf-conduit fut obtenu pour les assiégés. A cette nouvelle, Anatole convoqua le sénat d'Alexandrie. « Soumettez-vous, faites la paix avec les Romains, » dit-il à ses collègues. L'orgueil des sénateurs se révolta contre ce conseil. « Au moins, poursuivit le magistrat chrétien, laissez sortir les femmes, les enfants, les vieillards. A quoi bon leur infliger les tortures de la faim? Renvoyons les bouches inutiles, conservons ce qui nous reste de blé pour les hommes, pour les jeunes gens, capables de défendre la cité. » L'avis parut bon, et, peu à peu, devint le salut de tous. Anatole réussit à faire évader tous les chrétiens et une foule de païens , revêtus d'habits de femmes. Arrivés au camp des Romains, les fugitifs, sans distinction de culte, étaient reçus par Eusèbe, qui prodiguait à ces malheureux presque morts de faim tous les secours de la charité. Émilien, abandonné de beaucoup de ses partisans, finit par tomber aux mains de Théodote (2).

l'épisode que nous racontons à une époque plus tardive que cette "année même, date delà rébellion d'Émilien. Voir Tiileinont, Histoire (les Empereurs, t. IV, p. 469 et 471, note x sur Gallien.

(1) Mé-ia T£ x),£o; xai C'.a.o6r,-zoy ôvo[xa \t.éyfii xai toO 'Pwfiaîwv a'ç.y.- Tr,),àToy x£/.Tr,ii£'vov. Eusèbe, Hist. EccL, VII, 32, 8.

(2) Émilien fut envoyé à Rome, où Gallien, suivant l'usage antique, le fit étrangler en prison. Trebellius Pollion, Gall., 4; Trig. tyr., 25.

Pendant que l'empire improvisé par Macrien s'écroulait dans les déchirements de la guerre civile, après avoir usé deux empereurs en moins de quatre ans, un autre empire, destiné à jeter un grand éclat, naissait en quelque sorte de ses ruines, et faisait rayonner sur la limite des déserts d'Arabie la gloire du nom rpmain.

Malgré son titre de colonie (1), Palmyre, la Thadmor de Salomon, avait toujours été pour Rome une vassale plutôt qu'une sujette (2) : les désordres du troisième siècle lui rendirent l'autonomie. Ville libre, elle devint peu à peu ville souveraine. Avec son sol conquis non sur la mer, mais sur le désert (3), ses caravanes traversant comme des flottes les océans de sable , sa dynastie de princes marchands dont le titre grandit avec le pouvoir ( ï) , l'oasis palmyrénienne, au troisième siècle , est la Hollande de l'Orient. Les temples, les palais, de longues colonnades portant inscrits pêle-mêle des noms de négociants et de rois (5) ,

(1) Coloniajuris italica. Digesti, L, xv, 1, § 5: De V'ogué , Syrie cenraie, inscr. sémitiques, n" 15; WEcldinglon , Voyage archéologique, inscriptions, 2606 a, 2607, 2629. Duumvirs de la colonie, Waddington, 2597, 2598, 2601, 2606 a, 2G07,- De Vogiié, p. 18. Cf. Marquardt, Romisclie Slaatsverwaltung, t. I, p. 415.

(2) Mommsen, Romisclie Geschichte, t. V, p. 425 et suiv.

(3) Restes de conduits souterrains et d'énormes réservoirs en pierre de taille, assurant l'irrigation d'un sol aujourd'hui privé de végétation; ibid., p. 429.

(4) Corpus inscr. grxc. 457; Waddinglon, 2603, 2621; De Vogiié, 21, 23.

(3) Waddington, 2589, 2590, 2596, 2599, 2G06-2610. Cf. Mommsen, /. c, p. 428, note 2.

attestent la richesse non moins que la puissance de la capitale du désert. Tout le trafic de l'Orient passe dans ses murs (1). Assise au point d'intersection de deux grandes voies, elle reçoit par Tyr, Damas, Petra les marchandises de la Méditerranée et de l'Arabie , par Antioche celles de l'Asie romaine, et les échange sur l'Euphrate et le Tigre contre les produits de la Mésopotamie, de l'Arménie et de l'Inde. Mais ces grandes voies commerciales sont aussi des voies militaires (2j : quand les circonstances feront de Palmyre non seulement l'entrepôt, mais la citadelle de l'Orient, tout sera préparé d'avance : un réseau de routes stratégiques existera , et les caravanes auront tracé le chemin aux armées.

Ainsi s'explique la rapidité avec laquelle Odenath pénétra deux fois au cœur de l'empire des Perses. En récompense de ses victoires , Gallien reconnut la souveraineté qu'il exerçait de fait sur une partie de l'Orient latin, et lui donna le titre d' « empereur, chef des Romains (3) ». Il en faisait ainsi une sorte de col-

(1) Un tarif en grec et en araméeen, léceranient découvert à Palmyre, contient à la fois des droits de douane, d'octroi et de transit. De Vogué, Acad. des inscriptions, 3 novembre 1882, 16 mars et 11 mai 1883; Cagnat, Revue de philologie, avril 1884, p. 135-144.

(2) Cinquante-deux postes de soldats romains s'échelonnaient entre Damas et Palmyre (Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 80); d'autres forteresses bordent une route secondaire qui de Bostra se dirige vers cette ville, à travers une solitude désolée (Marquardt , Rômischc Staatsverwaltung..., 1. 1, p. 414); certainement les chemins se prolongeant de Palmyre à l'Euphrate n'étaient pas moins protégés (Mommsen, Romische Geschichte, t. V, p. 80).

(3) Gallieno et Saturnino consulibus, Odenathus, re.x Palrayreno-

lègue, et l'associait à sa politique religieuse, seule possible , du reste , dans un État commerçant où des hommes de toute race et de toute croyance apportaient les idées en même temps que les marchandises. Aussi la rupture de Gallien (1), en 264, avec la veuve d'Odenath , qui s'était proclamée reine , puis Auguste (2) , ne fit point cesser la tolérance. La souveraine de Palmyre avait, du reste, l'âme assez haute pour comprendre la grandeur de la politique inaugurée sous les auspices de Salonine.

Homme par le cœur, selon le mot d'un historien (3), Zénobie fut, par la grâce comme par la vertu, la femme la plus accomplie de son temps. On louait sa beauté brune , l'éclat de ses yeux noirs , la blancheur de ses dents comparables à des perles; quand elle passait à cheval devant ses troupes, le casque posé sur cette tête charniante, le bras nu comme une Amazone, sa robe de pourpre serrée à la taille par une ceinture

rurn, oblinuit totius Orientis imperium. ïrebellius PoUion, Gall., 10. Sur des monnaies, Odenalh porte le litre d'lM{perator) D{%tx) R(o»ianoriim), ou d'ArT(oxpacTwp) SfTparoYÔ;) PQ(!Ji.aiwv) ; F. Lenormant, la Monnaie dans l'antiquité , t. II, p. 378; Moinmsen, RômiscJte Gescliichte, t. V, p. 433, note 2. — Reçut-il le titre d'Auguste? Voir sur cette question controversée Momnisen, l. c; Lenormant, p. 379, 382,

(1) Trebellius Pollion, Gall., 14.

(2) BaffOiaaa. Inscriptions de Palmyre : Waddington , 2611, 2628. L'inscription qui lui donne le titre de SeêaaTr), Augusta, paraît du temps de Claude ou d'Aurélien, mais ce titre peut avoir été pris dès le règne de Gallien-, Corp. inscr. grxc, 4503 b.; cf. Lenormant, la Monnaie dans l'antiquité, t. II, p. 379.

(3) Zosime, I, 44.

de pierreries, c'était une éblouissante vision (1), Mais les qualités morales l'emportaient encore sur les dons extérieurs. Econome et magnifique, sévère et clémente (2), l'épouse d'Odenath rappelait, par les délicatesses de sa chasteté conjugale, l'idéal si élevé que les premiers chrétiens se faisaient du mariage (3). Zénobie n'était pas chrétienne , cependant ; mais , comme beaucoup de femmes supérieures du troisième siècle , elle parait avoir été touchée des beautés de l'Evangile, avoir pris connaissance de ses dogmes et puisé à la source de pureté qui jaillit de sa morale. Les Juifs , nombreux dans la commerçante Palmyre (4) , répandaient autour d'eux l'idée monothéiste. Si vraiment le secrétaire et le confident de Zénobie , le rhéteur Longin, composa le traité du Sublime (5) , il était familier avec les beautés de la littérature hébraïque , admirait Moïse et les psaumes (6) : il initia probablement sa royale maîtresse à cette poésie grandiose et simple, que l'àme d'une Orientale devait goûter. Longin, d'ailleurs, à Alexandrie, avait suivi avec Plotin et Origène les leçons d'Ammonius Saccas, et, comme

(1) Trebellius Pollion, Tricj. tyr., 29. (•>) Ibid.

(3) Ibid.

(4) De Vogiié, Syrie centrale, inscr. sémitiques, 7, 15, 65, etc. Cf. Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 80; Champagny, les Césars du troisième siècle, t. III, p. 65, 66.

(5) Sur les raisons qui font douter que le traité du Sublime soit de Longin, voir Jules Simon, Histoire de l'École d'Alexandrie, t. 11 p. 53-58.

(6) Du Sublime, ch. vu.

beaucoup de néoplatoniciens, mêlait peut-être aux doctrines de l'école des réminiscences de l'Évang-ile. Mais, plus que Longin, un chrétien célèbre de cette époque, éloquent et séduisant entre tous, dut exercer sur la politique religieuse de la Palmyrénienne une influence considérable. Paul de Samosate, né dans la Commagène, au bord de l'Euphrate, était presque son compatriote. Il avait vu le jour à la frontière de cet ancien royame d'Édesse où le christianisme, introduit de très bonne heure, se mélangea vite d'éléments orientaux. Son rôle près de Zénobie parait, à certains égards, analogue à celui de Bardesane, au siècle précédent, près des princes chrétiens de l'Osrhoène(l). Évêqued'Antioche, investi en même temps, par la faveur de la souveraine, d'une haute charge financière, Paul menait dans son Église la vie fastueuse d'un magistrat et d'un homme du monde (2). Ses doctrines, semi-chrétiennes, semi-juives (3), étaient faites pour plaire à la religion vague et flottante de Zénobie. Une telle femme, assistée de pareils conseil-

(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 173.

(2) 'Oî •u'|^Y;),o»poveï xac ÛTîF.pvjpTai xOCTiJ.ixà à^ta)[jiaTa OttoSuojjlevoi; xal SouxYivâpio; |xà).),ov vj èTîîff/.oTio; ôÉXtov /aXeio-Oai. Lettre du concile d'Antioche à Dcnys et à Maxime, dans Eusèbe, Hist. EccL, VII, 30, 8. — Aouxrivdtpio;, procurator ducenarius, charge fiscale donnant aussi des attributions administratives et même judiciaires; sous Dèce, c'est d'un procurator ducenarius que l'évêque libellatique Martial obtint un certificat de sacrifice-, voir saint Cyprien, Ep. 67; cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2* édit., p. 326.

(3) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 28.

lers , ne pouvait être une princesse orthodoxe ; mais elle devait, au moins autant que Gallien, tolérer, favoriser même les chrétiens. Aussi voyons-nous les Églises d'Asie rester en possession de leurs immeubles : Paul de Samosate occupe à Antioche la maison épiscopale (1).

Si l'on se place à ce moment pour juger les résultats de l'édit de Gallien, on pourra croire au succès définitif. La paix religieuse est partout, dans les États qui lui obéissent comme dans ceux auxquels il fait la guerre. Pourtant son œuvre est à la veille de périr. Gallien avait trop peu d'autorité personnelle pour en imposer la continuation à ses successeurs, et sa politique extérieure , acceptée par eux , devait en amener la ruine. A peine, luttant contre son infidèle allié Aureolus, Gallien était-il tombé sous les murs de Milan, que la persécution recommençait avec Claude en Italie. Bientôt les armes d'Aurélien détruiront successivement l'empire de Posthume et celui de Zénobie, derniers asiles de la tolérance. Nous allons voir le sang des martyrs couler de nouveau dans le monde romain violemment ramené à l'unité.

(l) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 30, 19.

Page 1