CHAPITRE V
SOMMAIRE. — I. Les chuétiens sois Claude le Gothique. — Élection de Claude. — Apothéose de Gallien. — Effet légal de cet acte. — Politique ]>rudente de Claude. — Il s'abstient d'intervenir en Gaule et en Orient. — Invasion des Goths. — Message de Claude au sénat. —Son départ. — Péril de l'Empire. — La superstition publique cliereiie des victimes. — Le sénat persécute les chrétiens. — Martyrs attribués au régne de Claude.
— La persécution est bornée à Rome et à l'Italie. — Elle n'a point été inventée par les hagiographes. — Exact synchronisme de la Passion des martyrs grecs. — Probablement il n'y eut point d'édit spécial, mais des violences accidentelles et locales. — Tranquillité de l'Église en Orient.
— Caractère de Paul de Samosate. — Ses erreurs. — Zénobie laisse au concile d'Antioche la liberté de le déposer. — Mais il demeure en i)ossession de la maison éjùscopale. — Victoire de Claude sur les Goths. — Sa mort. — II. I^a Religion d'Aurélien. — Caractère d'Aurélieui — Il veut rétablir l'unité politique et religieuse. — Victoire des Marcomans en Italie. — Aurélien contraint le sénat à ouvrir les livres sibyllins. — Cérémonies expiatoires. — Sacrifices humains. — Religion particulière d'Aurélien. — Sa mère desservait à Sirmium un temple du Soleil ou de Mithra. — Le culte mithriaque. — Sa popularité dans les camps du Da. nube. — Aurélien y est initié dés l'enfance. — Dévotion pour le culte solaire à toutes les époques de sa vie. — Guerre contre Zénobie. — Aurélien visite le temple solaire d'Énièse. — Délaite de Zénobie. — Destruction du temple du Soleil à Palinyre. — Aurélien le fait rebâtir avec magnilicence. — Défaite de Tétricus. — Fin de l'empire des Gaules. — Inauguration du temple du soleil à Rome. — Création des pontifes du Soleil. — Le Soleil, seigneur de l'Empire romain. — Aurélien rend officielle la tendance de ses contemporains vers le monothéisme solaire.
— Tous les cultes païens s'y sont absorbés l'un après l'autre. — Vains efforts tentés depuis un demi-siècle pour y absorber aussi le culte chrétien. — Aurélien se fait persécuteur. — III. La persécution d'Aurélien.
— Aurélien ne persécuta pas dés le commencement de son règne. — Restitution à l'Église de la maison épiscopale d'Antioche. — Soulèvements en Gaule. — Aurélien les rèiirime. — Chrétiens martyrisés lors de son voyage en ce pays. — Rédaction tardive de leurs Actes. — Passions de saint Révérien, — de saint Priscus, — de sainte Colombe, — de
sainte Julie. — Aurélien se rend en Dacie. — Abandon de la Dacie Trajane. — Démenti donné à la superstition romaine. — Aurélien rend générale la persécution. — Édit de 274. — Mort d'Aurélien. — Le trône reste vacant pendant sept mois. — Gouvernement intérimaire du sénat. ^- Exécution de 1 edit dans quelques provinces. — Mort du pape saint Félix. — Martyrs d'Italie. — Saint Agapit. — Saint Félix, saint Irénée, sainte Mustiola. — Saint Eutrope, saintes Zosime et Bonosa. — Éloge contenii>orain de sainte Zosime. — Martyrs en Orient. — Saint Conon. — Saint Paul et sainte Julienne. — Saint Marnas. — Élection de l'empereur Tacite. — Fin de la persécution.
Les chrétiens sous Claude le Gothique.
Claude était un Dalmate, que sa valeur et son honnêteté avaient élevé aux plus hauts grades. Les soldats lui donnèrent la pourpre à la mort de Gallien. Un historien nous a laissé Fétrange et naïf récit de TefFet produit à Rome par l'arrivée des lettres du nouvel empereur. On les reçut le 24 mars, jour où le grand prêtre de Cybèle (1), chef de ces Galls jadis si méprisés des Romains, se tailladait les bras pour faire de son sang une offrande à la déesse : telle était maintenant la popularité des cultes orientaux , que ce jour comptait parmi les fériés, où le sénat ne pou-
(1) La seconde quinzaine de mars était consacrée à Cybèle : le 15 mars, procession des roseaux; le 22, procession du pin sacré; le 14, jeûnes et mutilations des Galls; le 25, réjouissances grossières; le 29, bain de la déesse. Outre les Galls et leur chef, le culte de Cybèle était célébré à Rome par les confréries des cannophores et des dendrophores, sous la direction du collège des quindécemvirs. Voir Marquardt, Romische StaaIsverwaUung, t. III, p. 355-357; J. Réville, la Religion à Rome sous les Sévères, p. 65; Bouché-Leclerq , histoire de la divination dans l'antiquité, t. IV, p. 309, 313.
vait siéger régulièrement (1). Néanmoins les sénateurs se portèrent en foule au temple d'Apollon. Lecture fut donnée des lettres impériales , puis retentirent ces acclamations rythmées (2) , si imposantes dans leur solennelle monotonie, dont l'Église en certaines circonstances perpétue la tradition (3). Soixante fois on répéta : « Claude Auguste, que les dieux te conservent! » Quatre-\dngts fois : « Claude Auguste, tu es notre père, notre frère, notre ami, un digne sénateur, un vrai prince! » Cinq fois : « Claude Auguste, délivre-nous d'Aureolus! » Sept fois : « Claude Auguste, délivre- nous de Victorina et de Zénobie ! » Sept fois : ^< Claude Auguste , Tetricus n'a rien fait (i ) ! )> Le sénat ne se contenta point de cette manifestation : il crut plaire au nouvel empereur, il voulut surtout satisfaire d'anciennes ran-
(1) Nam quum esset nunliatum L\ Kal. Apr. ipso in sacraiio Matris sanguinis die Claudium imperatorem faclum, neque cogi senatus sacrorum celebrandoruin posset... Trebellius Pollion, Claitdius, 4. — Sur le sanguinis dies et sur les mutilations des Galls, voir Teitullien, ApoL, 25; Minucius Félix, Octav., 24; Martial, Epigr., XI, 84, 3; Stace, Théb., X, 170; le poème faussement attribué à Tertullien, Ad senatorem chrlstiana religione ad idola conversum, 19; Prudence, PeriSteph., X, 1061. Dans le calendrier phlloealien, le 24 mars est désigné par le mot Sanguem.
(2) Voir Saglio, art. Acclamatio , dans le Dictionnaire des antiquités, t. I, p. 18-20.
(3) Voir Du Cange, Gloss. lat., V Laudes; Gloss. greec, v" eO^rr (jieïv.
- (4) Tetricus nihil fecit. Trebellius Pollion, Claudius, 4. — Phrase équivoque, semblant à la fois railler l'inertie de Tetricus et proclamer i-on innocence. Tetricus, quatrième successeur de Posthume, avait été sénateur : ses anciens collègues intercédaient pour lui, rejetant sur Victoriaa la responsabilité de son usurpation.
cunes, en proscrivant les amis de Gallien : un de ses officiers eut les yeux arrachés dans la curie (1). La réaction qui commençait eût atteint les chrétiens eux-mêmes, compromis par la faveur de Gallien, si une nouvelle lettre de Claude n'avait imposé au sénat la modération (2). Feignant de tenir l'empire du choix de Gallien mourant , il contraignit les Pères conscrits à mettre son prédécesseur au rang des dieux (3). Les chrétiens apprirent sans doute avec joie cette apothéose forcée, dont l'effet légal était de maintenir tous les actes du règne précédent (4). Par une conséquence indirecte de la (( consécration » de Gallien , l'Église demeurait en possession des biens et de la liberté que ce prince lui avait rendus. Malheureusement de graves événements, en éloignant Claude de l'Italie, vont bientôt permettre au sénat de donner cours à ses passions religieuses et de tourner contre les fidèles l'ardeur de réaction qui l'animait.
L'avant-dernière acclamation : « Délivre-nous de Victorina et de Zénobie , » témoigne de l'esprit étroit des sénateurs. Maudissant tout bas Gallien, ils n'entrevoyaient cependant rien au delà de sa mesquine politique. Claude se montra plus sensé. Des vœux qui
(1) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 33.
(3) Subacti à Claudio patres, quod ejus arbitrio imperiura accepisset, divum dixere. Ibid. Cf. Eckhel, Doctr. nui7im. vet., t. Vil, p. 416.
(4) Cf. Willeras, le Droit public romain, p. 428.
avaient salué son élection, il n'en retint qu'un : « Délivre-nous d'Aureolus (1). » iMais il refusa d'intervenir en Gaule (2) et s'abstint d'attaquer la reine de Palmyre (3), qu'il considérait comme la meilleure gardienne des frontières orientales du monde romain (4). Un historien prête à Claude ce mot : « La guerre contre Tetricus me regarde seul ; la guerre contre les Barbares importe à toute la république (5). » C'était, en effet du salut de l'Empire et non d'intérêts dynastiques ou particuliers qu'il s'agissait alors. Les masses de peuples accumulées entre le Rhin et le Dniester recommençaient à s'agiter, comme si une entente secrète s'était formée entre tant de frères de même race, animés de haines et de convoitises semblables. Une première incursion d'Âlemans fut repoussée en 268 (6) ; dès l'année suivante les Goths de l'Euxin s'ébranlèrent en hordes innombrables. « Pères cons-
(t) Voir Trebellius Pollion, Triginta tyranni, 10; Zosinie, I, 41.
(2) Voir Appendice H.
(3) Il essaya seulement de lui reprendre l'Egypte, jadis reconquise par Théodote sur l'usurpateur Émilien (voir plus haut, p. 193), et par conséquent faisant légitimement partie des États laissés par Gallien; Zosime, I, 43; Trebellius Pollion, Claudius, 11. Dans cette expédition infructueuse fut détruit le Bruchiuni d'Alexandrie; saint Jérôme. Chron.
(4) « Claude souffrit que la vaillante femme conservât la puissance suprême, et la laissa maintenir en Orient les anciennes limites de l'empire, afin de pouvoir achever librement ses desseins contre les Goths. » Lettre d'Aurélien au sénat et au peuple; Trebellius Pollion, Triginta tyranni, 29.
(5) Zonare, XII, 16. — Le texte porte Posthume au lieu de Tetricus : erreur évidente.
(6) Aurelius Victor, De Cœsaribus, .33.
crits, écrivit Claude, trois cent vingt mille Barbares sont sur le territoire romain. Si je peux les vaincre, j'aurai bien mérité de la patrie; vaincu, j'aurai du moins combattu comme on peut combattre après Gailien, après Valérien, après Posthume, après mille autres qui, par mépris pour Gallien, ont fait la guerre à la république. Celle-ci est épuisée. Les boucliers, les épées, les javelots manquent. La Gaule et l'Espagne , qui seraient notre force, obéissent à Tetricus. Zénobie (j'ai honte de le dire) commande à tous nos archers (1 ). Le peu que nous ferons, quel qu'il soit, sera grand (2). » En ce moment, la faute de la politique romaine, qui n'avait pas su reconnaître le fait accompli et associer les trois empires, éclata aux yeux du souverain patriote. Il était trop tard pour réparer le mal. Claude rassembla promptement les troupes qui lui restaient. Comme l'antique Decius, il allait se jeter dans le gouffre pour sauver l'État (3). Rome le vit partir avec admiration et terreur.
C'est, croyons-nous, après le départ de Claude qu'il faut placer la persécution dont parlent plusieurs documents hagiographiques (i). La haine qui animait
(1) Les archers palmyréniens servirent comme auxiliaires dans l'armée romaine dès la fin du premier siècle; Titus les emploie dans la guerre contre les Juifs. Cf. Duruy, Histoire des Romains, t. V, p, 80.
(2) Trebellius Pollion, Claudius, 7.
(3) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 33.
(4) Ces pièces citent le nom de Claude sans y joindre aucune épi- Ihète. Mais on ne peut admettre que des compilateurs, même de basse époque, aient été assez ignorants des traditions ecclésiastiques pour attribuer des martyrs au règne du premier Claude. Aucun document.
le sénat contre les protégés de Gallien dut s'exercer librement, car elle se trouvait, à l'heure présente, en accord avec le sentiment public. Si Claude ne parvient pas à barrer la route aux hordes gothiques , l'invasion atteindra promptement l'Illyrie, de là
aucune légende, n'a pu leur donner l'idée d'une persécution antérieure à celle de Néron. — Je ne rappellerai que pour mémoire l'opinion de ceux (Fiorentini, Andreucci) qui ont entendu de Néron lui-même le Claude nommé par les hagiographes , sous prétexte que Néron, entré par adoption dans la gens Claudia, s'appelait Nero Claudius. C'est sous le nom de Néron que le premier des persécuteurs est célèbre dans l'antiquité, et jamais les historiens soit sacrés soit profanes ne le désignent autrement. — Reste Claude le Gothique. Un grand nombre de critiques, frappés soit du caractère équitable et doux de cet empereur (Trebellius Pollion, Claudius, 2; Zonare, XII, 26), soit de l'imperfection des documents hagiographiques, ont contesté cette persécution. Pagi, Critica in Ann. eccles. Baronii , ad ann. 269, n" vu, t. III, p. 165, la nie absolument; Ruinart, Acta martyrum sincera, préface, p. Lvi, n'en fait pas mention. Elle est de même passée sous silence par F. Gorres, art. Cliristenverfolgungen , dans Kraus, Real-Encyklopiidie dcr christliclien Alicrthiimei-, t. 1, p. 241, et Bickersteth Birks, art. Martyrs, dans Smith, Dictionary of Christian antiquilies, p. 1124. M. Aube, l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle, p. 44i-451, conclut comme Pagi à l'absence de persécution. Tillemont, au contraire, s'exprime ainsi : « Claude fut un cruel persécuteur, selon les martyrologes et quelques Actes que nous en avons. Et il n'est pas diflicile de croire que ce prince, qui vouloit paraître fort différent de son prédécesseur, ait persécuté ceux que Gallien avait laissez en paix. Il vouloit être estimé du sénat, et passa pour aimer les loix romaines : et l'on voit que les empereurs qui ont eu ces vues ont cru la plupart devoir témoigner du zèle contre les chrétiens. Que si on trouve peu de monuments de ce que Claude a fait contre eux, il faut considérer qu'il n'a régné que deux ans, et ([u'il n'a jamais possédé ni l'Orient, où éloit Eusèbe, ni plusieurs autres parties de l'empire. » Tillemont, Mémoires, t. IV, art. sur saint Denys pape. J'admets comme Tillemont la réalité de la persécution, et je crois pouvoir la démontrer; mais les vraisemblances historiques me conduisent à placer les poursuites exercées contre les chrétiens à une époque où Claude n'était plus à Rome.
l'Italie, bientôt Rome. Dans ces dangers suprêmes, le fanatisme païen se réveillait toujours. Également superstitieux, également effrayés, peuple et magistrats cherchaient des victimes expiatoires. Celles-ci étaient désignées d'avance : les chrétiens. Sous le sage et bon Marc-Aurèle il en fut ainsi, lors de la guerre des Marcomans : l'empereur, comme le dernier des prolétaires, prêta l'oreille aux devins et aux charlatans : des fidèles périrent pour apaiser la colère des dieux (1). Les choses vraisemblablement se passèrent de même sous Claude , à son insu ou avec son approbation. Une persécution s'explique aisément dans cette décisive année 269 , où se jouèrent entre le Danube et les Balkans les destinées du monde romain. Le sénat, auquel on interdisait le service militaire (2), n'avait que ce moyen de montrer son patriotisme, moyen commode, qui lui permettait de satisfaire en même temps d'anciennes rancunes.
La série des martyrs attribués par les passionnaires au règne de Claude commence au 1" mars 269 (3) par l'immolation de deux cent cinquante chrétiens sur la voie Salaria (4) ; puis on nous dit que périrent à Rome, le 15 mars, Quirinus (5); à Catane, le 1^"^ mars, Cominius (6); à Ferentum, en Étrurie , le
(1) Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2" édit., p. 345 et suiv.
(2) Voir plus haut, p. 159.
(3) Le !«'■ mars 268, Claude n'était pas encore empereur.
(4) Acta SS. j']3tn\ieT, t. II, p. 214 et suiv.
(5) Enterré sur la voie de Porto. Acta S,S., mars, t. T, p. 24.
(6) Ibid., mai, t. I, p. 40.
15 mai, Eutycbius (1) ; à Paieries, le 12 août, Gratilianus et Felicissima ('2) ; à Fembouchure du Tibre, les 21 et 22 août, Aurea, Hippolyte(3) ; à Nepi, le 24 août, Ptolémée, Romain et leurs compagnons (i) ; à Rome, le 16 septembre, le prêtre Justin (5), le 25 octobre quarante-six' soldats (6) , le 28 octobre Tryplionie et Cyrilla (7), le 2 décembre Martana et Vale-
(1) Acta SS., t. III, p. 458-464. Cf. BuUeitino cU archeologia cristiana, 1874, p. 110, et surtout le P. Germano di S. Stanislao, Memorie archeologicJie e critiche sopra gli Atti e il cimitero di S. Eutizio di Ferenlo , Rome, 1886, p. 146-299. Les pages 311-387 et les pi. V'I-XIsont consacrées au cimetière et à la basilique du martyr. . (2) Voir leurs Actes dans Germano di S. Stanislao, l. c. , p. 224-260. Ces Actes mêlent leur histoire à celle de saint Eutychius, et font mourir celui-ci après eux , ce qui obligerait à reporter son martyre à l'année suivante. Mais il y a peu de fond à faire pour les détails sur une pièce rédigée ou interpolée à une époque tardive. De môme le passage de la Passion de saint Eutychius qui montre celui-ci survivant à Gratilianus et à Felicissima paraît gauchement rattaché au récit principal, et d'un autre style.
(3) Acta SS., août, t. IV, p. 504 et suiv.; septembre, t. II, p. 520; De Magistris, Acta martijrum ad ostia tiberina sub Claudio Gotliico , Rome, 1795. — Il ne faut pas confondre cet Hippolyte avec le docteur de ce nom dont le martyre sous Valérien est raconté plus, haut, p. 97. Sur ces divers Hippolytes, voir Appendice F.
(4) Assemani, De sanctis Ferentinis in Tuscia. p. 123.
(5) Enterré sur la voie Tiburtine. Acta SS., septembre, t. V, p. 471.
(6) Enterrés sur la voie Salaria. Acta SS., octobre, t. VIII, p. 319; t. XII, p. 468.
(7) Acta SS., octobre, t. VIII, p. 319; t. XII , p. 468. Les Actes de saint Laurent, les martyrologes de Bède , d'Adon et ceux qui en dépendent, disent que Tryphonie et Cyrille étaient l'une épouse, l'autre fille de Dèce César : xixorisDecii Cxsaris, filix Decii junioris Cxsaris, et mettent leur martyre sous Claude. Les topographes du septième siècle reproduisent cette assertion (De Rossi, Romasoiterranea, t. I, p. 178, col. iii, IV, v), et disent que la mère et la fille furent enterrées dans le cimetière d'Ilippolyte, sur la voie Tiburtine. Un d'eux, l'auteur de l'itinéraire dcSalzsbourg, emploie une expression remarquable : Altcro cubiculo S. Tnjphonia rcgina et martyr, et Cyrilla fdia ejus et
ria (1), le 18 janvier Asterius et les gens de sa
martyr, quos meditus Decius interfecit iixorem et filiam. Le topographe se trompe en attribuant à Dèce le martyre des deux saintes, que tous les documents mettent sous Claude, mais il donne une jireuve d'exactitude en rappelant le (jentilitium des Dèces, Messius (écrit meditus par erreur de copiste) : dans la longue nomenclature que ces empereurs avaient, selon l'usage du troisième siècle, les deux derniers noms étaient pour le père Trojonus Decius Angiislus , et pour les fils Messius Decius desar et Messius Quintus Casar (De Rossi, Bullettino delV Instituto di correspondenza arc/ieologica , 1852, p. 15 et suiv.; Corpus inscr. lat., t. VI, 1099-1102)-, probablement le voyageur du septième siècle, visitant le cimetière d'Hippolyte, eut sous les yeux une inscription antique, où la relation de Tryphon le et de Cyrille entre elles et avec l'un des fils de Dèce était marquée. La seule question vraiment douteuse nous parait celle qu'a soulevée le P. Oderici (Dissertationes et adnotationes inaliquot ineditas veterum inscriptiones et numismata, Rome, 1765, p. 212-213). Tryphonia, Tryplisena, et autres cognomina grecs de même forme, sont du type propre à la nomenclature servile, et se comprendraient difficilement d'une impératrice. Ne faut-il pas sous-entendre , selon le style fréquemment usité dans les inscriptions, ancillee ou libertx avant uxoris Decii desaris, et admettre queTryphonie aurait appartenu à la maison de l'un des jeunes Dèces? L'hypothèse n'est pas sans vraisemblance; cependant ni les auteurs des Actes ni les rédacteurs des martyrologes ne l'ont soupçonnée : pour eux Tryphonie est la femme et Cyrille la fille de Dèce César. M. de "Witte, considérant les lacunes que présente l'histoire des femmes de la famille impériale au troisième siècle, ne voudrait pas repousser sans preuves l'affirmation de ces documents (dii Christianisme de quelques impératrices romaines, dans Cahier et Martin, Mélanges d'archéologie , t. III. p. 170). M. de Rossi propose un moyen terme. Tryphonie fut peutêtre d'origine servile, attachée en qualité d'esclave ou d'affranchie à la maison impériale, ainsi que son cognomen semble l'indiquer : elle serait devenue la concubine du prince comme Marcia, cette protectrice déclarée des chrétiens, le fut de Commode [Bullettino di archeologia cristiana, 1882, p. 27; cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles , 2« édit. , p. 454). Je me borne à rapporter ces hypothèses diverses, souhaitant avec M. de Rossi (/. c, p. 28) que le progrès des fouilles permette un jour de recueillir des données plus certaines sur les martyrs illustres enterrés dans le cimetière d'Hippolyte.
(1) De Rossi, Borna sottcrrunea, t. III, p. 207.
maison (1), le 18 janvier encore Prisca (2), le 20 janvier le Persan Maris , sa femme Marthe , ses deux fils Audifax et Abaciic (3), le li janvier le prêtre Valentin (4i, à cette date ou à une date indéterminée un autre Valentin, évêque de Terni (5).
(1) Acta 55., janvier, t. II, p. 218. Rien ne montre que ce saint doive être identifié avec le clarissime Asterius, dont nous parlons ]>lus haut, p. 100 et 187; mais il peut avoir appartenu comme lui à la gens Asteria.
(2) Acta SS., janvier, t. II, p. 183. — Sur la sépulture de Prisca au cimetière de Priscille, sur la voie Salaria, voir De Rossi, Bull, di arch. crist., 1888-1889, p. 116-118. L'indication contraire donnée par ses Actes est sans valeur; ibid., \>. 116, note 5.
(3) Enterrés sur la voie Cornelia . au treizième mille de Rome , dit la Passion {Acta SS., janvier, t. H, p. 216). Le martyrologe hiéronyraien, au 20 janvier, dit : Via Cornelia milia(rio) ab Urbe Xll.
(4) Enterré sur la voie Flaminienne. Acta SS.. janvier, t. II. p. 207. Cf. Bull, di arch. crist., 1878, p. 58. Sur le cimetière de saint Valentin. voir Maruccbi, la Cripta sépulcrale diS. Valeniino nelta via Flaminia, Rome, 1878, et le Recenti scoperte pressa il cimitero di S. Valentino nella via Flaminia, dans Bull, délia commissio7ie archeologica comunale di Borna, 1888, p. 240-256. — Les Actes de saint Valentin ne sont pas contemporains : ils ont d'étroites relations avec ceux des martyrs persans Maris, Marthe, Audifax et Abacuc, dont ils ne sont, à vrai dire, qu'un extrait. La Passion de saint Valentin correspond aux n°^ 6-11 . plus le commencement du n" 15 , de ces Actes (voir Acta SS., janvier, t. II, p. 216-219).
(5) Enterré à Terni , dans le cimetière auquel il a donné son nom. Voir De Rossi. Bull, di arch. crist. , 1871, p. 99-101. — Sa Passion ressemble beaucoup à celle du prêtre Valentin {Acta SS., février, t. II, p. 752-754 et 756-757). Cela n'étonnera personne, étant donnée la manière des haglographes du moyen âge. Mais on ne doit pas croire, avec Tillemont, à l'identité des deux Valentin. Les martyrologes les distinguent, et l'archéologie a confirmé cette distinction par la découverte de leurs cimetières diflerents. On se demandera comment l'évêque de Terni peut avoir été martyrisé à Rome. Le fait n'est ]ias sans précédents : il est possible ou que quelque aflaire l'ait conduit à Rome au moment oii y sévissait la persécution, ou même qu'il ait espéré mieux échapper à celle-ci en quittant sa petite vilie et en cher-
Ainsi , d'après les Passions et les martyrologes , une partie de la seconde année de Claude et le commencement de la troisième ont vu de sanglantes exécutions de chrétiens. Aucun martyr n'est indiqué pour l'illyrie , la Mésie , les provinces danubiennes , théâtre de la guerre , la Gaule , l'Espagne , la Bretagne , gouvernées par Tetricus , l'Asie où Zénobie règne : tous les fidèles immolés en haine du Christ appartiennent à l'Italie, qui reconnaissait l'autorité de Claude, à Rome surtout et aux environs, où dominait le sénat en l'absence de l'empereur.
Courte et circonscrite dans un étroit rayon, la réaction païenne que racontent les Passions, malheureusement tardives et remplies souvent des fautes les plus grossières (1), où se lit le nom de Claude, n'a
chant un refuge dans une cité plus populeuse, où il était moins connu. — Faut-il cependant admettre que les deux Valentin aient été exécutés le même jour? Le fait n'est pas matériellement impossible; mais on peut expliquer autrement leur commémoration simultanée. 11 est naturel de penser que le 14 février est le jour du martyre du prêtre romain; les fidèles de Rome durent en garder un souvenir précis. L'évèque de Terni mourut loin de son siège; il ne serait pas étonnant que son peuple eût ignoré la date exacte de sa mort, et que plus tard on eût choisi, pour en faire mémoire, le jour de son homonyme, victime de la même persécution. Voir Analecta BoHandiann , 1892, p. 472. (1) Voir la critique des Actes de saint Laurent, de saint Hippolyte, de sainte Aurea, de saint Maris, de sainte Prisca, dans les Acta SS., octobre, t. XII, p. 468, observations du P. de Buck; De Smedt, Dissertationes selectx in primam œtatemliistorix ecclesiasticx , p. 140, et appendices, p. 30-31; De Rossi, Bull, cli arcli. crist., 1888, p. 62 ; 1881, p. 30; 1888-1889, p. 116, note 5; Aube, l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle, p. 446-447; Tillemont, Mémoires, t. IV, note IV sur saint Denys pape. Tous ces Actes renferment une commune erreur : ils supposent Claude présent à Rome en 269 et 270, alors qu'il était loin de l'Italie, aux prises avec les Golhs.
point laissé de trace dans l'histoire ecclésiastique ; ni Eusèbe, ni Sulpice Sévère, ni Orose n'y font allusion : aussi ne s'expliquerait-on pas que les compilateurs aient choisi ce nom de préférence à celui de Dèce, de Valérien ou de quelque autre persécuteur célèbre, si des documents anciens ou des traditions invétérées ne le leur avaient fourni. L'une de ces Passions, celle de Valentin, évêque de Terni, le fait condamner par un magistrat nommé Furiosus Placidus. Il est difficile de ne pas reconnaître sous ce nom , défiguré par la naïveté d'un copiste , Furius Placidus , qui devint consul en 273 : peut-être était-il en 269 vicaire du préfet de Rome. Un tel nom, dans une compilation de basse époque, semble trahir une source antique (1). L'existence de documents ou de traditions (2) est mise en lumière par la dernière page d'une Passion, dont nous avons plus haut résumé le commencement en
(1) Marucchi, Il cimitero di S. Valentino; cf. Analecta Bollandiana, 1892, p. 47.
(2) Les indications de sépulture données dans les Passions que nous avons citées sont toutes exactes ; comparez les itinéraires de pèlerins publiés par M. de Rossi, lioma sotterranea, t. I, p. 173-183. D'autres détails de topographie ont été vérifiés; on lit dans les Actes de saint Maris que « deux cent soixante chrétiens furent enfermés dans les briqueteries situées hors des murs de la porte Salaria, » tenuit CCLX christianos via Salaria, quos jussit ut in liglinas foras muros porta- Salariœ includerentur; Acta SS., janvier, t. Il, p. 216. Ces briqueteries sont nommées dans d'autres documents [Acta SS., août, t. H, p:6.32; Liber Ponti/icaUs, SiUesier, éd. Duchesne, t. I, p. 197, note 82), et l'on a trouvé un grand nombre de briques qui en proviennent (Marini, Iscrizioni antiche doliari, Rome, 1884, n"' 308, 323, 337, 345, 381, 405, 437, 457, 478, 554, 555, 947, 948, 1228, 1257; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1887, p. 22).
racontant la persécution de Valérien. On se rappelle qu'en 256 une famille venue de Grèce à Rome avait été condamnée à mort comme chrétienne (1). Quelques mois plus tard, deux parentes des martyrs, Martana et Valeria, arrivèrent à Rome , et s'enquirent du lieu où reposaient les glorieux témoins du Christ. On leur désigna l'arénaire d'Hippolyte , sur la voie Appienne. Elles s'établirent près de cette crypte, s'en firent les gardiennes volontaires , et passèrent là le reste de leurs jours. « Après treize années, elles obtinrent la vie éternelle ; car une persécution sévissait alors en ce lieu (2). » La treizième année après 256 correspond à 269, c'est-à-dire au règne de Claude le Gothiqne. Contrairement aux autres passionnaires, l'auteur de ce récit ne le nomme pas : il semble avoir ignoré sous quel empereur fut la nouvelle persécution. Ce synchronisme si exact est donc tout à fait fortuit : l'écrivain Ta reçu d'ailleurs , et reproduit sans même en comprendre la portée. Aucun témoignage plus naïf et plus concluant ne pourrait confirmer l'assertion des hagiographes, qui mettent de nombreux martyrs à Rome et en Italie sous le règne de Claude ^^3).
Rien ne montre qu'un édit formel, abrogeant celui de Gallien pour faire revivre celui de Valérien, ait été rendu par l'empereur, occupé d'autres soins. Mais le
(1) Voir plus haut, p. 43-46.
(2J Et dum complerentiir (lies vitœ earum per annos tredecim vitam seternam adeptœ sunt. In eodem loco persecuiio imminebat. Roma solterranea, t. III, p. 207.
(3) Voir à la fin du volume. Appendice I.
sénat put aisément trouver dans les anciennes lois tous les textes propres à justifier les excès commis contre les chrétiens. On les immolait au hasard, sans qu'un plan raisonné dirigeât les poursuites comme au temps de Dèce ou de Valérien. Il ne semble pas que les persécuteurs aient cherché à mettre de nouveau la main sur les biens de l'Eglise, ou à saisir ses chefs de préférence à d'autres. Le pape saint Denys ou son successeur saint Félix traversa sans être inquiété l'année 269 (1). Les chrétiens martyrisés furent ceux que désignait la clameur populaire ou que mettait en évidence quelque circonstance fortuite. La persécution assaillit l'Église comme un sanglante et rapide émeute, non comme une de ces guerres mé-
(1) Denys mourut le 26 ou 27 décembre. M. l'abbé Duchesne [le Liber Pontificalis , t. I, p. ccxlviii) pense que dans la notice du Liber sur le pape Denys la noie consulaire correspondant à Tannée 269, indiquée comme date de sa mort, doit avoir été mise par erreur, et qu'il faut ramener la durée du pontificat de Denys à neuf années, chiffre donné par Eusèbe {Hist. Eccl., VII, 30) et saint Jérôme. Le catalogue libérien porte VIIII, ce qui peut avoir été une erreur de copiste pour VIII, chift're selon toute apparence marqué primilivement. S'il en est ainsi, le troisième concile d'Antioche contre Paul de Samosate, ordinairement placé en 2G9, devra être reporté d'une année en arrière, caria lettre synodale qui rend compte de ses décisions est adressée à Denys. En adoptant la correction proposée par M. Duchesne, et déjà indiquée par Lipsius [Chronologie der romischen Bischofe), on place aux premiers jours de 209 l'élection de Félix, successeur de Denys. On ne pourra, par conséquent, comme le fait M. Aube [l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle, p. 447), tirer contre la réalité de la persécution argument de ce que le siège de Rome n'eut pas de vacance , et de ce que l'élection de Félix ne fut pas entravée ; nous avons montré que les violences contre les chrétiens n'ont dû commencer que dans le courant de 209.
thodiques , implacables , qu'elle eut à subir en d'autres temps.
Les communautés chrétiennes continuaient de \i\Te paisibles en Orient sous le sceptre de Zénobie , alors que Rome et ses environs voyaient couler le sang" des martyrs. L'affaire de Paul de Samosate, qui occupa tous les évoques d'Asie dans les dernières années de Gallien et pendant le règne de Claude , montre en ce pays les chefs de la société chrétienne jouissant de la pleine liberté de leurs mouvements : les prélats écrivent, se concertent, se déplacent, liennent des conciles : la vie publique de l'Église se déploie au grand jour, sans que nulle main maladroite ou brutale essaie de la comprimer.
Personnage moitié civil, moitié ecclésiastique (1), Paul de Samosate est une étrange figure, que l'on remarque avec surprise à une époque encore si éloignée du triomphe officiel du christianisme. Pauvre , il avait abusé pour s'enrichir des facilités de toute sorte que lui donnait sa double charge (2). Quand il traverse le forum, précédé et suivi d'une nuée de courtisans, recevant des suppliques, dictant des lettres à ses secrétaires (3), est-ce l'évèque, est-ce le ministre de Zénobie qui passe? Lui-même, peut-être, ne sait auquel des deux personnages s'adresse l'hommage de la
(1) Voir plus haut, p. 198.
(2) Lettre du concile d'Antioche, dans Eusèbc, Hist. EccL, Vif, 30, 7.
i3j Lettre du concile d'Antioche, dans EusL'be, Hist. EccL, VII,
foule, tant il les a fondus habilement. On serait tenté d'évoquer à propos de lui l'image de ces grands politiques, non exempts toujours des vanités et des faiblesses humaines, que l'Église a prêtés aux royautés modernes. Mais la ressemblance nest qu'apparente, car Paul de Samosate ne met pas au service de la patrie ou du prince sa puissance, ses richesses, son éloquence, les ressources d'une intelligence merveilleusement souple et déliée. Ses visées sont toutes spirituelles. Il ne veut pas remuer les bornes des États, mais changer les croyances et dominer les âmes. Hérésiarque d'une espèce rare, loin d'affecter un extérieur farouche, d'excessives austérités, c'est par le luxe^ parla mollesse, qu'il entend gagner des partisans. A la partie relâchée de son clergé, à de grossiers et naïfs collègues de la campagne (1), il donne l'exemple d'une grande liberté de mœurs, d'une table délicate et magnifique (-2). Au peuple avide de spectacles il offre une éelise transformée en théâtre : des
(1) 'Ettktxôtio'j; TÔJv ô[x.6pwv àypdiv zz -/.al tîôXewv xal Tzpzaov-éçovç. Ibid., 10. Ces luKjxÔTtoi twv àvpwv sont probablement des chorévéques; cf. la note d'Henri Valois sur ce passage, et le P. de Sinedt dans Reçue des questions historiques, octobre 1891, p. 417. — Comme les chorévèques sont rarement nommés dans les textes anciens, et particulièrement dans les Actes des martyrs, il est à propos de noter que dans le martyrologe syriaque publié par M. Wright deux martyrs, Antogonios au 14 juillet, et Maxime au 19 novembre, sont qualifiés de chorévèques : ces qualifications ne sont pas reproduites aux jours corresjiondants du martyrologe hiéronymien , où le nom des deux saints est seulement donné. Voir De Rossi-Duchesne, i\larf. hiéro7iijm.,
p. LVIII et LXIII.
(2) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 30, 13, 14.
chœurs de femmes chantent des hymnes en son honneur; d'un trône beaucoup phis élevé que les sièges épiscopaux , au bruit des applaudissements , parmi les draperies blanches agitées avec frénésie (1), il prononce d'éloquents discours (2). Pour lui, pour ses partisans, le Christ est un homme divin, non le Fils de Dieu : la Trinité, l'Incarnation disparaissent (3) ; mais d'habiles réticences, des mots à double sens dissimulent ces dang'ereuses doctrines, permettant au venin de s'insinuer dans l'esprit de la foule, et laissant à l'hérésiarque le moyen de donner à ses paroles un sens orthodoxe, si sa réputation où sa sûreté le demandent.
Longtemps ce séduisant esprit parvint à se maintenir dans cette situation équivoque. Durant cinq années (i), du Pont, de la Gappadoce, de la Palestine, de l'Egypte, évêques, prêtres, diacres se rendirent trois fois à Antioche : l'hérésiarque ne fut condamné que dans la troisième assemblée , tenue soit en 268 (5) ,
(1) Sur l'habitude d'agiter des draperies en signe d'applaudissement^ cf. Dion Cassius, LXI in fine; Phiilostrate , VitaApollonii,\, 1 ; Vopiscus. Aiirelianus, 48.
(2) Eusèbe, Hist. EccL. VII, 30, 'J, 10.
(3) Eusèbe, ibid., 27; 30, 11; cf. saint Épiphane, Hxres., LXV, 1.
(4) Le premier concile eut lieu en 264: parmi ses assistants on cite Firmilien de Césarée, Grégoire le Thaumaturge, son frère Athénodore, Helenus de Tarse, Hyménée de Jérusalem, et le diacre Eusèbe, dont nous avons dit le rôle à Alexandrie lors de la rébellion d'Émilien ; cf. plus haut, p. 192, note 4.
(5) Quatre-vingts évêques s'y rendirent. Les arguties de Paul furent confondues par la dialectique de Marcion, ancien professeur de philosophie ou de rhétorique, devenu prêtre. Eusèbe, VII, 29; saint Je-
soit l'année même où Claude commençait contre les Goths la lutte tragique d'où dépendait le salut de l'Occident (1). Zénobie, respectueuse jusqu'au bout de la liberté des prélats, ne s'opposa pas à la déposition de son favori (-2). Elle refusa seulement de mettre le bras séculier au service du concile. Paul, qui gardait dans Antioche un puissant parti, ne put être expulsé des propriétés ecclésiastiques, en particulier de la maison affectée à la résidence de l'évêque (3). Mais Domnus, nommé par le concile en sa place , prit la direction de de rÉgiise orthodoxe , sans être inquiété (i).
Pendant qu'une reine semi-barbare donnait au fanatisme romain un grand exemple de tolérance religieuse, en laissant abattre sous ses yeux et malgré ses sympathies personnelles le plus redoutable adversaire que la foi catholique ait rencontré avant Arius , une victoire d'un autre ordre raffermissait en Occident l'Empire ébranlé. Claude culbuta les Goths à Nissa, leur tua cinquante mille hommes, et, l'année suivante, détruisit au pied de l'Hémus le reste des hordes ennemies (5). D'innombrables prisonniers
rôme, Ep. 84, et De Viris illustribus , 71. Sur la date de 268, voir plus haut, p. 215, note.
(1) La date de 269 est préférée par Tilleinont, Mémoires, t. IV, art. IV et note iv sur Paul de Saiiiosate, et les BoUandistes, octobre, t. XII, p. 507-509.
(2) Eusèbe, Hist. EccL, VII, 30, 17. 18.
(3) Ibid., 19. Voir Tillemont, Mémoires , t. IV, art. vi sur Paul de Samosate.
(4) Ibid., 18.
(5) Trebellius Pollion , Claudius, 6-9; Aurelius Victor, De Cxsaribus; Zosime, I, 42, 43; Ammien .Marcellin, .\.\XI. 7 ; Zoiiare, XII, 26.
tombèrent dans ses mains : l'emploi qu'on en fit montre mieux que toutes les réflexions la décadence de l'Empire. Les uns devinrent gladiateurs, car il fallait d'abord penser aux plaisirs du peuple; beaucoup furent exposés sur les marchés d'esclaves, où la denrée humaine se faisait rare; d''autres furent enrôlés dans les légions, qui ne se recrutaient plus, ou distribués avec leurs bestiaux dans les provinces, pour remplacer sur les champs en friche les cultivateurs libres chassés vers les villes par l'insécurité , la misère et les impôts (1). On ne peut s'empêcher de trouver étrange l'aveuglement d'une ciAilisation qui , manquant d'hommes à ce point pour tous les services publics ou privés, persistait cependant à faire des martyrs, et ne renonçait pas à verser le sang chrétien, alors qu'elle se voyait contrainte d'infuser du sang barbare dans toutes les veines du corps social épuisé. Claude ne survécut pas à son triomphe : la peste , qui avait décimé dans les montagnes les débris des hordes gothiques, l'atteignit à Sirmium : il mourut dans la troisième année de son règne, vers le mois d'avril
(1) Trebellius Pollion, Claudms, 8, 9,- Zosime , I, 43. — Tel était, à cette époque, l'abandon des campagnes, que le successeur de Claude, Aurélien, rendit les décurions responsables de l'impôt des terres délaissées : on les offrait en vain au premier occupant. Code Justinien,
XI, LTIII, 1.
LA RELIGION DAURÉLIEN. 221
La religion d'Aurélien.
Dès que Claude eut fermé les yeux , les légions de Pannonie élevèrent en sa place Aurélien (1). Nul mieux que ce vieux capitaine ne convenait à des jours où, même victorieux , l'Empire , réduit à la défensive et débordé de toutes parts, demandait une sentinelle vigilante. Aurélien a les rudes mœurs du paysan du Danube ; mais ce paysan tient sans cesse « le fer en main (2) » ; il n'a vécu jusqu'alors que pour combattre les Barbares. Ses exploits contre eux sont devenus légendaires, les soldats les chantent pour égayer les veillées des camps et alléger les fatigues de l'étape (3) . D'un tel homme, qui donna tant de marques de sa valeur personnelle, ils acceptent tout. Ils le savent aussi dur à lui-même qu'aux autres , ennemi des voluptés (i), dédaigneux des richesses (5). Aussi le lais-
(1) Le frère de Claude, Marcus Aurelius Quintillus, avait été proclamé en Italie; mais, à la nouvelle de l'élection d'Aurélien, il s'ouvrit les veines. Il avait régné dix-sept jours, selon la plupart des historiens. Zosime, cependant, lui attribue plusieurs mois de règne; le nombre et la variété des pièces frappées à son nom porteraient Eckhel à se rallier à cette opinion: Doclr. numm., t. VII, p. ''i78. On a trouvé en Afrique une borne miliaire au nom de Quintillus. Académie des Inscriptions, 17 juin 1887.
(2) Manu ad ferrum. C'était son surnom dans l'armée. Vopiscus, Aurelianus, 6.
(3) Ibid., 6, 7.
(4) Ibid.. 6.
(5)/6trf., II, 12, 15.
sent-ils rétablir la discipline antique. L'armée romaine, dit Aurélien, est faite pour garder l'Empire , non pour le pressurer. « Qu'elle n'imite pas les pillages de l'ennemi, et n'oblige pas les villageois à pleurer (1). » Le soldat, logé chez l'habitant, n'outragera plus la femme de son hôte; les troupes en marche respecteront désormais les bestiaux et la bassecour du paysan , ne toucheront ni à son blé , ni à son raisin , ni à son huile , ni à son bois (2) . On croirait entendre Jean-Baplisie disant aux soldats accourus près du Jourdain : « Ne foulez personne, ne commettez point d'injustice , contentez-vous de votre solde (3). » Mais cette ressemblance accidentelle n'était pas pour rassurer les chrétiens. Les caractères rigides et tout d'une pièce leur furent toujours plus hostiles que des souverains à l'esprit curieux, à la volonté mobile, capables d'accepter des idées ou de subir des influences. Dès les premiers jours, AuréUen laissa voir la double pensée qui inspirera tout son règne : restaurer l'unité religieuse, en faisant cesser toute dissidence, en ne permettant même pas la tiédeur envers les dieux ; restaurer l'unité impériale, en détruisant les principautés indépendantes où la liberté de conscience avait trouvé un refuge. Le païen et le politique marchaient ainsi d'accord , et chacun de leurs pas était une menace pour l'Église.
(1) Vopiscus, Aurelianus, G.
(2) Jbid.
(3) Saint Luc, m, 15.
Un curieux incident va nous montrer tout de suite la religion impérieuse et fanatique d'Aurélien. Il avait à peine revêtu la pourpre, que déjà les Barbares recommençaient à remuer. A la nouvelle d'une victoire remportée par les Marcomans sur l'empereur luimême en Italie, Rome trembla. De toutes parts on pressa le sénat de consulter les livres sibyllins (1) et d'ordonner les cérémonies en usage dans les calamités publiques (2). Le sénat ne se hâta pas d'obéir; peutêtre craignait-il d'augmenter l'épouvante des esprits en recourant à des supplications trop solennelles. Les vieux patriciens ont toujours redouté les émotions religieuses, « par lesquelles les âmes sont agitées ». Mais l'empereur ne comprenait pas ces subtiles nuances : il vit dans les scrupules du sénat un manquement à la discipline, et peu s'en fallut qu'il n'accusât l'assemblée la moins suspecte de christianisme de faire cause commune avec les adversaires de la religion officielle. « Pères conscrits, écrivit-il , j'admire que
(1) Dans la croyance des Romains, les livres sibyllins, revisés sous Auguste (Suétone, Octavius, 31), avaient moins pour oljjet de prédire l'avenir comme des oracles que d'apporter secours et conseil dans les calamités publiques , quand les pratiques ordinaires du culte paraissaient insuffisantes à désarmer la colère des dieux (Tite-Live, XXII, 9; XLII, 2; Denys d'Halicarnasse, i4H<., IV, 62; Varron, De re rust., I, 1). Us ne pouvaient être ouverts que sur le commandement du sénat, par le collège des (/uindecemi iri sacris fuciundis, composé de consulaires, d'anciens préteurs, de personnages d'un rang élevé. Cf. Marquardt, Rômisclie Staalsverwaltuny , t. III, ]>. 42, 336 et suiv., 367; Boucbé-Leclcrcq, Histoire de lu divination dans l'antiquité, t. IV, p. 307 et suiv.; Ilenzen , dans les Ann. delV Institulo di correspondenza archeologica, 18G3, p. 278.
(2) Vopiscus, Aurelianus, 18.
VOUS ayez si longtemps hésité à ouvrir les livres des Sibylles. On vous croirait assemblés dans une église de chrétiens, et non dans le temple de tous les dieux. Courage donc, et, par la sainteté des pontifes, par la solennité des cérémonies, aidez le prince aux prises avec de terribles nécessités. Qu'on interroge les livres et qu'on obéisse à leur réponse. Faut-il des captifs de toute nation? faut-il des animaux étrangers? Je me charge de les fournir. Il n'est jamais honteux de vaincre avec le secours des immortels. C'est ainsi que nos aïeux ont entrepris et achevé tant de guerres (1). » Le débat fut ce qu'on pouvait attendre après une telle lettre (2). Subitement persuadés, les sénateurs décidèrent « de consulter les livres des Sibylles et de profiter des bienfaits d'Apollon (3) ». Tous les rites furent
(1) Vopiscus, Aurelianus, 20.
(2) Le procès-verbal en a été conservé par Vopiscus , /. c. , 19 , 20. On y trouve deux curieux discours, celui du préteur urbain, remplaçant les consuls, qui s'exprime en commissaire du gouvernement; celui du premier des sénateurs, Ulpius Syllanus, moitié solennel, moitié railleur, qui commence par une épigramme contre ses collègues et s'achève comme un écho du Carmen sxculare d'Horace.
(3) Les livres sibyllins étaient considérés comme un don d'Apollon (Tibulle,II, v, 15). Les Sibylles sont toujours associées à ce dieu. Elles passent tantôt pour sa sœur, tantôt pour sa femme, son amante, sa fille, sa prêtresse (Pausanias, X, 12, 1; Clément d'Alexandrie, Slrom., I, 108; Virgile, Enéide, VI, 36; Servius, sur Éneide, III, 332- VI, 321). Tous les lieux où se font entendre des oracles sibyllins sont consacrés au culte d'Apollon. La Sibylle de l'Hellespont a son tombeau dans le temple d'Apollon, à Gergis (Etienne de Byzance, vTépY';); celle de Cumes a son antre près d'un temple d'Apollon, et son tombeau dans ce temple (Lycophron, Cass., 1278, et le scholiastc sur ce vers; Pausanias, X, 12, 8). Cf. Marquardt, Romische Staatsverwaltung, t. III, p. 344-345.
accomplis : tirage au sort des vers fatidiques (1), procession autour de la ville (2), procession dans les champs (3). L'historien de qui nous tenons ce récit ne donne malheureusement pas de détails sur les sacrifices. Il en parle avec une sorte de mystère. « On célébra, dit-il, des sacrifices en certaines places, afin
(1) Les livres sibyllins étaient, depuis Auguste, déposés dans le temple d'Apollon Palatin, dans deux coflrets dorés placés sous la base de la statue du dieu (Suétone, Octavius , 31). Les quindécemvirs s'assevaient, pour les consulter, sur des sièges ornés de laurier, et ne les touchaient qu'avec des mains voilées (Vopiscus, Aurelianus, 19). On ignore la façon précise d'interroger ces livres. « Le plus simple est d'admettre un procédé identique à l'usage si répandu des sorts tirés d'un livre quelconque, et qui consistait à ouvrir au hasard le livre en prenant pour une réponse divine le passage ainsi amené sous les yeux du consultant. Ce genre de divination était fort commun en Italie, et il est probable que les auteurs qui parlent des sorts sibyllins (TibuUe, II, v, 69; Lactance, Div. Inst., I, C, 12) prennent le mot dans son acception propre. Comme nous ne possédons pas un seul vers authentique des livres sibyllins de Rome, et que le libellé de consultations décemvirales, enregistré çà et là par les historiens, ne donne (|ue les conclusions adoptées par le collège, il est impossible de confirmer l'hypothèse par des preuves de fait. » Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l'antiquité, t. IV, p. 294-295.
(2) Amburbium ou lustratio urbis, qui n'avait pas de jour Cixc , et se faisait dans les moments de nécessité publique. Cf. Tite-Live, XXI, 62; XXXV, 9; XLII, 20; Lucain , I, 592. Dans le cortège marchaient les pontifes, les vestales , les quindécemvirs , les augures , les septemvirs, les sodales Titii, les saliens, les flamines et des chœurs d'enfants patrimes et viatriines, c'est-à-dire dont les père et mère étaient vivants, qui chantaient des hymnes. Après Aurélien, il n'y eut plus d' amburbium, si ce n'est cent vingt-cinq ans plus tard, en 394, quand le parti païen tenta contre Théodose la lutte décisive qui se termina par la ruine officielle de l'idolâtrie. Voir Bulletlino di arckeologia cristiana, 18G8, p. 54, et mon livre sur l'Art païen sous les empereurs chrétiens, p. 139.
(3) Ambarvalia. Cette procession avait lieu régulièrement le 29 mai; mais elle pouvait être répétée dans les circonstances extraordinaires.