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III

d'empêcher les Barbares de passer (1). » Aurélien avait offert au sénat « des captifs de toute nation (2) » pour une immense hécatombe. Probablement elle eut lieu. Les sacrifices humains ne disparurent jamais complètement du paganisme (3) : c'est sa marque infernale. Dans les grands périls nationaux, le sang des hommes paraissait seul capable d'apaiser la colère des dieux. Plus d'une fois cette conviction fit couler celui des martyrs; mais la rigueur des rites exigeait, comme aux temps antiques, l'immolation de prisonniers empruntés aux nations ennemies de Rome.

Tel était Aurélien : il acceptait du culte romain jusqu'aux pratiques les plus superstitieuses et les plus cruelles, devant lesquelles le sénat lui-même avait

(1) In tertis locis sacrificia fièrent, quœ Barbari transire non [jossent. Vopiscus, Aui'elianiis, 18.

(2) Cujuslibet genlis captos. Ibid., 30.

(3) Enfants immolés par Yatinius , an 55 avant J.-G. ; Cicéron, //; Vatinium, 6; — vases en terre remplis de chair humaine, trouvés dans le temple de Bellone, an 49 avant J.-C. ; Dion Cassius, XLII, 26; — hommes immolés au Champ de Mars par les llamines et le pontife de Mars, an 45 avant J.-C. ; ihid., XLIII. 24; — trois cents hommes, selon Suétone, quatre cents, selon Dion, immolés aux ides de mars sur l'autel de Jules César, an 39 avant J.-C; Suétone, Ociavius, 15: Dion, XLVIII, 14:Sénèque, de Clementia. I. 11; — captifs et captives enterrés vivants au forum, sous Néron ou Yespasien, comme d'autres l'avaient été au Champ de Mars après Cannes; Pline, Nat. Hist., XXVIII, 3; Plutarque, Qiiœst. Rom.;cî. Tite-Live, XXII, 57; —textes sur les sacrifices humains à toutes les époques du paganisme; Lactance, Biv. Inst., I, 21; Eusébe, Pr.iparatio evangelica, IV, 16, 17; — efforts pour abolir les sacrifices humains , an 97 avant J.-C. , Pline, Aat. Hist. , XXX, 12; sous Hadrien, Eusébe, /. c; — sacrifices humains continués jusqu'au temps de Constantin et peut-être de Gratien; Tdlemont, Histoire des Empereurs, t. II, p. 283.

reculé. Ce dur soldat, ce dévot étroit, avait bien l'étoffe d'un persécuteur. Mais, pour comprendre tout à fait le rôle qu'il prendra vis-à-vis des chrétiens, il faut descendre plus avant dans ses pensées intimes, car Aurélien joignait à la religion officielle sa religion à lui, plus personnelle et plus vivante. Elle paraît à tous les moments de sa vie, dans son enfance, dans ses expéditions, dans ses triomphes.

Aurélien était fils d'une prêtresse. Sa mère desservait dans la ville pannonienne de Sirmiuui un temple du Soleil ou de Mithra (1). Le mithriacisme était, au milieu du troisième siècle (2), la forme la plus répan-

(1) Vopiscus, Aureliamis, 4. — Il n'est point resté de ruines ni irinscriiitions du temple de Sirmium; mais le culte de Mithra a laissé se trace dans le nom moderne de la ville, Milrovic. Dans un grand nombre d'autres villes de Pannonie on a trouvé des monuments mithriaques. temples, cavernes, bas-reliefs, statues, inscriptions votives : à Cusum (PeterAvardein), Corpus inscriptionum latinarum , t. III 3260; à Ofen (Buda-Pesth), 3283, 3284; à Aquincum (Alt-Ofen] , 3475,' 3476, 3478, 3479, 3480, 3481,3483; à Pœtovio(Pettau), 4039, 4040, 4041. 4042; à Scarbantia (Œdenburg), 4236, 4237, 4248, 4340; à Brigelio ■Q-Szoni). 4301 : à Carnunlum (Petronell, Altenburg), 4417, 4418, 441S, 4420, 4421, 4424^ à Aquinoctum (Fischamer), 4537, 4538, 4539, 4540, 4541, 4542, 4543. On a trouvé également dans la ville pannonienne de Brigetio une inscription en l'honneur du dieu solaire Eiagabale , DEC SOLI ALAGABA; ibid., 4300.

(2) Le culte de Mithra fut introduit avant le premier siècle de notre ère dans le monde romain (Plularque, Pompée, 24; Quinte-Curce, IV, 13; Stace, Tlu'b., I, 719-720; Mornmson, Inscr. Neap., G864; Orelli- Henzen, 5744). Il était déjà populaire au second (Lampride, Commod., 9; Origène, Contra Celsum, VI, 22; Porphyre. De abstinentia, II, 56;Eusèbe, Prxparalio evangelica , IV, 16; Corpus inscriptionum latinarum, t. VI, 725, 727, 740, 745; Visconti, Bel milreo annesso aile terme ostiensi di Antonino Pio, dans les Annali delV Instituto di corresp ondenza archeoloQica, 1846, p. 147; Marquardt, fioHn'sc/^e

due de ce vague monothéisme qui se substituait peu à peu dans les croyances païennes aux fables déconsidérées de la mythologie classique. Dieu du Soleil, dieu du Feu, vivificateur et purificateur, ]\Iithra correspond à la fois au naturalisme des cultes primitifs et aux exigences croissantes des consciences. Il ne craint pas de mettre par de nombreux emprunts son culte en rapport avec les besoins nouveaux. Le baptême , la rédemption par le sang, l'onction des initiés sur le front, loblation du pain et du vin, les repas communs se retrouvent dans les cérémonies mithriaques (1) , célébrées sous terre , au fond de grottes recueillies et mystérieuses comme des chapelles de catacombes (2). Pour les consciences inquiètes, les

Staatsverwaliung , t. III, p. 83, noie 3; Jean Réville, la Relirjion à Rome sous les Sévères, p. 84). — Groupe d'édifices consacrés à Bel, au Soleil, à Mithra, au pied des Horti cxsariani, entre le Janicule et la voie de Porto [Bull, délia comm. archeol. comunale, 1887, p. 90- 95). — Sur le rôle prépondérant du mithriacisme à partir du troisième siècle, voir les observations de M. de Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1870, p. 166.

(1) Saint Justin, ApoL. I, GG: Dialog. cum Trypii., 10; Tertullien, De praescr., 11; De baptismo, 5; De corona militis, 15; saint Augustin, Tract. V in Joannem; Orelli-Henzen , 6041 , 6042. Les sectateurs de Mithra se donnent mutuellement, comme les chrétiens, les noms de frères, de soeurs ; Wilmanns , Exempla inscr. lat., 57 ; Corpiis inscr. lat., t. III, 3415; De Rossi, Poma sotterranea, t. III, p. 513. De même, dans une inscription dédiée à un autre dieu solaire, Jovi Beelefaro, par des équités sing^dares d'origine probablement orientale, les adorateurs du dieu prennent le titre de fratres; Bull, délia comm. archeol. com.. 1886, p. 143.

(2) Voir la description du mithraeum découvert sous la basilique de Saint-Clément, dans Roller, Saint-Clément de Rome, 1873; De Rossi, Bull, di archeol. crist., 1870, p. 125-127, 153-168, et pi. X, XI;

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âmes troublées par le remords, les natures éprises de perfection, avides d'immortalité, le mithriacisme a le sacrifice du taurobole, qui expie tout péché, lave toute tache, et fait renaître à une nouvelle vie (1). Aux amateurs d'extraordinaire et de merveilleux il offre d'étranges cérémonies, de bizarres symboles, la série des initiations et des grades, l'attrait des mystères (2). Mais, tout en parlant sans cesse de renaissance, d'expiation, il n'impose à ses fidèles ni austérités, ni renoncement, ni vertu (3). Les tombes

Borne souterraine, p. 569-575. Voir le grand mithraeuin découvert en 1885 dans les fouilles d'Ostie.

(1) TAVROBOLIO CRIOBOLIOQVE IN AETERNVM RENATVS. Corpus inscript, lut., t. VI, 510. — QYI ET ARCANIS PROFVSIO- NIBVS IN ETERNVM RENATVS TAVROBOLIVM CRIOBOLIVMQVE FECIT. Corpus inscript. lat.,l. VI, 736. — Vivere cum speras viginti mundus in annos. Invective contre Nicomaque Flavien , poème anonyme du quatrième siècle, à la suite du ms. de Prudence, Bibl. nat., fonds latin, 8084.

(2) Saint Justin, ïertuUien, Porphyre, l. c; saint Jérôme, Ep. 107, ad Laetain; saint Grégoire de Nazianze, Orat. I in Julianum; Orat. XXXIX; bas-reliefs de l'Esquilin, de Mauls en Tyrol, de Neuenheim, de Heddernheim, d'Ostenburken ; Bullettino dclla commissione archeologica comiinale. Rome, 1874, p. 234-237; Lajard, Beclierches sur le culte public et les mystères deMithra, Atlas, pi. XC, XCIV; Marquardt, Rômische Siaatsverwalltcng , t. III, p. 86; Jean Réville, la Religion sous les Sévères, p. 100.

(3) Absorption par le mithriacisme de la plupart des cultes orgiastlques de l'Orient, identilication de Mithra avec Attis et Bacchus Sabazius. Dans le poème cité plus haut, contre Nicomaque Flavien, Mithra est dit : Deum comitem Bacchique magistrum. — Le grand bas-relief mithriaque du Capitole, aujourd'hui au musée du Louvre, porte gravés sur le cou du taureau les mots iSama Sebezio. — Certaines statues de Mithra sont ornées des attributs de Bacchus. Cf. Lajard, Atlas, pi. CIII ; Alfred Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, p. 131; F. Lenormant , art. Sabazitis, dans la Revue archéologique, janvier 1875, p. 48 et suiv.; Jean Révlllc, p. 81;

des prêtres et des initiés montrent des peintures immorales, des sentences matérialistes mêlées à des images que l'on croirait sorties d'un pinceau spiritualiste ou même chrétien (1). Le mithriacisme résume plus complètement que tout autre culte l'état d'une société partagée entre la corruption païenne et lin idéal meilleur, et qui, n'osant monter jusqu'à la pureté révélée par le Christ, s'arrête à mi-chemin. Cette exacte conformité avec la situation morale du monde antique explique sa puissance sur toutes les classes de la population romaine (2). C'est surtout dans les camps, séjour des vices grossiers et des généreuses vertus, qu'il recrutait ses adeptes (3). Les adorateurs de Mithra paraissent particulièrement nom-

Marucchi, dans Bull, délia comm. arck. com., 1886, p. 141-143; Gatti, ibid., 1889, p. 439. La cruauté même pouvait trouver place dans les mystères mithriaques ; Lampride, Commodus, 9. Les sacrifices humains n'y furent point sans exemple; Photius, Biblioth., 258; Socrate, Hist. EccL, III, 2;Eusèbe, Prœp. evang., IV, 16; Porphyre, Le abstinentia, II, 56.

(1) Garrucci, les Mystères du syno'éiisine phrygien, dans Cahier et Martin, Mélanges d'archéologie, t. IV, p. 1-54; Palnier, Early Christian symbolism , éd. Northcote et Brownlow , 1884 , pi. Y, Z. et p. 59; Edmond Le Blant, Revue archéologique , juin 1875, p. 358- 368; Corpus inscriptionum latinaruvi, t. VI, 142.

(2) Nombreuses chapelles mithriaques dans les demeures privées; Visconti, dans le Bullettino delta comm. arch. com., 1885, p. 36- 28; Cappanari, ibid., 1886, p. 17-26; Edmond Le Blant. dans les Comptes rendus de V Académie des inscriptions , 1885, p. 144 et suiv. ; De Rossi, dans le Bullettino di archeologia cristiana, 1884- 1885, p. 139. Le petit mithraeum d'Ostie faisait partie de la maison improprement appelée palais impérial.

(3) Sur les soldats initiés au culte de .Mithra, voir Tertulfien, De corona militis, 15.

breux dans les légions du Danube (1). Le temple desservi par la mère d'Aurélien fut probablement fréquenté par les soldats. Le futur empereur y grandit au bruit des armes, dans une atmosphère de divination et de prodiges (2). Jamais l'empreinte d'une éducation religieuse, le souvenir d'une jeunesse passée à l'ombre du temple ou de la caverne sacrée , ne s'effacèrent de son esprit. Devenu homme, général, chef d'empire , il portera ou retrouvera partout le dieu auquel l'avait initié la prêtresse de Sirmium.

Le Soleil sous toutes ses formes, Apollon, Mithra ou Baal, lui semble éclairer d'un rayon bienfaisant chaque étape de sa carrière. Ambassadeur en Perse, on lui présente une coupe ciselée , au fond de laquelle était l'image de Mithra : il y voit un présage de sa grandeur future (3). Quand Valérien lui promet de le désigner pour le consulat : « Fassent les dieux, répondit-il, fasse le Soleil, le plus certain des dieux, que le sénat porte de moi le même jugement (4) ! » C'est surtout dans sa campagne d'Orient, dans sa lutte impolitique contre Zénobie , qu'il laisse éclater sa dévotion.

(1) Un grand nombre des monuments milhriaques de Pannonie cités p. 227, note 1, portent des noms de soldats. M. Franz Curaont a donnt^ dans la Revue archéologique , 1892 et 1893, la liste des monuments milhriaques aujourd'hui connus : il en compte 385. Les antres de Mitlira se rencontrent surtout dans les provinces danubiennes et en Germanie.

(2) Vopiscus, AureJianus, 4.

(3) Vopiscus, Aurelianus. 5.

f4) DU faciant, et deus certus Sol, ut et senatus de me sic judicet! Ibid., 14.

Repoussant les avances de la reine de Palmyre (1), Aurélien avait en 272 déclaré la guerre à cette sincère amie de l'Empire romain. Après avoir pris Tyane, qu'il épargne en souvenir d'Apollonius (2), il bat une première fois Zénobie sous Antioche, une seconde fois devant Émèse (3). Dans cette ville il visite le temple de la pierre noire, symbole solaire (i) que desservit Élagabale, et que bien des analogies rapprochent de la « pierre mère » du culte mithriaque (5). En se prosternant devant l'informe idole , il croit y recon-

(1) zénobie avait fait frapper des monnaies portant l'image d'Aurélien à côté de celle de son fils Vaballath, sous le nom de qui elle régnait. Eckhel, Doctr. numm., t. VII, p. 492, 496. L'effigie de Vaballath porte sur ces monnaies les titres V. C. R. IM. D. R. [vii' consularis Romanorum imper ator dux Romanorum) ou Y. AYT. 2. PO (TTiaxiy.ô; aÙTToxpaTwp (jTpaTriYo; 'Pw(JLaiwv); celle d'Aurélien porte le titre d'Auguste. Ce litre n'est donné à Vaballath qu'après la rupture : il est alors représenté seul, avec la légende IM. C. VHABALA- THVS AVG [imperator Cxsar Vhabalathus Avjjustus) ou AÏT. K. OrABAAAAGOS A0HNO. SEB. (aOTOxpâxwp Kaïcap Ouaga),),a6o; 'Aôtivoôopo; leêaaTÔ;). Cf. Lenormant, la Monnaie dans V antiquité , t. II, p. 379.

(2) Apollonius avait été un fervent adorateur du Soleil; voir Philostrate, Vita ApoUonii, I, 16; II, 38; VI, 10; VII, 10; Vlll, 13.

(3) Vopiscus, Aurelianus, 22-25; Zosime, I, 50-55. La composition de l'armée romaine, formée de troupes régulières et de contingents levés à la hâte dans les provinces que l'on traversait, marque bien la décadence de l'Empire : Zosime nomme des Dalmates, des Mésiens, des Pannoniens, des Rhétiens, des cavaliers maures, des gens de Tyane, de Mésopotamie, de Syrie, de Phénicie, de Palestine, armés de bâtons et de massues.

(4) Hérodlen, V, 3; Capitolin, Macrinus, 9; Lampride, Heliog., 1; Eckhel, Doctr. numm., t. III, Émèse; t. VII, p. 249-252; Cohen, Monnaies des empereurs romains, t. III, Élagabale, n^^Q, 81, 89-91, 116-119, 126, 222; Corp. inscr. lat., t. III, 4.W0; t. VI, 708.

(5) Plusieurs des inscriptions pannoniennes indiquées, p. 227, notel,

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naitre « le visage de la divine personne » qui plusieurs fois lui apparut pendant la guerre et lui promit la victoire. Il comble de présents le riche sanctuaire, que les folies du fils de Soemias n'avaient pu déconsidérer; dans sa reconnaissance, il élèvera en plusieurs lieux d'autres temples au bétyle sacré (1). D'Émèse Aurélien marche vers Palmyre, la prend après un long' siège, et s'empare de Zénobie au moment où la courageuse reine essayait de fuir (2). Comme il rentrait en Europe, on lui annonça que la ville s'était révoltée : il envoie Tordre de la détruire de fond en comble. Bientôt l'immense cité n'est plus qu'un amas de ruines sanglantes (3). Mais les ordres d'Aurélien avaient été dépassés : le temple de Bel ou du Soleil avait péri avec les autres monuments. L'empereur fut consterné. « Faites-le rebâtir tel qu'il était avant sa ruine, écrivit-il aussitôt à son lieutenant; les coffres de Zénobie contiennent trois cents livres pesant d'or; dLx-huit cents d'argent proviennent du butin conquis sur les Palmyréniens ; enfin, vous avez les pierreries de la reine. Employez toutes ces richesses à l'ornement du temple, vous ferez une chose agréable aux

sont dédiées PETRAE GENETRICI. Une statuette trouvée dans le speleum milhriaque situé sous la basilique de Saint-Clément de Rome représente Mithra sortant de la pierre; Revue arcliéolofjique, \ui\lc[aoùt 1872, p. 71.

(1) Vopiscus, Aurelianus, 25.

(2) Zosime, I, 25; Vopiscus, Aurelianus, 28; Trebellius Pollion, Triginla tyranni, 29.

(3) Vopiscus, Aurelianus, 31 ; Zosime, 1, 60.

dieux et à moi. J'écrirai au sénat d'envoyer un pontife pour le dédier (1). »

Ayant abattu l'empire d'Orient, Aurélien se tourna vers celui des Gaules, appelé secrètement par l'indigne successeur de Posthume, l'ancien sénateur Tetricus (2). Quelques mois plus tard, Tetricus ornait avec Zénobie le triomphe du vainqueur (3i, puis reprenait sans rougir sa place au sénat (4), pendant que la reine de Palmyre acceptait de vivre obscurément à ïibur (5). Les deux souverains détrônés purent assister à l'inauguration du superbe monument élevé par Aurélien en souvenir de ses victoires. Le fils de la prêtresse de Sirmium construisit sur le Quirinal un temple du Soleil, qui devait dépasser tous les sanctuaires en richesse et en magnificence (6). Sesmurail-

(1) Vopiscus, /. c. — Inscription à Rome en l'honneur de Malakbelus, le seigneur Bel, dieu solaire de Palmyre; Corpus inscriptionum latinantm, t. VI, 51, 711; Annal, dell' Instit. archeol., 1860, p. 428; Bull, délia comm. arch. coin., 1887, p. 91.

(2) Trebellius PoUion, Trlg. tijr., 23; A'opiscus, Aureliamis , 31; Aurelius Victor, De Ceesaribus, 35; Eutrope, Brev., IX, 13; Eumène, Paneg. ad Const., 4; Orose, VII, 23.

(3) Trebellius Pollion, Trig. tyr., 29: Voinscus, Aurelianus , 34.

(4) Trebellius Pollion, l. c, 23, 24. Voir Appendice H.

(5) Trebellius Pollion, l. c, 20. Les lilles de Zénobie épousèrent des nobles romains; Zonare, XII, 27. Sa postérité nétait pas éteinte au quatrième siècle; Trebellius Pollion, Trig. tyr., 26; Claudius, 1; Eusèbe, CJiron., ad Olymp. 264; Eutrope, Brev., IX, 13. On dit qu'un saint, Zénobius, sortit de ce sang à demi chrétien; Baronius, Ann. Eccl., ad ann. 274, § 2; Tillemont, Histoire des Empereurs , t. III, p. 533.

(6) A partir de sa construction furent peu à i)eu abandonnés les édifices solaires des jardins de César. Bull, délia comm. arch. com., 1887, p. 95.

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les, chargées des dépouilles de Palmyre , disparurent sous les tentures de pourpre semées de perles, les tiares étincelantes de pierreries, les enseignes aux figures étranges, les étendards flottants. Le trésor reçut d'innombrables pierres précieuses et quinze mille livres d'or. Dans la cella se dressèrent deux images du Soleil, l'une à la manière romaine, en Apollon, l'autre sous la forme syrienne et sémitique, en Baal (1). Gomme jadis Élagabale (2), x\urélien eut la pensée de grouper les emblèmes des autres cultes autour de son dieu, pour en marquer la prééminence : c'est ainsi que de Padoue il voulut porter au Quirinal les sortes Aponins avec Jupiter consultant (3). Un second collège de pontifes fut créé tout exprès pour le nouveau sanctuaire (4), et des jeux annuels institués en souvenir de sa dédicace (5). Le culte du Soleil prenait vraiment possession de Rome. Aurélien lui

(1) Vopiscus, Aurelianus , 25, 35; Zosiine, I, 60; Auielius Victor, De Ca?sart6ui'; Eutrope, Brev., IX, 13.

(2] Cf. Hist. des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2^ édit., p. 186.

(3) Vopiscus, Firmiis, 3. Cf. Bouché-Leclercq, Histoire de la divination dans l'antiquité, t. IV, p. 157.

(4) Teniplum Solis fundavit et pontidce roboravit; Vopiscus, ^«relianus, 35 Sur \e5 pontifices Solis, voir Borgliesi, Œuvres, t. VII, ]K 379 et suiv. C'est à partir de ce moment que les membres du premier et i)lus ancien collège pontifical prirent le titre de pontifices mai or e s oa pontifices Veslx; Marquardt, Romische Staalsverwallunfj, t. III, p. 82, 236. La même personne put appartenir aux deux collèges; Corpus inscriptionum latinarum, t. VI, 501, 1739-1742, 1779. Voir la liste des pontifices Solis actuellement connus, dans Marquardt, /. c, p. 236, note 4, en y ajoutant Bull, delta comm. arch. corn., 1887, n" 1933, p. 225.

(5) SaintJérôme, Chron.

avait même consacré l'Empire, dont il croyait avoir pour toujours, par l'aide de son dieu, rétabli l'unité : ses monnaies portent l'image du Soleil avec le titre de 'pacificateur du momie, de restaurateur de l'Orient [i], ou avec l'épithète essentiellement mithriaque d'i?ivaincu (2) ; sur deux d'entre elles on lit cette légende : Le Soleil, seigneur de T Empire romain (3).

Dominé par ses souvenirs d'enfance, Aurélien essayait d'accomplir dans le culte une révolution comparable à celle que tenta naguère Élagabale, ou plutôt il rendait officiel et consacrait par sa double autorité de souverain pontife et d'empereur un mouvement religieux chaque jour plus puissant dans le monde romain. Le monothéisme solaire , expression dernière du syncrétisme païen, serait devenu prépondérant, si le christianisme avait consenti à se laisser absorber ou dominer par lui comme tous les autres cultes. Mais l'expérience du passé ne permettait pas d'attendre cette faiblesse. Tous les efforts tentés depuis un demi-siècle pour séduire l'incorruptible Église venaient d'échouer l'un après l'autre. Vainement Élagabale avait essayé « de faire entrer dans son temple la

(1) Eckhel, Doctr. numm., t. VU, p. 483.

(2) Ibid. — Invicius est l'épilhèle ordinairement donnée à Mithra : de très nombreuses inscriptions sont dédiées Deo Soli invicto Mithr.r, Numini invicto Soli Mithrse, ou simplement, comme la monnaie d'Aurélien, Soli invicto.

(3) SOL DOMINVS IMPERI ROMANL Ibid. — Le restauiateur du paganisme, Julien, fera, au siècle suivant, écho à ces paroles en se proclamant « le serviteur du roi Soleil », y.ai yàp û\t.i tov [Bac^iXcco; ÔTtaoô;

HXioy.

religion des chrétiens (1). » Vainement Alexandre Sévère avait donné au Christ une place parmi les dieux de son laraire (2). Vainement on s'efforçait de reproduire dans les mystères de Mithra les rites et les sacrements du christianisme, au point que les prêtres du dieu pouvaient s'écrier : <( iMithra est vraiment chrétien (3) ! » Vainement encore , pendant une des dernières persécutions, un magistrat imbu de l'esprit nouveau avait dit à un martyr qu'il voulait sauver : « Tu regardes le ciel? sacrifie-lui (i). » Les fidèles étaient restés sourds à ces appels. Ils écoutaient la voix de leurs chefs les suppliant de repousser toutes les avances, et d'adorer Dieu sous les seuls noms que lui donnent Moïse, le Christ et les prophètes (5). Il n'y eut que des sectes gnostiques pour suivre le mouvement, dont elles avaient, en quelque sorte, donné le signal (6) ; mais, en dehors de ces petites sociétés, qui n'appartenaient pas à l'Égiise, tout le christianisme était réfractaire, et montrait par sa ferme attitude que les plus séduisantes transformations du paganisme seraient sans force sur ses doctrines immuables.

(1) Lampride, Heliogab., 3. — Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 186. -(2) Lampride, Alex. Sev., 29. — Cf. ibid., p. 190.

(3) Mithra christianus est. Saint Augustin, Tract. V in Joannem.

(4) Passio S. Pionii. — Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 408.

(5) Origène, Exhort. ad mart., 47. — Cf. ibid., p. 221-222.

(6) Origène, Contra Celsum, VI, 22; saint Jérôme, Comm. in Amos, 2; Montfaucon, Antifiuité expliquée, t. II, l'° partie, p. 356 et suiv.

L'empereur qui venait de proclamer le Soleil « seigneur et maitre de l'Empire » ne pouvait accepter un tel échec. La ferveur d'une foi reçue dès l'enfance et grandie au milieu de tous les succès faisait d'Aurélien l'ennemi de quiconque « refusait de plier le genou devant Baal » . Quand Élagabale avait essayé de substituer son dieu à tous les autres, sa haine du paganisme romain le rendit indulgent aux chrétiens (1). Mais Aurélien observait scrupuleusement les formes de la religion romaine, où se complaisait son esprit autoritaire, en même temps qu'il ouvrait son âme à tous les souffles du mysticisme oriental. Il eût fallu un miracle pour qu'un tel homme ne persécutât pas, tant au nom des dieux de l'Empire , symboles de l'unité politique du monde romain, qu'au nom du dieu de sa mère, symbole des nouvelles aspirations du monde païen vers l'unité religieuse.

La persécution d'Aurélien.

Cependant Aurélien ne déclara pas dès le commencement de son règne la guerre aux chrétiens. Comme beaucoup de persécuteurs , il se tournera contre eux dans les dernières années, quand se dissipera l'ivresse heureuse de la toute-puissance, quand aux victoires

(1) Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle. 2^ édit., p. 186, 187.

LA PERSÉCUTION D'AUUÉLIEN. 239

auront succédé les difficultés et les revers, et que la superstition sera devenue tout à fait maîtresse d'une âme aigrie. Pendant la période glorieuse de son règne, il était encore pour l'Église tolérant et juste. Ces sentiments parurent lors de son entrée à Antioche, en 272, après les premières défaites de Zénobie. Malgré la sentence du concile tenu trois ou quatre ans auparavant, Paul de Samosate, encouragé par la faveur de la reine , persistait à occuper « la maison de l'église, » c'est-à-dire l'église et ses dépendances (1). L'évêque orthodoxe se présenta devant l'empereur, demandant, à titre de légitime propriétaire, la restitution des édifices détenus illégalement. Aurélien fit droit à la demande, « Le bien en litige doit appartenir, déclara-t-il , à ceux qui sont en communion avec les évêques d'Italie et l'évêque de Rome (2). » — « Le bon sens de ce païen, a très bien dit un historien moderne, lui faisait mettre le doigt sur la solution décisive de toutes les questions d'orthodoxie (3). » La sentence d' Aurélien est remarquable à bien des points de vue. Elle montre avec quelle précision l'autorité

(1) Toù Tri; È-/.y.),ri0ia; cïxoy , lu maison de l'église, expression employée fréquemment par Eusèbe pour désigner l'église elle-même. Comparez, à Cirta, « domus in qua chrisliani conveniebant; » Gesta purgationis CœcUiani, dans Baluze, Miscellancn, t. I, p. 22.

(l) MY;Sa(jLw; è7.CTr,vai toO ria-j).o'J to'j T>i; £y.y.);/]CTÎa; oixov) ôéXovto:, (3affiXeù; ÈvTey/ôei^ A-Jpr;).tavô; alfftwTaxa Ttepi tov TtpaxTÉoy ûi£Î),r,?£ toOtoi; VïïfjLai TrpoffTâxTw/ tôv oIxov , ol; àv ol xatà t'/jv 'iTaÀîav y.al Tr;v 'Pco- (Aatwv TtôÀiv ÈTTÎdx.onoi TO'j ôÔYfiaxo; ÈTi-.ffTsiXaiôv. Eusi'be , Hist. Eccl., VII, 30, 19. Remarquez avec quel soin l'évêque de Rome est nommé seul, à part des évèques d'Italie désignés en bloc.

(3) De Champagny, les Césars du troisième siècle, t. III, p. 140.

240 LES PERSÉCUTIO-NS DE CLAUDE ET DArRÉLIEN.

romaine connaissait, au troisième siècle, l'organisation de l'Église universelle et ses règles de foi. Les temps sont loin où les meilleurs écrivains trouvaient de bon goût d'ignorer les chrétiens, ne se donnaient point la peine de parler d'eux exactement, estropiaient jusqu'à leur nom. L'Église a maintenant sa place au soleil : elle vit au grand jour. Les païens savent distinguer entre les orthodoxes et les hérétiques (1); cette distinction est poussée si loin par Aurélien, qu'il reconnaît aux premiers seuls le droit à la propriété corporative. Aussi donne-t-il à son jugement la force exécutoire : en vertu de la sentence impériale, Paul de Samosate « fut expulsé de l'église par la puissance séculière (2) ».

Les anciens ont admiré les promptes conquêtes d' Aurélien. « Alexandre, dit l'un d'eux, eut besoin de treize ans pour aller aux Indes, César de dix ans pour soumettre la Gaule, de quatre pour terminer la guerre civile; Aurélien en trois années reconquit tout le monde romain (3). » Mais des victoires aussi rapides laissent après elles des ferments de révolte.

(1) Comparez ce passage de l'interrogatoire de deux martyrs, sous Dèce : « Polemon ait : Qufe diceris ? Illa respondit : Theodota et christiana. Polemon : Si christiana es, cujus ecclesix? At illa : Catholicse. Post hœc cum, adstante baud procul Asclepiade , quis diceretur inquireret, respondit Asclepiades : Christianus. Polemon : Cujus eccle- .si«? Asclepiades : Catholicx. ■» Passio SS. Pionii et sociorum, dans Ruinart, p. 129; cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 402.

(2) Ttio t^; xoaaixr,; àp-/ri; £|£),aijv£Tat Trj; è-/.y.).r,(jia;. Eusèbe, l. c.

(3) Aurelius Victor, Epitome.

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On a vu Palmyre se soulever dès le départ d'Aurélien. La Gaule, en apparence pacifiée, frémit longtemps encore après la soumission de Tetricus. Restée pendant quatorze ans la tête d'un empire, auquel ne manquèrent ni la prospérité ni la gloire , elle ne redescendit point au rang de simple province avec autant de facilité que son dernier prince au rang de sénateur. Il n'y eut pas d'insurrection générale, mais des mécontentements partiels, des soulèvements locaux assez graves pour qu'Aurélien, en 27i, franchît de nouveau les Alpes et vint soumettre à l'obéissance la vaste contrée conquise l'année précédente (1). Les pauvres historiens du troisième siècle laissent ignorer les détails de la répression. Elle dut être sanglante, car on connaît le caractère d'Aurélien. Un mot jeté en passant dans la biographie de Proculus nous apprend que les Lyonnais eurent beaucoup à souffrir (2). Plusieurs critiques attribuent à ce voyage les martyrs que la tradition rapporte avoir péri en Gaule sous Aurélien.

La conjecture est vraisemblable. Aurélien montrait alors toute sa ferveur religieuse. Il avait dédié, cette année même, le temple du Soleil. Plus que jamais, sans doute , il brûlait du désir de soumettre à son dieu les volontés réfractaires. Ce sentiment s'exaltait probablement encore par les premiers mécomptes de sa politique. Non seulement la Gaule remuait, mais en-

(i; Zonare, XII, 27.

[2] Vopiscus, Proculus, 2.

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