III
core Rome venait cVètre ensanglantée par une révolte de la puissante corporation des monétaires (1), et des supplices terrilDles avaient puni une conspiration vraie ou fausse des sénateurs (2). Aurélien était dans cette disposition d'esprit où l'on voit partout des ennemis, et peut-être confondait-il avec les conspirateurs, considérait-il comme rebelles à son autorité des hommes qui refusaient seulement d'adopter ses croyances ou de pratiquer son culte.
On n'a point la date exacte de l'entrée d' Aurélien dans les Gaules, et l'on connaît imparfaitement les villes où il séjourna. Il dut franchir les Alpes avant le milieu de 274. Son attention parait s'être portée vers le centre de la province, car la fondation d'Orléans et celle de Dijon lui sont attribuées (3). En même temps il dirigeait ses lieutenants Probus et Constance vers l'est, l'un au delà du Rhin, contre les Francs, l'autre en Helvétie, contre les Alemans (4). Les lieux où la tradition place des martyrs sont ceux où vraisemblablement Aurélien passa, dans lesquels au moins sa volonté se fit sentir. Us se rencontrent au centre et au sud de la Lyonnaise, entre la Loire, l'Yonne, le Rhône et la Saône, s'étageant, pour ainsi dire, d'Orléans que
(1) Aiirelius Victor, De Cxsaribus , 35; Vopiscus, ÂureUanus, 38.
(2) Peut-êlie des sénateurs furent-ils impliqués par Aurélien dans l'aflaire des monetarii, car, à partir de 274, le sénat perdit le droit d'émettre de la monnaie de bronze, et les ateliers sénatoriaux furent réunis à ceux du prince.
(3) Adrien Valois. Nvtitia GaUiarum, p. 226.
(4) Vopiscus, Probus, 12; Eumène, Paneg. ad Constant., 4, 6.
LA PERSÉCUTIO-N DAURÉLIEN. 243
dut visiter Tempereur, à Lyon, où certainement il s'arrêta. Saint Priscus et saint Cottus sont marqués aux environs d'Auxerre, le 16 mai (1); l'évêqne Révérien, le prêtre Paul et ses compagnons, à Autun, le !*"■ juin (2) ; à Troyes, sainte Julie et ses compagnons, le 21 juillet (3), sainte Sabine, le 29 août (i) , saint Vénérand, le li novembre i5), saint Savinien, le 2ï janvier (6! ; à Sens, saint Sanctien, le i septembre (7) , sainte Colombe, le 31 décembre (8:. Malheureuse-
(1) Acta Sancforum, mai, t. II, ]>. 365; cf. Tilleinont, Mémoires, t. IV, note III sur la persécution d'Aurélien.
(2) Acta SS., juin, t. I, p. 39 ; cf. Haronius , Ann., ad ann. 273, § 10. — Autun, où se trouvaient d'immenses ateliers militaires, fabrique de cuirasses [loricaria] , de cuirasses de fer [cliùanaria] , de boucliers [scutaria] , de balistes [ballstaria], dut attirer l'attention d'un empereur guerrier comme Aurélien. Cf. Notitia dignit. Occ, Bocking, l. II, p. 43.
(3) Acta SS., juillet, t. V, p. 132.
(4) Acta SS., janvier, t. H, p. 937, 938.
(5) Baronius, M art y roi., 14 nov.
(6) Acta SS., janvier, t. II, p. 937.
(7) Acta SS., septembre, t. II, p. 668.
(8) Vincent de Beauvais, Spéculum hisioriale, XII, 104. — Une chronique de l'abbaye de Sainte-Colombe, près de Sens, place en 287 le martyre de la sainte : « .\nno 1087. Hic coinplenlur anni 800 a que beata Columba inartyrio coronala est. » Pertz, Monum. Germ., t. I, \<. 102. D'après cette indication. Colombe aurait été immolée au commencement du règne de Dioclétien , pendant le séjour de Maximien Hercule dans les Gaules. L'année 287 vit en effet dans ce pays de nombreux martyrs. Cependant les Actes nomment Aurélien. Avec eux s'accorde une note ajoutée, jtrobablement au dixième siècle, à un ms. du martyrologe hiéronymien po.ssédé par l'Église de Sens : In eamdem urbern (Senones), in villa quœ vocatur Erdona,sancta? Columbœ prac-
lara; virginis et magnœ constantiae rnartyris, quœ magni immensique uperata valitudinerogi,mucronecœsa et capilc truncataquœ Aureliani
<l'urcissimi imperaloris implever. jus.sa. Voir De Rossi-Duchesne,
Mart. hiéron., p. xiv.
ment, les Passions de ces saints manquent d'autorité. Elles furent écrites à une date souvent fort éloignée des temps où ils souffrirent. Ces documents, comme la presque totalité des pièces concernant les martyrs de la Gaule , sont postérieurs aux persécutions ; quelquesuns même peuvent avoir été compilés après les invasions barbares , et appartenir à l'époque où les Églises , sortant à demi-ruinées de cette tempête, essayaient de ressaisir, au milieu d'épaisses ténèbres, le fil perdu de leurs traditions (1). On comprend quelle part l'imagination ou la crédulité du rédacteur (2) put avoir dans la composition de tels récits. Cependant, plusieurs des Passions qui nous occupent gardent encore quelque trace soit de rédaction antique , soit au moins de traditions demeurées vives au moment où le compilateur écrivait.
Ainsi, les Actes de saint Révérien, évêque d'Autun, bien que composés long-temps après son martyre (3) ,
(1) Ainsi, les Actes de saint Sanctien de Sens, donné comme frèn' de sainte Colonii)e et d'une certaine sainte Beata, qui n'est iieut-êtrc iju'un dédoublement de celle-ci, disent que le saint et ses compagnons furent enterrés en un lieu appelé depuis .4 fZ martyres, où s'éleva plus tard une église qui fut détruite i>ar une invasion de Sarrasins; après cette destruction, ajoutent-ils, eut lieu une nouvelle translation de leurs reliques. Ces détails reportent la rédaction des Actes à une date postérieure à 732.
(2) On peut juger de cette crédulité par une des rédactions des Actes de saint Savinien de Troyes, où il est dit qu'Aurélien, avant de prononcer la sentence, alla consulter les soixante-douze démons qui étaient ses conseillers habituels.
(3) Ils parlent de la découverte de ses reliques par des moines venus de Rome, et des nombreux i>èlerins guéris à son tombeau.
LA PERSÉCUTION DAURËLIEN. 245
sont dans leur partie substantielle simples, courts, et de plus très précis quant à la date des faits. « En ce temps-là, dit l'auteur, l'impie Aurélien était passé des régions de TOrient dans les Gaules. » Ces paroles supposent une connaissance exacte de l'histoire de ce prince, qui fit ses deux expéditions successives en Gaule après la guerre d'Orient. Les Actes de saint Priscus d'Auxerre rapportent que ce martyj* fut condamné par un sacri lateris proteclor (garde du corps, mot à moi protecteur du flanc sacré) : ce détail est curieux, et s'accorde avec la présence de l'empereur, de sa garde et de sa cour en Gaule : l'expression, si emphatique qu'elle paraisse, est bien du temps (1).
La Passion de sainte Colombe montre des vestiges plus curieux encore de rédaction antique. Elle commence comme celle de saint Révérien : « En ces jours, l'empereur Aurélien arrivait d'Orient (2). » L'interrogatoire de la martyre reproduit un mot d'Aurélien, trop conforme à ce qu'on sait de la religion personnelle de ce prince pour n'avoir pas été prononcé :
(1) L'expression sacrum latus se trouve déjà dans Martial, VI, 76. Une inscription de Nicoinédie nomme un proteclor divini lateris sous Aurélien; Corpus inscriptionum latinarum, t. III, 327-, une autre en Italie, sous Magnence; Orelli, 1689; Henzen, p. 162. Cette expression ne permet pas de faire descendre une des rédactions ou déjà l'un des remaniements de ces Actes plus bas que le quatrième ou le cinquième siècle. Cf. Edmond Le Riant, les Actes des martyrs, p. 228.
(2) In diebus illis adveniens Aurelianus imperator de partibus Orientis... Ribliothèque de Sens, ms. n" 19.3 (onzième siècle), cité par .M. l'abbé Hénault, Recherches historiqves sur la fondation de l'Église de Chartres et des Églises de Sens, de Troijes et d'Orléans, p. 401.
c( Par mon dieu le Soleil, par tous les dieux, consens à sacrifier, » dit l'empereur à Colombe (1). Sur son refus, on l'enferma dans un mauvais lieu situé sous ramphithéàtre, traitement ignominieux que nous avons vu infliger à d'autres martyrs (2). « Un infâme débauché, nommé Baruclias, vint à l'amphithéâtre, et pénétra dans la cellule (3) où la chrétienne était retenue. Colombe lui dit : « Pourquoi entrer avec tant de violence? ai-je la force de te résister? Demeure en repos, si tu ne veux pas que mon Seigneur le Christ s'irrite et te frappe de mort. » Effrayé de ces paroles, le jeune homme n'osa s'approcher; et pendant que Colombe en prière demandait à Dieu de la préserver, une ourse échappée de sa cage (4) entra dans la cellule et se jeta sur lui (5). Colombe mourut décapitée.
(1) Dans la même phrase se trouve l'offre absolument invraisemblable d'épouser le fils de l'empereur. On peut voir par cet exemple comment procédaient les passionnaires de basse époque, copiant dans un document ancien un mot authentique, le plus souvent sans en comprendre la portée, puis le noyant dans quelque invention fabuleuse.
(2) Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2'' édit. , p. 225; pendant la première moitié du troisième siècle, 2<= édit., p. 53, 402.
(3) Cella. Sur la cella meretricia, voir Quintilien, Declam., IX, 8; Juvénal, VI, 122, 128; Sénèque, Controv., 11; Martial, XI, 45, 1.
(4) Cavea, Ce mot a deux sens, et signifie soit la partie de l'amphithéâtre où s'asseyaient les spectateurs, soit la cage des bêtes féroces. Horace l'emploie dans ce sens, et semble raconter un épisode analogue à celui des Actes :
velut ursus
Objectos caveœ valuit si frangere clathros.
Ars poctica, 472, 473.
Cf. Suétone, Caligula, 27; Pline, ISat. Hist., VIII, 17; Martial, IX, 58, 10; 89, 4; Claudlen, Cens. StilicJi., II, 322; Symmaque, Ep., II, 7G.
(5) Vincent de Deauvais, Spéculum historiale, XII, 104. Cf. Biblioth.
LA PERSÉCUTION D'AURÉLIEN. 2i7
Dans le passage que j'ai reproduit, Thag-iographe ne parait pas avoir inventé. Sous ces lieux de carnage étaient toujours situés des lieux de débauche , comme pour mêler dans une infernale association le sang et la volupté (1). On en a la preuve pour la Gaule (2) comme pour Rome (3) et TAfrique (i). Il est difficile de ne pas reconnaître un fragment des Actes primitifs dans une narration si conforme aux mœurs antiques (5) : la découverte d'un amphithéâtre dans la ville de Sens achève de la rendre vraisemblable (6).
Une esclave chrétienne se fait respecter du chef barbare dont elle est captive, le convertit par l'exemple de son courage et de ses vertus, puis, rentrée après de longues années en Gaule, meurt victime de la persécution d'Aurélien : telle est l'histoire de sainte Julie de Troyes. Bien que rédigés tardivement . ses Actes peuvent avoir un fondement histo-
nat., fonds lalin, ms. 5265, f' Gl , v ; 5269, f' 31, r"; 5280 , f' 31 r», etc.; cités par Edmond Le Blant, les Actes des 7nar()jrs , [k IDi, note 2.
(1) Isidore de Séville, Orirj., XVIII, 43.
(2) Vie de saint Romain, dans les Acta SS. , octobre, t. X, p. 95 et 97; cf. Coche, la Normandie souterraine, 2^ éd., p. 159; la Seine- Inférieure historique et archéolorjique, p. 512, 513.
(3) Plaute, Casina, prol., v. 84.
(4) Tertullien, De Spectaculis, 17.
(5) Edmond Le Blant, l. c, p. J94.
(6) En 18i9, au lieu dit le Clos des Arènes ou le Champ des chrétiens. Voir Dulleliii de la Société archéologique de Sens, 1851, p. 70 • — L"amphithéàlre de Sens doit iHre ajouté à la liste des amphithéâtres de la Gaule donnée par Friedlander, Mœurs romaines d'Au^juste aux Anton ins, trad. Vogel, t. II, p. 307-310.
rique (1). Au milieu du troisième siècle, la Gaule eut souvent à souffrir des Barbares : nous avons déjà parlé des invasions qui la désolèrent. C'est alors que ses villes ouvertes s'entourent de remparts, construits avec une telle hâte que pour avoir des pierres on démolit des monuments antiques et jusqu'à des tombeaux (2). Pendant son séjour en Gaule, Aurélien dut envoyer deux de ses lieutenants défendre les frontières toujours menacées. Sans doute, en ces temps troublés, bien des Gallo-Romaines tombèrent comme Julie au pouvoir de quelque chef ou de quelque petit roi germain. Pourquoi le christianisme n'aurait-il pas pénétré, par cette voie, aux bords du Rhin, comme il pénétra, grâce à d'autres captifs, sur ceux du Danube (3)? Au milieu de sa rudesse, l'àme du Germain recelait un coin de vague et mystérieuse poésie , avec le respect instinctif de la femme (4) : il put croire à la parole de chrétiennes lui promettant un paradis plus pur et plus doux que le Walhalla des ancêtres. Des exemples fameux nous montrent, aux siècles suivants, des
(1) Voir les observations du P. du Sollier, Àcta SS. , juillet, t. V, j). 133, § 5.
(2) Voir Appendice H.
(3) Voir plus haut, p. 161.
(V) Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant, nec aut consilia earurn aspernantur aut responsa negligunt. Tacite, Demor. Genn.. 8. — La Passion de sainte Julie montre le chef barbare dont elle est captive lui demandant le secours de ses prières toutes les fois qu'il part pour le combat, et, au retour, lui faisant honneur du triomphe : dans ce détail plus ou moins légendaire, n'y a-t-il pas un souvenir des mœurs germaniques?
LA PERSÉCUTION DAURÉLIEN. 249
filles de Dieu remportant de ces pacifiques victoires sur le paganisme barbare.
Plusieurs des martyrs que nous avons nommés périrent après qu'Aurélien eut quitté la Gaule. Il ne prolongea vraisemblablement pas son séjour jusqu'à la fin de 2T + . De graves préoccupations le rappelaient dans Test, vers son pays natal envahi plus souvent encore. La Dacie de Trajan, vaste province au delà du Danube , qui avait depuis le second siècle écarté du grand fleuve le contact immédiat des Goths, n'appartenait plus que nominalement à l'empire : seules, quelques places fortes protégeaient les Romains enfermés dans leurs murs; les plaines restaient ouvertes, et laissaient passer l'invasion. Avec l'habituelle décision de sa politique, Aurélien ramena sur la rive droite du fleuve les soldats et les colons, évacuant tout le territoire ultra-danubien (1). Pour la première fois, les bornes de l'Empire s'ébranlaient. Où étaient les vieux oracles disant « que le peuple de iMars ne céderait à personne les lieux qu'il avait un jour occupés, et que le dieu Terme garderait éternellement contre les Barbares les frontières romaines (2)? » Les païens
(1) Vopiscus, Aurelianus , 39; S. Rufus, Brev., 8; Jornandès, De regn. suce, 21; Malalas, Cliroii., éd. Bonn, n° 301. Par une vaine subtilité, une partie de la Mésie reçut le nom de la province perdue : on en fit même deux Dacies, Dacia ripensis , au bord du fleuve, et Dacia méditer ranea. Voir Marquardt, Rbmisclie Staatsvenvaliinuj, t. I, p. 312. A cette nouvelle Dacie se rajiporte une médaille d'Aurélien, portant la légende assez inattendue DACI.\ FELIX; Etkhel,
Dortr. ninnin., t. VII, \). 481; Corpus, iuscr. lat.. t. III, p. ICI.
(2) Martiarn gentem, id est Roinanam, nemini locum quem tenerct
les avaient souvent cités aux chrétiens comme une preuve irrécusalile de la puissance et de la faveur des dieux : aujourd'hui, la preuve échappait. Les fidèles étaient trop patriotes pour se réjouir d'un événement qui blessait cruellement l'orgueil national; mais ils remarquèrent certainement le démenti donné par la Providence à la superstition de leurs adversaires (1). On peut croire que le fils de la prêtresse de Sirmium était sous l'impression de cet échec ^ quand il résolut de rendre générale la persécution commencée. Vers la fin de 274, il prépara dans ce sens un édit, qu'un historien qualifie de sanglant (2) , mais dont malheureusement le texte n'a pas été conservé. Comme toutes les pièces de ce genre, l'édit d'Aurélien fut adressé aux gouverneurs des provinces (3;. Mais les desseins de l'empereur se trouvèrent en partie déjoués. Aurélien venait de quitter la nouvelle Dacie rapidement organisée : il traversait la Thrace, se dirigeant vers Byzance avec la pensée de retourner dans cet Orient, où il avait éprouvé tant d'émotions religieuses : peutêtre rêvait-il d'envahir la Perse. Une conspiration se forma : il fut assassiné à Cœnophrurium , entre Héraclée et Byzance, vers le mois de mars 275 (i). Ainsi,
daturam , Romanos quoque terminos propter deum Terminum neminem commoturum. Saint Augustin, De civilate Dei, IV, 29.
(1) Ibkl.
(2) Lactance, De mort, pers., 6.
(3) Ibid. Cf. saint Cyprien, Ep. 85; voir plus haut, p. 80.
(4) Vopiscus, Aurelianus , 41, dit que la lettre annonçant la mort d'Aurélien fut lue au sénat le 3 février, /// nonas fehr. Ce chiffre
LA PERSÉCLTION DAURÉLIEN. 251
disent les historiens chrétiens, un coup de foudre termina la vie du persécuteur (1) , avant même que Tédit de persécution arrivât aux extrémités de l'Empire (2). Exécuté sans retard dans quelques provinces antérieurement à la mort d'Aurélien, l'édit le fut en beaucoup d'autres avant que la nouvelle de l'assassinat y fût parvenue , en plusieurs même après qu'elle eut été connue. Entre la fin d'Aurélien et la nomination de son successeur sept mois s'écoulèrent, durant lesquels le sénat exerça une sorte de régence. Rien ne fait penser que cette assemblée ait rapporté l'édit. Les
doit probablement être corrigé en III nonas mnrtias, le ô mars. En effet, les historiens, Aureliiis Victor anssi bien que Vopiscus lui-même, comptent six ou sept mois d'interrègne entre la mort d'Aurélien et l'élection de son successeur Tacite, lequel devint empereur le 7 des calendes d'octobre, 25 septembre. De plus, le consul Aurelius Gordianus, qui présenta au sénat la lettre de l'armée, ne figure pas dans les fastes : il était donc sutïect; or, les consuls suffects étaient rarement en fonctions dès les premiers jours de février. Voir Tillemoiit , Histoh'e des empereurs, t. III, p. 716, note xii sur Aurélien.
(1) Aùpri).tavà; [lDIwj 5'.my[aôv y.'.vîïv y.aTà -/ptdT'.avwv Ôctto xepa'jvtjj 8iay.(i))'jcTa'.. Eusébe, Chron. Tillemont, Mémoires, t. IV, note i sur la persécution d'Aurélien, a pris à la lettre ce « coup de foudre », qui aurait une première fois effrayé Aurélien sur le point de signer un édit de persécution. M. de Champagny, les Césars du troisième siècle, suit la même opinion, t. III, p. 145. Nous voyons là plutôt une métaphore, et nous l'entendons de la mort tragique qui empêcha Aurélien de donner suite à ses desseins en faisant exécuter l'édit. Ce sens est plus naturel, et peut s'accorder avec Eusèbe, Hist. Eccl., VII, 30, 21, ainsi qu'avec la phrase très claire de Lactance.
(2) Verum illi ne perficere quidem quse cogitaverat licuit, sed protinus inter initia sui furoris exstinctus est. Nondum ad provincias ulteriores cruenta ejus scripta pervenerant. et jam Cœnofrurio, qui est locus Thraciœ, cruentus ipsc humi jacebat. Lactance, De inortibus pers., 6.
pouvoirs intérimaires ne se permettent pas des mesures qui engageraient d'avance la politique du prince destiné à les remplacer. D'ailleurs, les sentiments du sénat n'étaient pas favorables aux chrétiens : par deux fois , au commencement (1) et à la fin de son règne (2) , Aurélien l'avait décimé, sous prétexte de punir des conspirateurs : il n'y avait laissé que des hommes pensant comme lui sur les affaires et sur la religion. On doit croire que , ne voulant se compromettre dans aucun sens , la haute assemblée ne pressa ni ne retint le zèle des gouverneurs, laissés libres d'appliquer ou de mettre en oubli la volonté de Tempereur défunt. En droit, l'édit avait toujours force de loi : les magistrats dont il flattait les passions religieuses n hésitèrent pas à s'en servir. D'autres, plus éclairés, plus humains, peut-être plus prudents ou plus sceptiques, furent heureux de n'avoir point à l'exécuter.
Si le pape saint Félix , enterré dans le cimetière de Calliste le 3 des calendes de janvier :30 décembre 274), mourut martyr, il fut probablement l'une des premières victimes de l'édit promulgué à Rome quelques mois avant la mort de l'empereur. Mais il est douteux que ce Pape ait péri de mort violente (3).
(1) Vopiscus. Aureliaaus, 21; Zosiine, I, 49.
(2) Vopiscus, l. c, 39; Eutrope , Brev.. IX; Aurelius Victor, Epitome.
(3] Dans les tables philocaliennes, l'anniversaire du pape saint Félix figure parmi ceux des évêques, non parmi ceux des martyrs; Depositio episcoporum : III kal. jan. Felicis in Callisti. Le seul texte ancien qui donne à Félix la qualité de martyr est la rubrique d'un fragment de lettre cité au concile dÉpbèse Hardouin, Concilia, t. I, p. 1404;
Les autres martyrs d'Italie dont le souvenir a été conservé appartiennent, si la date de leur supplice est exactement rapportée , au régime intérimaire pendant lequel l'édit de lempereur défunt continuait à s'exécuter. Ainsi , sainte Restituta, jeune Romaine immolée avec le prêtre Cyrille et deux autres compagnons, le 27 mai, à Sora, en Campanie (1); saints Basilidès, Tripos, Mandalis et leurs compagnons, à Rome, le 8 juin {'2); saint Félix, saint Irénée et sainte Mustiola, à Sutri et à Chiusi, en Toscane, le 23 juin et le 3 juillet (3) ; saint Eutrope, saint Zosime et sainte Bonosa, à Ostie, le 15 juillet (i) ; saint Agapit , à Préneste (Palestrina) , le 18 août (5).
Les Actes de ces divers martyrs sont de valeur inégale. Ceux de sainte Restituta ont été rédigés à une époque trop tardive pour qu'on puisse s'appuyer sur
Mansi, Conc, t. IV, p. 1188'. Cette lettre est apocryphe, et de fabrication apollinariste. Le fragment est reproduit par saint Cyrille d'Alexandrie {Apol. pro XII cap., G) et saint Vincent de Lérins [Coinmonit.. Il, 30). Cette reproduction ne peut donner de valeur à un document qui en manque par lui-môine. L'auteur du Liber Pontificalis emploie à propos de saint Félix sa formule habituelle : martyrio coronatur; mais il place le tombeau du Pape sur la voie Aurélia, ce qui montre qu'il le confond avec un martyr homonyme enterré sur cette voie. Cf. les notes de Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. 158.
(1) Acla SS., mai, t. VI, p. 661.
- {'}.) Acla SS., juin, t. II, p. 507. Certains Actes de ces martyrs les jilacent sous Valérien. Cf. Baronius, Ann., ad ann. 275, § 4, et Tillemont, Mémoires, t. IV, art. sur saint Félix.
(3) Acla SS., juillet, t. I, p. 038.
(4) Ibi'l., t. IV, p. 21.
(5) Ibid., août, t. III, p. 524.
25i LES PERSÉCUTIONS DE CLAUDE ETDAURÉLIEN.
leur témoignage (1). Bien que la Passion de saint Agapit ne se présente pas d'abord sous des apparences meilleures (2), certains passages de l'interrogatoire ont de la vraisemblance. « Seigneur, dit au président un employé de Voffichim^ si tu écoutes les discours de ce sacrilège obstiné, tu ne pourras jamais le vaincre par des paroles. Interroge-le sur les richesses patrimoniales qu'il a portées de Rome en venant ici, de peur que ce qui devait servir à la république ne lui fasse défaut. » Le magistrat suivit ce conseil; et^ après qu'Agapit eut courageusement confessé devant lui le Christ mort sur la croix, il lui dit brusquement : « Tous ces blasphèmes seront punis des supplices les plus cruels ; mais, auparavant , dis-moi où sont les trésors que tu as apportés ici après avoir vendu ton patrimoine. » Agapit répondit : « Les richesses que j'ai retirées de mon patrimoine et que tu me demandes avec tant d'avidité, sont déposées et conservées dans le trésor de mon Christ, d'où les voleurs ne peuvent approcher. » Pas plus que le juge de saint Laurent, le président
(1) On les attribue à Grégoire, moine du Mont-Cassin, plus tard évéque de Terracine. Baronius, Ann., ad ann. 275, § 5; Papebrocîi, dans les Acta SS., mai, t. VI, p. 663; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. iv sur la persécution d'Aurélien.
(2) L'une des recensions de la Passion de saint Agapit {Acta SS., août, t. III, p. 523-524) place son martyre sub rege Antiocho, ce qui n'a pas de sens; l'autre (ihid., p. 537-539) le met sous Aurélien. Je me suis autorisé de cette indication; mais je dois noter ici qu'au jugement d'un des rédacteurs des Analecia Bolland'tana, 1897, p. 491, « l'empereur Aurélien parait n'avoir été introduit que plus tard, en même temps qu'Antiochus était transformé en jiréfet pour écarter V Antiochus rex, qui semblait par trop choquant. »
LA PERSÉCUTIONS D'AUUÉLIEN. 255
qui interrogeait Agapit n'entendit les obscurités volontaires de ce langage mystique, et ne comprit que tout le bien du martyr avait été dépensé en aumônes : aussi, usant peut-être de la liberté laissée aux magistrats dans les procès des chrétiens par l'indifférence du gouvernement provisoire , proposa-t-il à Agapit une sorte de marché : « 11 y a longtemps, dit-il, que je souffre patiemment tes propos insensés. Je t'avertis donc que tu as un choix à faire : vois ce que tu préféreras, ou de nous montrer les trésors cachés dans ta maison, et de te retirer en paix, ou de sacrifier aux dieux immortels. Car j'ai compassion de ton jeune âge, et j'admire comment un enfant de quinze ans à peine ne craint pas de mourir de l'horrible mort des chrétiens. » Cette préoccupation des richesses du martyr, ces pressantes questions pour découvrir le lieu où se cachent de prétendus trésors , sont un des traits caractéristiques de la dernière moitié du troisième siècle (1). Le jeune martyr protesta que tous ses biens avaient été « irrévocablement déposés dans le trésor du Christ », et refusa de sacrifier : d'après ses Actes dégagés de ce qui sent l'amplification et la légende , il fut d'abord exposé aux bêtes dans l'amphithéâtre de Préneste, où deux lions se couchèrent à ses pieds; conduit ensuite hors des murs, il fut décapité : les chrétiens déposèrent son co^-ps dans un sarcophage
(1) Voir plus haut, p. i3, 46, 80, 82, 94. — On retrouve ce trait même dans les pièces les plus suspectes, mais oii cependant tout souvenir de l'époque n'est pas effacé, comme les Actes si justement critiqués de saint Etienne, pape.
neuf (1) et Tenterrèrent (2) à un mille de la cité (3). Sans être originaux (4), les Actes des saints Félix, Irénée, Mustiola procèdent vraisemblablement soit d'une tradition demeurée très précise, soit d'un document plus ancien. A l'annonce de la persécution, Félix, prêtre de Sutrium, exhortait les tidèles « à ne
(1) Sur ce détail, voir Edmond Lv Blant, Les Actes des martyrs, § 84, p. 214. Plus tard, quand vint la décadence de l'art, l'usage s'établit, au contraire, de déposer les morts illustres, et parliculiérement les saints, dans des sarcophages anciens, que l'on choisissait à cause de leurs belles sculptures; voir, du même auteur, les Sarcopliages chrétiens de la Gaule, 1886, p. ii. Le détail du « sépulcre neuf » se rapportant plus aux mœurs des premiers siècles quà celles du commencement du moyen âge, peut être considéré comme un indice d'antiquité relative pour les Passions où il se rencontre.
(2) Le calendrier romain du commencement du quatrième siècle, conservé dans le martyrologe hiéronymien, inarque déjà sa fête au 18 août : In civitate Penestrina, miliario XXIII, Agapiti. Sur son tombeau s'éleva de bonne heure une église, dont les ruines ont été retrouvées en 1863-1864, dans un terrain appelé Campo di Quadrelle (voir Marucchi, Guida archeologica deW antica Preneste, p. 140 et suiv.). Une inscription relative à cette basilique parait être du quatrième siècle [Corpus inscript, lat., t. XIV, 3415); l'avant-dernier vers porte : accppTVM HABEAS AGAPITE SANCTE ROGA.MVS. Cf. Duchesne, le Liber Pontificalis, t. II, p. 40, note 59.
(3) La Passion ajoute qu'un soldat, Attale ou .\nastase, fut si touché de son courage qu'il se convertit, quitta le service, et, retiré à Salone, en Dalmatie, soufl'rit peu après le martyre (Acta SS., t. IV, p. 407). Il paraît y avoir ici une confusion , au moins si l'on conserve le nom d'.\nastase , car le martyrologe hiéronymien nomme à Salone un seul Anastase martyr, avec (dans deux manuscrits) cette mention : hic fullo fuit. Voir les Analecta Botlandiana, 1897, p. 487-500, combattant l'opinion de l'archéologue salonitain M. Jelic, qui distingue à Salone un Anastase fullo et un Anastase cornicularius.
(4) Au début des Actes, Turcius est qualifié de vicarius , titre qui n'était point encore en usage sous Aurélien ; à la lin, l'écrivain parle des miracles opérés o jusqu'à ce jour » au tombeau de sainte Mustiola.
LA PERSECUTION DAURELIEN. 257
point se troubler de ce nuage passager. » Dénoncé au correcteur de Toscane, Turcius (nom porté dans l'aristocratie romaine à cette époque) (1), Félix fut traduit devant ce magistrat, « Quel est ton nom? — Je me nomme Félix. — Dans quelle milice es-tu enrôlé? — Quoique pécheur, je suis prêtre du Christ. — Pourquoi tiens-tu des réunions en divers lieux , séduisant le peuple, Tempêchant de croire aux dieux, de sacrifier suivant l'ancienne discipline et le commandement des princes (2) ? — A quoi servirait notre vie, si nous ne Fempjloyions à prêcher Notre -Seigneur Jésus-Christ et à retirer le peuple du culte immonde des idoles, afin que tous puissent jouir de la vie éternelle? — Quest-ce que la vie éternelle? — Pour la gagner, il faut craindre et respecter Dieu le Père, et Jésus- Christ, et FEsprit-Saint. » Turcius ordonna de briser avec une pierre la mâchoire de Félix, qui mourut dans cet horrible supplice. Le diacre Irénée l'enterra près des murs de Clusium (Chiusi) , le neuf des calendes de juillet (23 juin). Turcius fit arrêter le diacre, et quand, poursuivant sa tournée, il se rendit de Sutri à Chiusi, Irénée, chargé de chaînes, dut marcher pieds nus devant son char (3).
(1) Voir plus haut, j). 100.
(2) Principum jussiouem. Ce mot semble mal s'appliquer à la persécutfon d'Aurélien, qui régna seul-, mais on jieut l'entendre d'une façon générale, comme une manière habituelle de parler plutôt qu'une allusion précise à l'empereur régnant. Cette expression vague a pu d'autant mieux s'appliquer ici, qu'Aurélien, croyons-nous, était déjà mort lors du procès de Félix.
(3) Sur les tournées administratives et judiciaires des gouverneurs,