III
Dans cette dernière ville , les prisons contenaient de nombreux fidèles. Une chrétienne dont on ne nous fait connaitre que le cognomen, Mustiola (1), avait acheté du geôlier la permission de les visiter : elle portait aux captifs de la nourriture et des vêtements, lavait, oignait d'huile leurs pieds meurtris par les fers. Sa naissance non moins que sa beauté la mettait en évidence : elle était parente du prédécesseur d'Aurélien, Claude le Gothique (2). Turcius se la fit amener, puis, se rendant lui-même chez elle , l'inter-
et la coutume de mener avec eux les prisonniers , voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 10 et 40, p. 50, 108. La Passion que nous étudions doit être ajoutée aux pièces énumérées par le savant critique, p. 109.
(1) Les appellations dérivées de noms d'animaux sont fréquentes chez les Romains. Mustiola est probablement un diminutif de mus, souris, comme Caprioia de capra, chèvre : une inscription chrétienne porte : SPIRITVS CAPRIOLES LN PACE (Marangoni, Acta S. Victorini, p. 102) et est suivie de l'image d'une chèvre. Les noms ou surnoms dérivés de mus se rencontrent assez souvent (Duruy, Histoire des Bomains y t. I , p. 67; Perret, Catacombes de Rome. t. V, pi. XXXIII, LXXI; De Rossi, Bull, di archeologia cristiana, 1873, p. 71; Brizio, Pitlure c sculpture scoperti sulV Esquilino nell. 1875, p. 25; Northcote, Epitaphs of the Catacombes , p. 175; Bulletin archéologique de la commission des Travaux historiques et scientifiques. 1889, p. 219, 229, 222, 252), quelquefois accompagnés sur le marbre de la représentation d'une souris. Les anciens n'attachaient à ces dénominations non plus qu'à ces armes parlantes aucun sentiment de ridicule : saint Jérôme loue dans ses épîtres (24 et 45) la vierge Aselia, et les plus grandes familles de Rome ont pris quelquefois pour symbole l'animal qui avait de l'analogie avec leur nom (Duruy, l. c; Schill, Namcn, dans Kraus, Real-Encykl. der christl. Allerth., t. II, p. 477).
(2) On admettra difficilement que ce détail ait été inventé par le passionnaire. Il aide à dater les Actes. Aussi ne puis-je accepter l'hypothèse de M. Aube [l'Église et l'État dans la seconde moitié du
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rogea. La première question fut, comme toujours (1), relative à l'origine de Taccusée. « La noblesse que nous estimons, dit Mustiola, ne vient pas de l'illustration des ancêtres (2) , mais de l'humilité chrétienne. — Et pourquoi ne suis-tu pas les exemples de tes pères? — Parce que tous, obéissant au démon, périrent dans leur ignorance; malgré mon indignité, j'ai été appelée par Notre -Seigneur Jésus- Christ au céleste royaume , avec tous ceux qui espèrent en lui. — Suis mon conseil , et ne déroge pas à la noblesse de ton origine. — Si tu connaissais le don du Seigneur Jésus-Christ, tu ne perdrais pas la lumière éternelle. — Quelle démence te porte à visiter si fréquemment et avec tant d'affection les prisonniers? — Je le fais pour l'amour de Jésus-Christ; pour le même amour ils supportent la prison et les chaînes. — Laisse cette folie, écoute-moi. Ne néglige pas les ordres des princes, et
troisième siècle, p. 478). les reportant au règne de Valérien et Gailien à cause du pluriel principes, répété dans l'inteirogatoire de Félix et dans celui de Mustiola.
(1) Voir les exemples de début d'interrogatoire dans Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 155-l.j9.
(2) On ne connaît pas les ancêtres de Claude, et probablement il était d'obscure extraction. Mais les flatteurs lui avaient fabriiiué une généalogie, d'après laquelle il descendait d'Ilus et de Dardanus, princes des Troyens (Trebellius PoUion, Claudius, 11); d'autres le prétendaient fils de Gordien (Aurelius Victor, Epitome). Après lui, sa famille demeura illustre; son petit-neveu, Constance, père de l'empereur Constantin, était l'un des meilleurs lieutenants d'Aurélien, et venait de remporter la victoire de Vindisch. Mason [Tlie persécution of Diocletian, 187G, p. 29, note 2) pense que la parenté de Constantin avec Claude le Gothique est le motif qui empêcha les historiens ecclésiastiques de rappeler la persécution de cet empereur.
ne les tourne pas en dérision. — Quels sont les ordres de les princes? — Que tu sacrifies, et que tu xives pour jouir de tes richesses. — Tu dis là un blasphème insensé. »
Turcius revint à son tribunal, et fit trancher la tête à tous les chrétiens détenus dans les prisons. L'exécution dTrénée fut différée. Le magistrat espérait le vaincre par la torture , et peut-être se servir de cet exemple pour persuader Mustiola. On suspendit le diacre au chevalet ; pendant la question , le héraut criait (1) : « Sacrifie aux dieux. » Sadressant au gouverneur : (( Es- tu devenu insensé, pour donner un ordre si déraisonnable? » s'écria le martyr. Bientôt ses membres furent déchirés par les ongles de fer, on mit le feu dans les blessures; au milieu des souffrances, Irénée disait : (( Je vous rends grâces, ô Seigneur Jésus , de ce que j'aurai le bonheur de paraître devant votre face. » Parlant de la sorte, il rendit fàme. Mustiola reprocha au juge sa barbarie, et le menaça des flammes éternelles. Turcius prononça contre la noble femme la peine capitale. Elle périt sous les fouets garnis de balles de plomb. Le chrétien Marcus l'enterra, le 3 juillet, près des murs de Clusium : « Là, jusqu'à ce jour, dit l'auteur des Actes, on éprouve la jouissance de son intercession, et des miracles s'opèrent par Jésus-Christ, notre Seigneur (2). »
(1) Sur les cris du prxco ]>endant la torture ou le supplice, voir Histoire des persécutions pendant 1rs deux premiers siècles, 2«édit., p. 311.
(2) Sur la catacornbe de sainte Mustiola, à Cbiusi , découverte en
Cinq jours après (8 juillet), furent martyrisés à Porto cinquante soldats convertis par saint Eutrope et ses deux sœurs, Zosime (1) et Bonosa; le 15 juillet, dans la même ville, ces trois saints périrent à leur tour pour le Christ. Nous n'osons nous servir de leur Passion pour raconter les détails du martyre '2) , mais nous apprenons d'un document contemporain l'impression qu'en ressentirent les fidèles. Eutrope , Zosime et Bonosa avaient été enterrés dans le voisinage de l'Ile sacrée du Tibre (3) : dès qu'un moment de tranquillité permit d'orner leurs tombeaux, on les décora de marijres et d'inscriptions métriques. Quelques vers de l'éloge de Zosime existent encore 'i) : un témoin
1634, voir Uglielli, Italia sacra, t. III, p. 336; Boldetti, Osservazioni sopra i ciiniteri, p. 505; Bartolini et Cavedoni, Cim. Chius., dans Opiisc. relig. e Utt. ili Modeaa, 186S; Liverani, Li catacombe e anlichita di Cliiusi, Sienne, 1872; Kraus, Aiigsburcj Allgm. Zcitung, 1874, n" 137 B. On a trouvé dans ce cimetière une inscription datée de 290. Près de la martyre fut enterrée la matrone Julia Asinia Felicissima, qui était DE GENERE MVSTIOLAE SANCTAE, dit son épitaplie: Lupi, Epitaph. Severae, p. 102: Muralori, Thés, inscr., p. 1891, 6; De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1870, p. 90; Romu sotterranea. t. III, p. 21.
(1) Baronius, Ann., ad ann. 275, § 4, écrit Zosimus. Tiliemont, Mémoires, t. IV, art. sur saint Félix, dit que plusieurs « font de Zosime un saint au lieu d'une sainte ». Le martyrologe romain porte : Aatalis Eutropii, Zosimx et Bonosx soroi-uni , et son témoignage est confirmé par les vers que nous citons plus loin.
(2) Sur la valeur de cette Passion, voir les Acta SS.. juillet, t. IV, p. 21. Elle fait i^aptiser les cinquante soldats par le pape Félix, mort l'année précédente.
(3) In /liscla, c'est-à-dire in insuln ou prope insiilam. Ms. du martyrologe hiéronymlen. BuUelUno di archeologia crisliana. 1866, p. 45.
(4) Il a été retrouvé à Porto, divisé en un grand nombre de frag-
du supplice rapporte les dernières paroles de la sainte : « Reçois-moi dans ta demeure, ô Christ! » puis , suivant par la foi celle qu'il vient de voir glorieusement mourir, il s'écrie : « Exaucée, la sainte sœur Zosime jouit aussitôt de la lumière céleste. Pleine de joie, elle est entourée des compagnons de son saint combat ; les pères admirent la vaillante fille qu'ils désiraient avoir près d'eux, et, triomphants, l'embrassent tour à tour. Déjà elle voit, elle goûte la beauté du grand royaume, et se réjouit de la récompense donnée à ses mérites, tenant avec toi, ô Paul, la couronne, après avoir foulé aux pieds la mort, car elle a gardé la foi et en paix accompli sa course (1). » Avec cette sérénité parlent
ments, par M. Guidi, en 185S. M. de Rossi a pu reconstituer douze hexamètres, dont trois intacts, et les neuf autres d'une restitution facile. La paléographie n'appartient pas à l'âge de la paix, mais a les caractères du troisième siècle, tels que les montrent particulièrement les monuments d'Oslie et de Porto remontant à cette époque. Bullettino di archeologia cristiana, 1866, p. 47. (1) ACCIPE ME DIXIT DOMINe î?i tua limina Cliriste • EXAVDITA CITO FRVITVr modo luminc cœli ZOSIME SANCTA SOROR ^,U^rJno defuncta pehclo. lAM VIDET ET SOCIOS SANCT^ certaminis omnes LAETATVRQVE VIDENS MIRAn^es sisiere circum MIRANTVRQVE PATRES TAN'Tfl rirtute puellam QVAM SVO DE NVMERO GVPIE?i^e5 esse vicissim CERTATIMQVE TENENT ATQwe amplectuntur ovantes. lAM VIDET ET SENTIT MAGNI spectacula rcjin ET BENE PRO MERITIS GAVDET SIBI PRAEMIA REDDI TECVM PAVLE TENENS CALCATA MORTE CORONAM NAM FIDE SERVATA CVRSVM CVM PAGE PEREGIT. A peu de distance de l'île du Tibre, à un mille environ des murs de Porto, a été retrouvée une autre inscription, du quatrième ou cinquième siècle, commémorant la restauration, par l'évèque Donat, du
les contemporains des martyrs ! Détournant promptement leurs regards du supplice , ils les élèvent aussitôt vers le ciel, et contemplent dans la gloire les frères, les sœurs dont ils ont ramassé sur le champ de bataille les corps mutilés. Ainsi chantait le poète inconnu, qui demain peut-être sera martyr à son tour; ainsi peignent les peintres anonymes des catacombes : leurs calmes et joyeuses compositions sont le meilleur commentaire de cet héroïque fragment de l'épopée chrétienne.
On a peu de renseignements sur le sort des chrétiens orientaux. Cependant, il résulte de rares docu-
lonibeau des saints martyrs Eutrope, Bonosa et Zosime, et la construction d'une basilique jointe à ce tombeau :
SANCTIS MAUTYRIBVS ET BEAJlssimis EVTROPIO BONOSAE ET ZOSIMrte DONATVS EPISC. TVM«?VM ADOniavit SED ET BASILICAM CONI»«cTAM tu77U(lo A FVNDAMENTIS SANCTAE p/eBI Dei coiislruxit. Bullettino di arch. crist., 1866, p. 46,47. — Les reliques des saints Eutrope, Zosime et Bonosa furent transportées de Porto à Clairvaux. en 1227; voir la relation écrite en 1256 par Geoffroy, moine de Clairvaux. Jbid., 1870, p. 38-41. — Sur l'expression basilica conjuncta tumulo, voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, T édit., p. 288. — 11 a existé à Rome, dans le Transtévère, une église récemment démolie, qui était dédiée à sainte Bonosa. Mais la titulaire de cette église est probablement distincte de la Bonosa de Porto. Une inscription votive du cinquième siècle, mise par un AMA- TOR LOCI SAN'CTI , semble indiquer que l'édifice religieux fut élevé sur l'habitation de la sainte, qui par conséquent serait romaine, et n'aurait de commun que le nom avec son homonyme de Porto. Sur la découverte de débris présumés de cette habitation, voir Armollini, le Cliiese di lioma, \k 171, et Bull, délia comni. arch. corn, di liovia. 188S, p. 163.
ments que , sans avoir été générale , la persécution se fît sentir dans les provinces asiatiques, soit avant, soit après que Ton eut appris la mort de l'empereur.
Les Actes de saint Conon (1) , martyrisé le 29 mai à Iconium , colonie romaine située sur la limite de l'Isaurie et de la Lycaonie, révèlent une situation singulière, qui dut se présenter ailleurs. L'édit de persécution arriva dans cette lointaine contrée peu de temps après qu'on eut appris une victoire remportée par Aurélien en Vindélicie vers l'automne de 27i (2) : selon toutes les apparences , à cette victoire , la dernière d'Aurélien^ précédant immédiatement l'abandon de la Dacie, fait allusion le fonctionnaire impérial lorsqu'il dit au martyr Conon : (( En ce moment, l'empereur et tous les bons citoyens sont dans la joie. » Au moment même où le magistrat parlait de la sorte, et pressait cruellement Texécution de l'édit, Aurélien était déjà mort, car le procès de Conon se passe dans les derniers jours de mai (275). Tout ceci est parfaitement conforme à Lactance, disant qu'Aurélien mourut avant que l'édit de persécution atteignit les extrémités de l'empire : mais l'édit était déjà eu route, porté par les courriers officiels, et
(1) Acta SS., mai, t. VI, p. 4. Ces Actes ne sont point contemporains, et portent, en plusieurs endroits , des traces d'amplification. C'est une pièce composée, après la paix de l'Église, par un narrateur qui eut sous les yeux des documents anciens pour certaines parties du récit, et pour d'autres suppléa par l'imagination aux renseignements qui lui manquaient.
(2) Vopiscus, AureUanus, 35.
comme, à ces « extrémités de l'empire », son arrivée précéda d'un ou deux mois la nouvelle de la mort de l'empereur, on eut encore le temps de l'exécuter en croyant agir au nom d'Aurélien vivant. Les communications, si rapides par mer (1), l'étaient beaucoup moins quand il fallait prendre la voie de terre; dans des régions désolées par les brig-ands et perdues dans un coin de la péninsule asiatique, comme les montagnes de l'Isaurie ou les steppes de la Lycaonie (2) , les dépèches devaient se faire longtemps attendre : au moment où on les recevait, les faits annoncés par elles étaient déjà anciens, et souvent ne correspondaient plus à la réalité.
Les Actes donnent au fonctionnaire romain chargé, en Isaurie, de la recherche des chrétiens le nom de Domitien, fréquent dans la dernière moitié du troisième siècle (3). Un vieillard nommé Conon lui fut
(1) Voir plus haut, p. 79. CF. Trêve, xiiic Traversée de Césarée de Palestine à Putéoles au temps de saint Paul, dans la Controverse et le Contemporain , mai 1887, p. 2'î.
(2) Trebellius Pollion, Triginta tyranni, 25; Vopiscus, Probus, 16; Zosime, I, 69; IV, 20. Cf. Mornmsen, Romische Geschichte , t. V, p. 507-511; Perrot, De Galatia provincia romana, p. 166; Radet dans Revue archéologique, sept.-oct. 1890, p. 223. Les brigands isauriens étaient encore redoutés au quatrième siècle: voir S. Silvix peregrinatio, dans Studi e Documenti di Storia e Diritto, 1888, p. 131», et TiUemont, Hist. des empereurs, t. V, p. 90, 105, 475.
(3) Domitien, contemporain de Gallien, et général renommé, prétendait être descendant de Flavius Clemens et de Flavia Domitilla ; Trebellius Pollion, Triginta tyranni, 25. Un autre Domitien fut au nombre des sénateurs mis à mort par Aurélien en 271 ; Zosime, I, 49. Cf. Tillemont, Histoire des empereurs, t. III. p. 509 et 713.
dénoncé. Veuf depuis longtemps , Conon menait dans le désert, au bord d'un torrent, la vie d'ascète, comme, quelques années auparavant, saint Léon, en Lycie (l) ; son fils, promu dès Tàg-e de douze ans aux fonctions de lecteur (2) et plus tard au diaconat, partageait sa solitude. Tous deux, arrachés de leurs montagnes et menés à Iconium, confessèrent intrépidement le Christ. Domitien les fit passer par une longue suite de supplices, le gril ardent, la chaudière brûlante : on leur coupa ou on leur broya les mains : avec leurs moignons sanglants ils firent le signe de la croix, et moururent.
Si l'on en croit leurs Actes (3), saint Paul et sainte Julienne, martyrisés le 17 août, auraient souffert aussi en Isaurie, dans la ville de Ptolémaïs; mais on n'y trouve aucune cité de ce nom, et, s'ils moururent vraiment dans la persécution d'Aurélien (4), leur martyre eut probablement pour théâtre Ptolémaïs de Palestine (5). Les Actes, du reste, bien que mêlés de détails curieux qui peuvent provenir d'anciennes traditions (6) , sont trop peu historiques dans l'ensemble
(1) Voir plus haut, p. 145.
(2) Sur l'usage de conférer à des enfants la charge de lecteur, voir BuUettiiio di archeologia cristiana, 1883, p. 16-22.
(3) Martyrium Paull et Julianœ, dans les Acta SS., août, t. III, p. 446.
(4) Les Actes, suivis par Baronius, Ann., ad ann. 275, § 11, les mettent sous Aurélien; le rnartyrologe romain les met sous Valérien.
(5) Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vi sur la persécution d'Aurélien.
(6) L'internement de Julienne dans un mauvais lieu, et sa miracu-
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pour qu'on puisse avec quelque assurance invoquer leur témoignage (1). Plus mauvais encore paraissent les Actes de saint Magnus [2), martyrisé le 19 août à Césarée de Cappadoce. J'y relève, cependant, un trait de l'interrogatoire, recueilli peut-être dans un document meilleur. <c Sacrifie aux dieux, dit le président à 3Iagnns. — Je te l'ai déclaré déjà , et je te le répète, je suis chrétien, et je ne sacrifierai pas aux démons. — Tu as peut-être assez de confiance en ton art magique
leuse délivrance, rappellent des épisodes semblables, rapportés par des documents beaucoup plus sûrs. Un autre détail peut avoir été conservé par la tradition : attribuant aux arts magiques rimpassibllité des martyrs, le juge ordonna de rompre le charme en les frottant de graisse de porc. Cet usage est cité dans d'autres Passions, et subsistait encore au douzième siècle; Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 38, p. 103. Le même fait, dit M. Le Blant (p. 104, note 3), se trouve de nos jours dans l'histoire de ces persécutions de l'extrême Orient, qui rappellent par tant d'autres points celles que souffrit l'Eglise primitive. En lS5(j, dans la province de Kouang-Si, un missionnaire français, M. Chapdelaine, était soumis à d'effroyables tortures. « Pendant ces tortures, lisons-nous dans la relation de son martyre, il ne lui arriva pas de jjousser un soupir ni de i)roférer la moindre plainte. Le mandarin, attribuant un silence si extraordinaire à quelque art magique, lit alors, pour éloigner le charme, égorger un chien et ordonna que de son sang on aspergeât le corps du martyr; puis on continua de le frapper sans compter désormais les coups, jusqu'à ce qu'on le vit incapable de se remuer. » La Salle, des martyrs du séminaire des Missions étrangères, 1866, p. 367. En 1840, à Ou-Tchang-Fou , dans le Hou-Pé, les bourreaux firent avaler plusieurs fois du sang de chien, tout chaud, au bienheureux Perboyre, martyrisé le 19 septembre; ils voulaient jiar là neutraliser son pouvoir magique. Voir Annales de la propagation de la Foi, 1889, p. 9.
(1) .\insi. les Actes font séjourner Aurélien à Ptolémaïs au mois d'août, ce qui est impossible, car en août 274 il n'était jias en Asie, et en août 275 il était mort depuis près de cinq mois.
(2) Acid SS., août, t. m, p. 717.
pour espérer par sa vertu surmonter l'ardeur du feu (1). Sacrifie donc aux dieux. — X quels dieux veux-tu que je sacrifie? — Au Soleil, à Mercure et à Apollon (2). » Ce mot semble bien d'un magistrat imbu de l'esprit d'Aurélien , et mettant , comme lui , le soleil avant tous les dieux : on comprend que, même la mort de l'empereur étant connue, comme elle l'était certainement en Cappadoce au mois d'août, un aussi fidèle interprète de sa pensée continuât sans hésitation d'appliquer l'édit. Magnus, racontent ses Actes, périt dans l'amphithéâtre de Césarée, lapidé par le peuple , après qu'un lion eut refusé de le toucher.
Vers le même temps, — le 17 août selon les uns, le 2 septembre selon les autres, — mourut à Césarée un martyr encore moins connu et beaucoup plus célèbre, saint Marnas. Dans l'état où nous les possédons, ses Actes sont une longue et fabuleuse ampli-
(1) Sur l'imputation de magie, voir Histoire des pe7'sécu(ions pendant les deux premiers siècles, 2" édit., p. 226.
(21 Les Actes prêtent à Magniis une repartie qui, à première vue, semblerait suspecte : « Selon toi, dit-il au magistrat, il est juste de sacrifier à Apollon , parce que ceux qui lui offrent des sacrifices perdront leurs àmes: car Apollon signifie perdition. » Ce jeu de mot intraduisible, fondé sur la ressemblance du nom 'A7:6),)wv avec le verbe à7TÔÀ)u[xt, est plus qu'il ne parait dans le goût antique. Les anciens, même les chrétiens et les martyrs, ne reculent pas devant de semblables concetii : cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2" édit., p. 113, 117. M. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 7.î, p. 201, 202, cite plusieurs réponses où des martyrs jouent comme Magnus sur le mot Apollon; saint Pierre Ciirysologue, Sermo 128, emploie un trait pareil.
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fication ,1). Un seul trait doit en être retenu, parce que saint Grégoire de Nazianze raconte le même épisode, l'ayant sans doute pris, comme le rédacteur des Actes, à une source plus ancienne. Mamas était berger, et, « n'ayant pour fortune que la pannetière suspendue à son côté, pour arme que sa houlette, pour toit que le ciel étoile (2), » il menait dans les montagnes de la Cappadoce cette vie pastorale qu'une âme religieuse transforme facilement en une vie d'ermite. On lui attribue ce pouvoir sur les animaux sauvages, qui semble le privilège de quelques natures exquises, ramenées par la pénitence à l'innocence primitive. Sa douceur attirait les biches de la forêt, qui venaient d'elles-mêmes à sa cabane ; elles présentaient leurs mamelles gonflées, et semblaient prendre plaisir à nourrir le saint homme de leur lait (.3). Ni saint Grégoire de Nazianze, ni saint Basile, qui ont parlé magnifiquement de lui (4) , ne donnent de détails sur sa confession et son supplice , placés par les martyrologes dans la persécution d'Aurélien. Mais ces grands et saints orateurs montrent les peuples se pressant à Césarée près du sépulcre de l'humble berger, et rappellent, avec l'autorité de témoins, les prières
(1-) Sur les deux versions de tes Actes {Acla SS., août, t. III, \>. 173), voir Tillemont, Mcinoires, t. IV, note i sur saint Marnas.
(2) Saint Basile, Honi. 23, In sancliim martyrcm Mamantcm. 3.
(3) Saint Grégoire de Nazianze, Orat. 44. In novam dominicain, 12.
(4) Saint Grégoire de Nazianze, discours cité; saint Basile, Iloinil. 23. — L'église et le tombeau de saint Mamas étaient près de Nazianze.
exaucées, les malades gaéris, les morts même ressuscites sur ce glorieux tombeau.
Si l'on place, avec les hagiologues grecs, au commencement de septembre le martyre de saint Mamas, ce fut, sans doute, un des derniers actes de la persécution posthume déchaînée par Fédit d'Aurélien. L'interrègne touchait à sa fin. Il avait été rempli en Italie et dans plusieurs provinces d'Orient par la persécution ; en Gaule , par une nouvelle invasion de Francs, d'Alemans, de Bourguignons et de Vandales (1). La nécessité d'avoir un chef à opposer aux Barbares , la crainte de voir en Asie , en Afrique , en Egypte, en Illyrie, recommencer l'ère des trente tyrans, décidèrent enfin le sénat (2) : il consentit à choisir luimême un empereur, comme l'armée, lasse de créer des Césars, le lui demandait depuis plusieurs mois (3). Le 25 septembre , après une solennelle délibération , un vieux consulaire , M. Claudius Tacitus , qui se glorifiait de descendre du grand historien, fut fait Auguste (4). Son élection devint le signal de la pacification religieuse. Les gouverneurs, à qui le prince ne donnait pas d'ordres, n'osèrent continuer la persécution. Ledit d'Aurélien avait pu survivre à son auteur; mais il devint caduc sous un successeur qui ne paraissait point s'en soucier. Les portes des prisons s'ouvri-
(1) Vopiscus, Tacitus, 3; Probus, 13.
(2) Id., Tacitus, 3.
(3) Id., Aurelianus, 41 ; Tacitus, 2; Aurelius Victor, Epitome.
(4) Vopiscus, Tacitus, 3-10.
rent pour les chrétiens. C'est ainsi que saint Chariton, emprisonné à Iconium, devint libre dès qu'on y eut appris l'avènement de Tacite (1) : si suspects, si pleins de confusion (2) que paraissent ses Actes, un détail d'une telle précision historique ne peut avoir été inventé.
(1) Acta SS., janvier, t. H, p. 2'J8. — U ne faut évidemment point prendre à la lettre l'expression des Actes disant que Tacite fit, par édit, cesser la persécution-, aucun document historique ne parle d'un édit rendu à cet effet. La persécution cessa par la force des choses, sans édit.
(2) Cf. Tillemont, Mémoires, t. IV. art. iv et note v sur la persécution d'Aurélien.