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CHAPITRE YI

SOMMAIRE. — I. PnoEis. Naissance du manichéisme. — Illusions des sénateurs à l'avcnement de Tacite. — Sa mort. — Élection de Probus. — Ses victoires sur les Barbares. — Armée romaine assemblée vers la frontière de la Perse. — Fidèles de l'Osrhoène attaqués pendant une procession par les soldats. — Beaucoup de chrétiens sont tués. — Un plus grand nombre est amené à Carrhes. — Le chrétien Marcel les rachète et les nourrit. — Il enterre les morts. — Situation des chrétiens dans l'extrême Orient. — L'hérésiarque persan Mancs écrit à Marcel. — Archélaiis , évéque de Carrhes , invite Manès à une conférence publique. — Un médecin, un philosophe, un grammairien et un sopliiste sont choisis comme arbitres par Archélaiis. — Situation officielle de ces personnages. — Paganisme professé par eux. — Noble confiance des chrétiens. — Les arbitres se prononcent contre Manès. — Les manichéens déjà maltraités en Perse. — Les chrétiens, au contraire, y furent tolérés tant que Rome les persécuta. — Manès fugitif tombe aux mains des Perses. — Son supplice. — Fortune de sa doctrine. — II. Les martyrs DE Phuygie. — Prospérité de l'Empire sous Probus. — Trophime et Sabbazius à Antioche de Pisidie. — Ils déplorent tout haut l'aveuglement des païens. — Ceux-ci les traduisent devant le magistrat municipal. — Interrogatoire de Trophime. — Il est mis à la torture. — Interrogatoire de Sabbazius. — Il meurt aussitôt après la torture. — Le magistrat envole Trophime à Synnadc, devant le préfet de la Phrygie Salutaire. — Nouvel interrogatoire et torture. — Dorymédon, chef du sénat de Synnade, visite Trophime dans la prison. — Interrogé, Dorymédon se déclare chrétien. — Le préfet efl'ace son nom de l'album du sénat. — Dorymédon devient simple plébéien. — Importance juridique de cette dégradation. — Trophime et Dorymédon sont cxi)osés aux bètes, puis décapités. — L'épisode de Dorymédon fait comprendre la situation toujours menacée des décurions chrétiens. — Cependant, il n'y a pas de persécution générale sous Probus. - Indifférence religieuse de ce prince. — Sa mort. — III. Cakls, Carinls et Numérien. — Carus, élu i)ar les soldats, nomme Césars ses fils Carinus et Numérien. — Victoires de Carus. — Il meurt en Perse. — Caractères de ses fils. — Tyrannie de Carinus à Rome. — Cliréliens persécutés. — Conversions. — Martyrs dans

274 LES CHRÉTIEXS SOUS LES SUCCESSEURS D'AURELIEN.

la Gaule Cisalpine. — Numérien en Orient. — A-t-il persécuté? — Sa mort. — Élection de Dioclétien. — Défaite et mort de Carinus. — Dioclétien seul empereur.

Probus. — Naissance du manichéisme.

L'avènement de Tacite combla de joie les sénateurs. Le régime militaire, et même le régime impérial, leur semblèrent finis pour toujours. La république recommençait. Les Pères conscrits éliraient désormais les princes, qui, ne procédant plus ni de l'hérédité, ni de l'adoption, ni du choix des soldats, sortiraient nécessairement du sénat , et recevraient du premier corps politique de l'univers le mandat de gouverner (1). La mort de Tacite mit promptement fin à ce beau rêve. Après six mois de règne , le vieil empereur périt en Cilicie, de maladie selon les uns, par le fer des soldats, selon les autres ('2). L'armée, sans s'occuper du sénat, se divisa sur le choix de son successeur. Probus, élu des légions d'Asie, finit par l'emporter sur Florianus, frère de l'empereur défunt, que venaient de choisir les légions de Thrace (3). Probus était un vieux capitaine , comljlé d'honneurs par tous les souverains sous lesquels il avait servi (i). En lui Claude, Aurélien, semblaient revivre. Habile diplo-

(1) Vopisciis, Tacitus, 'i , 6; Florianus, 5G.

(2) Vopiscus, Tacitus, 15; Zosime, I, 62; Zonaie.

(3) Vopiscus, Florianus, 1; Zosime, I, 63.

(4) Vopiscus, Probus , 3-7.

mate, il se hâta de rassurer le sénat (1) , à qui pour la forme il soumit son élection; puis, se tournant vers les Barbares , il commença le rude métier d'empereur. En 277, nous le trouvons en Pannonie, dans sa ville natale de Sirmium (2), ensuite en Gaule, d'où il chasse les Lyges, les Francs, les Bourguignons et les Vandales (3); en 278, il délivre des Sarmates et des Goths la Rhétie, l'Illyrie et la Thrace (i); en 279, il passe en Asie, défailles brigands de Flsaurie, descend en Egypte jusqu'à la Thébaïde pour réprimer les incursions des Blémyes (5) : au moment où il allait déclarer la guerre aux Perses, une ambassade de Varane II, troisième successeur de Sapor, vint solliciter la paix (6). La pensée de porter la guerre en Perse était ancienne chez Probas : une monnaie frappée sous son règne montre qu'une armée permanente avait été de longue main rassemblée sur la frontière , prête à envahir le territoire persan (7) , C'est probablement un détachement de cette armée qui joua un rôle dans un étrange épisode dont le récit est nécessaire à l'histoire des persécutions, car il fait ressortir l'importance

(1) Vopiscus, Probus, 11, 12, 13.

(2) Rescrit daté de Sirmium , le 3 des nones de mai (5 mai) ; Code Justinien, VIII, lvi, 2.

;3) Vopiscus, Probits, 13-15; Aurelius Victor, De Cscsaribus ; Zosime, J, 67, 68.

(4) Vopiscus, /. c, 16.

(5) Ibid., 16, 17; Zosime, I, 69, 70.

(6) Vopiscus, /. c, 17, 18, 19; Zosime, I, 70.

(7) Monnaie de bronze de Probus, grand module, avec la légende : EXËRCITVS PEIIS [icus). Eckhel, t. VII, p. 504.

acquise par le christianisme dans ces lointaines régions de l'Orient, en même temps que la situation toujours précaire et menacée des chrétiens. Nous en tirons les détails d'une pièce peut-être contemporaine (1), qui offre une couleur locale des plus curieuses, et s'encadre tout naturellement dans les événements politiques et militaires de ce temps et de cette région (2).

Les fidèles du petit et fervent district de l'Osrhoène, où la foi fut portée dès les premiers temps de la prédication évangélique (3) , avaient coutume de faire en certains jours des processions dans les campagnes.

(1) Acta disputationis Archelai, episcopi Mesopotamix , et Manetis heresiarchœ , contenant le résumé d'une controverse publique entre l'hérésiarque Manès et l'évêque Archéiaiis, précédé de l'éloge do la ciiarité de Marcel , et suivi du récit de la mort de Manès. Cette pièce a été d'abord publiée en partie par Valois, dans ses notes sur l'historien Socrate, Paris, 1668, puis inlégralenient à Rome, 1696; elle a été reproduite ou commentée par Zacagni, CoUectanea monument, vet. Eccle.sisc grxcas et lalinœ, Rome, 1698, p. 1-105; Mans-, Concil.. t. I, p. 1129 et suiv.; Migne, Pat roi. grœca, t. X, p 1429 et suiv.; Alticotti, Diss. de aatiquis et novis Manichxis; Cacciari, De Manichœorwn Itœresi et historia (dans le t. III de son éd. de saint Léon); Galland, Biblioth. vet. Patrum, t. III, p. 569-608. Les critiques dirigées contre son authenticité par Isaac de Beausobre, Histoire critique de Manichée et du vianichéisme , sont suffisamment réfutées par ce fait, qu'elle est citée par saint Épiphane, Hxres., LXVI; saint Jérôme, De viris illustrib%is , 72; saint Cyrille de Jérusalem, Catech. VI, 21 et suiv.; Socrate, Hist. Eccl., I, 22; Théodoret, Ueeret. fah., I, 26.

(2) Tillemont pense que le récit relatif à la charité de Marcel fut peut-être ajouté plus tard aux Actes primitifs; Mémoires, t. IV, note iv sur les Manichéens. Il est du reste supposé par d'autres endroits des

Actes, par exemple par la lettre où Manès parle des grandes aumônes

de Marcel.

(3j Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2" édit., p. 153.

Priant, jeûnant, chantant, ils imploraient Dieu pour les fruits de la terre : ces pieuses rogations se continuaient à la lueur des étoiles, dans la chaude sérénité d'une nuit d'Orient. L'assemblée comprenait quelquefois plusieurs milliers de pèlerins. Gela n'étonnera pas de ces antiques contrées, où l'on vivait beaucoup dehors, et où l'on n'avait pas peur de camper eu plein air. Il y restait, comme en Palestine au temps de Notre-Seigneur, une tradition invétérée de l'ancienne vie nomade et pastorale : rappelons-nous les multitudes qui de la Décapote, de Jérusalem, des pays situés au delà du Jourdain, accompagnaient le Sauveur en Galilée; Jésus suivi au désert pai' des milliers d'hommes; de nos jours encore six ou sept mille pèlerins sortant chaque année de la ville sainte pour aller passer la nuit aux bords du Jourdain (1). Un détachement des troupes romaines, dont le quartier

(1) « Une caravane de six ou sept mille pèleiius quitte chaque année la ville sainte au temps de Pâques, et prend la route du Jourdain : à sa tête marche le pacha de Jérusalem, et une escorte turque écarte les Bédouins, qui infestent les défilés de Benjamin comme aux jours du bon Samaritain. Cette foule aux costumes variés campe le soir près du Gilgal, dans le lieu où les Israélites plantèrent leurs tentes après avoir passé le Jourdain. Le lendemain, deux heures avant l'aube, le son des timbales éveille les pèlerins; mille torches s'allument dans la plaine, et la multitude descend au Jourdain avant que la chaleur du jour soit devenue insupportable. Les premiers rayons du soleil brillent au sommet des montagnes de Moab, quand la caravane arrive à l'endroit où le lleuve est de facile abord; chevaux, ânes, mulets, chameaux portant souvent une famille entière, se fraient un passage à travers les buissons de la rive, et les pèlerins accomplissent leur pieuse ablution. » Fouard, la Vie de IS.-S. Jésus-Christ, t. I, p. 155-

général était à Carrhes (1), s'émut d'un tel rassemblement (2). Attaquant de nuit la foule désarmée, les soldats en firent un grand carnage. De nombreux captifs furent brutalement conduits à Carrhes; beaucoup périrent en chemin. Il en restait cependant plus de sept mille quand on arriva dans la métropole. Rien de plus illégal que cette barbare exécution ; mais dans ces temps troublés la soldatesque était toute-puissante (3). En portant la main sur les chrétiens, elle avait la sécurité publique pour prétexte, et pour motif véritable le pillage et le lucre. Les soldats offrirent

(1) Les Actes d'Archélaûs cl les auteurs anciens qui en dépendent écrivent difïëremnicnt le nom de la ville : Cascar, ou Carcar, ou Carrha. Je préfère celte dernière (dans la Bible, Haran ou Aaran, dans la table de Peutinger, dans les documents latins, et dans une épitaphe chrétienne du quatrième siècle, Carrhae), située sur la limite de rOsrhoène et de la Mésopotamie, à cause de l'antiquité du christianisme en Osrlioène, qui rend vraisemblable la coutume prêtée aux chrétiens, et surtout parce que la Mésopotamie était toujours le lieu de passage et de concentration des troupes dirigées contre les Perses. Mais si l'on place les faits que nous racontons à Cascar, ville d'Arménie, d'autres probabilités militent en leur faveur. Probus semble avoir séjourné avec ses troupes en Arménie, et y avoir reçu l'ambassade persane (voir Tillemont, Hist. des Empereurs, t. III, p. 571). Le christianisme était aussi très répandu en Arménie-, en 312, le persécuteur Maximin déclare la guerre à ce pays pour cause de religion. Eusèbe, Hist. Eccl., IX, 8.

(2) Une des objections faites à ce récit est la suivante : si les chrétiens avaient coutume de s'assembler ainsi en grand nombre une fois par an, comment attendit-on jusqu'à ce jour jiour voir dans ce rassemblement une menace de sédition? Nous répondons suffisamment à celte objection en rappelant, d'après le témoignage des monnaies, qu'une armée avait été concentrée par Probus non loin des frontières de la Perse : des soldats nouvellement arrivés dans le pays, et peu familiers avec ses coutumes, purent s'y tromper.

(3) Cf Zosime, I, 36.

tout de suite à l'évêque de Garrhes, Archélaûs, la liberté des captifs, s'il voulait payer leur rançon. Dans celte ville, où la communauté chrétienne était très peu nombreuse (1), Févêque se tourna vers un riche et généreux fidèle, Marcel, qui fournit immédiatement la somme nécessaire. La grandeur et la promptitude du sacrifice touchèrent les soldats euxmêmes : beaucoup refusèrent leur part; plusieurs furent convertis par cette révélation soudaine de la charité. Marcel nourrit pendant quinze jours les captifs rachetés : sept cents tables furent dressées par ses soins , non pour ces festins bruyants que les candidats, les magistrats ou de simples citoyens offraient parfois à tout le peuple d'une cité (2) , mais pour de pures et joyeuses agapes. L'admirable chrétien garda plus longtemps les blessés , afm de les guérir, et, accom-

(1) Il n'y a pas lieu de s'étonner de l'existence d'un évêque dans une ville comptant très peu de chrétiens. Les Canons apostoliques, 16, prévoient le cas d'une élection épiscopale dans une ville où il n'\ aurait que douze chrétiens : on rapporte que Césarée n'en comptail que dix-sept quand saint Grégoire le Thaumaturge commença d'y remplir les fonctions épiscopales; voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, T édit., p. 260, note 2.

(2) Paul , Gaïus, au Digeste, XXX, i, 122; XXXV, i, 17, § 3; Pline, Ep., X, 117; cf. VI, 1. 11 serait inlini de citer les textes épigraphiques se rapportant à ces repas offerts au peuple par de riches ou d'ambitieux citoyens. Rappelons seulement un mot brutal de Tertullien, disant ([u'au sortir de ces festins publics « tôt tribubus, et curiis, et decuriis ruclantibus acescit aer. » ApoL, 39. On s'étonnera d'autant moins de retrouver ces usages dans une ville de Mésopotamie, à quelques lieues de la frontière persane, qu'ils existaient aussi en Perse, et ont été conservés jusqu'à nos jours par les Parsis émigrés dans l'Hindoustan; voir Planchut, les Descendants des mages à Bombay, dans la Rcvite des Deux-Mondes, 15 mars 1887, p. 435.

pagné d'autres fidèles, il alla sur la route suivie naguère par la triste caravane relever pour les ensevelir les martyrs tombés en chemin (1).

La situation des chrétiens dans ces contrées de l'extrême Orient était pleine de contrastes. On vient de les voir exposés sans défense au brigandage impuni des soldats : la suite des « Actes de la dispute avec Ma nés » va montrer dans le même pays, dans lamême ville, l'autorité ecclésiastique entretenant des rapports amicaux avec les représentants de la science païenne , au point de les prendre pour arbitres d'une controverse doctrinale. Carrhes était tout à l'heure rempli par des milliers de chrétiens sanglants et captifs : dans cette ville où les idolâtres sont en majorité un tribunal se dresse maintenant en public, non pour juger des martyrs, mais pour entendre et condamner un hérésiarque.

Cet hérésiarque, Manès, était un ancien esclave (2), élevé par sa maîtresse dans toutes les connaissances de la Perse. Habile à dissimuler sa pensée, il couvrait d'une teinte chrétienne des doctrines empruntées aux sciences occultes de l'Egypte, au dualisme persan et aux rêveries gnostiques. Vers 2TT, Manès venait de

(1) Voir sur ces faits, Acta disputatlonis Archelai, Rome, 1696, p. 1-4.

(2) L'origine de Manès est rapportée diversement par les Pères grecs (cf. plus haut, p. 276, note 1) et par les écrivains orientaux (voir l'indication de ces derniers dans Hergenrôther, Histoire de l'Église, trad. Belet, t. L P- 389); mais comme les écrits des premiers sont beaucoup plus anciens, et dérivent d'une source probablement originale, je n'hésite pas à les suivre.

s'échapper d'une prison où l'avait retenu pendant plusieurs années la haine de Sapor et de ses successeurs. Errant avec une troupe de disciples dans les plaines désertes qui séparent la Perse de la Mésopotamie, il reçut la nouvelle des événements de Garrhes et de la charité de Marcel. Aussitôt il écrivit à ce dernier d'un ton de maître, pour lui annoncer sa visite (1) . Dans la lettre , l'orgueilleux Persan prend le titre d'apôtre de Jésus-Christ , et se dit envoyé pour redresser le genre humain. Tout en louant les grandes aumônes du pieux citoyen de Garrhes, il lui reproche son aveuglement, lui recommande la doctrine des deux principes, et conclut par nier l'incarnation du Fils de Dieu (2). Gette lettre (3), lue devant Archélaûs,

(1) Beausobre, et après lui plusieurs critiques (cf. Douais, les Albigeois, p. 42), ont voulu identilier Marcel avec Marcellin, ce gouverneur de Mésopotamie qui avertit Aurélien de la révolte dePalmyre, au récit de Zosime, I, 60. Un des arguments à l'appui de cette hypothèse est le détail donné par Archélaiis, que le manichéen Turbon, porteur de la lettre, eut du mal à se faire accueillir dans les hôtelleries que Marcel avait établies. Mais la fondation d'abris pour les voyageurs dans une contrée presque déserte est un acte de charité qui n'étonnera pas d'un particulier, dans ce temps où les inscriptions et les textes juridiques nous montrent des citoyens se ruinant en travaux publics pour l'utilité et l'embellissement de leur ville ou de leur province, faisant paver de-s routes, des places, construisant des portiques, des marchés couverts, des basiliques, des thermes, des temples, des théâtres, des tribunaux, assurant à leurs frais l'irrigation de toute une cité. La lettre de Manès est adressée à un chrétien fervent : on admettra difficilement qu'un gouverneur de Mésopotamie sous Aurélien et ses successeurs ait été chrétien.

(2) Saint Épiphane, Hxres., LXVI, G.

(3) Le rév. G. T. Stokes, adversaire de l'authenticité des Actes d'Archélaùs, admet cependant que la lettre à Marcel publiée dans ces

fit bondir l'ardent évêque. Dans son indignation de tant de blasphèmes, Ârchélaûs oublia un instant que les chrétiens, eux aussi, étaient des persécutés : il voulait dénoncer Manès fugitif, et demandait la mort du coupable. Marcel parvint à le calmer (1). On résolut d'inviter le proscrit à venir à Carrhes exposer sa doctrine dans une conférence contradictoire et publique. La publicité est déjà un indice remarquable du courage des chrétiens; mais le choix des arbitres, des juges du camp, si l'on peut ainsi parler, mérite l'admiration.

Archélaiis désigna pour présider à la conférence un médecin, un philosophe, un grammairien et un sophiste (2), c'est-à-dire des personnages officiels; car dans les pays grecs (3) , et dans un grand nombre de villes latines (i), des médecins chargés de soigner les pauvres et d'enseigner leur art aux jeunes gens étaient choisis par les décurions et payés des deniers municipaux (5) : les philosophes, les gram-

Actes et dans saint Épiphane « niay be a genuine fragment ». Dict. of chrislian biography, art. Mânes, t. III, p. 795.

(1) Saint Épiphane, LXVI, 7. Les Acta disputationis ne disent point aussi clairement qu'Archélaiis, dans un premier mouvement, presque aussitôt réprimé, ait voulu livrer Manès à la mort, mais seulement qu'il voulait aller jusqu'au lieu de sa retraite pour le combattre et le chasser.

(2) Acta disput., p. 10.

(3) Sur la médecine publique dans l'antiquité grecque, voir Vercoutre, Revue archéologique, février, avril, mai, juin 1880.

(4) Orelli, 367, 3507, 3994; Mommsen, Inscr. Helvet., 164; Inscr. Neap., 1488; Corpus inscr. lat.A. V, 87; Olivieri, Marm. Pisaxirensia, 64, p. 152; Spon, Miscell. erud. ant., p. 142, 4.

(5) Ulpien, au Digeste, L, ix, 1. Cette institution, facultative, mais

mairiens et les sophistes, c'est-à-dire les professeurs de philosophie, de littérature et de rhétorique étaient aussi élus par les habitants, en nombre déterminé par la loi selon l'importance des cités, et recevaient un traitement annuel. Fonctionnaires reconnus par l'État, ils jouissaient de l'exemption de toute charge publique , impôts , tutelle , service militaire , logement des soldats. Les villes étaient fières de leurs philosophes, fières surtout de leurs sophistes, qui portaient la parole au nom des citoyens, haranguaient les gouverneurs, étaient députés vers le souverain (1). Ces privilégiés représentaient donc le monde officiel , l'aristocratie du talent et du savoir, le corps enseignant : ils appartenaient presque toujours au paganisme, auquel la plupart des professeurs restèrent attachés jusqu'à la fin du quatrième siècle (2). Il en

très répandue au troisième siècle, devint obligatoire au siècle suivant.

(1) Digeste, XXVII, i, 6, § 1-8: Code Théodosien , XllI, m, 1, 2, 5, 11, 19, avec le commentaire de Godefroy, t. V, p. 23-42.

(2) La loi 1, au Code Théodosien, XIII, m, rendue sous Constantin en 321, punit très sévèrement quiconque injurie ou rnolesle les médecins, grammairiens ou professeurs; Godefroy sup()ose que Constantin les veut protéger contre la mauvaise humeur des habitants, qui, dans certaines villes où le christianisme était devenu dominant, voyaient d'un œil peu bienveillant celte classe d'hommes, composée presque partout de païens obstinés. « Les professeurs de l'art oratoire, sous les premiers empereurs chrétiens, étaient très attachés au paganisme, dont ils enseignaient la brillante littérature. Quand Marius Victorinus, vers le milieu du quatrième siècle, se présenta à l'église chrétienne et monta dans la chaire, comme devaient le faire les catéchumènes, pour y réciter le symbole de la foi et y faire profession du christianisme, les fidèles ne pouvaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles, tant

était ainsi en particulier à Garrhes (1), où Tidolàtrie fut jusqu'à cette date la religion dominante (2). Telle était la confiance de l'orthodoxie dans la bonté de sa cause et la force de la vérité : l'évèque ne craignait pas de porter le débat devant des hommes étrangers à la foi chrétienne^ peu sympathiques sans doute à ses enseignements : il affrontait résolument cette

étaient grands l'étonnement et la joie à la vue d'une conversion si rare et d'un courage qui semblait héroïque. Les plus puissants des patriciens et du sénat romain, passionnés eux-mêmes pour le paganisme, en conservaient avec grand soin l'enseignement dans les chaires des rhéteurs païens. Cela dura tout le quatrième siècle. » De Rossi, BulletUno di archeologia cristiana, 1863, p. 16.

(1) Saint Cyrille de Jérusalem, Catech. \L — L'existence d'un corps professoral organisé suivant les lois romaines est encore une des raisons qui m'ont fait préférer Carrhes à la ville arménienne de Cascar : dans l'Arménie, pays seulement allié des Romains, et de temps en temps soumis aux Perses, une telle organisation serait peu vraisemblable.

(2) Julien, se dirigeant vers la Perse, en 363, évite la ville chrétienne d'Édesse, et préfère s'arrêter à Carrhes ; pratiques païennes auxquelles il se livre : Théodoret, Hist. EccL, III, 21; Sozomène, Hist. Eccl., VI, 1 ; Ammien Marcellin, XXIII ; Zosime, IV. Saint Éphreni, vers le même temps, encourage par ses hymnes l'évèque de Carrhes luttant contre le paganisme; Le Hir, Saint Éphrem et la poésie syriaque au quatrième siècle, dans les Études bibliques, t. II, p. 396. En 381, Carrhes était encore, dit Théodoret, « un champ sauvage, tout hérissé des épines de l'idolâtrie «; Hist. Eccl., IV, 18. La Peregrinatio Sil- ■vix, qui parait se placer entre 385 et 388, montre que la population de Carrhes était à cette date presque complètement païenne : Extra paucos clericos et sanctos monachos, si qui tamen in civilate commorantur, penitus nullum christianum inveni, sed totum gentes sunt (dans Stitdi e Doctimenti di Storia e Diritto, 1888, p. 135). En 530, la plupart des habitants de Carrhes sont encore païens; Procope, Bell. Pers., I, 13. Cependant découverte à Rome, près du cimetière des saints Pierre et Marcellin sur la voie Labicane , de l'épitaphe d'un civis Carrhenus du quatrième siècle, mort à vingt-trois ans, fervent chrétien; Bull, di arcli. crist., 1893, p. 147-150 et pi. XL

instinctive jalousie dont les lettrés païens firent plusieurs fois sentir les effets aux prédicateurs du christianisme dans les temps de persécution (1).

L'événement justifia cette assurance. La conférence se tint dans le domaine de Marcel, devant un nombreux public (2). Manès y parut en costume persan : manteau d'un bleu céleste, chausses mi-partie rouge et vert, grandes bottes; tel à peu près que les mages représentés à cette époque dans tant de fresques des catacombes. Il avait, dit le narrateur contemporain, l'air d'un capitaine plutôt que d'un apôtre (3). Le débat ne tarda pas à s'animer : les juges eux-mêmes y prirent part , intervenant dans la discussion , pressant de questions l'hérésiarque. Archélaûs, très versé dans les lettres sacrées, n'eut pas de peine à confondre son adversaire (4). Les juges, par un avis una-

(1) Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2« édit., p. 321-322.

(2) Acta disputationis, p. 13, 67.

(3) Beausobie lui-même reconnaît que « la description de l'habit et de la mine de Manès paraît avoir quelque chose d'original, et de si différent des manières des Grecs, qu'on ne peut soupçonner un Grec de l'avoir inventé. » Histoire critique de Manichée et du manichéisme, t. I, p. 132.

(4) Tillemont fait observer que dans l'argumentation d'Archélaûs « on rencontre quelques sentiments plus communs en ces premiers temps qu'ils ne l'ont été depuis que l'histoire et les dogmes ont été plus éclaircis ». Mémoires, t. IV, art. xii sur les Manichéens. Beausobre remarque aussi que la manière dont Archélaûs parle quelquefois suppose un auteur antérieur au Concile de Nicée. Ces observations sont importantes pour établir l'antiquité des « Actes de la dispute avec Manès », et par conséquent l'authenticité des renseignements que les Pères grecs en ont tirés sur le fondateur du manichéisme.

nime , donnèrent raison au champion de la foi catholique. Marcel eut besoin de toute son influence, et Archélaûs de toute son autorité , pour sauver la \ie du novateur, que la foule voulait lapider (1). Probablement les païens étaient aussi choqués de ses sophismes que les chrétiens indignés de ses blasphèmes.

Après une seconde conférence (2) également malheureuse (3), Manès reprit sa vie errante. Il ne tarda pas à tomber aux mains des soldats persans, qui le cherchaient depuis son évasion. Les écrivains orientaux, apparemment renseignés sur ce point, disent que du vivant de Manès ses adhérents avaient été persécutés en Perse (i). On parle de manichéens enterrés la tête en bas, « jardin planté d'hommes au lieu d'arbres ». Les chrétiens étaient nombreux au troisième siècle dans les États des rois Sassanides (5) ; mais ja-

(1) Acta disputationis,]). 24-67; saint Épiphane. Hxres., LXVI, 11.

(2) « Ces controverses publiques sont bien dans les mœurs du temps, et les manichéens, comme la plupart des hérétiques, semblent y avoir eu fréquemment recours. Saint Augustin, pour son compte, a soutenu plusieurs fois de ces joutes avec les manichéens, et les procès-verbaux de ces discussions, qui nous ont été conservés dans ses Œuvres, sont un argument en faveur de l'authenticité des Acla Archelai. » Dom Cabrol, dans Revue des Questions historiques, avril 1888, p. 640.

(3) Sur le prêtre et le village de Diodore, où eut lieu cette conférence, voir De Smedt, ibid., octobre 1891, p. 410.

(4) Sous Varane P''.

(5) Bardesane, à la fin du second siècle, montre les chrétiens établis chez les Parthes, les Mèdes et les Perses, repoussant la polygamie, l'inceste, l'exposition des cadavres, en usage parmi ces peuples ; cité par Eusèbe, Praepar. evang., YI, 10. Sozomène, Hist. EccL, II, 8, croit que la Perse reçut la foi par l'Osrhoène. Les chrétiens étaient surtout

mais ils n'avaient été inquiétés. Les seuls martyrs persans avaient péri à Rome , sous Déce et sous Claude (1). Papas, évêque de Séleucie, craignit, diton, que la répression commencée contre les manichéens n'atteignit les disciples du Christ, et que la continence observée par beaucoup de ceux-ci ne fût confondue avec l'abstention systématique et parfois immorale du mariage que professaient les sectateurs de Manès (2). Mais les rois de Perse surent faire la distinction. Selon la remarque d'un historien , leur politique toléra les chrétiens aussi longtemps que les Romains les persécutèrent (3). Les rigueurs contre l'Église commencèrent seulement au quatrième siècle, après que Constantin eut fait du christianisme la religion de l'Empire, et mis la croix sur les drapeaux deslégions (i). Jusque-là, les fidèles restèrent protégés, au delà du Tigre , par la haine de Rome. Les mêmes raisons n'existaient pas en faveur du manichéisme, hérésie plus persane encore que chrétienne , et menaçant le mazdéisme plus que l'Éghse. Aussi la capture de Manès fut-elle accueillie par Varane avec une grande joie. Le

nombreux dans les provinces de l'Ouest, particulièrement dans l'Adiabène; So/omène, 11, 12.

(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 312; et plus haut, p. 211.

(2) Sur les persécutions subies en Perse par les manichéens, voir Eutychius d'Alexandrie, Annales, en arabe, trad. en latin par Pocock , O.\ford, 1638, t. III, p. 387; Amrou ben Matthœi, dans Assemani, Bibliotheca orient., t. III, i, p. .'>80 et suiv.

(3) Mœhler, Histoire de l'Église, Irad. Gams, t. I, p. 390.

(4) Cf. Gôrres, Christenverfohjungen, dans Kraus, Real-EncyklO' ptldie der cliristlichen Alterthiimer, t. I, p. 25G.

malheureux, ramené à Ctésiphon, fut condamné à mort, et sa peau, empaillée, demeura exposée sur les murs de la \'ille (1) : on l'y voyait encore cent ans après, triste pendant à la dépouille de Valérien (2). L'hérésiarque et le persécuteur avaient reçu le même châtiment. Mais l'œuvre de 3Ianès survécut. Sa fin tragique n'arrêta pas la diffusion de ses idées. Ses disciples, fuyant leur pays, les répandirent partout. Les derniers rêves de la gnose, les cendres mal éteintes du montanisme , se ranimaient au contact d'une doctrine qui avait les affinités les plus étroites avec les erreurs du passé, et semblait les résumer toutes (3). Non seulement l'Asie, mais l'Afrique, l'Italie, les contrées occidentales furent infectées de manichéisme. Dès la fin du troisième siècle, le pouvoir civil s'en effrayait (4) : au siècle suivant, les idées de Manès séduisent l'inquiète jeunesse de saint Augustin (5) : s'infiltrant par mille canaux secrets à travers l'Europe, elles se retrouveront dans toutes les grandes hérésies religieuses et sociales du moyen âge.

(t) Sur la mort de Manès, les Orientaux et les Grecs sont daccord. Voir Flûgel, Mani, seine Lehre und seine Sckriften, Leipzig, 1862, p. 99, 329-334.

(2) Saint Épiphane, Hœres., LXVI, 12; saint Cyrille, Catcch., VI; Socrate, Hist. EccL, I, 22; Théodoret, Hxret. fab., I, 26.

(3) Aôy\ioiiâ ye \Lr,v '^e.vofi v.aX âôea èx {tvpîwv twv 7rp67ta)vai àii£(Têr,x6- TMv àôîtov (7'j[j.7r£çopTi(A£va v.oL-zvjaa-. Eusèbe, Hist. EccL, VII, 31, 2. — Omnium simul errorum impietatumque mixturam. Saint Léon, Senno 46, 5.

(4) Constitution De Maniclixis et Male/icis. Dioclétien, Maximien et Maximin, anno 287. Code Grégorien, XIX, iv, 1.

(ô) Saint Augustin, Confessions, III, IV, V.

Les martyrs de Phrygie.

Le supplice de Manès est antérieur d'un ou deux ans au traité de paix conclu en 279 entre Varane II et Probus. Cette paix venait à propos, car l'année 280 fut agitée par la rébellion de Saturnin en Egypte (1), de Proculus (2) et de Bonosus (3) en Gaule. Mais bientôt Probus, partout vainqueur (4), put se livrer au repos, ou employer son activité à des travaux utiles. Il replante sur les bords de la Moselle, du Rhône ou du Danube les vignes supprimées naguère par un absurde édit de Domitien (5). Sous sa surveillance, les légions de Pannonie creusent un canal pour assainir les environs de Sirmium et y rendre

(1) Vopiscus, Saturninus, 9-!l ; Zosime, I, 65.

(2) Vopiscus, Proculus, 12, 13.

(3j Id., Bonosus, li, 15. Vospiscus dit que l'insurrection s'étendit à l'Espagne et à la Bretagne; Probus, 18. Depuis Postliunie ces deux ])ays firent toujours cause commune avec la Gaule. A cette révolte se rattache probablement la mutilation d'un marbre de Valence, dans la Tarraconaise, où le nom de Probus est effacé; Corpus inscription uni latinaruïii, t. II, 3738, avec la remarque de Mommsen.

(4) Vopiscus, Probus, 18.

(5) Ibid. — Du temps de Pline, la culture de la vigne était très répandue non seulement en Narbonnaise, mais dans tout le bassin du Rhône [Nat. Hist., XIV, 3, -i. 0, 8). A partir de Probus, elle se propagea ou se ranima sur les bords de la Garonne et de la Moselle (Ausone, Ep., VII, 21 ; Mosella, 160). Sur l'histoire de la vigne en Gaule, voir Desjardins, Gëofjraphie historique de la Gaule romaine, t. I, p. 442-448-, Mommsen, Romische Geschichte, t. V, p. <J8-tOO.

possible la culture du blé (1). Soixante-dix cités ruinées dans les invasions ou les guerres civiles se relèvent par ses soins (^2). L'année '281 semble commencer une renaissance : le calme règne aux frontières, la tranquillité dans les provinces; le travail reprend partout. L'empereur, malgré sa vieille expérience, se laisse aller aux illusions : « Le moment approche, dit-il, où les soldats ne seront plus nécessaires (3). »

Dans cette paix universelle, un petit coin de l'Asie 3Iineure vit tout à coup les passions païennes se ranimer, et le sang des martyrs couler de nouveau. Deux voyageurs chrétiens, Trophime et Sabbazius, passaient par Antioche de Pisidie, un jour de fête d'Apollon (4). Dans cette ville, où régna longtemps un des cultes orgiastiques de la Phrygie, avec ses hiérodules, ses

(1) Vopiscus, Probus, 18.

(2) Julien, Cxsares.

(3) Vopiscus, Probus, 20; Aurelius Victor, De Cxsaribus ; Epitome.

(4) Acta SS. Trophi)ni, Sabbazii, Dorymedonis, dans les ActaSS., septembre, t. VII, p. 9-33. Le texte grec, avec traduction latine, publié par les Bollandistes est distinct de la rédaction de Métaphraste (Migne, Patrol. grxca, t. CXV, p. 732-750) et meilleur; peut-être dépendent-ils d'un original commun, bien que certains détails donnés par les Bollandistes semblent procéder d'une source inconnue à Métaphraste. Tillemont, qui a connu seulement ce dernier, dit que « les faits qu'on lit dans les Actes n'ont rien de mauvais, mais il y a même quelque chose d'assez beau. De sorte que ce peut bien être une pièce ancienne, que Métaphraste a seulement ornée en sa manière pour le style. » Mémoires, t. IV, art. sur saint Félix pape. Le résumé que nous donnerons de ces Actes, et le commentaire juridique dont nous l'accompagnerons, montrera que, malgré leur rédaction relativement récente, ils ont un fond vrai.

débauches sacrées, ses fêtes sans mesure et sans frein (1), l'hellénisme lui-même gardait sans doute les bruyantes allures de la religion indigène qu'il avait remplacée. La fumée des sacrifices montant de tous côtés, les concerts d'instruments et de voix s'élevant des édifices et des places publiques, Fagitation désordonnée des habitants, excitèrent l'indiguation des voyageurs. Incapable de se contenir, Trophime fondit en larmes, et demanda tout haut à Dieu, père de Jésus-Christ, de délivrer les hommes de l'erreur. Ces paroles semblèrent aux idolâtres une provocation. Trophime et son compagnon furent saisis : on les mena au magistrat municipal (2), Atticus Héliodore. « Juge intègre, lui dirent les païens, monte sur ton

(1) Strabon, Geogr., XII, m, 31; vu, 14; Ilainilton, Researches in Asia SHnor, t. I, p. 471 et suiv.; Le Bas et Waddington, Voyage archéologique, t. III, p. 215-216; Renan, Saint Paul, p. 35.

(2) Les Actes lui donnent le titre de vicaire, faute qui prouve bien leur rédaction tardive. Les provinces n'ont été administrées par des vicaires qu'à partir de Dioclétien (Lactanco, De mort, pers., 7); la suite du récit montre d'ailleurs qu'il s'agit seulement ici d'un magistrat municipal, ayant le droit de commencer l'instruction et de mettre à la torture, mais non de prononcer la peine capitale. C'était soit rÉzôr/.o;, magistrat qui dans les villes grecques représentait le gouverneur et servait d'intermédiaire entre lui et la cité (Pline, Ep., X, 111 ; cf. Marquardt, Romische Staatsvenvaltiing, t. I, \>. 214), soit plus probablement l'un des duumvirs, car Antiochc de Pisidie, où Auguste établit une colonie de vétérans, et qui prit dès lors le titre ofliciel de Colonia Cœsarea Antiochia (Pline, Nat. Hist., V, 94; Eckhel, Doctr. numm., t. III, p. 18; Corpus inscrlptionum grxcarum, 2811 b;Le Bas et Waddington, t. III, inscr., 1620 a), avait des duumvirs {Corp. huer, grxc, 397;t; Corp. inscr. lat., t. VII, 295, 300; Le Bas et Waddington, 1815, 1818; Orelli-Henzen, 6157) et des décurions (Le Bas et Waddington, 1190).

tribunal pour faire le procès à ces sacrilèges. — Que leur reprochez -vous? demanda le magistrat. — Comme nous étions occupés à chanter les louanges des dieux, ces sacrilèges se sont mis à crier : 0 Christ ! délivre-les de l'erreur. Entendant ces paroles, nous avons pris ces deux hommes pour les amener à ta clémence. — Séparez-les, dit Héliodore, et présentezles-moi l'un après l'autre. »

Lorsque Trophime eut été introduit, Athamas, aidegreffier, dit : « Trophime est devant toi. — Quel est ton nom? demanda Héliodore à l'accusé. — Mon nom selon la chair est Trophime. — Quelle est ta condition? — Par le péché, je suis esclave; mais par Jésus- Christ, je suis de condition libre. — De quelle condition, de quelle religion es-tu, impie? — Chrétien, de l'Église catholique. — As-tu lu les ordonnances de l'empereur (1)? — Je les ai lues. — Fais donc ce qu'ordonnent nos souverains, et sacrifie aux dieux. — Il ne nous est pas permis d'obéir aux ordres d'hommes pécheurs et impies, car nous sommes chrétiens, serviteurs de Jésus-Christ, le grand roi. — Tu crois à propos de blasphémer contre les empereurs? — • Je n'ai pas blasphémé; j'ai dit la vérité. Ce sont des

(1) Si l'interrogatoire est tiré d'un procès- verbal emprunté aux archives judiciaires, comme le pensèrent les Bollandistes, ce passage a dû être intercalé ou amplifié, à moins que. par ordonnance de l'empereur, Héliodore fasse seulement allusion aux lois existantes, c'est-à-dire soit à un droit plus ancien, en vertu duquel on condamnait les chrétiens au siècle précédent, soit plus probablement à l'édit d'Aurélien, tombé en désuétude, mais non abrogé, et que tout magistrat pouvait à sa volonté faire revivre.

impics, ceux qui ne connaissent pas le Dieu vivant. » Pendant que se croisaient ces dernières répliques, Trophime était lié : les Ijourreaux, armés de nerfs de bœuf, tenaient le bras levé, attendant l'ordre du magistrat. Héliodore commanda de frapper, « Sacrifie , insensé , disait-il au patient ; ne vois-tu pas comme ton sang- coule à terre? — Si mon sang est répandu pour le nom du Christ, mon âme ne tombera pas dans les supplices éternels; car il est écrit : Il vous est plus avantageux qu'un de vos membres périsse , plutôt que de voir votre corps tout entier jeté dans le feu de l'enfer (1). — Suspendez les coups, n dit Héliodore; puis, s'adressant au martyr : « Sacrifie, impie Trophime; sinon, je vous enverrai tous deux à Erinnius Dionysius, préfet de la Phrygie Salutaire, afin qu'il vous arrache la vie par les tourments (2). — Envoie-

(1) Saint Matthieu, v, 29, 30; xvai, 9: saint Marc, ix, 42-46.

(2) Le renvoi des accusés au préfet de la Phrygie Salutaire a paru impossible. « Comment et à quel titre la Pisidie relevait-elle de la Phrygie Salutaire? Qu'un magistrat municipal on réfère au prxses de la Pisidie en cette affaire, cela va bien, mais pourquoi au prxses de la Phrygie? » Aube, l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle, p. 488, note 1. La diiïicullé n'existe pas, car malgré son surnom Antioclie n'appartenait point à la Pisidie, mais bien à la Phrygie (Strabon, Géogr., XII, vu, 14; cf. Renan, Saint Paul, p. 34, note 3; Marquardt, Romische Staatsvcrwaltung, t. I, p. 359). Quand celle-ci fut divisée en deux provinces, la Phrygia prima et la Phrygia sccunda, plus tard Salutaris, de la liste de Vérone (Moinmsen, Mémoire sur les provinces romaines, trad. Picot, p. 41), Anliochc fit partie de cette dernière, qui eut pour métropole Synnade, séparée d'Anlioche par trois jours de marche. La seule diiïicullé est de savoir si la division des deux Phrygies, que l'on attribue généralement à Dioctétien et que l'on place en 297, était déjà opérée vers 280 ou 281. Si elle ne l'était pas encore, il faudrait faire descendre la date du martyre

nous au préfet, ou, si tu veux, à l'empereur, repondit Trophime; jamais nous ne renierons le nom de Dieu. » Héliodore dit aux bourreaux : « Suspendezle, et déchirez-lui fortement les côtes. » Puis, s'adressant au patient : (( Vois-tu les bourreaux tout prêts à t'arracher les intestins? Sacrifie donc; tu seras délivré. — Insensé, répondit le martyr, ne crois pas m'effrayer par tes menaces; je ne suis pas un enfant.

— Déchirez-lui les côtes, » ordonna le magistrat. Durant le supplice, Trophime ne faisait entendre aucune parole, sinon : « Christ, aidez votre serviteur! )> Héliodore, se tournant vers les bourreaux : « En le déchirant, dites-lui : Où est-il, ton Christ (1)?

— Il est en moi, et il m'assiste, répondit Trophime; car jamais il n'abandonne ses serviteurs, mais ton-

de nos saints, et le mettre sous Dioctétien. Cependant, j'hésiterais à supprimer l'indication très précise du règne de Probus, donnée par les Actes. L'histoire de cette époque est si mal connue, que nous ne savons pas si les prédécesseurs de Dioclétien n'avaient pas déjà opéré quelques-uns de ces fractionnements de provinces, qu'il consacra par une organisation d'ensemble. On pourrait aussi admettre que le compilateur des Actes a commis un anachronisme en voulant introduire dans le récit les divisions administratives de son temps; le document primitif contenait peut-être seulement la mention du renvoi des accusés, pour être jugés définitivement, d'Anlioche de Pisidie à Synnade, qui avant la division des provinces était le siège d'un des conventus de celle d'Asie, et où pouvait se trouver à ce moment le proconsul. Je laisse à choisir entre les deux hypothèses.

(1) Un passage d'.\mmien Marcellin, XXIX, 1, montre les bourreaux poussant des cris pendant la torture. « Je n'ai retrouvé de ces acclamations dans aucun des Actes des martyrs, » dit M. Le Blant, lea Actes des martyrs, § 59, p. 162, note 1, Le te.xte que nous reproduisons donne cependant l'exemple d'acclamations dictées aux bourreaux par le magistrat lui-même.

jours il vient à leur secours. » Le magistrat, ayant une dernière fois sommé Trophime de sacrifier, commanda de le conduire en prison, et de le mettre dans les ceps jusqu'au quatrième trou (1); puis il fit amener Sabbazius.

c( Je ne te demande pas si tu es chrétien, mais quelle est ta condition, » dit Héliodore. « Ma condition et ma noblesse , c'est le Christ, roi des siècles.

— Donnez-lui un soufflet, commanda le magistrat, et dites-lui : Ne réponds pas une chose pour une autre. — Tu m'as interrogé sur ma qualité, répondit Sabbazius ; je t'ai fait connaître toute ma noblesse : pourquoi te fàches-tu? — Avant de subir les tourments, approche et sacrifie. — Je suis prêt à mépriser la mort, et à souffrir d'injustes tourments pour le Christ. Si tu le veux, fais-moi tourmenter; mais je déteste ton idolâtrie. » Héliodore commanda de suspendre le martyr, que les bourreaux déchiraien-f avec des ongies de fer. « Pourquoi pleures-tu? lui demanda-t-il tout à coup. — Je ne pleure pas sur ma vie, mais mon corps est de boue, et il en coule des larmes, » répondit Sabbazius. La torture continua : les bourreaux durent se relayer près du patient, dont le ventre et les côtes tombaient en lambeaux- « Que gag-nes-tu à soufifrir ainsi? demandait le juge.

— Je souffre pour le Christ : il me donnera le repos éternel. — Le Christ n'est pas venu à ton secours;

(1) Sur les ceps, voir Histoire des persécutions pendant la première moitii' du troisième siècle, 2« édit., p. 118, 456, noie 2.

approche donc et sacrifie. — Je ne céderai pas. » On le détacha; on l'emporta défaillant. Quelques instants après, le chef de Vofficium vint annoncer qu'il était mort.

Le magistrat municipal n'avait pas le droit de condamner à la peine capitale. Inquiet peut-être de la responsabilité que venait de lui faire encourir la mort de Sabbazius, il s'empressa d'envoyer l'accusé survivant, Trophime, à Synnade où résidait, disent les Actes, le préfet de la Phrygie Salutaire (i). L'irénarque (2) fut chargé de conduire le captif (3) et de porter au préfet le rapport (4) rédigé par le magistrat qui avait procédé à l'instruction (5). Cette pièce (G) tait prudemment le nom de Sabbazius, mort dans la torture, et parle seulement de l'obstination de Trophime. Après trois jours de marche (7),

(1) Voir plus haut, p. 293, note 'i.

(2) Sur l'iréiiarque, voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 306.

(3) Vel etiarn per irenarchas peiducti. Maicien, au Digeste, XL VIII, nr, 6.

'^4) Sur ce rapport, elogium, relatlo causx, àvaçopâ, voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle. 2« édit., p. 445-447.

(5) Dans le procès auquel renvoie la note précédente, le rapport avait été rédigé par l'irénarque lui-même; ici, l'irénarque est seulement chargé de porter au préfet le rapport d'un autre magistrat, soit rE/.Sixo;, soit un duumvir.

(6) Les Actes publiés parles Bollandistes la contiennent seuls; Mélaphraste ne la donne pas. Le rapport parle d'un « édit de nos maîtres, » dominorrtm nostrorum; cette expression devrait le faire rejeter, à moins qu'on ne l'entende dans le sons général des anciennes lois existantes.

(7) Un trajet de trois jours parait peu en rapport avec la courte

lirénarque, le geôlier et le martyr parvinrent à Synnade (1).

Le lendemain, l'irénarque présenta le message du magistrat d'Antioche, et un officialis amena Taccusé, en disant au préfet, selon la formule : « Trophime est présent, je te prie (2). » Le préfet interrogea le chrétien, et, ne pouvant ébranler sa foi, essaya de le vaincre par la torture (3) : on lui plaça du sel et de la moutarde dans les narines, on lui déchira les flancs, on approcha de ses blessures des torches ardentes. Puis, n'ayant rien obtenu, on le ramena dans la prison, où il fut mis aux ceps. Il y reçut la visite du chef du sénat de Synnade, Dorymédon, qui était chrétien.

Peu après, celui-ci eut à son tour l'occasion de

distance qui sépare à vol doiseau les deux villes; mais la voie romaine conduisant d'Antioche à Synnade se dirige à l'est vers Philomelium, puis de là infléchit à l'ouest vers Synnade, décrivant les deux côtés d'un triangle. Voir la carie du t. III du Corptis inscriptionum latinarum .

(1) Les Actes, aussi bien ceux des Bollandistes que le texte de Mélaphraste, disent qu'on mit à Trophime des souliers garnis de pointes en dedans, et que malgré cela non seulement il semblait ne sentir aucune douleur, mais encore il devançait les chevaux. Le magistrat municipal n'aurait pas eu le droit d'infliger cet inutile supplice, qui, à moins d'un miracle, sur lequel un pa'ien ne pouvait compter, aurait empêché le prisonnier de faire la route. On doit donc voir dans ce détail une imagination du compilateur.

(2) "EffTr,-/.£-/ Tpôstao;, lio^^-y-l no-j. Sur celle formule, employée aussi lors de la présentation des accusés devant Héliodore, voir Edmond Le Blant, /es Actes des martyrs, § 59, p. 153.

(3) Le préfet devait recommencer l'inslruction, après avoir pris connaissance du rapport et même après avoir entendu les explications orales de l'irénarque. Difjeste, XLVIII, m, 6.

confesser le Christ. Les Actes racontent qu'un sacrifice fut offert le jour de la fête des Dioscures, en présence du g'ouverneur et du sénat. Dorymédon ne vint pas : son absence fut remarquée. Interrogé, il se déclara chrétien (1), et, sourd aux menaces du préfet, aux supplications de ses collègues, persista dans sa profession de foi. Alors se passa une scène émouvante. Le préfet se fit apporter l'album où les noms de tous les membres du sénat de Synnade étaient inscrits, dans l'ordre de préséance (2). Il effaça celui du chrétien (3), et dit : « Que l'impie Dorymédon soit exclu du sénat (i); c'est justice, car les princes l'avaient revêtu de cet honneur (5), et il a méprisé ceux qui le lui avaient conféré. Que maintenant l'aidegreffier [adjutor commentariensh) le présente au

(1) Le christianisme était répandu, dès avant le coinnienceinenl du troisième siècle, dans les environs de Synnade; inscription d'Hiérapolis de Synnade, probablement de 216, en partie copiée sur celle d'Abercius : voir de Rossi, Bull, cli arch. crist.. 1882, p. 77-82; Duchesne, dans Bulletin crilique, 1882, p. 135-136, et Bévue des Questions historiques, 1883.

(2) T6 pou).oYpà:fiov, album decurionum, album ordiais. Voir Digeste, L, 111; Code Théodosien, XII, i, 48; Code Justinien, X, m. Cf. l'album des décurions de Canusium (.Mommsen, Inscr. Neap., 635: Orelli. 3721) et celui de Vordo de Thamugas en Numidie (Mommsen, Ephemeris epigrapJdca, III, 77; Renier, dans les Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1878, p. 300; Recueil de la Société arcliëolofjif/ue de Constantine, 1875, p. 441).

(3) Sur la table de bronze où est gravé l'album de la curie de Canusium, le nom d'un des trente et un patroni, C. Petronius Magnus

été volontairement gratté. A plus forte raison en pouvait-il êlre ainsi l'our un simple membre de l'ordo.

(4) 'A7;qSo'j),o; vEvïiTÔto.

(5) 'ExiiXTiTav. Expression souvent employée dans les inscriptions

tribunal comme un simple plébéien. » Pour comprendre la portée de cette parole, il faut se rappeler la distance qui, dans la cité romaine, séparait les décurions, la haute bourgeoisie, des petits et des pauvres (1). Elle était plus grande encore dans les villes grecques, où, entre le sénat et les propriétaires, d'une part, la multitude des « affamés, » de l'autre, se creusait un véritable abime (2). Ces distinctions ne demeuraient pas seulement affaire d'opinion : elles entraînaient des suites juridiques (3). L'inégalité sociale avait pour conséquence l'inégalité pénale (4). Les supplices serviles, comme l'exposition aux bêtes, le feu, le travail des mines, ne pouvaient être pro-

honorifiques. Le prince ne désignait p;is lui-même les membres de la pou),ri, élus dans les villes grecques par les censeurs (Pline, £"/)., X, 79), comme les décurions dans les villes de droit latin par les quinquennales. Mais probablement ces magistrats étaient censés agir au nom du souverain : dans les villes grecques ils portent précisément le nom de -ri[x.r,Tat (Le Bas et Waddington, t. III, 1111, 117G).

(1) La différence entre les décurions et les plébéiens est marquée au Digeste, L, ii, 2. § 2, 6. Cf. Pline, Ep., X, 83.

(2) Dans les villes grecques, à l'époque romaine, en dehors du sénat, ^^o'jlr\, et de la bourgeoisie, oTiaoç, se trouve la plèbe, exclue de toute participation aux affaires publiques, n/.ri'io^ où-/. ô),îyov waTCcp s^wôev ■zrii TToXiTcîa;, les affamés, /tjio'jpyo; (Dion Cbrysoslome. Z>Jsco«?"5, t. II, p. 43, éd. Reiske).

(3) Madvig, l'État romain, sa constitution et son administration, Irad. Morel, t. III, p. 326-327 ; Duruy, Formation historique des deux classes de citoyens désignés dans les Pandcctes sous les noms d'hanestiores et c/'humiliores, mémoire lu à l'Académie des inscriptions le 13 novembre 1874. et reproduit dans l'Histoire des Romains, t. VI, p. 628-640.

(4) Tacite, Ann., XVI, 5; Marcien, Modeslin, Callistrale, au Digeste, XLVIII, VIII, 3, § 5, 16; XIX, 12, § 2; Paul, Sent., V, 21-23. — Sciendum est discrimina esse pœnarum, neque omnes oadem pœna affici

nonces contre « les honnêtes gens. » c'est-à-dire les privilégiés (1) : la loi en exemptait particulièrement les décurions ou sénateurs municipaux (2 .Elle défendait encore de les mettre à la torture (3). Aussi, dégrader l'un d'eux, ce n'était pas seulement le priver d'une dignité . mais même le rendre passible de châtiments auxquels il échappait jusque-là. Bieu des fois des chrétiens furent de la sorte déchus de leur rang et de leurs privilèges; ainsi s'expliquent les châtiments serviles ou infamants infligés à tant de martyrs de haute naissance. Certains édits prononcent même d'office la dégradation contre les chrétiens de cette classe : on la vu sous Valérien (i). Mais jamais la procédure employée en pareil cas n'avait encore été mise sous nos yeux (5). Après avoir rayé Dorymédon de l'album sénatorial de Synnade, le pré-

posse. Ulpien, au Digeste, XLVIIl, xix, 9, § 11. — Prudence, se souvenant d'avoir été magistrat, dit de même :

Persona guseque competenter plectitur, Magnique relert, vilis an sit nobilis; Gradu reorum forma tormcntis datur.

Péri Stej)han6n,X, 118-120.

(1) Paul, Sent., V, 22. Suétone rapporte comme une monstruosité que Caligula fit jeter aux bètes des liommes honesti ordinis ; Suétone, Caligula, 27.

(2) Si quis fuerit damnalus illicite... ut pula decurio ad bestias. Ulpien, au Digeste, XXVIII, m. 6, § 10. — Decuriones in metallum damnari non possunt. nec in opus metalli, nec furcee subjici, nec vivi exuri. Id., ibiiL, XLVIIl, xix, 9, § 11.

(3) Rescrit d'Antonin le Pieux, au Digeste, L, ii, li.

(4) Voir plus haut, p. 82.

(5) Sur ce passage des Actes, voir les observations d'Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 21, p. 68.

fet l'interrogea. Les fermes réponses du martyr achevèrent de l'irriter. Des tortures cruelles, raffinées, furent appliquées à l'intrépide chrétien. Le préfet, ensuite, le condamna aux bêtes, c'est-à-dire à l'un des supplices dont la loi exemptait les membres des curies. Celait bien le traiter en homme du peuple, selon le mot prononcé lors de sa dégradation.

Ramené devant le tribunal, Trophime subit un nouvel interrogatoire , et passa encore une fois par les plus cruelles tortures (1). Le préfet le condamna à être exposé aux bêtes avec Dorymédon. Les deux martyrs furent conduits le lendemain dans l'amphithéâtre de Synnade ('2i. On raconte qu'un ours, une panthère, un lion refusèrent de les toucher, et que les bourreaux durent leur trancher la tête. Leur martyre eut lieu le 19 septembre (3).

J'ai analysé avec quelques détails les Actes de ces martyrs, à cause des précieux renseignements qui s'y

(1) Les deux interrogatoires de Tropliime à Synnade, ainsi que celui de Dorymédon , me paraissent beaucoup moins simples que ceux de Trophime et de Sabbazius à Antioche, et doivent avoir été interpolés ou amplifiés.

(2) Cet amphithéâtre manque dans la liste de Friedlander, qui pour la Phrygie cite seulement les amphithéâtres deLaodicée, Nacolée, Hiérapolis; Mœurs romaines d'Aurjusle aux Antonins, t. II, p. 318.

(3) Dorymédon est indiqué au 20 septembre dans le martyrologe syriaque de 412 découvert par M. Wright (voir Emil Egli, Martyrien nnd Marlyrologien attester Zeit, Zurich, 1887, p. 25, et De Rossi- Duchesne, Martyrologiiim hieronymianum, p. lxi), avec cette mention : « des anciens martyrs , » c'est-à-dire des martyrs antérieurs à la persécution de Dioclétien, dont les Actes ont été recueillis dans la luva-cioY/i Tà)v àpyaiojv [AapT'jp'iojv d'Eusèbe (cf. De Rossi-Duchesne, il)id., p. Lxvii].

rencontrent : ils jettent en particulier un jour très complet et très nouveau sur la situation faite aux membres chrétiens des curies dans les villes de province. Leur sort, en dehors même de toute persécution générale, dépendait de la malice d'un délateur ou de la mauvaise humeur d'un préfet. Quand les idées étaient tournées à la tolérance , on fermait les yeux sur leur éloignement du culte païen, sur leur abstention des sacrifices et des fêtes; nous avons vu de nombreux chrétiens exercer sans être inquiétés des fonctions publiques à Alexandrie pendant le règne de Philippe (1). Mais, en droit, leur situation restait beaucoup moins favorable que celle des Juifs , qui , depuis Septime Sévère, pouvaient faire partie des curies sans être obligés à aucune pratique contraire à leur culte (2). On ne dit pas quand Dorymédon avait embrassé le christianisme : peut-être le pratiquait-il depuis plusieurs années; mais le procès de Trophime met tout à coup en évidence ses relations avec l'Église, sa désertion des autels païens; l'attention du gouverneur est attirée sur lui , quelque malveillant le dénonce : il n'en faut pas davantage pour le perdre. Telle était la fragile situation des chré-

(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2^ édit., p. 37G.

(2) Ulpicii, au Digeste, L, i, 3, § 3. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 63. La dispense de sacrifice ne fut accordée aux magistrats chrétiens que pendant la période de tolérance qui eut lieu au commencement du règne de Dioclélien; Eusèbe, Hist. EccL, VIII, I. Voir Duchesne, le Concile d'El-

tiens : un moment pouvait les précipiter du faite des honneurs au dernier rang des condamnés.

La rapidité de la catastrophe est d'autant plus remarquable ici, que tout, dans les événements d'Antioclie et de Synnade , dénote l'absence de persécution générale. Aucune recherche des chrétiens : Trophime et Sabbazius se sont dénoncés eux-mêmes d'un mot imprudent. Conduits devant le magistrat par les païens qui se disaient troublés dans leur culte, ils ont dû nécessairement être jugés, et le procès, instruit d'abord à Antioche, s'est terminé pour le survivant à Synnade. Là, une circonstance également fortuite a compromis Dorymédon. Il y a loin de ces faits à la poursuite des chrétiens, à la chasse aux réfractaires , à ces mises en demeure de sacrifier, auxquelles nous ont fait assister les règnes de Dèce et de Valérien. Malgré la maladroite mention d'un édit, au commencement d'une des rédactions des Actes (1), les faits racontés par eux confirment le témoignage négatif des autres documents, et obligent à reconnaître qu'il n'y eut point de persécution sous Probus, mais seulement, ici ou ailleurs, des incidents comme ceux auxquels les membres de l'Église restaient de tout temps exposés.

Rien ne fait croire que Probus, assez indifférent

viré et les Flamuies chrétiens, dans les Mélanges Renier, 1886, p. 162.

(1) Mélaphaste n'en parle pas. On en trouve le texte évidemment imaginaire dans la rédaction publiée par les Bollandistes. Il est probable que l'auteur de cette pièce , ayant lu dans le document ancien dont il s'inspirait le nom de Probus, a supposé et inventé l'édit.

aux questions religieuses (1), tout entier aux choses delà guerre, puis aux travaux matériels de la paix, se soit préoccupé d'aggraver ou d'adoucir le sort des chrétiens. Le temps lui aurait manqué , s'il en avait eu l'envie. J'ai cité plus haut un mot de lui : « Le moment approche où les soldais ne seront plus nécessaires. » Cette imprudente parole fut répétée : le peuple, et même les gens d'esprit, firent à ce propos de beaux rêves (2). Mais les soldats s'indignèrent. L'empereur les menait rudement (3). Allait-il les changer en manœuvres ou en esclaves? Une conjuration se forma. Pendant que Probus regardait creuser le canal de Sirmium , des légionnaires , abandonnant la pioche pour reprendre l'épée, se jetèrent sur lui : l'un des meilleurs et des plus vaillants princes qu'ait connus la décadence romaine tomba sous les coups des assassins ('n. Par un de ces revirements qui, dans ces moments tragiques, se produisaient presque toujours, l'armée pleura sa victime. Les troupes élevèrent à Probus un mausolée : une inscription y fut gravée , dans laquelle on jouait sur son nom (5) , suivant l'esprit puéril de ce temps, incapable de sérieux même dans la douleur et la louange.

(1) Dans ses discours , dans ses messages, Probus prononce à peine le nom des dieux : que l'on compare cette sécheresse à la fervente piété d'Aurélien!

(2) Voir les divagations de Yopiscus, Probits, 20, 23.

(3) C'est le reproche que lui fait Julien, Cxsares.

(4) Vopiscus, Probus, 21.

(5) Ibid. Voir de semblables jeux de mots après la mort de l'empereur Garas ; Vopiscus, Carus, 8.

CARUS, CARINUS ET NUMERIE.N. 305

Carus , Carinus et Numérien.

« Il sembloit qu'après les malheureux règnes de Valérien et de Gallien, l'Empire se fust élevé comme par degrez sous Claude , Aurélien et Tacite , pour estre sous Probe dans le comble de son bonheur, et ne pouvoir plus que descendre (1). » Ainsi s'exprime Tillemont, dans ce style austère qui parfois atteint l'éloquence. Carus, choisi par les soldats, fut malgré ses victoires un prince médiocre, « ni bon ni mauvais, » dit son biographe (2). Il s'empressa de mander au sénat son élection, puis nomma Césars ses deux fils, Carinus et Numérien (3). On ne sait s'il vint à Rome. Les Barbares, enhardis par le meurtre de Probus, se soulevaient de tous côtés : sur le Rhin, les Germains; sur le Danube, les Sarmates; sur l'Euphrate, les Perses. Envoyant Carinus en Gaule , l'empereur, accompagné de Numérien, livra bataille aux envahisseurs de riUyrie : plusieurs milliers de Sarmates et de Quades périrent. Carus prit alors la route d'Asie, recouvra la Mésopotamie, conquise par Yarane II, poussa droit à Séleucie et à Ctésiphon, s'en empara.

(1) Tillemont, Histoire des Empereurs, t. 111, p. 578.

(2) Vopiscus, Carus, 4.

(3) Ihid., 7. Des monnaies leur donnent à chacun le titre singulier de lMV[erator) N0B(«7i.s) C{œsar). Eckhel, Doctr. numm., t. Vil, p. 515-16.

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