LE TOMBEAU DE SAINT CORNEILLE
Le cimetière de Saint-Calliste, à un mille de Rome, sur la voie Appienne, se compose de plusieurs groupes d'excavations parfaitement séparés , ayant chacun son histoire, et dont il est facile de retrouver les limites respectives, bien qu'ils aient fini par être mis en communication les uns avec les autres et par former un seul tout. L'un de ces hypogées ou areœ, marqué III sur le plan qui accompagne la Rome souterraine française, fut donné à l'Église vers la fin du second siècle par la noble famille des Csecilii : il contient le tombeau de sainte Cécile et, dans une chambre voisine, ceux des Papes du troisième siècle. Une autre area, marquée I sur le même plan, est située assez loin de celle-ci, tout au bord de la voie Appienne : soixante mètres environ les séparent, formant en réalité une distance beaucoup plus grande, à cause des galeries ajoutées tardivement pour relier les deux hypogées (1). Les documents anciens donnent à cette area le nom de crj-pte de Lucine (2). La chrétienne à laquelle en
(1) Marquées XIV sur le plan; sur ces galeries, qui forment un véritable labyrinthe, voir Rome souterraine, p. 259.
(2) De Rossi, Roma sotterranea, i. I, p. 314, 315.
est due la fondation vivait probablement aux confins de l'âge apostolique, et semble devoir être identifiée avec Pomponia Grsecina, dont nous avons raconté ailleurs, d'après Tacite (1), la mystérieuse histoire (2). Le style des inscriptions et surtout des peintures remonte à la période la plus ancienne de l'art et de l'épigraphie des catacombes (3).
Dans cette crypte fut inhumé saint Corneille, à part de ses collègues qui reposaient dans un caveau sépulcral de Varea cécilienne (4). Ses Actes disent que Lucine, — probablement descendante ou héritière de la fondatrice de l'hypogée, — l'enterra in agrum suuni in crypta i)i cœmeterio Callisti (5); d'anciens manuscrits des Actes corrigent ce que ces derniers mots ont de contradictoire, et mettent juxta cœmeterium Callisti (6). Cette version est suivie par le Liber Pontificalis, qui relate ainsi la sépulture de Corneille : Cujus corpus nocte collegit beata Lucina et sepelivit in crypta juxta cymiterium Callisti via Appia in prœdio suo (7). « Quand saint Corneille fut enterré, la crypte où l'on déposa sa dépouille mortelle était séparée du cimetière de Calliste et appartenait à un hypogée particulier situé dans le domaine de Lucine, » écrit M. de
(1) Tacite, Ann., XIII, 32.
(2) Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 2® édit., j). 26-28; cf. De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 319; t. II, p. 282, 360 et suiv.; et Rome souterraine, p. 183-186.
(3) Rome souterraine, t. I, p. 320 et suiv.; 340 et suiv.; 346-351.
(4) Sur le caveau pontilical, voir Roma sotterranea, t. II, p. 13-107; cf. Rome souterraine , p. 192-223.
(5) Acta SS., septembre, t. IV, p. 145.
(6) Georgi, Adonis marlijrologium , p. 472; cf. Roma sotterranea, t. I, p. 276.
^7) Liber Pontificalis, Cornélius; éd. Duchesne, t. I, p. 151.
Rossi , commentant ce texte (1). Le savant éditeur du Liber Pontificalis , M, l'abbé Duchesne , s'exprime de même : « La région cimitériale à laquelle appartient la crypte de Lucine est, dit-il, voisine mais distincte de ce que l'on appelle à proprement parler le cimetière de Calliste, 011 se trouve la chambre funéraire des Papes. L'expression jMa?ffl cymiterhim CalUsti est donc parfaitement justifiée (2). »
La singularité de cette sépulture papale, placée loin de toutes les autres, a certainement un motif. Sur les marbres de l'hypogée de Lucine se lisent les noms d'illustres races romaines, des Annii, descendants des Antonins, alliés aux Attici, aux Pomponii, aux Bassi, des Maximi, des Gsecilii, des Emilii, des Salonini, alliés entre eux et avec les Gornelii (3); soit dans la crypte même, soit dans les régions voisines, a été trouvée l'épitaphe d'une Cornelia Pudentiana (4). La pensée d'une relation étroite entre ces familles et saint Corneille vient naturellement à l'esprit. Seul de tous les Papes du premier siècle, il porte un nom patricien : ce nom est représenté dans l'hypogée où il repose. C'est peut-être à titre héréditaire, c'est au moins à titre de parent, d'allié ou de client qu'il y eut son tombeau. Et ici je croirai à un lien de parenté plutôt que de clientèle; si Corneille n'avait été qu'un protégé ou un affranchi de la famille à laquelle appartenait l'hypogée fondé par la première Lucine, probablement cette famille n'eût pas songé à disputer ses restes
(1) Roma sotterranea, t. I, p. 27G.
(2) Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. 152, noie li.
(3) Roma solterranea, t. I, p. 309-320.
(4) Ibid., p. 312.
au caveau épiscopal : il faut qu'elle ait reconnu dans le Pape un des siens à tous les points de vue, pour avoir tenu à l'inhumer, contrairement à l'usage de l'Église romaine, parmi les clarissimes dont les noms font de la crypte de Lucine un véritable cimetière aristocratique.
Saint Corneille était mort à Civita Vecchia, au mois de juin 233 (1). Son corps fut apporté à Rome : le jour de la translation, 14 septembre, est connu; maison ignore l'année précise où elle eut lieu (2). Des travaux considérables furent faits dans la crypte pour le recevoir. La galerie déjà creusée, et en partie remplie de loculi, où on lui destinait une place , fut considérablement approfondie (3) : on l'élargit à l'endroit choisi pour la sépulture, et l'on tailla de côté , au niveau du sol , une vaste niche carrée, revêtue intérieurement d'un beau stuc blanc, et assez vaste pour contenir le sarcophage du pontife (4).
Une épaisse et large tablette de marbre , sur laquelle se lit son épitaphe , fut peut-être posée d'abord à plat sur
(1) Le Catalogue libérien assigne au pontificat de Corneille une durée de deux ans, trois mois, dix jours, et il résulte des lettres de saint Cyprien que le Pape avait été élu au commencement du printemps de 251, vers le mois de mars.
(2) « La date du 14 septembre (XVIII kal. octobr.) est établie par tous les documents liturgiques romains, depuis le calendrier du martyrologe hiéronymien, et même depuis la Depositio martyrum philocalienne , car on ne peut guère douter que, dans son texte primitif, elle n'ait contenu à ce jour le nom de Cornélius. Ce n'est pas la date de la mort de Cornélius, car il mourut au mois de juin, mais probablement celle de sa translation de Centumceliœ à Rome, qui paraît avoir eu lieu vers la fin du troisième siècle. ■» Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. 152, note 14.
(3) De Rossi, Borna sotterranea, t. I, p. 28G et pi. II, III.
(4) IbicL, p. 281.
le sarcophage : on verra plus loin qu'elle semble avoir été ensuite dressée pour fermer la cavité de la niche, où elle s'adapte exactement. Ce marbre a été découvert en 1849 par M. de Rossi. Dans la vigne sous laquelle s'étend la catacombe, le savant archéologue, alors au début des études qui devaient illustrer son nom, rencontra un large morceau de marbre, sur lequel on distinguait encore la partie supérieure de la lettre R, suivie des lettres entières... NELIVS MARTYR. La vigne ayant été achetée par le pape Pie IX, des fouilles y furent aussitôt commencées : en 1852, elles firent découvrir, dans une galerie de la crypte de Lucine , l'autre moitié de la plaque de marbre trouvée trois ans auparavant. On la ramassa au pied du tombeau même auquel elle avait primitivement servi de fermeture. Elle contenait la partie inférieure de la lettre R, précédée des lettres G 0, et, au-dessous, les deux lettres E P. Rapprochés, les deux fragments ont donné l'épitaphe entière du pape saint Corneille , en caractères de la seconde moitié du troisième siècle :
CORNELIVS. MARTYR. EP. (1).
L'emploi du latin dans l'épitaphe d'un Pape du troisième siècle est encore une des singularités de la sépulture de Corneille. Le grec était la langue officielle de l'Église primitive. «Le latin, dit Cicéron, est enfermé dans d'étroites limites : le grec est répandu partout (2). » Tant que la philosophie romaine demeura une chose
11) Roma sotterranea, t. I, p. 277-279 et pi. IV ; cf. Borne souterraine, p. 175-176.
(2) Cicéron, Pro Aichia , 10.