III
aristocratique, une science de luxe, elle s'exprima en latin : témoin Cicéron avant notre ère , Sénèque encore au premier siècle. Quand, sous les Antonins, elle aspira à devenir universelle, avec Musonius Rufus, Fronton, Marc- Aurèle, Épictète, elle se mit à parler grec (1). Le christianisme, lui, dès le commencement s'adressa à tous, et non à quelques privilégiés seulement; aussi adopta-t-il tout de suite la langue universelle des peuples civilisés. L'Évangile de saint Marc, composé à Rome et pour l'usage des Romains, fut rédigé en grec. Au second et au troisième siècle , les Pères occidentaux écrivent ou enseignent en grec. Même après que Minucius Félix et Tertullien ont commencé la littérature chrétienne latine, le grec domine longtemps encore dans l'Église de Rome. Dans les plus anciennes régions des catacombes, les épitaphes grecques dépassent en nombre les latines (2) : au milieu du troisième siècle, on rencontre à peu près autant des unes que des autres (3); jusqu'à la paix de l'Église, l'usage ancien continua d'être observé pour les inscriptions funéraires des Papes, qui sont toutes en grec ;4). Celle de Corneille fait seule exception : cette circonstance vient appuyer Thypothèse que nous avons émise au sujet de la noblesse du Pape. La famille illustre à laquelle paraît
(1) Cf. Boissier, la Religion romaine, d'Auguste aux Antonins, t. II, p. 116.
(2) Titulis, in antiquioribus hypogseis qui frequentisslmi sunt... griecarum litteraruni usus in iis adeo creber, ut nonnunquam grsecae inscripliones latinas numéro vel œquent vel vincant. De Rossi, Inscriptiones christianae urbis Roms:, t. I, p. ex.
(3) Roma sotterranea, t. Il, p. 250, 288, 308; t. III, p. 96, 102, 106, 110, 123, 132, etc.
(4) IbicL, t. II, pi. 1, II, III; t. III, p. 115. Cf. Rome souterraine, p. 200-208 et pi. XIV, XV.
avoir appartenu Corneille voulut peut-être conserver dans la rédaction de son épitaphe la langue des vieilles races patriciennes de préférence à la langue officielle de TÉglise.
A une date difficile à déterminer, il devint nécessaire de fermer la cavité de la niche, pour assurer la solidité des murailles : c'est sans doute alors que fut construit devant le sarcophage un parapet, primitivement revêtu de stuc, et que, dans le vide laissé au-dessus, fut dressée la plaque de marbre où se lit le nom de Corneille (1). La célébration du saint sacrifice sur le tombeau même, comme c'était l'usage dans les cryptes consacrées à la sépulture des martyrs (2), fut rendue impossible par la clôture de la niche : à ce moment peut être attribuée la construction, à droite du sépulcre, d'une sorte de pilier rond détaclié du mur et sélevant à peu près jusqu'à hauteur d'appui (3). Il n'est pas formé du roc lui-même ménagé en avant de.la muraille et taillé en forme circulaire, comme d'autres piliers contemporains de tombes qu'ils ornent (4) : c'est un bloc de maçonnerie, que recouvre un ciment grossier. Peut-être a-t-il servi de support à une table d'autel, mensa, sur laquelle la messe était célébrée 5).
Quand le sacrifice divin n'était pas offert, le pilier servait probablement à un autre usage, auquel étaient
(1) Roma sotterranca, t. I, p. 284, 285, 287.
(2) Rome souterraine, p. 554-557.
(3) Roma sotierranea, t. I, pi. II, V. Cf. Rome souterraine, p. 270, et pi. XVI.
(4) Roma sotterranea , t. I, p. 284.
(5) Quarante personnes environ pouvaient y assister dans les galeries voisines.
destinées le plus souvent ces colonnes tronquées placées devant les sépultures illustres : on y posait des vases larges et bas, remplis d'huile et de parfums précieux, — liquidus odor, dit Prudence (1), — dans lesquels nageaient de petits morceaux de papier allumés comme nos veilleuses (2); l'huile parfumée qui brûlait ainsi devant les reliques des saints était recueillie pieusement par les pèlerins, et considérée comme étant elle-même une relique (3). Dans le catalogue des huiles ainsi recueillies par l'abbé Jean pour la reine lombarde Théodelinde figure « l'huile de saint Corneille » , ex oleo S. Cornelii (4) : elle avait peut-être été puisée à cette place même dans un vase dont les débris, couverts encore d'une substance grasse, furent retrouvés au milieu des décombres quand on déblaya le caveau (5).
(1) Prudence, Caihemerinon, X, 171, 172.
(2) Et de languidulis fota natatibus Lucein perspicuo flamma jacit vitro.
Ibicl., Y, 643,644.
Un commentateur explique ainsi ces paroles : fota (nutrita) natatibus, natatus dicitur olel, in quo papyrus natal (Prudence, éd. Arevalo, p. 295).
(3) Ces huiles étaient ordinairement recueillies et conservées par les pèlerins dans de petites fioles de verre, parfois ornées de figures, comme on en voit encore dans le trésor de là basilique de Monza; Martigny, Dtc^ion/iaù'e des antiquités chrétiennes, v» Huiles saintes ; Gavvucd, Storia deW a rte cristiana, pi. CCCXXXII, CCCXXXIII. Les chrétiens d'Egypte se servaient habituellement pour le même usage de petits vases en terre cuite, sur lesquels était gravé ou écrit à l'encre le nom du saint devant le tombeau duquel l'huile avait été recueillie; Bulleltino di archeologia cristiana, 1866, p. 72; 1869, p. 31, 32, 46; 1872, p. 25-30; Roma sotterranea, t. III, p. 505-506.
(4) Roma sotterranea, t. I, p. 180, col. ii.
(5) Ibid., p. 283. M. de Rossi a vu dans diverses catacombes soit le fond même, soit au moins l'empreinte de semblables vases , sortes de grandes tasses à fond plat, en verre ou en marbre mince et poli. Il)id.,
La chapelle funéraire de saint Corneille fut à diverses époques lobjet de travaux de consolidation et d'embellissement. Quand la paix de l'Église y eut fait affluer les pèlerins, le pape saint Damase (366-384) construisit un escalier qui en rendait l'accès plus facile, et ouvrit un luminaire d'où le jour descendait à flots sur le tombeau; ces travaux sont rappelés dans une inscription métrique, dont quelques fragments ont été retrouvés adhérents à la muraille au-dessus de l'épitaphe de Corneille : M. de Rossi a très ingénieusement restitué le sens du petit poème damasien (1). D'autres travaux, dus peut-être au successeur de Damase, le pape Sirice (384-398), paraissent avoir été rappelés par une inscription appliquée sur le parapet du tombeau (2). Quand, à partir du huitième siècle, l'état de ruine et de dévastation des catacombes obligea les Papes à en retirer les corps saints pour les transporter dans les églises de Rome (3), la sépulture de Corneille, privée de ses reliques, ne fut pas tout de suite délaissée. Le Liber Pontificalis dit que le pape Léon III (795-815) « renouvela le cimetière du bienheureux Sixte et de Corneille sur la voie Appienne (4). » A son ponti-
p. 282; BuUettino di archeologia cristiana, 1874, p. 30. Dans une chambre de letage supérieur de la région sépulcrale qui joint le cimetière de Sotèrc à celui de Calliste, M. de Rossi a trouvé sur un pilier rond le fond encore adhérent d'une grande tasse en verre. Borna sotterranea, t. III, p. 183.
(1) Roma sotterranea, t. I, p. 287-291 , et pi. IV. Cf. Rome souterraine, p. 263-265.
(2) Roma sotlerranea, t. I, p. 292-294, et pi. IV; Rome souterraine, p. 265-267.
(3) Cf. Rome souterraine, p. 161.
(4) Renovavit cœineterium hcati Xysti atque Cornelii via Appia. Liber Pontificalis, Léo III, § iv.
ficat peuvent être attribuées les peintures de style romano-byzantin , représentant d'un côté saint Corneille et saint Cyprien, de l'autre saint Sixte et probablement saint Optât, qui se voient encore à droite et à gauche de la niche sépulcrale (1). Des noms de prêtres et de diacres, écrits sur l'image de saint Corneille (2), près du pilier qui servit d'autel, montrent qu'au neuvième siècle on priait encore devant le tombeau vide, et probablement on célébrait en ce lieu les saints mystères. Mais après cette époque le tombeau de saint Corneille n'est plus nommé dans aucun document, jusqu'au jour où M. de Rossi en retrouva le chemin.
(1) Roma sotterranea,t. I, p. 298-304, et pi. VI, VII; Rome soulcrraine, p. 267-270, et pi. I.
(2) Ser(gius) pres(byter) , Benedictus prb., Ancitala prb., Kiprianus diaconus, Léo prb., Theodorus prb., Joannes prb., (Sle,fanus prb., Léo prb., Petrus prb. Roma soiterranea , t. I, pi. VI; Rome souterraine, pi. I.
APPEISDICE B
(Voir pages 47 et 74.)
LES INSCRIPTIONS DE LA CRYPTE DES SAINTS CHRYSANTHE ET DARIA, DANS LE CIMETIÈRE DE THRASON.
1° Éloge des martyrs immolés dans la crypte.
SANCTORVM QVICVNQVE LEGIS VENERARE SEPVLCRVM. NOMIXA NEC NUMERVM POTVIT RETINERE VETVSTAS. ORNAVIT DAMASVS TITVLVM COGNOSCITE RECTOR. PRO REDITV CLERI CHRISïO PRAESTANTE TRIVMPHANS MARTÏRIBVS SANCTIS REDDIT SVA VOTA SACERDOS.
« Vous tous qui lisez, vénérez le sépulcre des saints. La postérité n'a pu retenir ni leurs noms ni leur nombre. Sachez que le pape Damase a orné leur tombeau. Triomphant du retour de son clergé , obtenu par l'aide du Christ, le pontife rend ses hommages aux saints martyrs (1). »
2° Éloge des soixante-douze martyrs (2).
TEMPORE QVO GLADIVS SEGVIT PIA VISCERA MATRTS SEXAGIMA DVO CAPTI FERITATE TYRANM EXTEMPLO DVCIBVS MISSIS TVNC COLLA DEDERE. CONFESSI CEIRISTVM SUPERATO PRINCIPE MVNDI AETHERIAM PETIERE DOMVM REGNAQVE PIORVM.
« Au temps où le glaive déchira les sacrées entrailles de la mère, soixante-douze, pris par la cruauté du tyran,
(1) Allusion à la fin des dissensions qui troublèrent l'Église de Rome après l'élection de Damase. Cf. Bullettino di archeologia criatiana, 1883, p. G3; Roma sotlerranea, t. I, p. 213.
(2) Voir page 48, note 1.
livrèrent aussitôt leur tête aux chefs envoyés contre eux (1). Ayant confessé le Christ et vaincu le prince du monde, ils sont montés vers la demeure céleste et le royaume des saints (2). »
3° Éloge de saint Maurus (3).
MARTYRIS HIC MAVRI TVMVLVS PIA MEMBRA RETENTAT, QVEM DAMASVS RECTOR LONGO POST TEMPORE PLEBIS ORNAVIT SUPPLEX CVLTV MELIORE DECORANS INSONTEM PVERVM CVI POENA NVLLA DEFECIT.
« Ce tombeau garde les membres sacrés du martyr Maurus, que Damase, pasteur du peuple, orna, suppliant, après de longues années, honorant d'un culte meilleur l'innocent enfant auquel nul supplice ne manqua. »
4° Réparations après la guerre des Goths.
HIC VOTIS PARIBVS TVMVLVM DVO NOMINA SERVANT
CRISANTI DARIAE NVNC VENERANDVS HONOR EFFERA QVEM RABIES NEGLECTO IVRE SEPVLCHRI
SANCTORVM IN TVMVLOS PRAEDA FVRENTIS ERAT (4). PAVPERIS EX CENSV MELIVS NVNC ISTA RESVRGVNT
DIVITE SED VOTO PLVS PLACITVRA DEO.
PLANGE TVVM GENS SAEVA NEFAS PERIERE FVRORES
CREVIT ET IN TEMPLIS PER TVA DAMNA DECVS.
(1) Allusion à la qualité de soldats; ces martyrs paraissent avoir été jugés par leurs chefs militaires.
(2) Ces cinq vers offrent un curieux exemple de la monotonie du style damasien. Le premier vers se trouve répété par le pontife-poète dans d'autres inscriptions métriques ; de même pour le second hémistiche du deuxième vers; pour le troisième vers presque entier; pour le dernier hémistiche du quatrième vers, et pour tout le cinquième vers. Voir Stornajolo, Osservazioni litterarie efilologiche sugli epigrammi Damasiani, dans les Shidi e Documenii di Storia e Diritlo, 1886, p. 27-29.
(3) Voir page 48, note 1.
(4) Ainsi portent les manuscrits. M. de Rossi {BuUettino di arch.
« Ici, d'un mérite égal, les deux noms de Chrysanthe et de Daria gardent leur tombeau. Maintenant, on peut le vénérer de nouveau; mais naguère une rage impie, méprisant la religion des sépulcres, avait fait des tombeaux des saints la proie de sa fureur. Aujourd'hui , ils se relèvent plus beaux, grâce à l'argent d'un pauvre, qui plaira mieux à Dieu qu'une riche offrande. Pleure ton crime, ô race cruelle : tes fureurs ont été vaines, et l'on a vu croître la gloire des sanctuaires dévastés par toi. »
Ces paroles font allusion aux restaurations opérées après le siège de Rome par Vitigés, en 539. Les Goths avaient pénétré dans plusieurs catacombes, et y avaient dévasté les tombeaux des saints. Ecclesias (sic) et corpora martyrum sanctorum exterminata siint a Gothis, dit le biographe du pape Silvère (1). Ses successeurs Vigile (2) et Jean III (3) s'efforcèrent de réparer les dégâts. Vigile fit faire dans la crj^pte des saints Vital, Martial et Alexandre, sur la voie Salaria Nova (4), et dans le cimetière des saints Pierre et Marcellin, sur la voie Labicane (o), des copies d'inscriptions damasiennes dont le marbre avait
crist., 1880, p. 37, 38) propose de corriger ce vers, et de lire Sanctorum tumuli prœda furentis erant. Il croit que l'inseription a été copiée incomplètement, et qu'il doit y avoir une lacune après le premier distique.
(1) Libei' Pontificalis, Silverius; Duchesne, t. I, p. 291.
(2) Le Liber Pontificalis ne parle pas des travaux faits par Vigile dans les cimetières; mais il est nommé dans plusieurs inscriptions.
(3) Hic amavit et restauravit cymiteria sanctorum martyrum. Ibid., p-. 305.
(4) DeRossi, Inscriptiones chrislianx urbis Romx, t. II, p. 100, 137; cf. Roma soiterranea, t. I, p. 217, 218; Rome souterraine, p. 158.
(5) Roma sotlerranea, l. I, p. 218; Rome souterraine, l. c.
été brisé. L'épitaphe métrique de saint Eusèbe, œuvre de Damase, fut de même recopiée dans le cimetière de Calliste : on possède la copie et des fragments de l'original (1). Vigile fît aussi restaurer la chapelle sépulcrale de saint Hippolyte, sur la voie Tiburtine (2;. Parmi les restaurations de ce temps on connaît encore, par des inscriptions commémoratives, celles qui furent faites au tombeau àe saint Diogène, sur la voie Salaria Vêtus (3), et au tombeau des saints Ghrysanthe et Daria (4). A cette dernière, œuvre d'un généreux chrétien, est consacré le poème épigraphique que nous avons reproduit. On l'avait longtemps cru de saint Damase , et l'on imputait aux païens les dévastations dont parle le poète (o); mais M. de Rossi a corrigé cette attribution vicieuse, en rapprochant l'inscription du tombeau des saints Ghrysanthe et Daria d'autres inscriptions semblables, relatives à la réparation des ruines faites au sixième siècle par les Goths dans les cimetières chrétiens (6).
(1) Roma sotterranea, t. II, p. 195-201 et pi. III, IV; Rome souterraine, p. 247-252 et pi. XII, XIII.
(2) Bullettino di archeologia cristiana, 1882, p. 59-66.
(3) Inscriptiones christianx, t. II, p. 83, 100.
(4) Ibid., p. 84, 87, 116, 135.
(5) Sarazani, Damasi carmina, p. 94; Merenda, Damasi opéra, p. 236; Ruinart, Greg. Twon. opéra, p. 1315.
(6) B\illettino di archeologia cristiana, 1873, p. 47.
(Voir page 89.)
QUE SAIM SIXTE II n'a PAS ÉTÉ CRUCIFIÉ.
Fore hoc sacerdos dixerat Jam Xystus adfixus cruci Laurentium flentem videns Crucis sub ipso stipite :
Désiste discessu meo Fletum dolenter fundere; Praecedo, frater, tu quoque Post hoc sequeris triduum (1).
« Le prêtre Sixte, déjà attaché à la croix, et voyant Laurent pleurer au pied de cette croix , le lui avait prédit :
« Gesse de verser des larmes sur mon départ; je te précède, frère, et tu me suivras après trois jours. »
Ce passage de Prudence a donné lieu à une controverse. On y a vu la preuve que saint Sixte avait été crucifié. « Les martyrologes, écrit Tillemont, les Actes de saint Laurent, qui n'ont point d'autorité, le pontifical de Bollandus, qu'on croit être du sixième siècle et qui est plein de fautes, disent que saint Sixte fut décapité, au lieu que Prudence dit qu'il fut attaché à la croix. Saint Cyprien se sert du mot auimadversus , qui signifie assez souvent être décapité, d'autant que c'était le supplice ordinaire; mais cela n'empêche pas qu'il ne se puisse appliquer à toute
(1) Prudence, Péri Slepkanôn, II, 21-28.
sorte de dernier supplice , et qu'ainsi on ne le doive expliquer parce que Prudence dit deux fois positivement que saint Sixte fut crucifié (1). »
Tillemont se trompe en faisant dépendre des Actes suspects de saint Laurent le récit de la décapitation de saint Sixte. La notice du Liber Pontiflcalis sur ce pape dit : Capite truncatus est , et ciim eo alii sex diaconi, Felicissimus et Acjapitus, Januarius, Magnus, Vincentius et Slephanus (2); or cette notice est indépendante des Actes de saint Laurent, qui ne nomment point les quatre derniers compagnons de saint Sixte (3), et en diffèrent sur d'autres points encore (4) : elle est ou plus ancienne que ces Actes , ou écrite à une époque où ils n'avaient point encore acquis d'autorité (5).
L'histoire du martyre de saint Sixte est aujourd'hui bien connue. Nous avons montré que la persécution de Valérien fut toute politique. Ce prince reconnaissait dans l'Église une société organisée, prospère, et cherchait à l'anéantir. Pour atteindre ce but, deux moyens s'offraient à son esprit : frapper les chefs, interdire les assemblées. L'édit de 257 interdit aux chrétiens de se réunir dans les cimetières, près des tombeaux des martyrs, comme ils avaient coutume de faire en certains jours (6). L'édit de 2o8 prononça la peine capitale contre les évêques, prêtres et diacres, ordonnant qu'aussitôt arrêtés, ils seraient exécutés sur le champ^ incontincnti animadvertaniar ij). En
(1) Tillemont, Mémoires, t. IV, note i sur saint Sixte.
(2) Liber Pondficalis, XystusII; Duchesne, 1. 1, p. 155.
(3) Ibid., introduction, p. xcvii.
(4) Ibid., p. 156, note 6.
(5) Ibid., p. xcviii.
(6) Voir plus haut, p. 52.
(7) Saint Cypiien, Ep. 80. Voir plus haut, p. 81.
vertu de cette double ordonnance, Sixte, surpris dans une chambre du cimetière de Prétextât, où, assis dans la chaire épiscopale , il enseignait un petit groupe de fidèles, fut décapité en ce lieu même. « Sachez, écrit saint Cyprien , que le huit des ides d'août Sixte fut décapité dans le cimetière, n Xistum in cimeterio animadversum sciatis octava iduum augustanim die (1). Tillemont reconnaît que le mot animadversus , employé par l'évéque de Carthage, a dans la langue du troisième siècle le sens habituel de décapiter (2). Saint Cyprien était certainement bien informé, car il entretenait d'étroites et fréquentes relations avec le clergé romain, et un messager fut envoyé de Rome pour lui annoncer la mort de saint Sixte (3).
La tradition monumentale confirme son témoignage. Une petite basilique avait été construite au-dessus du cimetière de Prétextât, à l'endroit ubi decollatus est Xystus : elle était encore visitée par les pèlerins des septième et huitième siècles (4). Deux des membres du clergé qui furent immolés avec saint Sixte, Felicissimus et Agapitus, ont été enterrés dans le cimetière de Prétextât, où M. de Rossi lut leurs noms en 18oT (o) , et où leur tombeau a été depuis découvert (6}. Le corps du Pape martyr fut transporté dans le caveau pontifical , au cimetière de Calliste; la chaire teinte de sang y fut apportée en même
(1) Saint Cyprien, /. c.
(2) Cf. ictus solitœ animadversionis, dans Pontius, Yita S. Cypriani, 12; Ruinart, p. 211.
' (3) Ibid., 14; Ruinart, p. 212.
(4) De Rossi, Roma solterranea, t. I. p. 181, 247; t. II, p. S'J.
(5) Bullettino di archeologia cristiana, 1863, p. 4.
(6) Ibid., 1870, p. 42; 1872, p. 74; 1874, p. 35; Arnieliini, Scoperta d'un graffito storico nel cimiterio di Preiestato, Rome, 1874; Anticlii cimiteri cristiani di Roma, 1884, p. 370.
temps (1). Là, saint Damase lit poser une inscription que nous a conservée le recueil de ses œuvres , et dont quelques fragments ont été retrouvés par M. de Rossi. Elle raconte que, pour sauver le peuple surpris avec lui dans le cimetière , le pontife offrit le premier sa tête au bourreau :
TEMPORE QVO GLADIVS SEC VIT PI A VISCERA MATRIS HIC POSITVS RECTOR COELESTIA IVSSA DOCEBAM ADVENIVNT SVBITO RAPIVNT QVI FORTE SEDENTEM MILITIUYS MISSIS POPVLT TVNC COLLA DEDERE MOX VBI COGNOVIT SENIOR QVIS TOLLERE VELLET PALMAM SEQVE SVVMQYE CAPVT PRIOR OBTVLIT IPSE IMPATIENS FERITAS POSSET NE LAEDERE QVEMQVAM OSTENDIT CHRISTVS REDDIT QVI PRAEMIA VITAE PASTORIS MERITVM NVMERVM GREGIS IPSE TVETVR (2).
« Au temps où l'épée déchira les entrailles sacrées de la mère, moi, le pasteur enterré ici, j'enseignais les commandements du ciel. On arrive tout à coup, on me saisit assis dans ma chaire. Des soldats avaient été envoyés : le peuple tendit le cou à leur glaive. Le vieillard vit bientôt qui désirait recevoir à sa place la palme du martyre. Il fut le premier à s'offrir et à livrer sa tète, afin que l'impatiente fureur des ennemis n'atteignit aucun autre. Le Christ, qui donne en récompense la vie éternelle, manifeste le mérite du pasteur, et prend soin lui-même du troupeau. »
(1) Ce fait est raconté par la Passion de saint Etienne {Acta SS., août, t. I, p. 143 et suiv.), où plusieurs des détails du martyre de Sixte II sont transportés à son prédécesseur, comme Ta démontré M. de Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 80-87. — « Cujus corpus sepelierunt in eadem crypta cum ipsa sede ubi adstans sanguis ejus effusus est, in loco qui appellatur liodie ccemeterium Callisli, ubi requiescit in pace, « dit la Passion précitée, § 21.
(2) De Rossi, Inscriptiones christianx, t. II, p. 108; Roma sotterranea, t. II, pi. II, n" 2.
Le sixième vers , SEQVE SVViMQVE CAPVT PRIOR OB- TVLIT IPSE , est une allusion évidente à la décapitation de saint Sixte. Loin de s'appuyer sur des documents peu dignes de foi, comme le pense Tillemont, l'opinion qui veut que le Pape ait été décapité a donc pour elle l'appui des monuments : les Actes suspects de saint Laurent, bien postérieurs à Damase, ne sont pas la source oîi elle est puisée, car précisément ils racontent que Sixte fut supplicié devant le temple de Mars, près de la porte Appia (1), ce que contredisent à la fois la lettre de saint Cyprien et la tradition monumentale. M. de Rossi a donc raison de dire que « en présence de si graves autorités , celle de Prudence, unique, et affaiblie par d'autres erreurs matérielles qui se rencontrent dans les hymnes du Péri StephanÔ7i,T[ieTd le poids dont, au siècle dernier, elle avait pesé dans la balance des critiques [2). »
Je ne puis m'empêcher, cependant, de trouver M. de Rossi trop sévère. Il prend à la lettre^ comme Tillemont, l'assertion de Prudence. Même entendue ainsi, elle pourrait peut-être se défendre : un monument découvert par M. de Rossi lui-même, le bas-relief de la basilique souterraine de Pétronille représentant le martyre d'ACILEVS (Achillée) , montre une combinaison curieuse de la croix et de la jiigulatio : le condamné à la décapitation est attaché à un poteau en forme de croix (3). Mais je suis plutôt disposé à voir dans l'expression employée par Prudence une métaphore poétique. La croix est ainsi le
(1) Cf. Jordan, Topographie der Sladt Rom in AUerihum, t. II, p. 110.
(2) Roma sotterranea, t. II, p. 91.
(3) Bulletlino di archeologia cristiana, 1875, pL IV. Cf. Duchesne, le Liber Ponlijicalis, t. I, p. 156, note 9.
synonyme de supplice en général , non l'indication exacte d'un genre particulier de supplice. Elle est nommée avec ce sens dans l'éloge métrique composé par Damase en l'honneur des deux compagnons du martyre de saint Sixte enterrés au cimetière de Prétextât, Agapitus et Felicissimus :