III
temps en temps, les ouvertures pratiquées dans la voûte y fassent pénétrer un brillant rayon de soleil. Au milieu des obscurs détours formés par les chambres étroites et les noires galeries qui se croisent, un peu de jour tombe ainsi, d'en haut, dans les entrailles de la colline. Dans le fond de la crypte souterraine il est encore possible de deviner l'éclat et de suivre la lumière du soleil absent. »
Certes, voici de beaux vers, qui, en quelques traits, donnent l'image et comme la sensation des lieux qu'ils peignent : en les lisant on croit visiter les catacombes, en descendre les étroits escaliers, y perdre, puis y retrouver la lumière , cheminer à travers les ténèbres rendues visibles par un continuel crépuscule. Mais dans ce passage Prudence n'exprime pas seulement l'impression générale produite sur un esprit cultivé par la vue des cimetières souterrains : il décrit une crypte particulière, celle où reposait le célèbre martyr Hippolyte, telle que la virent les pèlerins du quatrième siècle. Voilà ce qui, indépendamment de toute valeur poétique ou pittoresque , donne aux vers que nous avons cités comme à ceux qu'il nous reste à reproduire une grande valeur aux yeux de l'historien et de l'archéologue.
La colline oîi s'ouvTaient les profondes cavernes dont parle le poète se dresse à gauche de la voie Tiburtine : elle portait encore au seizième siècle le nom de monte di S. Ippolito (1). A travers les chambres et les galeries qui se croisent, Prudence parvient enfin au but de son pèlerinage (2) : il arrive à la chapelle funéraire d'Hippolyte :
(1) Bulletlino di archeologia cristiana, 1882, p. 42. Bosio parcourant ces souterrains, au dix-septième siècle, y lut une antique invocation à saint Hippolyte : REFRIGERI TIBI DOMNVS IPPOLITVS. Ibid., p. 45.
(2) Sur le stuc de l'ainbulacre conduisant à la chapelle souterraine
invenio Hippohjtum , s'écrie-t-il. Les vers suivants décrivent l'autel et le tombeau du martyr :
Talibus Hippolyti corpus mandatur opertis, Propter iibi adposita est ara dicata Deo,
nia sacramenti donatrix mensa eademque Custos fida sui martyris adposita
Servat ad a?terni spem vindicis ossa sepulcro, Pascit item sanctis Tibricolas dapibus (1^
« Dans le secret de cette retraite repose le corps d'Hippolyte^ à la place où s'élève l'autel consacré à Dieu. La même table donne la nourriture sacramentelle et recouvre les os du martyr; elle garde les saintes reliques dans l'attente du juge souverain , et nourrit de la viande céleste les habitants des bords du Tibre. »
Il résulte de ce passage qu'Hippolyte était déposé sous l'autel même du cubiculum. Presque toujours, dans les cryptes ou dans les basiliques qui possédaient les reliques d'un martyr, « le prêtre célébrait le saint sacrifice à l'autel construit pour l'honneur et le culte de Dieu au-dessus du corps saint (2) ». C'est ainsi qu'à Rome le sacrifice de la messe s'offre sur les tombeaux de saint Pierre, de saint Paul (3), à Milan sur celui de saint Gervais et de saint Protais 4) , à Hippone au-dessus des reliques de saint
du martyr, on lit gravé par la main d'antiques visiteurs : HIPPOLYTE IN MENTE H.\BE... IPPOLITE IN MENTE (habe) PETRA PECCA- TORE. IbiiL, p. 17G; Armellini, Antichi cimiteri cristiani di Itoma, p. 280.
(1) Perl Stephanôit, XI, lC9-17i.
(2) Stantem sacerdotem ad altare super sanctum corpus martyris ad Dei honorern cultumque construcluin. Saint Augustin, De civitale Dei, VIII, 27.
(3) Saint Jérôme, Adc. Vifjilanlium.
(4) Saint Ambroise, Ep. 22.
Etienne (1). A Barcelone, écrit Prudence, « l'autel est posé sur les ossements de sainte Eulalie : elle dort sous les pieds de Dieu, et de là elle voit et protège son peuple (2). » A Valence, « un autel assure aux bienheureux ossements de saint Vincent le repos auquel ils ont droit : placés sous le lieu saint, enfermés dans la base de l'autel, ils sont baignés par les effluves des dons célestes (3). » Si l'on en croit le Liber Pontificalis, un Pape avait, entre 269 et 274, transformé en loi cet usage de la primitive Église (4) , auquel font aujourd'hui encore allusion les prières et les cérémonies liturgiques pour la consécration des autels (o).
Le cubiculum vu par Prudence a été reconnu en 1882 par la Commission d'archéologie sacrée. « C'est une salle carrée , de forme un peu irrégulière : ses dimensions dépassent beaucoup celles des caveaux ordinaires des catacombes. Elle se termine par une tribune ou berna, arron-
(1) Saint Augustin, Sermo 318, 1.
(2) Sic venerarier ossa libet , Ossibus altar et imposiluin :
Illa Dei sila sub pedibus Prospicit hœc, populosque suos Carminé propitiata fovet.
Péri Stepli., III, 113-117.
(3) Altar quielem debitam Prœstat beatis ossibus.
Sujecta nam sacrario, Imanique ad aram condita, Perfusa subter hauriunt.
]bi(l., Y, 514-510.
('i) Hic constituit supra niemorias martyruui rnissas celebrare. Liber Ponlificalis, Félix; éd. Duchesne, t. I, p. 158. Voir, sur ce passage, DeKossi, Roina sotterranea, t. III, p. 489 et suiv.; Duchesne, l. c, note 2.
(5) Voir Itome soulerraini', p. 555.
APPENDICES. 3il
die en abside, à laquelle on monte par deux marches : au centre de la tribune est une base isolée , en forme de dé, probablement l'autel ou au moins le support de la table liturgique. Sa position centrale est jusqu'à présent unique dans Rome souterraine. D'après la description de Prudence, cet autel était placé au-dessus du tombeau du martyr, propler it/ji apposita est ara dicaia Deo : sa table abritait les reliques du saint, illa sacramenii donatrix mensa, cademque custos fida sui marlyris. « Il reste à chercher la cavité spéciale cachée sous l'autel, >> écrivait M. de Rossi en 1882 (1) : quelques mois plus tard, le savant archéologue avait la joie d'annoncer que ce locellus était découvert (2).
Prudence ne parle pas seulement de l'autel : il peint avec l'admiration que devaient ressentir les pèlerins du quatrième siècle la décoration brillante dont la piété publique avait orné le sanctuaire du martyr :
Ipsa, illas animae exuvias quœ coutinet iatus,
Aedicula argento fulgurat ex solido.
Prœfixit tabulas dives manus aequore levl
Candentes, recavura quale nitet spéculum : Nec Pariis contenta aditus obducere saxis,
Addidit ornando clara talenta operi (^3;.
« Cette petite chapelle, qui contient le vêtement périssable qu'a rejeté son âme, resplendit d'argent massif. Des mains riches et généreuses ont revêtu ses murs d'une surface brillante comme un miroir. Non contentes d'en avoir garni l'entrée de marbres de Paros, elles ont dépensé des sommes considérables pour les orner. »
(1) Bullettino di archeologia crisliana, 1882, p. G6, G7, 70, et pi. I-II.
(2) Ibid., p. 176.
(3) Péri Stephanôn, XI, 183-188.
On aimerait à connaître les noms des donateurs qui prodiguèrent au sanctuaire d'Hippolyte l'argent (1) et le marbre, et revêtirent ses murs d'une platoma (2) : peutêtre ces travaux sont-ils l'œuvre d'un Pape , car nous voyons Libère, au milieu du quatrième siècle, orner de platomis marmorcis la tombe de sainte Agnès (3) , et Damase, à l'époque même de Prudence, construire wne platoma au lieu de la sépulture temporaire de saint Pierre et de saint Paul (4) , comme au siècle suivant saint Sixte devait décorer de même, fecit platomam , la chambre funéraire des Papes au cimetière de Calliste 'oi. Il est certain que le grand restaurateur des catacombes, le pape saint Damase, fit faire des travaux dans celle de saint Hippolyte, puisque l'éloge métrique du martyr, composé par ce Pape et gravé par Furius Dionysius Philocalus, a été conservé par un manuscrit (6) : peut-être ne se tromperait-on pas en lui attribuant toute la décoration de la
(1) Les décorations d'orfèvrerie n'étaient pas sans exemple dans les cryptes des martyrs et dans les basiliques : « Hic ornavit de argento confessionein beali Pétri apostoli, qui habet libras cccc, » dit de Sixte III le Liber Pontlficalis, éd. Duchesne, t. I, p. 233.
(2) Plaque de marbre. « Ce mot paraît n'être que la transcription d'un nom grec, ■rtXâ-rwjia; on le rencontre avec la même orthographe dans Cassiodore, Var., III, 9, et dans Épiphane le scolastique , i7Js<. trip., II, 18; un des textes insérés dans les Gromaiici veteres de Lachmann fournit la forme platuma, identique en somme kplatoma. Quant à l'orthographe plalonia, communément admise, elle n'a pas de documents autorisés. » Duchesne, ibid., p. 209, note 16.
(3) IbkL, Liberius, p. 208.
(4) Ibid., Damasus, p. 212.
(5) Platoma in cymiterio Callisti ubi commemorans noinina episcoporum. Ibid., Xystus III, p. 23i. Cf. p. 236, note 16; De Rossi, Roma sottcrranea, t. II, p. 33-48; Rome souterraine, p. 220-223.
(6; Le texte et le commentaire de cette inscription seront donnés à r.\ppendice E, sur les sources de la Passion de saint Hippolyte.
crypte. L'inscription damasienne fat vraisemblablement gravée sur un de ces « marbres polis comme des miroirs », sur une de ces tabulae candentes qu'admire Prudence.
Il ne reste rien de cette brillante décoration. Les Goths saccagèrent la crypte au sixième siècle. Le pape Vigile , dont nous avons déjà reconnu ailleurs les restaurations (1), essaya de lui rendre quelque chose de son ancien éclat ; mais les ressources d'une Église appauvrie ne lui permirent pas de remplacer l'argent et les marbres enlevés par les Barbares. On couvrit les murailles de stuc blanc, orné de bandes coloriées, dont il reste encore des vestiges : sur cet enduit se reconnaissent des graphites en grec et en latin , tracés par des visiteurs en caractères des sixième et septième siècles (2), Pour les travaux de reconstruction de l'abside, et en particulier pour la réfection des degrés, on employa des marbres de l'époque précédente , que les Barbares avaient probablement arrachés de leur place primitive : ainsi, dans les fondations de l'hémicycle se trouvent des fragments de pierres tombales appartenant à la fin du quatrième siècle ou au commencement du suivant, et l'une des marches de la tribune porte encastrée l'épitaphe d'un prêtre, en caractères damasiens (3). Ces réparations et reconstructions, quelque peu hâtives et grossières, sont célébrées dans une inscription qui rappelle, avec le nom du pape Vigile, celui du prêtre qui les dirigea. De nombreux fragments de ce titulus ont été trouvés en 1882, lors du déblaiement de la crypte : d'autres morceaux du même marbre faisaient
(1) Voir plus haut, p. 329.
(2) Bullettino di archeologia crisiiana , 1882, p. 71.
(3) Ibid., p. 67-68 et pi. I-II.
partie du pavage de l'église des SS. Quattro Coronati, sur le Celius : en les rapprochant, on a pu reconstituer l'inscription : les restitutions proposées par M. de Rossi pour suppléer aux lacunes encore existantes sont commandées par le sens, et conséquemment exactes, sinon pour les mots mêmes, au moins pour les idées :
Devastala zTERVM SVMMOT« plèbe precantum
Priscum PERDIDERANT ANTRA sacrata decus.
Nec tua iam ?«aRTYR POTERANT venerande sepulcra
Huic mundo LYCEM MITTERE qua frueris.
Lux tamen ista t\X EST QVAE NESCIT fu^Era sed quo
PerpetYO CRESCAT NEC MINVAiur haBET. Nain nigra nox iîRINVM STVPVIT PER speCVLA LVMEN
Admittunt QVE NOVVM CONCaM SAXA DIEM.
Fnistra ôaRBARIClS fremuerunt AVSIBVS HOSTES
Fœdarunique SACRVM tcla crVENTA LOCYM.
hîclyta SED MELIVS splendcscit MARTYRIS AYLA
AYCTOREMQYE gravant implA. FACTA SVVM.
PRAESYLE YIGILIO isXUPserunt ANTRA DECOREM
PRESBYTERI ANDREAE CYRa PEREGIT OPYS (1).
« Dévastés, privés de la foule qui venait y prier, les autres saints avaient perdu leur ancien honneur. Ton sépulcre, vénérable martyr, ne pouvait plus envoyer au monde la lumière dont tu jouis. Cependant, ta lumière est de celles qui ne connaissent point le deuil, et croissent toujours sans pouvoir diminuer jamais. Car la nuit noire a vu avec stupeur une triple lumière pénétrer par des vitres transparentes (2), et les pierres creusées laissent passer un jour nouveau. En vain les ennemis ont frémi d'une rage barbare, et de leurs traits sanglants ont souillé le saint lieu. L'illustre chambre du martyr n'en brille que mieux,
(1) Bullellino di archeologia cristlaua, 188'i, p. 59-66.
(2) « Per spécula, cest-à-dire specularia : plaques diaphanes de verre ou de lapis specularis, appliquées sur la bouche des lucernai-
et ces actes impies se retournent contre leur auteur. Sous le pontificat de Vigile, les souterrains ont repris leur beauté : les soins du prêtre André accomplirent ce travail. »
On a remarqué deux vers de cette inscription, qui sont en un complet accord avec la description de Prudence. Vigile, ou le poète du sixième siècle qui composa pour lui les distiques gravés dans la crypte, célèbre le triple luminaire, trinum lumen , et parle de la roche entaillée, concava saxa, qui laisse entrer le jour dans les profondeurs de la caverne. Le grand poète du quatrième siècle avait, en termes meilleurs, mais dans le même sens, dépeint « les ouvertures immenses percées dans le toit, qui jettent de clairs rayons », « la lumière fréquente qui pénétre par les voûtes creuses, » le soleil absent qui se fait sentir ainsi jusqu'au fond du souterrain.
Après tant de ruines et de restaurations, on ne peut espérer que le progrès des fouilles rende jamais une suite de peintures que Prudence a longuement et curieusement décrites. Elles représentaient le martyre de saint Hippolyte. Les représentations de cette nature ne paraissent pas avant
res ou dans les interstices de leurs grilles. Sur ces spéculai ia, voir Kraus, Real-Encyklopàdie (1er christ! . Altertlihnier, t. I, p. 606, 607, art. Glasfensler ; cL Roma solterranea, t. III, p. 404, où une inscriplion fait mention des speclara. Dans les ruines de la basilique de Saint-Etienne sur la voie Latine, j'ai vu un fragment antique de plaque de verre, certainement provenant des fenêtres. Ju vénal, dans une satire, appelle la litière et ses portières diaphanes clausum latis specularibus anirum (IV, 21). J'avoue ne pas connaître d'autre exemple de spécula au lieu de specularia : mais spicula (rayons) conviendrait peu au précédent adverbe per, indiquant le passage de la lumière, lumen, par les trois bouches des luccrnaires, que Prudence appelle immensa foramina. » De Rossi, dans le BulleUino di archeologia cristiana, 1882, p. 62.
la fin des persécutions. Une seule allusion aune scène de martyre peut être montrée dans la seconde moitié du troisième siècle : c'est une petite fresque, tracée à la voûte d'un arcosolium du cimetière de Calliste, qui a paru représenter un chrétien comparaissant devant un magistrat ou peut-être un empereur (1). Mais personne n'aurait encore osé peindre près du tombeau d'un martyr les détails horribles de son supplice. Après la paix de l'Église seulement on commence à figurer par le pinceau ou le ciseau ces scènes sanglantes : ainsi, dès le règne de Constantin le pape saint Sylvestre fait placer dans la basilique semi-souterraine de saint Laurent, sur la voie Tiburtine, un bas-relief en argent représentant la passion de l'héroïque diacre (2) ; à la fin du quatrième siècle , on sculpta sur des chapiteaux de la basilique cémétériale de sainte Pétronille la décapitation des martyrs Nérée et Achille e, et l'on peignit une autre scène de décapitation dans un corridor de la maison des saints Jean et Paul, au Celius (3).
(1) De Rossi, Foma sotterranea, t. II, pi. XIX, 2-, XX, 2-, XXI: Garrucci, Sioria delV arte cristiana, pi. XVI, 2-5; Northcote et Brownlow, Roma sotterranea (anglaise), t. I. p. 345; Roller, Catacombes de Rome, pi. XXVII. — Le sens de cette fresque est aujourd'hui contesté; voir Nuovo Bullettino di archeologia cristiana, 1897, p. 138.
(2) Ante corpus beati Laurenli martj'iis argentoclusas sigillis passionem ipsius... Liber Pontificalis , Silvester. 24; Duchesne, t. I, p. 181 ; cf., p. 197, note 84. La médaille du quatrième ou du cinquième siècle, représentant saint Laurent sur le gril, que reproduit M. de Rossi, Bidlettino di archeologia cristiana, 1869, planche hors texte, est peut-être une copie de ce bas-relief; ibid., p. 51.
(3) Ibid., 1875, pi. IV; R. P. Germano, La Casa celimontana dei SS. martiri Giovanni e Paolo, Rome, 1894, p. 326. — Hors de Rome : fresque représentant le martyre de saint Cassien, près de son tombeau dans la basilique d'Imola; Prudence, Péri Steplianôn, IX, 9 et suiv.; — martyre de saint Théodore, peint près de son tombeau,
Voici les vers de Prudence : Timportance du sujet m'oblige à les citer malgré leur longueur :
Exemplar sceleris paries habet illitus , iu quo
Multicolor fucus digerit onine nelas.
Picta super tumulum species liquidls viget umbris
Effigians traeti membra cruenta viri.
Rorantes saxorum apices vidi, optiiiie papa,
Purpureasque notas vepribus impositas.
Docta manus virides imitando efOngere dumos
Luserat et miniolo russeolam saniem.
Cernere erat ruptis compagibus ordine nullo
Membra per incertos sparsa jacere situs. Addiderat caros gressu lacrymisque sequentes,
Dévia quo fratrum semita monstrat iter.
Maerore attoniti atque oculis rimantibus ibant
Implebantque sinus visceribus laceris.
111e caput niveum complectitur ac reverendam
Canitiem molli comfovet in gremio ; Hic bumeros truncasque manus et brachia et ulnas
Et genua et crurum fragmina nuda legit. Palliolis etiam bibulœ siccantur arenœ,
Ne quis in infecto pulvere ros maneat.
Si quis et in sudibus recaienti adspergine sanguis
Insidet, bunc omnem spongia pressa rapit, Nec jam densa sacro quidquam de corpore sylva
Obtinet aut plenis fraudât ab exequiis.
Cumque recensitis constaret partibus ille
Corporis integri, qui fuerat, numerus, Nec purgata aliquid deberent avia toto
Ex homine, extersis frondibus et scopulis :
et figuré en mosaïque sur le pavé de son éj^lise, à Constantinople ; saint Grégoire de Nysse, Oralio de magno martyre Theodoro ; — tapisseries avec la représentation du martyre de sainte Euphémie, dans son église, à Chalcédoine; Asterius, évéque d'Aniasée, Enarr. in mari. (Ruinart, \>. 5io-545.) — Saint Basile invitait les peintres à représenter le martyre de saint Balaam; Homilia 17.
Metando eligitiir tumiilo locus
Roma placet, sanctos quœ teneat cineres (1).
« La muraille peinte nous offre, retracé par des couleurs, le tableau de ce forfait. On le voit représenté au-dessus du tombeau : ses ombres transparentes donnent une apparence de vie à l'image de cet homme entraîné, les membres déchirés. J'ai vu les pointes ruisselantes des rochers, et les broussailles teintes de pourpre. Une main savante, en peignant les verts buissons, y avait figuré avec de la couleur rouge des taches de sang. On pouvait voir, dispersés çà et là, les membres rompus du martyr. Le peintre avait représenté ses amis qui suivaient en pleurant les sentiers tortueux tracés par une course désordonnée. Désolés et surpris, ils allaient, les regards attentifs, et recueillaient dans les plis de leurs vêtements les entrailles déchirées. Celui-ci embrasse la tête blanchie du vénérable vieillard et l'emporte dans son sein ; celui-là ramasse ses mains coupées, ses bras, ses genoux, les fragments dépouillés de ses jambes. On étanche avec des linges le sang que les sables ont bu, afin que cette rosée ne demeure pas dans l'impure poussière; si quelques gouttes ont rejailli sur les broussailles, une éponge pressée les recueille toutes. L'épaisse forêt ne garde plus rien du corps sacré, que l'on a pu enterrer tout entier. On a retrouvé chacune des parties qui le composaient : toutes les feuilles des buissons, toutes les pointes des rochers ont rendu ce qu'elles avaient reçu des dépouilles du martyr : on choisit, après l'avoir mesuré (2),
(1) Péri Stephanôn, XI, 123-152.
(2) Voir l'explication de ce mot, Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« édit., p. 170, 4G9.
remplacement du tombeau : c'est Rome qui va posséder les cendres sacrées. »
Une traduction si détaillée d"nn tableau ou d'une fresque a causé quelque surprise. Plusieurs critiques se sont demandé si Prudence avait réellement vu la peinture qu'il décrit, ou si cette description ne serait pas soit un jeu de son imagination poétique, soit le résultat d'une confusion, le poète ayant pris pour une scène de martyre une représentation delà mort d'Hippolyte, fils de Thésée. Telle est la pensée de DoUinger (1), de Kraus (2), de Mùntz (3), du P. de Smedt (4). M. de Rossi la repousse avec raison. Un homme instruit et intelligent comme Prudence n'a pu prendre une représentation du mythe d'Hippolyte pour l'image d'un martyre. Où, d'ailleurs, eût-il pu voir cette représentation dans la crypte de la voie Tiburtine? On ne peut admettre qu'une scène empruntée à la mythologie ou à la fable ait été peinte sur la muraille du sanctuaire 011 se pressaient les pèlerins. Prudence l'aurait tout au plus rencontrée sur un sarcophage d'art païen, adapté à une sépulture chrétienne. Mais, fait observer M. de Rossi, les sculptures reproduisant le mythe d'Hippolyte sur les sarcophages romains ne représentaient pas ordinairement le héros traîné par ses coursiers (5). Prudence , enfin, ne
(1) DoUinger, Hippolytus und Callistus, p. 57. (2; Kraus, Real-Enyclcloptidie dcr christlichen AKerthUmer, art. riippolytus, t. I, p. 659-660.
(3) Eugène Munlz, Études sur l'histoire de la peinture et de l'icotographie chrétiennes, p. 17.
(4) De Smeài , Disertationes selectx in primam xlatem historix ccclesiasticae , p. 136, note. — Je lis encore dans les Analecta Bollandiana. 189i, p. 403 : « La description de Prudence est une réminiscence de la fal>le, inspirée par la similitude des noms. »
(5) Cf. Matz et Von Duhn, Antike Bildœerke in Rom., t. II, p, 2(35 el suiv.: Jabn, Archaeol. Beitrâgc, p. 326-327.
parle pas d'un bas-relief, mais d'une peinture : multicolor fucus... picta super tumulum species liquidis viget umbris. Donner un démenti à Prudence <^ racontant et décrivant sérieusement ce qu'il vit et toucha » est une témérité que rien ne justifie (1 .Les observations que l'illustre archéologue ajoute à cette déclaration générale sont trop intéressantes pourn'être pas résumées ici. Il reconnaît que la scène ou plutôt la série de scènes décrite par Prudence comme peinte en vives couleurs sur les murailles de la crypte sort du cycle ordinaire des peintures des catacombes, où les sujets sont toujours résumés en quelques traits et non développés longuement. La description du poète ferait plutôt penser à ces images des manuscrits antiques, comme les deux Virgiles et l'Homère du Vatican, dans lesquelles de nombreuses scènes, avec tous leurs détails pathétiques ou pittoresques, sont représentées par le pinceau du miniaturiste. Mais rien n'oblige à croire que la peinture vue par Prudence ait été une fresque. On a récemment trouvé dans une calacombe une plaque de verre (2), peinte, du genre de celles qui servaient à la décoration des murailles (3) : sur cette plaque se reconnaissent encore les traces de petites figures (4) , ressemblant par le stj-le et les di-
(1) Bullettino diarcheolorjia cristiana, 1882, p. 72.
(2) CeUe découverte a été faite par labbé Liell, dans une région ciinétériale peu connue de la voie Salaria nouvelle.
(3) Sur les plaques de verre incrustées dans les murailles, au temps de l'empire romain, voir Helbig. Bullettino dell' Instituto di correspondenza archeolo(jica, mars 1873, p. 43, 44.
(4) Elles étaient peintes simplement sur le revers de la plaque transparente, sans être ni cuites au feu, ni protégées par un double verre : aussi le contact de l'air les a-t-il presque ellacées. M. de Rossi avait déjà trouvé en 1873, dans une catacombe, un grand disque de verre, fragment d'une plaque décorative, où étaient peints de la même ma-
mensions aux miniatures des manuscrits. Des lettres grecques indiquent le sujet : M. de Rossi croit y avoir lu le nom de Moïse (1). C'est probablement la reproduction d'une page de quelque Bible à figures (2). On a pu de même reproduire sur des plaques de bois , de verre ou de métal les miniatures de quelque passionnaire très ancien : c'est peut-être un tableau de ce genre, suspendu ou adhérent à la muraille, que vit Prudence près du tombeau de saint Hippolyte.
Le 13 août, jour anniversaire du martyre, la chambre sépulcrale était trop petite pour la multitude des visiteurs. Cette multitude, qui dès l'aube se dirige vers le célèbre sanctuaire, est peinte par le poète en vers d'un grand sentiment descriptif :
Urbs augusta suos vomit effunditque Quirites,
Una et patricios ambitione pari Conlundit plebeia phalanx umbonibus anjuis
Discrimen procerum prœcipitante fide.
Née minus Albanis acies se candida portis
Explicat et longis diicitur ordinibus :
Exultant freraitus variarum bine inde viarum ,
Indigena et Picens plebs et Etrusca venit, Concurrit Samnitis atrox, babitator et altae
Campanus Capiuie, jamque Nolanus adest.
Quisque sua kctiis cnm conjuge dulcibus et cum
Pigneribus rapidum carpere gestit iter.
Vix capiunt patuli populorum gaudia campi,
Hœret et in magnis densa cobors spatiis.
nière des fruits et des oiseaux. BuUeltino di archeologia cristiana, 1873, p. 21, et pi. m, 1.
(1) Ibid., 1882, p. 73; 1883, p. 72-73.
(2) Cf. entre autres exemples, les précieuses feuilles de lévangéliaire grec de Rossano. Gebhart et Harnacii, Evangelionim codex grxciis purpureus Rossanensis, Leipzig, 1880.
Angustum tantis illud specus esse catervis
Haud dubium est, ampla fauce lieet pateat.
Stat sed juxta aliud, quod tanta frequentia templum Timc adeat cultu nobile regifico (1).
« L'impériale cité vomit la foule comme un torrent, plébéiens et patriciens cheminent confondus vers le sanctuaire où leur foi les pousse. Des portes d'Albe sortent aussi de longues processions, qui se déroulent en blanches lignes dans la campagne. Toutes les routes qui avoisinent Rome retentissent de bruits confus. L'habitant des Abruzzes, le paysan de l'Étrurie viennent, le farouche Samnite, le citoyen de la superbe Gapoue et celui de Noie sont là. Hommes, femmes, enfants se hâtent gaiement vers le terme. Les vastes plaines suffisent à peine à contenir ces joyeuses foules, et même là oîi l'espace semble sans bornes, leur marche se trouve retardée. Sans doute la caverne vers laquelle elles se dirigent, si large que soit son entrée, est trop étroite pour leur donner passage ; mais près d'elle est un autre temple, enrichi par une royale magnificence, que les pèlerins peuvent visiter. »
Ce « temple » est une basilique construite dans le voisinage du tombeau. « Le sépulcre d'un martyr, dit M. de Rossi, était ordinairement placé sous terre, dans un lieu plus ou moins caché, que l'on agrandissait peu à peu, aux dépens même des sépultures environnantes, afin d'en faciliter l'accès aux fidèles accourus ad locum orationis; mais on construisait aussi de grandes basiliques au-dessus ou à côté de l'hypogée ou oratoire ad corpus, destinées à la célébration plus solennelle des divins mystères. De là vient la distinction entre la missa ad corpus et celle qui était ap-
(I) Péri SIeplianôn, XI, 199-216.
pelée publica in basilka majore (1). » Ces paroles forment un excellent commentaire des vers de Prudence. Il a décrit le tombeau de saint Ilippolyte, chambre souterraine transformée en oratoire, mais trop petite pour contenir la foule des pèlerins : il montre ensuite celle-ci refluant un peu plus loin, pour se répandre dans la hasilica major consacrée au même saint, où se célébrait roffice solennel le jour anniversaire de son martyre.
L'emplacement de cette basilique a très probablement été retrouvé, tout près de la chambre funéraire [juxta, dit Prudence), à un niveau un peu supérieur, sans être cependant égal à celui du sol antique (2) : édifice semi-souterrain, comme les basiliques de sainte Pétronille, de saint Alexandre, de sainte Agnès, de saint Laurent. Il n'en reste malheureusement que la place, aisément reconnaissable 3) : mais une inscription découverte dans le court escalier qui sépare le vestibule de la crypte de l'aire de la basilique (4) parait faire allusion à cette dernière. En voici les vers, avec les suppléments proposés par M. de Rossi (5) :
LAETA DEO PLEBS SAXCTA CANAT QVOD MOEMA CRESCUNT ET RENOVATA DOMYS MARTYRIS HippOLlTl ORNAMENTA OPERIS SVRGYNT aitctore DftMASO (6) NATVS QV[ ANTISTES SEDIS ApostoHcx (7)
(t) Bulleltino di archeolofjia cristiana, 1864, p. 42-43; 1880, p. 111; Roma sotterranea , t. III, p. 493. Cf. Histoire des persécU' lions pendant les deux premiers siècles, 2" édit., p. 281, note 2.
(2) BuUettino di archeolofjia cristiana, 1882, p. 176.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid., 1883, p. 60-65 et pi. I.
(6) Le dernier jambage de l'iM du mot DAMASO est seul conservé; mais il ne peut être ni le T d'ANASTASO, ni l'L de GELASO : la lecture DAMASO ne parait point douteuse. Ibid., p. 61.
(7) Sur ce vers, allusion à l'enfance de Daniase, consacré à Dieu dès