VI INTRODUCTION
plir sa maison , puis se tournera contre eux pour obéir à des influences étrangères, contre lesquelles sa volonté mal assurée le laisse sans défense. Autant que le caractère des persécuteurs, le mobile des persécutions diffère : ce que Valérien poursuivra dans l'Église chrétienne, ce sera surtout l'association qu'il croit riche et redoutable , et dont il médite de confisquer les biens; à ce motif de cupidité, que nous expliquerons par la situation économique de l'Empire , se joindront les terreurs superstitieuses d'un esprit affaibli, auxquelles resta toujours étrangère la froide intelligence de Dèce. Celui-ci était allé droit au but, par un édit net et tranchant comme le glaive; Valérien, cauteleux, hésitant, embarrassé aussi de quelques scrupules d'humanité, s'y prendra à plusieurs fois, fera des catégories de victimes, paraîtra tantôt plus occupé de punir, tantôt plus pressé de confisquer, et n'aura pas trop de deux édits pour développer sa pensée. Eufin, contraste consolant, s'il doit y avoir sous Valérien des défaillances et des apostasies, elles seront rares, individuelles : on ne verra pas se reproduire ces désertions en masse qui firent tant pleurer l'Eglise pendant le règne de Dèce. En 230, la persécution avait surpris les chrétiens au sortir d'une longue paix, pareils à des soldats endormis dans un camp mal gardé : en 257, elle va les trouver debout, instruits par de récentes défaites, et prêts à combattre de nouveau.
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Est-ce à dire, cependant, que ces deux persécutions n'offrent que des contrastes? Ce serait mal comprendre la continuité de l'histoire. Sous Valérien comme sous Dèce, on remarquera le refroidissement, chaque jour plus sensible, des passions populaires, que nous avons vues, dans les deux premiers siècles, si ardentes contre les fidèles. A l'époque des Antonins, quand les procès criminels des chrétiens n'étaient possibles que s'il se rencontrait des délateurs, ces procès furent cependant nombreux, tant la haine pubhque s'attachait aux adorateurs du Christ. Souvent même ce n'était pas devant une accusation régulière, mais devant Témeute, devant le soulèvement de tout un peuple, que tombaient les martyrs. Aussi, bien que partageant les préjugés de la foule, les empereurs du second siècle furent-ils plus d'une fois obligés de modérer ses fureurs, qui troublaient l'ordre légal. Au troisième siècle, la situation n'est plus la même. Un changement radical s'est fait dans la jurisprudence relative aux chrétiens. Désormais chaque persécution s'ouvre officiellement par un édit impérial, qui les déclare ennemis de l'État : les magistrats poursuivent alors d'office, sans attendre les délateurs. Cette transformation de la jurisprudence correspond à une modification de l'esprit public. Dans le courant du troisième siècle, beaucoup d'accusateurs ne se seraient plus rencontrés pour déférer les chrétiens aux tribunaux sous leur responsabilité per-
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sonnelle. Excepté dans quelques rares cités, où un culte local entretenait le fanatisme, le peuple, en général, est devenu indifférent aux poursuites exercées contre les fidèles. Le vieux cri , si fréquent au second siècle : « Les chrétiens au lion! » ne retentit plus qu'en certains jours de calamités publiques où la foule , égarée par la souffrance , cherche des victimes expiatoires. Mais, en temps normal, elle ne manifeste plus d'hostilité. Parfois même elle laisse voir sa sympathie, sa pitié ou son respect. Les Juifs insultent encore les martyrs; le vrai peuple romain proteste par son silence. La persécution n'est plus une lutte entre toutes les forces intellectuelles, morales, sociales de l'ancien monde et la sainte obstination des chrétiens. Le peuple a quitté le champ de bataille, laissant les membres de l'Église aux prises avec les seules autorités officielles, assistées de quelques philosophes. Au milieu du troisième siècle, et surtout dans ses dernières années, la persécution ne traduit plus les sentiments sincères et spontanés de la foule : elle cesse d'être religieuse et populaire, pour devenir toute politique.
C'est par là que les persécutions de Dèce et de Valérien, si différentes dans les détails, présentent cependant un caractère commun. On en peut noter un second : la fin tragique des persécuteurs. Mais le résultat de la catastrophe qui termina la vie de l'un et de l'autre fut bien différent pour l'Église. Gallus,
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successeur immédiat de Dèce, ne l'avait laissée respirer qu'un instant. Au contraire, Gallien, épouvanté du sort de son père , promulgua , dès qu'il fut seul empereur, le premier édit de pacification religieuse.
Sur cet édit, dont on n'a pas le texte, mais qu'il est facile de reconstituer d'après Eusèbe, une controverse assez subtile s'est élevée.
Dans l'opinion commune des historiens, le fils de Valérien, en rendant aux membres de l'Église la liberté de leur culte, et en adressant aux évêques des rescrits pour les remettre en possession des lieux d'assemblée et de sépulture, avait voulu faire du christianisme une religion licite, religio licita. Quelques érudits , cependant , accordent à l'acte de Gallien une bien moindre portée (1). Selon eux, l'empereur, mettant fin à la persécution, se serait proposé seulement de rendre à l'Église les immeubles qu'elle avait possédés en vertu du droit commun des associations, mais n'aurait point prétendu la faire jouir par là d'une reconnaissance officielle , et lui conférer le caractère de religion licite. Valérien avait suspendu son existence corporative, Gallien, disent-ils, la lui restitua, mais en lui rendant le droit de posséder comme association, il ne lui accorda pas
(1) Keiin, Aus das Urchristenthum, p. 130; Harnack, art. Gallien, dans Real-Encykl. filr prot. Tlieol., t. IV, p. 735-738; Kraus, observations sur l'article Christenversfolgungen de Gorres, dans Real- Encykl. der christl. AUerthumer, t. I , p. 2G5.