AU CŒUR DES (( GRANDES MONTAGNES FROIDES
CEPENDANT il ne suffit pas, pour pénétrer dans ce pays, d'avoir des hôtes loyaux. Le morcellement des clans et leurs dissensions constituent l'obstacle le plus redoutable, et le fait d'avoir été bien reçus par une tribu ne nous garantit que mieux l'hostilité de ses voisines.
Tout de suite nous allons en faire l'expérience. Il nous faut franchir la vallée de Lan-pa qui appartient à un autre clan, les Ngigai, et coupe en deux le territoire des Ma. Le vrai patrimoine de ceux-ci est à l'est ; plusieurs fractions, trop à l'étroit, sont allées s'établir dans la zone jusque-là déserte qui avoisine la Chine — conformément au mouvement qui partout, depuis deux siècles, 'entraîne les Lolos de l'est vers l'ouest, au rebours de ce que Ton a cru jusqu'ici — et c'est ce nouveau domaine que nous venons de traverser depuis deux jours.
Or, les Ngigai sont en bons termes avec les Ma de l'est, mais en hostilité avec ceux de l'ouest, et notre ami Ma- Walé, après nous avoir conduits jusqu'à la frontière, doit s'interdire de nous escorter plus loin, car ce serait nous exposer à une attaque. Les répondants qui nous restent se demandent même si le fait d'être arrivés sous son égide n'indispose pas les Ngigai: bien que ceux-ci aient à l'avance promis leur assentiment à notre passage, personne ne se trouve là pour nous recevoir. C'est assez mauvais signe, car nous sommes assurément signalés depuis longtemps; aussi nous fait-on arrêter, et Ma-Ho-Tseu part en avant pour s'assurer de leurs dispositions.
La vallée de Lan-pa, qui s'étend devant nous, renferme des villages nombreux et de riches pâturages. La rivière
qui y prend sa source coule vers le sud et arrose quelque temps le pays loio ; mais elle en sort bientôt, et, dans cette dernière partie, sa vallée est empruntée par la grande route chinoise de Kiao-Kia-Ting à Ning-Yuen-fou. Chose singulière, l'existence de cette route était restée inconnue des