PORTANT DES PLANCHES PROVE
géographes européens, qui prolongeaient bien au delà le domaine des Lolos. C'est le Père de Guébriant qui, en i8g~ la suivit le premier et signala l'erreur générale. D'avoir trouvé une route chinoise là où on dépeignait un territoire indépendant et inaccessible, il avait conservé un certain scepticisme à l'égard de celui-ci : il était convaincu que c'était une fiction inventée par les mandarins pour faire valoir en haut lieu le mérite de tenir en respect un peuple si redoutable. Grand était maintenant son étonnement de constater que nous nous trouvions bien dans ce pays indépendant
auquel il ne croyait plus, et que nous avions tout à fait cessé d'être en Chine. A quel point cette immense contrée, qu'on croit si bien connue, est en réalité fermée et mystérieuse, même pour ceux qui y résident !
Nos guides nous font distinguer un groupe embusqué dans des rochers : posté là ou ailleurs, il est toujours prêt à fondre sur quiconque entrerait sur le territoire sans autorisation. Chaque tribu a ainsi des grand 'gardes toujours aux aguets. D'ailleurs, les moindres détails révèlent l'état de guerre permanent : c'est ainsi qu'en voulant m 'écarter légèrement de la piste, je constate que tout le terrain, jusqu'à des rochers qui forment défilé, est planté de petits piquets fichés la pointe en l'air, dépassant peu le sol ; il paraît que ces pointes sont empoisonnées. Elles sont, on le devine, destinées aux pieds nus de quiconque voudrait, la nuit, passer en trompant la surveillance du poste qui garde le chemin (i). .
L'attente se prolonge. Une grande agitation se manifeste dans la vallée ; des groupes se forment et se dispersent. Il paraît que nous serions menacés d'une attaque des Lomi-Loko, clan voisin, et les Ngigai ne savent si nous méritons qu'ils affrontent pour nous cette éventualité. C'est le moment que choisit Ma-Yola, le répondant qui nous garde, pour demander à connaître la puissance de nos armes, et notre interprète estime lui aussi que quelques projectiles tombant de l'autre côté de la vallée ne pourront qu'améliorer la situation. Nous nous exécutons et envoyons nos balles progressivement dans la rivière, dont l'eau rebondit sous leur choc, puis au delà et sur le versant opposé des montagnes. Leur portée, la rapidité du tir, l'approvisionnement de nos armes qui semble illimité — nous avons des carabines automatiques à dix coups et nous avons soin de ne jamais laisser voir qu'elles peuvent s'épuiser — excitent des transports d'enthousiasme chez nos guides, et
(i) C'est un moyen de défense usité partout où les gens vont nu pieds : je l'ai vu souvent en Afrique.
aussi chez les gens d'en bas, qui poussent des cris d'admiration.
Je ne sais si ce petit exercice est pour quelque chose dans la décision, mais presque aussitôt on nous fait dire d'avancer, et un répondant ngigai, suivi d'une nombreuse foule de curieux, vient au-devant de nous. C'est un magnifique jeune homme de i^^go de haut, portant un fusil moderne ; il se prosterne de la manière la plus courtoise. Nos guides sont ravis : c'est le propre neveu du nzemo ou prince de la région, et avec lui nous n'avons rien à craindre des Lomi-Loko. N'importe, on nous prie de tenir à la main, et très ostensiblement, nos carabines, et même le Père de Guébriant, qui cependant nous a prévenus qu'il ne ferait pas usage de ces engins meurtriers, doit se résoudre à cette démonstration martiale.
Le lecteur ne se plaindra pas que, devançant l'ordre chronologique afin de faciliter l'intelligence du récit, je lui explique dès maintenant l'organisation sociale et politique des Lolos, telle que nous arriverons à la déterminer au bout de plusieurs mois seulement, tant il est difficile de saisir des lois là où aucune constitution n'est écrite et où les exceptions, tout en confirmant la règle, la dissimulent trop souvent.
Les Lolos indépendants vivent sous le régime féodal. Tout le sol appartient aux seigneurs. Ceux-ci estiment et pratiquent avant tout l'art de la guerre ; nous le verrons, ils ne négligent pas les belles-lettres ; mais ils n'apprécient point le mérite agricole. C'est, pour eux, le lot des serfs et des esclaves ; il leur en faut donc, et les Chinois sont là pour leur en fournir : il les razzient et les emmènent dans leurs montagnes. Voilà, n'est-ce pas, une situation passablement paradoxale que celle de cet énorme empire qui ne peut empêcher, sur son propre territoire, ses enfants d'être réduits en esclavage par des Barbares.
Les esclaves ne sont pas maltraités... pourvu qu'ils ne se sauvent pas et qu'ils obéissent. Ils forment plusieurs
classes hiérarchisées, ordinairement trois. Au bout de plusieurs générations de bons services, l'esclave est habituellement affranchi et devient serf. La classe des serfs, qui a également sa hiérarchie propre, contient parfois à son sommet ces nobles déchus, généralement des vaincus, qui, ne consentant pas à accepter le joug du vainqueur, vont ailleurs chercher la protection d'un seigneur puissant. Tel était le cas précisément d'un village que nous longions : il était habité par d'anciens nobles Loko, réfugiés sur le territoire des Ngigai et devenus leurs serfs.
Enfin tout en haut de la hiérarchie sont les 7tzemo, ou princes. Le pouvoir de ceux-ci, on s'en doute, n'est pas précisé par une charte ; il repose, comme dans toutes les monarchies de droit divin, surtout sur la valeur de celui qui l'exerce et sur ses ressources personnelles : tel nzemo, actif et riche, en impose à ses nobles, tel autre ne jouit d'aucune influence hors de son domaine privé. Ces princes n'exercent d'ailleurs sur leurs vassaux que les droits suzerains, tels que nous les comprenions autrefois, mais ils ne les gouvernent en aucune façon.
Aucune union n'est autorisée d'une classe à l'autre : les nobles sont si jaloux de la pureté de. leur sang que si quelque commerce secret entre l'un d'eux et une femme serve vient à être découvert, les deux coupables sont tenus de se donner la mort. Ces classes constituent donc de véritables castes, comme dans l'Inde. Il en résulte qu'il n'y a nul lien de race entre les nobles, qui sont les seuls vrais Lolos, et les serfs et esclaves, d'origine étrangère, qui forment la grande majorité de la population.
On conviendra que cette notion, jusqu'ici inconnue, est fondamentale, et que toute étude sur les Lolos qui n'en tient pas compte ne peut conduire qu'à une confusion absolue.
Ces quatre classes ne sont pas partout représentées : souvent des familles nobles, se sentant suffisamment puissantes, ont rejeté leur lien de vassalité envers le nzemo et vivent complètement indépendantes sur leurs terres ;
d'autres fois des serfs, mécontents de leurs seigneurs, ont secoué leur joug soit par la force des armes, soit en allant se placer sous l'autorité directe d'un prince : c'est alors le noble qui manque à la hiérarchie. Enfin, parmi les Lolos soumis du Yunnan et du Kouei-Tcheou, les princes ont souvent été renversés par les Chinois, la plupart des familles nobles ont péri dans les guerres qui se sont terminées par la conquête, ou elles ont émigré, et les serfs et les esclaves sont devenus libres. De là vient qu'aucun voyageur n'a jamais vu l'édifice social au complet ; et d'observations, même exactes, sur des cas particuliers et accidentels, on n'a pu tirer que des conclusions tout à fait erronées. Ce n'est point le lieu de discuter en détail les données fort contradictoires qui ont eu cours jusqu'à présent, mais la formule nouvelle que nous apportons a cette heureuse chance de pouvoir les concilier toutes (i). Les nobles sont partagés en clans, issus chacim d'une famille unique. Parfois deux clans ont fusionné ; dans ce cas leurs noms sont accolés : tels ces Lomi-Loko, qu'en ce moment nos guides redoutent de voir fondre sur nous ; tels les Alou-Ma, que nous rencontrerons plus tard. Certains clans ont à leur tête un nzemo, comme le clan des Ngigai où nous nous trouvons en ce moment, dont le prince est parent et vassal du puissant nzemo de Silo, Tou (ou Atou). Mais la plupart n'ont pas de chef direct : le nzemo n'est qu'un suzerain qui domine plusieurs clans, mais n'entre pas dans les affaires particulières de chacun, que règle un conseil formé par les chefs de toutes les familles nobles. Ainsi le clan des Ma n'a point de prince à sa tête, mais il reconnait la suzeraineté du nzemo Len, le plus puissant de tous les princes lolos, dont l'autorité nominale s'étend depuis ici jusqu'au Ta-Tou-ho, à 200 kilomètres plus au nord.
Nous cheminons dans les magnifiques prairies qui
(i) Les lecteurs que ces questions intéressent les trouveront complètement traitées dans le TonicVy Ethnographie^ de notre publication scientifique
occupent tout le fond de la vallée et qui se transforment en lac à la saison des pluies, tant la pente est insensible. Apercevant deux outardes, je me dispose à les tirer : « Que vas-tu faire ? » s'écrie notre interprète, « ce sont les oiseaux sacrés de la région. Ils portent bonheur à qui les voit, surtout quand on les trouve réunis. Nous avons vu la Tête du Dragon hier, aujourd'hui nous rencontrons le couple d'outardes : vous êtes des hommes aimés du Ciel. Mais gardez-vous de l'offenser en tuant ces oiseaux divins. » Sauf la musique, c'était presque le discours de Gurnemanz à Parsifal. Emu de repentir, je ne brisai point mon arc, je veux dire mon solide fusil automatique dont je pourrais bien avoir encore à me servir, mais je m'inclinai dévotieusement.
Ce respect pour les outardes n'est pas spécial aux Lolos, je l'ai constaté plus tard chez les Chinois ; ce n'est pas le même que nous portons aux cigognes ou aux hirondelles, car ces énormes oiseaux, très rares — nous n'en avons rencontré que quatre couples pendant toute la durée de notre expédition, — ne sont pas des familiers de l'homme; je n'ai pu savoir exactement les croyances des Lolos à leur égard, mais, pour les Chinois, ce sont des Esprits (Chen).
Cette belle vallée de Lan-pa, qui fait communiquer par des cols secondaires de nombreuses tribus, est une des artères du pays lolo. Après l'avoir franchie, nous quittons le territoire des Ngigai, et entrons maintenant sur le véritable patrimoine des Ma.
Tout d'abord nous franchissons un massif, le Sosoleang-tse, qui est fameux pour deux raisons. Il porte à son sommet, d'où on jouit d'une vue magnifique, une forêt, petite mais très touffue qui est la seule que nous ayons vue en pays lolo (i). Les Lolos, en effet, comme tous les peuples pasteurs, sont grands destructeurs d'arbres, parce qu'ils ont besoin de pâturages pour leurs troupeaux : aussi, dès
(i) Sauf pourtant en quelques coins déserts des monts de Chama, peu avant notre sortie.
qu'ils s'installent quelque part, commencent-ils par mettre le feu à la forêt voisine ; si l'espace ainsi déblayé est suffisant, ils respectent le surplus, mais ils le brûleront à son tour si l'accroissement de leurs troupeaux l'exige. D'ailleurs, sans haïr les arbres, — ils ont souvent près de leur \illage un bosquet sacré où reposent les morts. — ils ne les affectionnent pas comme les Chinois : on n'en
voit aucun autour de leurs demeures, ainsi que dans chaque cour de maison chinoise.
Le second motif de la célébrité de ce massif, a pour cause sa position stratégique qui lui a fait jouer un rôle important dans toutes les guerres entre Lolos et Chinois, Dans la dernière campagne, en 1905, qui s'est terminée par un désastre pour les Chinois, si ceux-ci n'ont pas été massacrés jusqu'au dernier, c'est qu'une arrière-garde laissée par eux sur cette montagne dans leur niiirche en a\aiit a
résisté victorieusement aux attaques des Lolos qui voulaient couper la retraite au corps principal (i).
La vallée de Sseu-Kouei-pa où nous descendons est le centre du clan des Ma. Nous passons sans nous arrêter devant plusieurs villages murés et demeures de seigneurs, petites forteresses établies au sommet de collines.
En avant de Tune d'elles un groupe nombreux attend et, quand nous arrivons à sa hauteur, se prosterne. C'est Ma-Djédjé, un des chefs les plus réputés, entouré des siens. Il nous souhaite la bienvenue dans son pays en termes pleins d'affabilité, nous assure que tout est préparé pour nous recevoir, et nous annonce sa visite pour le lendemain.
Comme déjà la nuit tombe, nous nous hâtons vers le gîte qui nous attend. Ce n'est plus cette fois, et je le déplore, une demeure lolo : dans leur délicatesse, nos hôtes croient que nous serons beaucoup mieux dans une maison chinoise, et, puisqu'il y en a une dans le pays, ils nous l'ont réservée.
Mais que font ces Chinois installés dans un pays interdit à leurs congénères ? leur présence, là comme à notre première étape, décèle un mystère qu'il faudra bien que nous percions.
Cette maison chinoise, d'ailleurs fort misérable, s'élève en un point central de la belle vallée de Sseu-Kouei-pa, couverte de villages lolos. La femme qui l'habite, seule avec ses enfants, vit du passage des Chinois admis à pénétrer dans le clan. Tous logent chez elle ; c'est là que se traitent les affaires avec les Lolos de la région, et la propriétaire tient un petit dépôt de marchandises. Cette tolérance est donc très utile aux Lolos qui, sans quitter leur territoire et sans se livrer eux-mêmes au commerce, trouvent là plusieurs des denrées qu'ils désirent, étoffes, sucre et sel. Cette femme chinoise n'est pas esclave, mais elle paie au clan une redevance élevée ; elle ne peut sortir du territoire qu'avec la permission du chef, ni pénétrer dans un autre
(i) L'officier chinois qui fut le héros de ce combat entrera plus tard à notre service comme chef de notre convoi.
clan que sous la protection d'un répondant : en fait, bien que libre de ses actions, elle est captive.
Nous allons séjourner là, car il nous faut entrer sur le territoire d'un nouveau clan, les Acheu, ce qui exige de nouvelles négociations.
Dès le lendemain matin nous voyons arriver Ma-Djéd)ê, accompagné non seulement de ses parents, amis et serviteurs, mais de sa femme entourée d'un nombreux cortège de suivantes.
C'est la première fois que nous pre- ■ nons vraiment contact avec l'élément féminin : la femme secgnkl'r et damk.
de Ma-Walé,
insignifiante personne, n'a guère marqué sa présence ; quant à toutes les autres femmes que nous avons vues, c'étaient des serves ou des esclaves, et, d'après l'exposé qu'on a lu plus haut du recrutement des différentes castes, elles n'ont que peu ou point de sang lolo dans les veines ; aussi quel constrate bien apparent sur les photographies entre elles et les dames nobles que nous verrons dorénavant !
L'épouse de Ma-Djédjé attire immédiatement et retient l'attention : elle est vraiment belle, d'une beauté régulière et noble, et son attitude, tous ses mouvements, sont empreints d'une grâce et d'une dignité parfaites.
Elle porte à ravir le costume national, qui est tout différent de celui des Chinoises : au lieu d'une tunique tombant à mi-cuisse et d'un pantalon, la femme lolo est vêtue d'un corsage au col ajusté et montant jusqu'au menton, d'une longue jupe plissée et garnie de volants. Comme l'homme elle recouvre ses épaules d'une pèlerine, mais celle-ci, qui affecte absolument la forme des « rotondes » de nos élégantes, est le plus souvent, non en feutre, mais en fine laine d'agneau.
La coiffure est très variée ; il v a des formes réservées aux jeunes filles, aux femmes mariées, aux mères, aux esclaves, aux femmes nobles ou serves, etc.; mais les modes changent suivant les tribus, et, contrairement aux affirmations de quelques voyageurs, je crois impossible de définir aucune règle générale. Le turban, formé d'une bande mince et plate enroulée sur elle-même une infinité de fois, est cependant, là où je l'ai vu, réservé aux femmes nobles, et telle était la coiffure de dame Ma-Djédjé. Elle avait aux oreilles des pendants en argent, et son col était maintenu par une broche du même métal.
Le costume des hommes est fort sommaire : en dehors de la pèlerine déjà décrite, il se compose d'un pantalon et d'une veste boutonnée sur le côté, pareils à ceux des Chinois, et généralement en cotonnade bleue de provenance chinoise ; cependant on voit aussi des vêtements blancs en chanvre de fabrication lolo, mais ils sont surtout portés par les enfants, les serfs et les esclaves. Le bas de la jambe est, comme chez les Chinois, serré par une petite bande enroulée, mais celle-ci n'est pas destinée à enfermer le large pantalon, qui flotte toujours librement à la hauteur du mollet. Le Lolo porte volontiers une seule boucle d'oreille en argent, du côté gauche.
Cependant la pèlerine n'est point la seule particularité du costume lolo ; il v a aussi la fameuse « corne ». Le Lolo ne porte point la natte, il ne se rase pas le devant de la tête ; tout au contraire, comme s'il voulait bien marquer son opposition au Chinois, il rassemble tous ses cheveux sur le devant et en fait une petite torsade au-dessus du front. Quand il porte un turban, il l'enroule autour de la torsade, en forme de poire, d'où parfois l'extrémité de l'étoffe s'échappe en aigrette. C'est cette coiffure originale que les Chinois et à leur suite les voyageurs européens baptisent la « corne » du Lolo, mais il faut remarquer que ce n'est qu'une coiffure d'apparat : chez eux, la plupart des Lolos, même les nobles et les princes, comme on peut le voir sur nos photographies, vont tête nue ou enroulent leur turban à la manière ordinaire. Leurs cheveux sont souvent ras — quelquefois avec une petite mèche sur le devant — mais ordinairement assez longs.
Hommes et femmes vont pieds nus. Cependant en hiver ils chaussent parfois des sandales de paille et des tiges de botte en feutre.
En même temps que son époux nous faisait présent d'un mouton, dame Ma-Djédjé nous avait offert — avec quelle grâce ! — un poulet ; elle reçut en retour quelques colifichets, qui lui causèrent un plaisir extrême, et se prêta le plus volontiers du monde à nous laisser prendre son portrait. Toute la matinée se passa en honnêtes divertissements.
Le plus agréable, je ])ense, aux yeux des Lolos fut celui du « vin d'honneur ». Des voyageurs ont fait aux Lolos une réputation d'ivrognes tout à fait calomnieuse. Il est fort véritable, et j'en ai moi-même cité un exemple caractéristique lors de notre départ, que les Lolos se grisent assez volontiers quand ils descendent en Chine : ils ont dans les mains le montant des produits qu'ils sont venus vendre, et l'aubergiste est là qui les tente avec son « eau de feu » ; mais ils vont très rarement en Chine, et chez eux ils n'ont
pas d'alcool. Cependant ils savent le distiller; il faut donc croire qu'ils n'y tiennent guère. Il est d'obligation d'en offrir aux hôtes de marque : partout où nous sommes passés, les chefs ont dû envoyer des honunes battre le pays un jour à la ronde pour arriver à trouver la valeur d'un ou deux litres, qui n'arrivaient parfois que le lendemain..-
Rien n'est plus curieux que cette offrande de vin. Tout le monde est assis en cercle. L'échanson — un serf qui a le privilège de cette fonction — tient dans ses mains deux coupelles. Il remplit l'une avec le cruchon d'alcool* puis, s'approchant de l'hôte, il fléchit le genou devant lui ; en même temps, de ses deux mains, il fait avec les deux coupes des passes très compliquées et très rapides en transvasant le liquide, et enfin s'immobilise dans une position oblique très singulière : à peu près celle d'un boxeur dont toute l'attitude exprimerait la grâce et le respect, et qui au lieu de poings fermés vous tendrait deux coupes pleines de nectar.
Quand l'hôte a bu, il désigne lui-même à l'échanson la personne qu'il veut honorer, et le même cérémonial se reproduit devant celle-ci.
Tels sont les rites de l'hospitalité lolo. Ce qu'il est dif" ficile de rendre, c'est la noblesse et la gravité que respirent les manières des chefs, en même temps qu'une simplicité familiale ; bien que rien dans leur accoutrement si pauvre ne les distingue de leurs serfs, on les reconnaît au premier coup d'œil ; il n'y a d'ailleurs rien de servile dans le respect et l'obéissance qui les entoure, mais un empressement déférent et presque filial. Nous sommes en pleine chevalerie, et le seigneur n'est le maître que parce qu'il est le plus fort, le plus brave, que c'est lui qui mène les autres au combat, donne les plus beaux coups d'épée et paie le plus de sa personne : on sent que les serfs admirent leur suzerain.
Mais voici les Acheu qui arrivent. Il paraît qu'ils se font tirer l'oreille pour nous recevoir : déjà plus éloignés de la frontière, ils n'ont guère entendu parler des Européens
et nous prennent pour des hommes pareils aux mandarins chinois aux allures doucereuses et compassées. Aussi notre interprète Siu nous fait-il la leçon : il faut que je prenne un ton énergique et décidé, montrant que nous sommes des gens de guerre qui n'ont peur de rien et ne craignent pas de manifester leur force.
Les Acheu se présentent ; leur chef, Sia-Moudjé, paraît en effet passablement bourru : à peine nous salue-t-il. Comme il est convenu, je prends un ton rude et presque violent pour lui indiquer notre désir d'aller chez lui et lui demander dé nous recevoir. Le Père de Guébriant traduit mes paroles sur le même idapason, et vraiment, à nous entendre, il semblerait que nous venons adresser un ultimatum et sommes tout prêts à partir en guerre. Sia-Moudjé répond à peine quelques mots à demi-voix et se retire avec les siens. Nous avons suivi aveuglement les conseils de notre agent : pourvu qu'il ne nous ait pas fait commettre un impair !
Mais non, il revient ravi : la comédie a pleinement réussi. Sia-Moudjé a changé d'avis sur notre compte, et il nous reconnaît pour des gens avec lesquels un héros de sa réputation peut se commettre sans déshonneur. Mais ne voudrions-nous pas lui donner quelque idée de nos talents ! On nous amène un cheval fougueux en nous invitant ironiquement à le monter, mais Boyve n'est pas pour rien maréchal des logis et futur officier de cavalerie, et le Encéphale lolo est dompté par ce nouvel Alexandre. Le tir rapide à longue portée, faisant jaillir des flocons de poussière sur les montagnes d'en face, excite des transports d'enthousiasme, redoublés par les décharges de nos revolvers dont personne ne soupçonnait la présence dans nos poches. Cette fois, il n'y a pas à le nier, nous sommes des guerriers, et même des guerriers auxquels nul ne résisterait : Sia- Moudjé est notre ami.
Et son revirement est à la fois comique et touchant : le voilà maintenant qui vient nous faire le grand salut jus-
qu'à terre ; il nous offre une brebis et un faisan vivant ; puis, ayant sans doute appris par notre interprète que le Père baptise les enfants, il lui présente son fils unique encore en bas âge et le prie de lui donner un nom.
Le Père, dont le plus cher vœu serait la conversion des Lolos, est profondément ému : un nom chrétien, c'est déjà comme une profession de foi ; cet enfant est-il prédes-