VILLAGE FORTIFIÉ
tiné à propager l'Evangile ? Et le Père, non, je crois, sans adresser à Dieu une prière pour son salut et celui de tout ce peuple, confère à l'enfant son propre nom, Jean, en latin Johannes. « Joha ! » répètent les Lolos, « Joha ! magnifique nom ! ". Et ils courent proclamer partout le beau titre inconnu dont le Père vient de sacrer l'enfant. Tel fut l'effet apostolique de nos armes perfectionnées.
Le lendemain nous quittons avec regret nos excellents amis les Ma, qui nous ont si hospitalièrement ouvert la porte du pays interdit, et, sous l'escorte de Sïa-Moudjé, nous partons vers Kiao-Kio.
Nous traversons une petite chaîne, remplie de charbon qui affîeure partout mais que personne n'exploite. Puis
nous descendons dans la vallée du San-Oua-ho, rivière à laquelle vient se réunir celle qui arrose Sseu-Kouei-pa, après avoir coupé la montagne par une gorge étroite.
Cette plaine est couverte de villages et de rizières : les Lolos ne créent point de champs en terrasses sur le flanc des montagnes, mais ils ne négligent pas d'utiliser les eaux pour irriguer le fond des vallées. La montagne, là où la pente n'est pas trop forte, est cultivée en avoine, seigle, sarrasin, pommes de terre.
Tous ces villages, bien entendu, sont fortifiés. Les maisons y sont disposées en petites rues parallèles, et donnent tout à fait l'impression de baraquements militaires.
La population stupéfaite s'amasse pour nous voir passer. Son attitude n'est pas partout semblable, car dans le même clan tous ne s'entendent pas également bien, et si les amis de Sia-Moudjé nous acclament, ses adversaires
SEICNEUK AVEC SES SERFS (Au ci
affectent de bouder. Ce qui donne lieu à un incident comique.
Nous venions de dépasser un village dont les habitants s'étaient tenus à Técart, lorsque Boyve prend la photographie du site. Déjà nous avions repris la marche, lorsque des cris retentissent derrière nous, et une foule accourt, nous sommant d'arrêter. Qu'est-ce donc ? que leur avons-nous fait ? que veulent-ils ? Ce qu'ils veulent ? être photographiés, pas autre chose. Comment nous emporterions l'image de leur vallon, et ils n'y seraient pas ? Après cela aurais-je eu le cœur de ne pas présenter au public le portrait de ces braves gens qui tenaient tant à le lui offrir? (i)
Puis nous escaladons une chaîne assez haute, qui nous sépare de Kiao-Kio. Il paraît que nous y courons quelques risques : une fraction du clan voisin des Paki est en guerre avec les Acheu et vient souvent attaquer les passants. Fort malencontreusement, pendant un instant d'arrêt, mon cheval s'échappe et file à fond de train ; nos hommes ont beau le poursuivre, il les évite et s'éloigne toujours davantage. C'est un animal perdu, et me voici à pied ! Mais Boyve s'est élancé sur son cheval à sa poursuite, et bientôt tous deux disparaissent. Nous sommes passablement inquiets: les rôdeurs Paki pourraient bien être embusqués de ce côté ; et d'ailleurs, qu'arriverait-il si n'importe quel Lolo rencontrait ainsi un étranger seul, sans répondant ? Ce n'est qu'après une heure d'inquiétude que nous voyons Boyve reparaître avec mon cheval, et il ne semble même pas se douter qu'il a bravé un danger réel.
(i) On s'étonnera peut-être de cet empressement à poser devant Tobjectif : des voyageurs ont raconté que les Lolos manifestaient la plus grande répugnance à se faire photographier. Sans doute, si on ne leur avait pas expliqué le but de l'appareil, fait jouer le déclic, montré des épreuves déjà tirées; mais des qu'ils avaient vu les portraits d'autres hommes et qu'ils étaient parvenus à distinguer ce qu'ils représentaient — l'image plate et noire d'un être en relief et coloré paraît d'abord inintelligible à qui n'est point accoutumé à en voir, — leur plus vif désir était de s'offrir eux aussi à l'admiration de leurs semblables. Puis la renommée célébrait l'appareil merveilleux et, nous devançant, amenait les foules devant l'objectif. Dans aucun pa>'s d'Afrique ni d'Asie je n'ai vu cette méhodc patiente manquer son effet.
Si réel que Sia-Moudjé, avant de continuer l'ascension, nous prie de prendre nos carabines à la main, puis tous ses gens, brandissant leurs lances et leurs sabres, s'élancent à l'assaut en poussant des hurlements stridents, au son de la marche nationale lolo, qu'enlève un flûtiste — mélodie originale d'un rythme bref et accentué que nous avons entendue d'un bout à l'autre du pays.
D'ennemis point, et nos héros s'arrêtent triomphants 3ur la crête.
Entre nous, je les soupçonne d'avoir un peu grossi le péril pour nous éprouver ; mais cela nous a valu le pittoresque spectacle d'une charge de Lolos. Vraiment c'était impressionnant : ils ont gravi cette montagne à une telle allure que nos chevaux pouvaient à peine les suivre ; leurs cris perçants, qui glacent de terreur les Chinois, le cliquetis de leurs armes qu'ils frappent l'une contre l'autre, les moulinets qu'ils exécutent en courant comme s'ils perçaient d'imaginaires ennemis, toute cette mise en scène décèle une impétuosité et une ardeur farouches, servies par des muscles d'acier, et qui répondent bien à leur terrible renommée.
Du haut de la montagne nous apercevons enfin la plaine et la forteresse de Kiao-Kio qui marqueront une étape décisive de notre itinéraire. Comme nous nous hâtons de redescendre pour les atteindre avant la nuit, à l'entrée d'un village, un groupe nombreux s'avance et se prosterne : c'est Cheuka, le seigneur le plus important du clan des Acheu. Il nous remercie de l'honneur que nous lui faisons en venant chez lui, et du premier coup nous sommes gagnés par la droiture et la noblesse que respirent son visage et ses paroles.
Dire que les Chinois dépeignent ces hommes comme des sauvages ! Certes, ils sont pauvres et, à s'en tenir aux apparences, primitifs ; mais nulle part mieux que chez ces Barbares je n'ai compris combien factice est la supériorité que nous donne notre courte science, et, en présence
de guerriers intrépides, loyaux et bons, je me prenais à les admirer et à les aimer comme le méritent les héros.
Kiao-Kio s'élève non pas précisément dans une plaine mais dans une sorte de bassin irrégulier formé par la réunion de plusieurs larges vallées. La petite ville dresse ses remparts sur une colline basse allongée entre deux rivières presque parallèles qui confluent un kilomètre plus au sud. Le cours d'eau principal, que nous devons franchir pour y arriver, n'est autre que notre vieille connaissance la rivière de Sseu-Kouei-pa, qui nous a rejoints à travers la montagne en la fendant par une cluse à pic ; dorénavant — elle a déjà changé au moins trois fois de nom, car les cours d'eau prennent celui des lieux qu'ils traversent — elle s'appellera la rivière de Kiao-Kio. Par un étroit défilé qui s'ouvre vers le sud, elle va rejoindre le Fleuve Bleu. Au nord s'élève un beau massif, la montagne des Paki, qui depuis deux jours nous sert de point de repère ; haut de 3.600 mètres environ, il est rare que son front ne soit pas couronné de neige. A ses pieds, une autre « plaine », celle de Tchou-Hé, prolonge au nord-est celle de Kiao-Kio, dont un faible mouvement de terrain la sépare.
Kiao-Kio et Tchou-Hé sont appelés le « cœur du Pays lolo ». Leurs vallées sont les plus peuplées et les plus fertiles de toute la région : et à voir les villages pressés, les rizières bien irriguées, et même — car il y a ici des Chinois — quelques champs de pavots aux fleurs éclatantes, on se croirait dans une des plus populeuses campagnes de la Chine. C'est ici que se tiennent les assemblées générales où sont décidées les grandes guerres ; « c'est d'ici que », disent les livres chinois, « les Barbares se précipitent pour porter le ravage dans les contrées d'alentour, détruisant les habitations et emmenant en captivité les populations ». Et cependant, parce qu'elle est une ville, Kiao-Kio était plus exposée que des tribus presque nomades et insai-
sissables aux atteintes des Chinois, et ceux-ci ont jadis réussi à y établir un mandarin à la tête d'une garnison. Et c'est pourquoi le P. de Guébriant, sans trop croire à notre succès final, avait espéré qu'au moins nous pourrions parvenir jusqu'ici. Quand nous arrivons, toute la population sort au-devant de nous, et on nous conduit à un logis tout prêt : deux pièces minuscules, avec une petite cour. Mais où donc est le manda-
rin, et comment n'avons-nous pas aperçu un seul soldat chinois ! Les gens nous regardent avec étonnement : ne savons-nous pas mieux les événements ? De fait nous les savons assez mal, et il faudra une longue enquête, tant ici qu'à mon second passage au Kien-Tch'ang, pour arriver à les connaître. Je vais les résumer dès maintenant, car ils aideront à comprendre la situation.
Le pays autrefois contenait beaucoup de Chinois : en 1523, les habitants de Kiao-Kio firent une pétition au prince de la contrée pour lui exposer que leur agglomération était maintenant assez nombreuse pour mériter le rang
de ville ; en conséquence le prince ordonna qu'une muraille fût élevée tout autour. — Dans cette « pacifique » contrée qu'est la Chine, toute ville est ceinte de remparts, si bien que le même mot signifie ville et muraille, ce qui symbolise à merveille l'état du pays, car sans mur, point de ville : elle serait pillée et détruite par les rebelles ou les brigands. — Les Chinois exploitaient tout le pays, qui est plein de mines d'or, d'argent, de cuivre et de bois (i).
Les Lolos n'ont commencé, semble- t-il, à devenir redoutables qu'au dernier siècle. En 1868, le général Tcheou, surnommé le Grand Guerrier, qui voulait les réduire, a subi, à deux journées au nord de Kiao-Kio, une défaite complète à Niou-Niou-pa : ce fut le Granson des Lolos, et les Chinois furent contraints de reconnaître leur indépendance. C'est de ce jour que fut organisé tout autour du pays lolo un réseau de forts qui marquent la frontière, ainsi que le système des otages dont je parlerai plus loin.
Cependant les Lolos vainqueurs n'expulsèrent ni ne dépouillèrent les Chinois propriétaires du sol, se contentant de leur imposer leur autorité et le paiement d'un tribut ; même ils tolérèrent qu'un mandarin vînt de temps en temps à Kiao-Kio pour juger les procès entre Chinois: pourvu qu'il se procurât un répondant, en le payant convenablement, et qu'il ne se mêlât de rien en dehors de ses compatriotes, on le laissait venir et s'en retourner comme un simple porteur d'insectes à cire.
Mais l'état de guerre perpétuelle dans lequel vivent les tribus empêchait toute relation commerciale, et il exposait les Chinois résidant sur le territoire d'un clan à être enlevés et réduits en esclavage par un clan ennemi. Peu à peu les exploitations de mines cessèrent, les cultivateurs * abandonnèrent leurs champs et rentrèrent en Chine : et pourtant aujourd'hui encore, tant est grand
(i) On appelle « mines de bois » des forêts entières qu'on retrouve sous terre, et dont le bois merveilleusement conservé, par l'effet de conditions que j'ignore, est imputrescible et a par suite une valeur très considérable. Les mines de bois sont nombreuses dans le Kien-Tch'ang.
chez eux le sentiment de T équité, les Lolos reconnaissent leur droit de propriété.
Le gouvernement chinois a fait vingt tentatives pour recouvrer ce pays perdu : toutes ont abouti à des désastres. La dernière a eu lieu en 1905. Convaincu que seul un Lolo pourrait venir à bout des Lolos, il a confié le commandement de ses troupes au prince lolo Lou-Chaowou, nzemo de Houei-Li-tcheou et autres lieux, assisté du commissaire chinois Tch'ang. L'armée s'est avancée sans rencontrer grande résistance jusqu'à Poussa-tang (ainsi nommé à cause d'une grande statue de Bouddha, ou Poussa, élevée jadis par les Chinois) à un jour au sud de Kiao-Kio. Mais là, elle s'est trouvée bloquée dans un défilé par des forces supérieures qui l'accablaient, du haut des rochers, de flèches et de pierres. Coupés de leurs convois et menacés de mourir de faim, les Chinois firent une sortie de ' nuit. La plupart périrent, mais Lou-Chaowou et Tch'ang échappèrent, et, grâce à l'héroïque résistance, mentionnée plus haut, de l' arrière-garde laissée sur le mont Sosoleangtse, ils purent regagner la Chine.
Depuis lors, les Chinois ont presque complètement disparu: il n'en reste guère que les deux familles de Chiu-Senpa (notre première étape), notre hôtesse de Sseu-Kouei-pa douze familles à Kiao-Kio et huit à Tchou-Hé. Et finalement les Lolos, agacés par ces souvenirs de l'ancienne domination chinoise, ont brûlé, l'an dernier, le yamen et la pagode de Kiao-Kio. La vaste enceinte des remparts n'abrite plus que deux rues minuscules, elles-mêmes murées à leurs extrémités, et des champs cultivés sur l'emplacement des bâtiments détruits.
Telle est l'histoire succincte des dernières luttes entre Chinois et Lolos, terminée par la victoire et l'indépendance de ceux-ci. Elle nous montre qu'au lieu d'être une race en décadence et en voie de disparition, les Lolos sont en pleine ascension ; nous aurons, par la suite, à constater partout leurs progrès. Il ne s'agit donc pas d'étudier chez
eux une variété particulière de sauvages, destinée à s'éteindre au contact de la civilisation, et qui ne présenterait d'intérêt que pour l'anthropologue : c'est un peuple qui jouera un rôle dans les destinées de l'Orient.
C'est d'ailleurs pour nous une chance extrême de ne plus trouver à Kiao-Kio de représentant de la Chine, car, sans aucun douté, il eût reçu l'ordre de nous arrêter et nous allons déjà avoir assez de peine à passer ! Il nous faut maintenant entrer sur le territoire des Paki ; or ce clan est en conflit avec les Acheu, précisément à cause de Kiao-Kio. Cette ville appartenait aux Acheu qui l'ont vendue aux Paki, mais ceux-ci n'ont pas encore payé le prix convenu. La tension est si grande qu'il a été impossible à notre ami Sia-Moudjé de venir à Kiao-Kio ; ce vieux bourru, qui a sans doute exprimé un peu vertement son opinion, serait tué s'il passait la rivière qui limite ce territoire litigieux.
Par bonheur Cheuka a pour gendre un des principaux seigneurs de l'autre clan, Paki-Mouka. C'est sur lui que nous comptons pour nous introduire.
Toute la journée du lendemain se passe en palabres. Jusqu'ici les choses avaient marché en somme très facilement : grâce à ses relations d'affaires, notre agent Siu avait sans trop de peine décidé ses amis Ma à nous recevoir ; ceux-ci nous avaient fait traverser les Ngigai et remis à leurs alliés Sia-Moudjé et Cheuka, les seuls d'ailleurs de tous les Acheu avec lesquels ils fussent en termes amicaux. Tout cela avait été le fruit du pacte initial, et, saufpour conquérir l'amitié de nos guides et nous assurer une réputation favorable, notre diplomatie n'avait plus guère eu occasion de s'exercer.
Ici il n'en était pas de même: Siu n'y avait plus d'amis, et il fallait trouver un motif plausible pour nous faire ouvrir le passage. Nous avions déclaré que nous allions faire visite au prince de Chama, dans l'espoir que les tribus intermédiaires n'oseraient pas risquer de se brouiller avec lui en nous arrêtant. Mais, pour soutenir notre cause, nous
n'avions que Cheuka ; heureusement la bonne impression que nous avait faite ce digne seigneur était réciproque, et il s'était pris pour nous d'une véritable amitié que nous n'avions qu'à cultiver. Il nous amenait successivement tous les notables Paki, car, bien entendu, la petite ville était pleine d'une foule considérable de Lolos accourus de tous les environs, auxquels il fallait exhiber tous nos objets et en expliquer le but et la manœuvre.
Pas plus que le bouillant fils de Pelée, les Lolos n'étaient capables de dissimuler le fond de leur caractère . L'appareil le plus perfectionné n'excitait chez eux qu'une approbation discrète; ce qu'ils attendaient avec impatience," c'était l'apparition de nos armes : déjà la renommée de ces engins merveilleux nous avait précédés. Mais ils ne pouvaient croire
que des objets si petits fussent doués d'une puissance si grande, et tous demandaient à en voir l'effet.
Il fallut donc procéder à des expériences en règle. Toute la population s'était massée au pied des remparts pour nous voir tirer, et, comme nous manquions de cibles, les hommes offrirent leurs manteaux. A qui mieux mieux les jeunes gens, s'élançant dans la campagne, allaient
déployer leur pèlerine sur le sol, et il fallait, pour ne pas faire de jaloux, que nous tirions sur chacune d'elles. Aussitôt tous de se précipiter pour voir le résultat : quels cris d'admiration et de triomphe, quand ils rapportaient leur manteau troué ! Si nous les avions écoutés, nous eussions transformé leurs pèlerines en écumoires... et épuisé bien vite notre provision de cartouches ; il est vrai, l'effet était aussi grand que si nous avions abattu notre homme à chaque coup, et ne valait-il pas mieux n'avoir à démontrer la puissance de nos armes que sur des manteaux ?
Le lendemain matin, notre ami Cheuka, suivi de ses notables, entre chez nous et nous invite à venir voir des exercices équestres ; il nous emmène en cortège de l'autre côté de la rivière, en territoire Acheu. Nous y retrouvons notre ami Sia-Moudjé et une nombreuse foule réunie devant une vaste carrière circulaire, visiblement très fréquentée ; nous avons la surprise d'apprendre, ce que nous pourrons vérifier par la suite, qu'aux environs de presque tous les villages, il en existe de semblables, où les jeunes chevaliers s'exercent au noble art de Téquitation.
Et alors commencent des acrobaties étonnantes. Plusieurs jeunes gens, lançant leur cheval à toute vitesse sur la piste ronde, se renversent complètement en arrière, de manière que leur tête touche presque la croupe ; mais au lieu de conserver la jambe basse, ainsi qu'en Europe on s'applique à le faire, ils l'élèvent complètement, réunissant les deux exercices de notre équitation qui s'intitulent : « Flexion du rein en arrière » et « Elévation des cuisses ». Ils n'ont -donc aucune espèce de prise sur leur monture et ne tiennent que par l'effet d'une souplesse extraordinaire, qui leur permet de conserver l'équilibre de leur assiette à cette allure vertigineuse en faisant corps avec l'animal. Leur grande pèlerine, maintenue seulement autour de leur cou par une coulisse et emportée en arrière par le vent de la course, flotte horizontalement, prolongeant à plus d'un mètre
la silhouette du cheval, qui semble une bête apocalyptique. Ils font ainsi plusieurs tours de piste, réalisant un tour de force merveilleux.
Pour apprécier ce qu'a d'étonnant ce développement du sport équestre, il faut songer que les Lolos habitent un pays de montagnes et que les Chinois qui les entourent n'utilisent le cheval que comme animal de bât ; ce n'est donc ni dans l'exemple de leurs voisins, ni dans les facilités offertes par la nature qu'on aperçoit l'origine de ce goût si vif pour l'équitation. Je ne sais si je me trompe, mais il doit y avoir là une disposition atavique : c'est une indication précieuse pour rechercher l'origine des Lolos. Seules de vastes plaines impropres à la culture, comme celles que nous parcourrons au Tibet et en Mongolie, forment des peuples de cavaliers pasteurs ; et nous pouvons, par ailleurs, constater que le Lolo de race pure ignore et dédaigne les travaux des champs, laissés aux esclaves d'origine chinoise : l'élevage des troupeaux, pour ainsi dire inconnu des Chinois, est au contraire sa spécialité.
Cette fantasia inattendue et les réflexions qu'elle nous inspirait ne nous empêchaient pas de remarquer qu'un groupe très nombreux de Lolos inconnus, tous armés, au milieu desquels on nous avait fait asseoir pour contempler le spectacle, conservaient une attitude froide et peu amicale. C'étaient les principaux membres du clan des Paki où nous voulions pénétrer. Bientôt Cheuka de l'air le plus gracieux, vient nous engager à profiter de cette belle carrière pour galoper à notre aise, et Siu, en traduisant cette invitation, ne nous cache pas que c'est une manière polie de nous éloigner un moment.
En réalité cette grande assemblée, il n'est pas difficile de s'en apercevoir, ne s'est pas réunie afin de contempler un carrousel : celui-ci n'a servi que de prétexte pour nous y amener ; il est évident aussi que nos affaires ne vont pas toutes seules. Mais puisque nous avons des amis, que pouvons-nous faire de mieux que de les laisser agir? Nous
partons donc au petit galop et profitons de ce moment de liberté pour visiter la vallée.
A l'entrée de la cluse par où la rivière de Sseu-Kouei-pa débouche de la montagne, nous trouvons deux énormes chiens crucifiés dos à dos ; nous en avions déjà trouvé deux autres du côté opposé de Kiao-Kio. D'une façon générale, cet usage, qui est très répandu chez les Lolos, signifie qu'il y a un litige grave à régler, — ici, celui divisant les Paki et les Acheu au sujet du territoire de Kiao-Kio. — Impossible de rendre l'impression farouche et sinistre, pleine de menaces, que produit le supplice de ces puissants animaux ; leur forte taille paraît encore doublée par l'allongement de leurs membres, et, avec leur pelage fauve, ils évoquent de manière saisissante le tableau sauvage des lions crucifiés dans Salammbô.
Quand nous revenons, l'assemblée des clans ne semble pas s'être mise d'accord, au contraire. Siu a été prié de se retirer et nous rentrons à Kiao-Kio sans qu'aucun Lolo nous fasse cortège : nous avons tout l'air d'être en quarantaine. Chemin faisant, Siu nous met au courant. De mauvais bruits sont arrivés de Ta-Hin-Tchang : il paraît, suivant les uns, que nous sommes envoyés par les Chinois pour reconnaître les mines, lever la carte et prendre avec nos appareils l'image du pays, afin de préparer une nouvelle expédition ; suivant les autres au contraire, nous sommes des individus peu recommandables qui avons fui le territoire chinois pour nous soustraire au châtiment de nos crimes, et le gouvernement impérial ne pourra qu'être reconnaissant si on le débarrasse de nous. Ces accusations contradictoires, qu'elles aient été lancées par les émissaires du préfet ou par les ennemis de Siu, jaloux de son aubaine, forment un dilemme dont les deux termes aboutissent à la même conclusion : il faut nous supprimer. Solution qui aura l'avantage de permettre aux Lolos de se partager nos armes merveilleuses et les autres richesses que recèlent nos coffres. Siu ne cache pas son inquiétude, d'autant plus