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DEVANT LA PORTS

qu'exclu de l'assemblée il ne peut réfuter ces calomnies. C'est la crise, l'inévitable crise. Tout allait trop bien jusqu'ici! Comme, après quelques chaudes journées sous un ciel chargé de vapeurs, il est prudent de se méfier de l'orage, l'explorateur doit savoir que le calme qui par moment l'environne estceluiquiprécèdela tourmente. Qu'on

SEIGSEUBS

songe à l'impression que son passage produit dans un pays dont toutes les forces étaient jusque-là déployées précisément pour exclure l'étranger ! Partout le bruit de l'événement se répand, les langues s'agitent, les imaginations s'échauffent, des partis opposés se forment. Pendant qu'il avance, profitant de l'élan qui lui a fait franchir les premiers écueils, tout autour de lui des remous se produisent, et subitement il se trouve enveloppé dans un tourbillon. S'il s'y attend sans cesse, il saura donner à temps le coup de barre nécessaire, et répandre sur les flots l'huile qui les apaisera; et il profitera de ce calme passager pour

gagner du terrain... jusqu'à ce que vienne une nouvelle bourrasque.

Heureusement Cheuka ne nous a pas abandonnés ; il envoie un de ses gens nous dire que lui et Sia-Moudjé sont fidèles à leur parole et défendent notre cause. Par la même voie, nous lui renvoyons quelques arguments à faire valoir : ceux qui disent que nous sommes des brigands poursuivis par l'autorité chinoise ne savent-ils pas que nous sommes arrivés à Ta-Hin-Tchang avec une escorte d'honneur?' et quant à croire que nous sommes des espions chinois, nos répondants Ma n'ont-ils pas raconté que les mandarins avaient tout fait pour nous empêcher (Jfe pénétrer dans le pays ?

t La journée se passe ainsi ; du haut des remparts on aperçoit l'assemblée,^ Tés chefs assis en cercle, leurs gens derrière eux, à quelque distance, avec leurs longues lances fichées en terre. Sans cesse quelques messagers se détachent, venant iapporter sur l'état des négociations des nouvelles qui se colportent^ de bouche en bouche : on a décidé de nous i^assacrer... le passage nous est accordé... nous allons être ramenés à la frontière et livrés aux mandarins...

Tous ces bruits soulèvent autour de nous une vive excitation, La ville est de plus en plus remplie de Lolos, et quand les nouvelles sont mauvaises, nous le voyons de suite à l'expression hostile de certains visages. Il y a, autour de nous, une foule de serfs ou d'esclaves issus de races quelconques, aux faces bassement cruelles ; et il y a aussi quelques nobles a tête de brigand, un, entre autres, géant de plus de deux mètres, à l'air violent et mauvais^ vraie bête de proie. Il est heureux qu'on ne l'ait pas appelé au conseil.

Il ne faudrait point d'ailleurs, parce que j'ai fait remarquer combien injuste est le jugement porté par les Chinois sur les Lolos pris dans leur ensemble, en conclure qu'ils sont tous de petits saints. Bien au contraire, il est évident que dans une peuple qui vit de la guerre, sans gouvernement

et sans tribunaux, il doit exister un certain nombre d'êtres violents, fourbes et cupides, dont rien ne vient réfréner les mauvais penchants. Ce qui est surprenant et admirable, c'est que leur nombre ne soit pas plus élevé.

Ce n'est qu'à cinq heures du soir que le palabre prend fin, et un messager accourt nous annoncer la bonne nouvelle : les Paki nous feront accueil. Cheuka revient triomphant ; il assure que c'est la bonne impression causée par nous qui a fini par faire pencher le plateau de la balance, mais nous savons très bien, par tous les témoins, que lui et Sia-Moudjé ont dû y jeter le poids de leur épée, menaçant de la guerre si on refusait de nous accueillir. Braves Acheu ! nous ne l'oublierons point, cet excellent et loyal Cheuka, ni ce vieux bourru de Siao-Moudjé, dépourvu d'urbanité, mais qui, une fois sa parole donnée, ne craint pas de jouer sa vie au service d'hôtes d'un jour, dont, retenu par ses vendettas, il ne pourra même venir chercher les remercîments.

Maintenant la joie éclate. Paki-Mouka, qui devient notre répondant en titre, nous apporte un cochon de lait. Nous lui offrons en échange une chèvre donnée par Cheuka, et à celui-ci nous faisons cadeau de la brebis de Sia-Moudjé. Ainsi, sauf du cochon que nous savourons avec plaisir, nous nous débarrassons de ce bétail encombrant, et rendons les présents avec munificence sans bourse délier ; et ces savantes combinaisons me ramènent à huit ans en arrière, dans l'impénétrable forêt du Cavally ! C'était d'ailleurs pour moi un continuel sujet de satisfaction et de confiance que de constater à quel point, malgré les différences de climat et de race, les situations que j'avais déjà rencontrées se représentaient identiques et se résolvaient pas les mêmes moyens. L'homme simple est partout semblable.

Le soir, nous nous préparons au repos, lorsque Cheuka pénètre chez nous. Il paraît que le méchant géant qui nous a produit si fâcheuse impression dans la journée est résolu à nous régler notre compte cette nuit. Il s'est embusqué dans une maison voisine avec ses gens : escalader le mur

qui sépare nos cours, jeter bas la porte d'un coup d'épaule et, sans même entrer, nous percer de leurs longues lances dans notre souricière, ce ne sera qu'un jeu. Cheuka l'a prévenu qu'il aurait affaire à lui, et accompagné de trois des siens, les seuls malheureusement qu'il ait conservés dans la ville, il vient passer la nuit à nos côtés. Mais le brigand a une troupe nombreuse: il faut nous tenir prêts ! Et Cheuka nous montre la manœuvre : la lampe électrique de la main gauche, le revolver de la main droite, et hardi ! tuons tous ces brigands : quel débarras pour le pays ! Est-ce la crainte de Cheuka et des représailles qu'exercerait son clan, ou celle des revolvers et de la lumière magique ? La nuit s'écoule paisible.

- Au lendemain matin, les Paki viennent nous chercher. Cheuka a fait apporter une petite jarre d'alcool, et il nous offre à tous le coup de Tétrier, avec le cérémonial que j'ai déjà décrit.

Toute la population de Kiao-Kio sort pour nous escorter. A ces infortunés Chinois, en fait prisonniers et serfs des Lolos, et qui avaient renoncé à Tespoir d'être jamais secourus, notre venue a apporté un rayon d'espoir : on pense donc à Kiao-Kio, on y vient ! Si nous réussissons notre traversée, ce sera pour eux l'aube d'une ère nouvelle. Le chef de la communauté, vénérable vieillard, veut nous accompagner jusqu'à la limite du territoire, et il nous donne son fils comme porteur de bagages : adroit calcul, car avec nous le jeune homme passera partout sans rien payer, et il rapportera des renseignements et se créera des relations qui pourront lui être utiles.

Rien de pittoresque comme notre départ. Devant la porte de la ville, au pied des remparts branlants, mais encore altiers, toute une foule s'étage sur la pente, faces pacifiques de Chinois, Lolos reconnaissables à leur corne et drapés dans leur pèlerine, femmes, enfants perchés dans quelque trou de la muraille, hommes d'armes dont les lances et les tridents étincellent, un de ces tableaux qui, par delà les siècles, vous ramènent aux premières civilisations : n'est-ce point là une porte de Jérusalem ?

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