CORTÈGE DANS LA VALLÉE DE KIAO-KIO
très de la fortune lui remettront sa part quand elle se mariera, et jusque-là ils sont tenus de pourvoir à son entretien. La communauté existe dans le ménage, mais à la mort de l'époux, la femme reprend la libre jouissance de sa dot, ainsi qu'en cas de divorce prononcé « aux torts du mari » par le tribunal de famille.
De l'aveu même de tous les Chinois qui résident dans le pays, malgré la liberté dont jouissent les femmes, les mœurs sont très sévères. Les assertions contraires qu'on
peut entendre sur les confins du territoire indépendant ne s'appliquent qu'aux femmes esclaves qui ne sont lolo que de nom.
Les veuves dont les fils sont mineurs exercent tous les pouvoirs du chef de famille, y compris les pouvoirs politiques. Il arrive, dit-on, que des femmes prennent part aux Combats; et c'est assez naturel, car les surprises de nuit étant fréquentes entre clans ennemis, les femmes qui, ordinairement, ne sont pas épargnées, sont bien forcées de se défendre. Il y a cependant au nord-est du territoire, près de Ma-Pien-ting, des clans où les femmes sont respectées par les belligérants ; si bien que ce sont elles qui sont envoyées en ambassade pour traiter des conditions de la paix. Cet usage, qui n'est nullement général, est d'autant plus digne de remarque que le Père Hue Ta signalé chez certaines tribus du Tibet.
Notre étape n'est pas longue : à peine avons-nous fait douze kilomètres que nos guides Paki nous présentent de nouveaux répondants, car nous entrons sur le territoire de Tchou-Hé, qui appartient aux Alou-Ma.
Tchou-Hé est une cuvette dans le prolongement de la vallée de Kiao-Kio, mais dont les eaux coulent en sens inverse : par une brèche étroite, elles se précipitent vers le nord pour aller tomber dans la rivière Magou ou Mai-Kou, le plus important cours d'eau de la région septentrionale des Grandes Montagnes Froides. La dépression où se trouvent Tchou-Hé et Kiao-Kio met donc en communication les deux moitiés du territoire arrosées l'une par le Mai-Kou et l'autre par la rivière de Sseu-Kouei-pa et Kiao-Kio ; de là, le rôle prépondérant qu^elle joue dans la vie du pays.
Nos répondants nous conduisent dans un hameau, vestige d'une ancienne petite ville, où huit familles chinoises végètent dans une misère profonde. Nous allons passer là trois journées affreuses. Durant la nuit éclate un violent orage; sous notre toit ajouré nous sommes inondés et glacés. Le lendemain matin nous voyons toutes les mon-
tagnes couvertes de neige, mais, dans la vallée, c'est une pluie diluvienne qui tombe sans discontinuer. Au fond de notre misérable bouge, réfugiés dans les coins où l'eau coule le moins fort, nous sommes réduits à l'impuissance et à l'inaction : personne à voir, même les Lolos restent chez eux par ce temps-là.
Seuls nos répondants, dont les habitations sont proches,
NOS RÉPONDANTS PAKl ET MAMOU-KA
viennent nous visiter, et nous passons le temps à les interroger. Notre répondant principal, Ma-Mouka, est un charmant jeune homme de vingt et un ans — malheureusement très maltraité par la photographie. — Il est le fils du plus important seigneur du clan, Thetseu, qui réside ordinairement auprès du prince de Chama dont il est le plus ferme appui ; Ma-Mouka va nous conduire à son père, qui nous introduira chez le prince.
Tchou-Hé dépendait autrefois du nzemo Len, suzerain de tout le nord-ouest des Grandes Montagnes Froides ; mais celui-ci ayant donné Tchou-Hé en apanage à sa fille
qui épousait le nzemo de Silo, les Alou-Ma ont refusé de reconnaître ce nouveau prince et se sont rendus indépendants. Et pour avoir un appui moral, ils se sont alliés avec le prince de Chama, lui-même menacé par des voisins terribles, les Tamouka, qui habitent le long du Mai-Kou : dans cette alliance, Chama apporte son prestige et les Alou-Ma leurs guerriers, dont il a grand besoin ; c'est pourquoi, introduits par eux, nous sommes assurés du meilleur accueil.
Le prince de Chama doit se rendre dans quelque temps chez le nzemo Len, son beau-frère, et c'est Mamouka qui lui servira d'introducteur chez ses amis les Paki, car les princes eux-mêmes ont besoin de répondants dans les clans qui ne dépendent pas d'eux. Mais chacun de ses hôtes devra, en raison de sa dignité, lui offrir un bœuf, un mouton et une poule ; il recevra, en retour, des cadeaux proportionnés. Entre nous, j'ai de fortes raisons de croire que cet échange de présents magnifiques se passera ainsi : « Noble prince, je t'offre un bœuf, un mouton et une poule )>, dira l'hôte, et il présentera en effet la poule, peut-être le mouton; quant au bœuf, il est au pâturage, très loin, on l'amènera demain. Le prince remerciera vivement : « Et moi, digne seigneur, je t'offre un turban, des étoffes et un cheval », dira-t-il, et il remettra aussitôt le turban ; quant aux étoffes, il n'en a pas d'assez belles, il va en faire acheter chez les Chinois ; et il enverra le cheval dès qu'il sera rentré chez lui. Bien entendu, les choses en resteront là, et, tout comme après nos vains duels, l'honneur sera satisfait. N'est-ce pas charmant, et vaut-il pas mieux échanger, même sans résultat, des cadeaux plutôt que des balles ?
Mamouka s'est marié il y a peu de temps. Il a reçu de son père un village, et sa femme lui en a apporté deux en dot : le voilà maintenant chef d'un petit clan et affranchi de l'autorité paternelle. Encore un trait tout à fait opposé aux coutumes chinoises, où le pouvoir du père sur son fils subsiste toute sa vie.
Les règles de l'héritage présentent aussi des particularités remarquables. Les serfs et les vassaux sont répartis de façon rigoureusement égale entre les fils, à tel point que si leur nombre n'est pas exactement divisible, le surplus reste dans la communauté : ainsi un esclave peut appartenir à la fois à plusieurs frères ; il les sert à tour de rôle, ou, s'il est attaché à la glèbe, les produits de son travail sont partagés. Mais, pour tout le reste, troupeaux, maisons et terres, un avantage est fait au plus jeune : coutume généreuse, qu'on trouve également chez les Mongols. Le fils aîné n'en jouit pas moins d'une prééminence sur ses frères, et c'est lui qui hérite des pouvoirs politiques de son père ; en cas de minorité, la veuve les exerce, secondée par les frères cadets du défunt.
Le troisième jour la pluie cesse enfin, et nous recevons de nombreuses visites : il vient notamment des membres de la grande confédération des Tamouka qui comprend de nombreux clans dans le bassin de la rivière Mai-Kou, et des Alou, dont les Alou-Ma, sont un rameau détaché, greffé sur une branche des Ma. Par eux nous nous documentons sur la région septentrionale.
Le beau temps enfin revenu, nous partons le quatrième jour au matin, au milieu du même concours de peuple et des mêmes acclamations perçantes qu'à Kiao-Kio.
La montagne de Wou-Po-Tchang, qui, à gauche, nous sépare du Mai-Kou, est pleine de cuivre; des mines, aujourd'hui abandonnées, y étaient exploitées par les Chinois et ont fait l'ancienne fortune de Tchou-Hé.
Nous cheminons à des altitudes de 2.800 à 3.000 mètres sur les pentes très douces qui forment le versant nord de la ligne de partage des eaux entre le Mai-Kou et la rivière de Kiao-Kio. Point de roc, un sol gazonné qui nourrit de nombreux troupeaux : on ne se douterait ni de l'altitude ni de l'aspect abrupt et déchiré qu'offrent les montagnes à ceux qui vivent dans les vallées basses. Cependant de temps en temps un des contreforts qui limitent à gauche
notre vue s'abaisse, et on reste stupéfait à contempler une profusion de massifs aux pics couverts de neige, jaillissant d'abimes que nous devinons prodigieux. Puis, de nouveau, la vue est obstruée, et nous continuons à circuler sur des croupes médiocres, mais dorénavant la sensation des profondeurs invisibles qui nous entourent communique aux sites les plus ordinaires quelque chose de solennel et d'émouvant.
Par une de ces échappées nous apercevons la montagne, d'une forme très accusée et facilement reconnaissable , au pied de laquelle se trouve Niou-Niou-Pa, le théâtre de de la grande victoire nationale, qu'on nous montre avec orgueil. C'était autrefois la résidence principale du nzemc dont le pouvoir nominal s'étend sur presque tout le nord des Grandes Montagnes Froides ; mais ce prince avait pris parti pour les Chinois contre ses clans soulevés, et leur défaite l'atteignit ; maintenant son successeur réside toujours dans deux yamens qu'il possède en pays chinois, et il n'exerce plus qu'une suzeraineté fictive sur le pays indépendant, bien qu'il soit encore puissant par le nombre de ses serfs et l'étendue de son domaine privé.
Cependant le nzemo actuel, le prince Len dont j'ai déjà prononcé le nom plusieurs fois, jeune, intelligent, actif, et très nationaliste, est en train de restaurer son prestige. Il appartient à une nouvelle dynastie, qui a usurpé le trône de l'antique famille des Ngan, depuis la bataille de Niou- Niou-Pa. Les Ngan n'ont pas renoncé à l'espoir de recouvrer leur principauté ; de nombreux nzemos qui appartiennent à la même souche leur prêtent leur appui, et il n'est pas impossible qu'une guerre des Deux Roses ne vienne se superposer à tant de querelles qui ensanglantent déjà la région.
Plus encore que les échappées qui nous découvraient l'horizon, ces ouvertures sur l'histoire lolo avaient le don de me passionner. A vrai dire, si les Lolos nous séduisaient par leur allure fière, leurs beaux visages francs, un en-
semble de qualités physiques et morales qui les distinguent de la race jaune et semblent les rapprocher de la nôtre, il fallait bien avouer que sous le rapport de la « civilisation » ils paraissaient extrêmement en retard. Pas d'architecture, pas de statues, pas de peinture, pas d'industrie ; des gens à peine vêtus dans des cabanes sans meubles : mes anthropophages de la Côte d'Ivoire étaient plus avancés!
Et cependant les Lolos ont possédé une civilisation : ils ont inventé une écriture particulière, dont une vingtaine de livres, encore indéchiffrables, ont été rapportés en Europe; une longue inscription rupestre a été découverte au Yunnan et, si elle reste inintelligible, un texte chinois, gravé tout à côté et daté de 1533, nous apprend qu'elle concerne un prince dont la mère avait été reçue en audience par l'Empereur et traitée avec de grands honneurs. Divers textes chinois parlent de la somptuosité et du cérémonial des anciens seigneurs lolos du Yunnan. Et, puisqu'on considérait le pays indépendant comme le berceau de la race, je m'étais attendu, non sans quelque logique, on l'avouera, à y trouver intacte son ancienne civilisation. C'était pour moi un profond désappointement de ne rencontrer ni inscriptions, ni arts, ni industrie, ni culte.
Effet de la décadence ? non, on n'apercevait pas même un embryon de civilisation; d'ailleurs, le seul aspect de ces rudes montagnards, épris de la guerre et des exercices violents, respirait la vigueur d'un sang jeune. Je me prenais à me demander si la race que nous avions sous les yeux était bien la même que celle autrefois décrite par les Chinois au Yunnan ; il n'y avait même point identité de nom, car « Lolo » n'est qu'un sobriquet et nulle part les indigènes ne se qualifient ainsi. Il y avait là une énigme ethnographique et historique à éclaircir.
Aussi toute donnée sur le passé m'apparaissait capitale et c'est pourquoi, dès le début, j'avais tenu à faire passer notre itinéraire chez le nzemo de Chama, dont la maison est particulièrement illustre: il ne me semblait
pas possible que les princes n'eussent pas d'archives, si rudimentaires fussent-elles, et des annales tout au moins sommaires. Dès ce moment, je me promis de revenir au Kien-Tch'ang, où résident à la fois les deux compétiteurs Len et Ngan, pour prendre connaissance de leurs titres.
La route que nous suivions était assez déserte : à peine quelques petits hameaux de culture ; parfois un vallon peuplé s'ouvrait à nos pieds dans quelque repli de la montagne, mais nous passions sans y descendre.
Nous croisons pourtant un jeune et beau cavalier, suivi de ses écuyers. C'est précisément un grand ami de Mamouka, et nous nous arrêtons pour nous congratuler. Tout de suite Mamouka nous apprend que ce noble chevalier est réputé pour son adresse à l'arc, et qu'il serait désireux d'éprouver laquelle vaut le mieux de son arme ou des nôtres. Soit, acceptons ce défi naïf!
Tout le monde met pied à terre. Le Lolo prend son arc des mains d'un écuyer et m'invite un peu ironiquement à le bander : mais je me souviens à temps de la confusion des prétendants quand Pénélope leur tend l'arc d'Ulysse, et, déclinant cette épreuve, je mets le revolver à la main. J'ai agi prudemment, car, à en juger par un autre arc lolo que j'ai acquis depuis et que j'ai rapporté, j'aurais été parfaitement incapable de lui faire subir la moindre flexion. Le Lolo, lui, le bande presque sans effort apparent. Il choisit une flèche dans le carquois que tient un page, vise longuement une petite tache de terre brune qui se distingue à 50 mètres au milieu du gazon, et aux applaudissements des Lolos, y fiche sa flèche qui entre profondément dans le sol. Mais une balle l'y suit immédiatement, puis d'autres, la dépassant de plus en plus, soulèvent de petits nuages de poussière qui en un instant s'échelonnent jusqu'au sommet d'une crête voisine. L'archer contemple avec stupeur la rapidité et la portée d'un tir qui ne demande aucun effort. Il s'avoue vaincu, et demande le prix d'une arme si extraordinaire. « Quatre cents taëls »
(environ 1.500 francs), répond Siu, qui veut le frapper par ce chiffre formidable. «Je les donnerais bien», dit sans hésiter le guerrier. « Mais, « ajoute-t-il tristement après un instant de réflexion, « où trouverais-je des cartouches ? ". Il était si plein d'admiration qu'il ne voulait plus nous
s'enquérant avec avidité de toutes nos merveilles, et nous témoignant une sincère amitié, comme il convient entre vrais gens de guerre.
Les Lolos n'avaient aucune idée de rien de semblable à nos armes. Bien que ceux qui possèdent des fusils aiment à en faire parade, nous n'en avons vu chez eux qu'un ]>etit nombre, pour la plupart enlevés aux soldats chinois dans les expéditions précédentes; tous étaient à un seul coup ; et il est probable qu'ils n'en ont guère fait usage, car, généralement les cartouches, aclietécs très clier — le commerce
des armes étant interdit dans l'empire — à des Chinois de la frontière, n'étaient pas du même calibre.
Le prestige que nous donnaient nos armes a été certainement pour beaucoup dans notre succès. Mais il n'est pas douteux non plus qu'elles ne fissent naître chez les Lolos peu scrupuleux un violent désir de s'en emparer, et nous n'avons conjuré ce danger qu'en nous entourant sans cesse des plus honorables personnages du pays. La preuve en a été fournie d'une manière tragique par la mort de M. Brooke, l'année suivante.
En mars 1908, je rencontrai à Tcheng-Tou ce voyageur anglais qui redescendait du Tibet, où il avait poussé une pointe ; il me demanda, comme il était naturel et sans me laisser deviner ses projets, quelques renseignements sur notre traversée des Lolos, que je m'empressai de lui donner. En décembre de la même année, il arrivait avec un autre Anglais à Ning-Yuen-fou, et presque aussitôt, laissant son compagnon qui n'était pas désireux de tenter l'aventure, il entrait avec seize serviteurs chinois dans le pays indépendant. Il suivit exactement notre itinéraire jusqu'à Tchou- Hé, se réclamant partout de nous pour obtenir le passage; il ne demandait d'ailleurs aucun service, n'avait point de répondant, vivait des provisions qu'il avait apportées, et couchait sous sa tente. Il faut croire que le souvenir que nous avions laissé n'était pas mauvais, puisqu'on ne l'arrêta pas tant qu'il fut chez nos amis.
Malheureusement, encouragé par cet heureux début, il voulut explorer une nouvelle région : à peine eut-il quitté nos traces que les choses changèrent. Un noble du clan Arho, un peu au nord de Tchou-Hé, le somma de lui livrer son magnifique fusil à répétition qui excitait l'admiration et l'envie générales, et, sur son refus, voulut le frapper de son sabre : M. Brooke le tua, ainsi que plusieurs Lolos qui s'étaient précipités sur lui. Il voulut alors battre en retraite, mais les Lolos le poursuivirent. Il se réfugia dans une maison où il continua son héroïque résis*
tance, tirant jusqu'à sa dernière cartouche et tuant douze de ses agresseurs ; mais enfin il fut massacré avec quatorze de ses gens. Deux de ceux-ci seulement furent épargnés et réduits en esclavage ; mais ils parvinrent à s'enfuir, et ce fut par eux qu'on sut les détails de cette catastrophe.
Malgré les réclamations de l'Angleterre, le gouvernement chinois a décliné toute responsabilité : « il n'est pas le maître chez les Lolos». Tout ce qu'il a été possible de faire fut de promettre une récompense si on rendait le corps du malheureux explorateur, — véritable prime à l'assassinat. — Ce moyen réussit, et les restes furent remis au consul général d'Angleterre, mais après des négociations sans fin, car il fallut trouver et payer des répondants pour conduire le cadavre dans chaque clan qu'il devait traverser ; et, détail macabre, pendant qu'on apportait le tronc dans la forteresse de Yue-Hi, à l'ouest du pays lolo, la tête sortait du côté opposé à Ma-Pien, place forte de l'est.
La Chine a cependant organisé une nouvelle expédition et cinq mille hommes concentrés à Tong-Mou-Keou, sur la frontière du sud, la plus accessible, marchèrent sur Kiao- Kio. Conformément à leur tactique habituelle, les Lolos s'écartèrent devant l'armée, puis tombèrent sur ses convois et les enlevèrent. La colonne, privée de tout, dut battre en retraite et fut bientôt mise en pleine déroute.
Peut-être ces dramatiques événements aideront-ils à comprendre l'état véritable du pays. Nous n'avons vu devant nous que des visages souriants; les foules s'empressaient pour nous accueillir et nous escortaient avec des cris de joie ; les chefs, en nous recevant à leur foyer, se prosternaient et nous offraient les prémisses de leurs troupeaux. C'était en apparence tout à fait idyllique, et je pense n'avoir omis aucun trait de ce riant tableau... à condition d'ajouter que rien n'était plus trompeur.
Seul au milieu d'un peuple, l'explorateur est sans force : le jour où un ennemi décidé se dresse devant lui, il succombe. Celui qui a réussi à passer n'a aperçu que des
sourires : sans doute, sinon il ne serait pas revenu. Mais il faut avoir sans cesse présent à l'esprit que ces sourires ne sont point spontanés, et que tout l'art de lexploration consiste à les faire naître sur des faces ordinairement farouches. Dissimuler, fût-ce par modestie, le danger latent qui l'a entouré, ce serait, pour un chef de mission, forfaire à son devoir et encourir la responsabilité des catastrophes qui atteindraient ses successeurs.
Nous couchons dans un village appartenant à Mamouka. Le lendemain vers onze heures, rencontre d'un autre chevalier, celui-ci homme mûr et d'aspect grave. A notre vue, il s'arrête interloqué : Mamouka s'avance au-devant de lui et, sans doute, lui explique qui nous sommes, mais il faut croire que le nouveau venu n'est pas enthousiasmé, car il affecte de ne pas nous regarder. Faisant demi-tour avec ses hommes d'armes, il nous suit à une cinquantaine de mètres. « Qui est-ce ? » demandons-nous. Et nous apprenons que ce personnage mal disposé n'est autre que " le propre père de Mamouka, le puissant Thetseu, chef du clan des Alou-Ma et maire du palais de Chama. Il est fort mécontent que Mamouka ait pris sur lui de nous amener sans le consulter, et il refuse de nous connaître. Nous sommes un peu abasourdis d'apprendre que Mamouka a pris une telle initiative sans être certain de l'assentiment de son père ; l'irritation de celui-ci, dont en somme tout dépend, est chose grave.
Nous nous arrêtons pour déjeuner auprès d'une source, au fond d'un ravin où le charbon affleure; le soleil y darde ses rayons verticaux et brûlants, et quand, en repartant, il nous faut remonter la pente, la chaleur nous accable
d'autant mieux que nous avons été éprouvés par le froid tous les jours précédents. Boyve qui, malgré son tempérament vigoureux, n'est pas aguerri contre ces sauts brusques de température, souffre d'une dysenterie assez forte; tout à coup il se trouve mal et glisse de son cheval sur le sol, sans connaissance. Le Père de Guébriant et moi nous nous précipitons à son secours. Ce n'est heureusement qu'un des accidents les mieux connus d'un officier, le « coup de chaleur » si fréquent au cours des marches militaires; une fustigation vigoureuse sur le visage et la poitrine avec un mouchoir trempé d'eau, et la circulation interrompue par un arrêt de digestion reprendra son cours.
Mais le traitement est lent à agir et nous devons nous relayer pour en continuer l'application, ce qui nous permet de remarquer l'attitude singulière de nos compagnons lolos. Mamouka a coupé une tige de bois, y a fait un certain nombre d'entailles, et, accroupi, récite une formule de prière ou d'incantation en comptant ses coches. Thetseu et ses lanciers se sont rapprochés et observent la scène avec un intérêt passionné. Visiblement un combat se livre dans leurs âmes : nous sommes là tous les trois à leur merci, l'un inanimé, les deux autres à genoux et le soutenant; il suffirait d'abaisser leurs lances !
Mais Mamouka se relève : « Tout va bien, il est sauvé », dit-il. Les faces des Lolos se détendent, et ils nous regardent avec sympathie. Peu d'instants après, Boyve ouvre les yeux, s'étire, et en quelques minutes se retrouve debout. Joie générale! Mamouka et ses gens nous félicitent, et même le groupe de Thetseu participe discrètement à cette allégresse.
Mais que serait-il arrivé si le sort, consulté par Mamouka, lui avait donné une réponse défavorable ? Il est bien possible qu'elle se fût trouvée véridique et qu'aucun de nous ne se fût relevé : car doit-on ménager les maudits que le Destin condamne ?
Mamouka sent que cet incident a diminué l'éloignement de son père pour nous. En vrai Lolo, il devine comment
achever le rapprochement, et il m'invite à tirer quelques coups de revolver. C'en est assez pour que Thetseu sorte de son impassibilité et regarde d'un air admiratif. Alors Mamouka imagine un coup de maître : il me demande de lui prêter mon revolver pour qu'il tire à son tour cette arme merveilleuse. J'avais toujours refusé d'accéder à de semblables désirs, car il était bon que le maniement de nos armes demeurât notre secret. Mais ici la conquête de Thetseu mérite que la règle fléchisse, et, expliquant brièvement à Mamouka ce qu'il doit faire, je lui accorde trois coups à tirer, pas un de plus.
Bien qu'il n'ait jamais touché un pistolet, ses trois coups portent parfaitement dans une tache de terre que je lui ai indiquée. Thetseu est ravi, il félicite son fils, il me félicite, nous voilà amis! Mais sait-on de quoi Mamouka est le plus enthousiasmé ? « Cette arme obéit au seigneur étranger », dit-il à Siu ; « il m'avait commandé de ne tirer que trois coups, j'ai voulu en tirer quatre, le petit fusil a refusé. » Et je constate en effet que, par un hasard extraordinaire, un enrayage s'est produit après le troisième coup. C'est peu rassurant pour l'avenir, mais cet accident, transformé en manifestation de notre pouvoir surhumain, va encore accroître notre prestige.
Toute la journée nous avons marché parallèlement à la formidable Montagne de la Tête du Dragon. Sa forme nous révèle le sens de ce nom : elle ressemble bien, en effet, au dos d'une énorme bête allongée de l'ouest à l'est, dont la tête se dresse brusquement. Cette tête, qui de loin ne semblait qu'une seule pyramide, en réalité comprend trois sommets, dont l'un s'élève par une vertigineuse falaise à pic de plusieurs milliers de mètres au-dessus du fossé de la rivière Maikou. Les deux autres, presque cachés par lui, sont encore plus élevés. Chose curieuse, plus tard, arrivés à Lei-Po-t'ing, sur le versant est de la même montagne nous lui trouverons une forme presque identique, mais cette fois orientée du nord au sud.
Quant aux Monts Neigeux de Chama, depuis hier ils nous sont apparus souvent par-dessus les contreforts perpendiculaires à la grande chaîne que nous suivons. Un dernier col de 3000 mètres nous fait franchir le troisième contrefort, et nous avons en face de nous cette énorme chaîne dont les sommets atteignent 4.700 mètres, et qui s'allonge du nord au sud comme une barrière infranchissable; au sud seulement elle s'abaisse, et par la dépression nous apercevons — oh ! si loin — les monts du Yunnan qui nous représentent le salut.
A nos pieds s'étend une longue vallée, bien différente d'aspect de toutes celles que nous avons vues. Elle est, il faut l'avouer, sinistre.
Les hautes montagnes qui l'entourent lui donnent l'air d'un fossé ; le sol est d'un jaune sale et les rochers noirs : au-des-