HONNEURS RENDUS PAR LES GARNISONS CHINOISES
Bien décidés à ne pas nous mêler d'une affaire qui ne nous regardait pas, nous restions dans l'auberge barricadée, attendant pour nous servir de nos armes qu'on voulût en forcer l'entrée. Les Lolos, maîtres du village, s'avancèrent jusqu'à notre porte, ainsi que nous le reconnaissions à leurs seuls hurlements, car cette scène de violence se passait au milieu d'une obscurité profonde, que rayait la lueur des coups de feu tirés au hasard ; déjà nous croyions le moment venu de nous défendre, lorsque les Lolos, nous ne saurons jamais pourquoi, battirent en retraite. Au jour on constata que toutes les maisons jusqu'à la nôtre avaient été pillées ; dans la demeure voisine même une femme qui
ne s'était pas enfuie et qui sans doute avait voulu défendre son bien, avait la tête fendue ; deux soldats étaient retrouvés morts.
Mais il faut que j'abrège, bien que nombre d'épisodes instructifs méritent encore d'être rapportés. Pour en observer, même sur une grande route connue, il suffit d'aller lentement, de s'arrêter aussi souvent qu'un détail attire l'attention, de ne pas coucher ni manger aux étapes habituelles où tout est préparé, en un mot, de se mêler autant qu'il est possible à la vie locale, au lieu de passer comme un voyageur pressé, aussi isolé sur son cheval ou dans sa chaise du pays qu'il traverse qu'il le serait dans un compartiment de chemin de fer.
Je noterai seulement notre visite au Père Martin, qui, depuis dix-huit ans, s'est consacré à l'évangélisation des Lolos. Peut-être — il le reconnaît lui-même maintenant, mais au début il ne pouvait soupçonner l'organisation de la société indigène — a-t-il eu tort de croire que son enseignement, commencé sur la périphérie, ferait la tache d'huile et lui ouvrirait l'accès du centre. Il s'est fixé à Guiélouka, premier village lolo contigu au territoire chinois, et dépendant de notre ami le prince Len. Les habitants du village acceptèrent fort bien son enseignement et devinrent chrétiens, jusqu'au jour récent où le prince envoya un de ses officiers célébrer une cérémonie en l'honneur de ses ancêtres : et ce jour-là le malheureux Père vit toutes ses ouailles retourner sans l'ombre d'une hésitation à la religion de leurs maîtres, car ils ne sont tous que des serfs et des esclaves du nzemo. C'est le prince, ou quelque noble puissant, qu'il eût fallu convertir, et non des esclaves qui ne sont Lolos que de nom.
Nous avons donc trouvé complètement abandonné ce Père que précédemment M. et Mme Berthelot, M. Bons d' Anty et M. Legendre, venus de Tch'eng-Tou, avaient vu entouré d'une chrétienté florissante : depuis six mois personne ne s'était risqué à reparaître dans la pauvre maison qu'il s'est
bâtie au fond d'un ravin sauvage. Notre venue fut un heureux prétexte pour rétablir les relations, et toute la population accourut.
Et cela nous donna l'occasion d'admirer le résultat étonnant de ses efforts. Il ne s'est pas contenté d'enseigner sa religion aux indigènes, il a voulu en même temps élever