LA PORTE DU TIBET DÉCOUVERTE DE SCULPTURES RUPESTRES
C'est maintenant à l'étude des Si-Fan ou Barbares de r Ouest que nous allons nous consacrer. Sous ce nom fort vague les Chinois confondent toutes les populations que nous appelons tibétaines. Cette dernière désignation est d'ailleurs aussi peu précise, car le Tibet — nom fabriqué par les Arabes qui nous l'ont transmis, et tout à fait inconnu des Tibétains comme des Chinois — n'est pas une entité déterminée : ni politiquement, ni géographiquement on ne peut fixer ses Hmites ; et quant aux populations qui l'habitent, l'homogénéité de leur race n'est nullement certaine, ainsi que nous le verrons.
Mais elles se rapprochent par un trait commun qui les distingue immédiatement de toutes leurs voisines de l'Est : elles pratiquent la religion lamaïque. Le froid vif, dû à l'altitude, leur a imposé certains procédés de construction et de vêture semblables ; leurs pauvres montagnes impropres à la culture n'ayant pas excité la convoitise du paysan chinois, ils n'ont pas eu à subir de contact et ont pu sans peine garder leur autonomie et leur individualité^
Nous n'allons donc plus trouver comme jusqu'à présent des populations autochtones cernées par les Chinois, parfois même submergées par eux au point de n'être plus reconnaissables. A la frontière des Si-Fan la Chine finit nettement et définitivement et, même là où l'autorité impériale est reconnue, c'est à titre de suzeraineté étrangère.
Ces peuples obéissent soit au Dalaï-Lama, soit, sur la bordure de la Chine, à des princes vassaux de Pékin. Aussi, sauf à Lhassa même, les voyageurs ont-ils pu aller partout, sans rencontrer d'autres obstacles que ceux, suffisamment
redoutables, créés par la nature ; et puisque Lhassa, déjà visitée par le Père Hue, vient d'être prise par une armée anglaise, il ne reste plus d'inconnu au Tibet que deux vastes régions, Tune au sud-ouest, qu'en ce moment même — igo8 — explore Sven Hedin, effrayant massif désert et impraticable, l'autre au nord-est.
Celle-ci au contraire est peut-être la partie la plus peuplée du Tibet. Mais ce qui aurait dû lui valoir d'être la mieux connue en a détourné les pas des voyageurs, car elle est habitée par des confédérations de tribus nomades qui déclinent toute obédience et qui vivent du pillage de leurs voisins. Ce qu'on raconte d'elles s'accorde assez mal avec les descriptions des Tibétains ordinaires, et c'est là que nous voulons aller.
Pour y parvenir il faudra traverser tout le Sseu- Tch'ouan ; mais auparavant une tâche nous reste à remplir. Certaines populations tibétaines sont contiguës aux Lolos ; déjà même nous en avons trouvé des représentants dans les régions que nous venons de parcourir, que seules elles occupaient autrefois et d'où les Lolos achèvent de les refouler. Il s'agit de déterminer la limite d'expansion et d'influence des Lolos ; en même temps, pour que nos observations sur les nomades du nord soient fructueuses, il est nécessaire que nous ayons vu auparavant les Tibétains déjà connus. C'est pourquoi, en sortant du Kien- Tch'ang, nous nous dirigeons vers Ta-Tsien-Lou, la grande porte du Tibet.
Tout le monde a suivi cette route, et je n'ai qu'à renvoyer aux descriptions du P. Hue, deGill, de la mission lyonnaise. Cependant nous relevons un certain nombre d'inscriptions intéressantes relatives à la conquête de ces régions et à l'histoire de leurs populations. Et puis, tout le monde n'y est pas passé en janvier, et ce monopole nous procure l'enviable privilège de rencontrer des difficultés sérieuses là ou en toute autre saison nous n'en aurions aucune ; mais ne vaut-il pas mieux braver ces obstacles dans des régions
paisibles, et utiliser la meilleure saison poui les explorations difficiles ?
C'est ainsi que, pour descendre du col de Fei- Yue-Ling (3000 mètres), nous trouvons le chemin couvert d'une couche de glace luisante comme un miroir. Nous réquisitionnons des porteurs chargés de thé pour le Tibet, qui sont pourvus de crampons à glace, et nous leur faisons prendre les fardeaux de nos animaux : mais ceux-ci